CHAPITRE XIV
I. IS DIFFÉRENTS ÉTATS RÉUNIS DANS LEUR HAINE CONTRE Il CHRISTIANISME: L'ÉCOLE NÉOPLATONICIENNE.
Le christianisme apparaissait donc aux païens comme un mélange de folie , d'absurdité et d'extravagance ; en somme, leur jugement sur les sectateurs de celte doctrine se réduisait à ceci : « Un chrétien est un homme capable et » coupable de tous les crimes; un ennemi des dieux, des n empereurs, des lois, des mœurs et de toute la nature (I).» Aussi le simple nom de chrétien suffisait-il pour rendre odieux quiconque le portait; cl lorsqu'au temps de Tacite les disciples de l'Evangile passaient pour haïr le genre humain . c'était plutôt à eux de se regarder comme l'objet de son inimitié , et de s'appliquer ces paroles de l'apôtre : « JNous sommes devenus les balayures du monde, un » objet d'horreur rejeté de tous (2).» Car, en réalité, un même sentiment de haine animait toutes les classes; et, quelle que fût la différence de l'éducation, du rang, des
« i . rertull., fcpolog., Chap, il r>) I Cor., I\ . 18.
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emplois et du genre de vie, les habitants de l'empire n'en étaient pas inoins unanimes dans leur mépris pour le christianisme , dans leur répugnance pour les chrétiens.
La masse du peuple voyait en eux des misérables, qui non-seulement exposaient leur propre télé à la colère des dieux par eux méprisés, mais encore attiraient sur les campagnes et les villes, où ils vivaient en impies, la disgrâce et la vengeance des puissances célestes. En conséquence, on les rendait responsables des calamités publiques sous lesquelles gémissaient si souvent à cette époque les provinces de l'empire romain. Survenait il une inondation, un tremblement de terre ; la famine ou la peste venaient-elles à exercer leurs ravages, aussitôt la fureur éclatait contre les contempteurs des dieux ; nombre de fidèles tombaient alors sous les coups de la populace, et , des gradins remplis de l'amphithéâtre, partait un cri poussé par mille voix : Les chrétiens aux lions ! jetez-les aux lions ! Les dépositaires du pouvoir, ne voulant pas faire à une secte détestée le sacrifice de leur popularité, cédaient aux rugissements de la foule et sans suivre aucune forme judiciaire, ils livraient sur-lechamp les chrétiens à la dent des bêtes, pour apaiser la sanglante soif du peuple, plus impatient qu'elles.
Sans partager précisément cette rage de la haine, les empereurs et les hommes d'Etat, même les meilleurs, môme les plus sages , étaient des adversaires tout aussi déclarés du christianisme, Plus l'Etat se montrait à eux comme un édifice lézardé et portant déjà intérieurement le germe de sa ruine , plus ils étaient soupçonneux et durs contre ceux dont les mains téméraires semblaient vouloir hâter le moment fatal , particulièrement contre les chrétiens qui s'attaquaient aux fondements mêmes, et dont la résistance opiniâtre et ouverte donnait le dangereux exemple du mépris de la majesté des lois. Aux yeux de ces fonctionnaires pénétrés de l'esprit de l'ancienne Rome, pour lesquels l'introduction et la tolérance des dieux étrangers étaient déjà une calamité publique, combien plus pernicieuse ne devait poiut paraître
— m — la doctrine chrétienne, qui, loin de pouvoir demeurer en paix avec les autres cultes, voulait les détruire tous et rogner seule! La moindre connaissance de cette doctrine suffisait pour apercevoir qu'elle produirait, tôt ou tard, chez les peuples comme chez les individus qui l'embrassaient, un entier bouleversement des relations sociales, et que, par conséquent, les institutions, les lois, les mœurs auxquelles l'empire devait sa forme , tomberaient les unes après les autres sous les principes victorieux de l'Evangile. Lors donc qu'ils mettaient tout en œuvre pour étouffer ce dangereux ennemi aux prises avec leur grande idole, la Chose Romaine, ils agissaient conformément à l'idée qu'un homme d'état et historien de cette époque, Dion Gassius, met dans la bouche de Mécène parlant à Auguste : «Honore toi-même, » partout et toujours, la divinité d'après les lois et les usa- » ges paternels, et contrains les autres èi l'honorer ainsi. » Quant à ceux qui introduisent quelque chose d'étranger » dans le culte, déteste-les et châtie-les, non-seulement à » cause des dieux , mais encore parce que ces introducteurs » de divinités étrangères entraînent un grand nombre de » citoyens à des innovations dans les mœurs , et que de là « résultent des conjurations, des assemblées et des associa- » tions très pernicieuses à la monarchie. »
La puissante classe des jurisconsultes jetait dans la balance tout le poids de son autorité contre les chrétiens. Chargés de la garde et de la conservation des lois de la patrie, du soin des choses divines et humaines (I), ils voyaient dans l'ancienne religion un élément essentiel de l'organisme de l'Etat qu'il fallait conserver à tout prix , et dont la reconnaissance devait , au besoin , s'obtenir par les peines les plus sévères. Ils sommaient les empereurs et les gouverneurs de mettre ces peines à exécution contre les disciples
(1) "Diviiiaïuin alque liuinanarun» rcruni iiotitîn , - il aprvs la definition roinaiiif de la jurisprudence.
de la foi nouvelle; et. afin que chaque dépositaire de l'autorité sût au juste les moyens de rigueur dont il pouvait disposer, le célèbre Domitius Ulpianus rassembla, au troisième siècle, les décrets impériaux sur celte matière (1).
Les riches et les grands regardaient du haut d'un dédain superbe les humbles sectateurs de l'Evangile. ]N'élaient-ce pas, du moins la plupart, des gens pauvres et de basse condition, des artisans, des esclaves, des femmes? Raison suffisante pour ne pas s'en occuper. La pensée seule de faire partie d'une société où l'homme libre, opulent et puissant n'avait rien qui le distinguât du moindre esclave, était intoléble à l'orgueilleux Romain. Les esprits cultivés et ceux qui se comptaient pour tels, trouvaient les livres des prophètes et des apôtres écrits grossièrement. C'était à leurs yeux une folie de mettre des pécheurs de la Galilée au-dessus du divin Platon, d'Epicure et d'Aristippe. S'ils venaient ensuite à entendre que ces pécheurs attribuaient à une vierge la naissance de leur maître, et publiaient la doctrine d'une résurrection des morts, ils ne voyaient là qu'un sujet de plaisanterie, déclarant que l'Evangile était une fable mal imaginée, bonne sans doute pour des femmes et des esclaves, mais à jamais indigne de la créance d'un homme instruit. De cette classe d'hommes particulièrement venait l'objection qu'une religion ne pouvait être vraie, dont les disciples menaient une vie misérable; qu'un Dieu qui ne protégeait point ses adorateurs contre les plus durs supplices et une morteruelie. devait être ou impuissant ou injuste: objection tout-à-fait conforme au génie païen , lequel rapportait tout à l'existence terrestre, et n'avait d'autre mesure pour les faveurs des dieux que le bien-être, la richesse et le bonheur de la vie présente. De là cette remarque d'Aris-
(1) «Domitius Ulpianus. de oflicin IVocoiisulis libro septimo , rescript.! principuiii ncl'aria collcgit , ut docerel, quibus panis allici oportereteos, qui se cultores Dci confitcrnilur. » (Lactant., Inslit., V. H.)
toto, que les heureux pratiquaient le culte avec plus de zèle que ceux qui étaient dans le malheur.
La foule des prêtres païens , tous ceux qui vivaient ou profilaient des temples, des sacrifices et des fêles, étaient les ennemis nés des chrétiens; et l'influence dont ils disposaient encore sur le peuple, ils l'employaient tout entière à exciter sa rage contre les fidèles et leurs ministres. Une animosité pareille se montrait chez ceux qui avaient spécialement à cœur la conservation des mystères païens; et à Athènes, les présidents des Eleusinies établirent en conséquence qu'il serait crié à haute voix au commencement de la solennité : Si un athée, un épicurien ou un chrétien se trouve ici, qu'il s'éloigne! Venaient ensuite ceux pour lesquels les goùls favoris de celte époque, la magie et la divination, étaient un objet de commerce, les enchanteurs, les devins, les augures, les astrologues et les nécromans. Dès le temps du magicien Simon, ces hommes avaient reconnu dans les chrétiens leurs plus dangereux adversaires; c'était là un effet de l'inimitié établie entre le serpent et la semence de la femme. La simple présence d'un fidèle agissait comme un obstacle sur leurs opérations; et lorsqu'ils avaient du crédit auprès des masses, ou auprès d'individus puissants, ils s'en servaient pour nuire aux sectateurs de l'Evangile. Le chef des mages d'Egypte , qui initia Valérien à d'horribles mystères, et le poussa à fouiller dans les entrailles d'enfants nouveau-nés, détermina ce même empereur, précédemment si favorable aux chrétiens, à les persécuter de la manière la plus cruelle , parce qu'ils arrêtaient l'effet de ses affreux enchantements (1).
Enfin, les philosophes païens des diverses écoles étaient tout-à-fait hostiles au christianisme. Les plus acharnés, par un effet de leurs doctrines et de leur genre du vie. devaient
( i ) Dionys. Alex., ap. puiseb.,vii, in. Il ;ijotil<- : « K" y*[ '>7< *■<< '-'
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(>lre les épicuriens, les cyniques, les stoïciens; et si, parmi les hommes cultivant la philosophie, quelques-uns embrassaient la religion chrétienne, il était très-rare qu'ils eussent appartenu à l'une de ces sectes. Ceux-là mêmes qui méprisaient le polythéisme et ses formes multipliées, n'étaient pas en général, pour cela, plus rapprochés du christianisme, dans lequel ils ne voulaient voir qu'une autre espèce de superstition. D'ailleurs, à cette époque, la pureté des mœurs, la modestie et la gravité religieuse, n'étaient nulle part moins faciles à trouver que dans le cercle des écoles philosophiques. Vers la fin du deuxième siècle et dans le troisième , les principales sectes de philosophie païenne , devenues surannées, se dissolvaient peu à peu. Aussi ne pouvaient-elles, comme association, causer que peu de dommage au christianisme, qui marchait toujours en avant avec la pleine vigueur delà jeunesse.
Il se développa, en revanche , dans ces temps postérieurs, une autre école, qui, dès le commencement, s'annonça comme une réforme et un soutien de la vieille foi, ainsi que du vieux culte du paganisme, par conséquent dès lors aussi comme une ennemie de la nouvelle religion. C'était l'école néoplatonicienne, dont les fondateurs furent Ammonius Saccas et Plotin . et qui , dans la suite , eut pour représentants les plus remarquables Porphyre, Amelius et Iamblique. Leur doctrine était la dernière, et, sous beaucoup de rapports la meilleure production du paganisme essayant une lutte suprême; c'était en même temps l'effort d'une société qui reconnaissait , du moins en partie , ses propres défauts, et cherchait à se purifier, à se régénérer. Les théories des philosophes et la religion du peuple, jusqu'alors séparées et intérieurement inconciliables, devaient se fondre dans une unité harmonieuse, pour se prêter un mutuel appui et gagner par là une vie nouvelle. En conséquence, les néoplatoniciens cherchèrent à lier aux conceptions orientales les divers systèmes philosophiques, particulièrement ceux de Platon . de Pvlhagore et d'Arislote. pour
en former un ensemble et élever ainsi un édifice de vérilé absolue, où cliaeun pût se réfugier. Procédant de la même manière par rapport aux eultes particuliers de l'Orient et de l'Occident, ils les présentaient comme un seul et même tout, manifesté sous des formes diverses, lesquelles avaient pour base, quant à l'essentiel, la même foi véritable. « Car, » disaient-ils. cbaque hommage, chaque adoration que les » hommes rendent aux êtres supérieurs, se rapportent aux » héros et aux démons, autrement appelés dieux, mais » toujours, en définitive, au seul Dieu suprême, auteur de » tous les êtres. Ces démons et dieux étaient les chefs et » les génies des différentes parties de l'univers, des éléments » et des forces du monde, des peuples, des pays et des » villes (1); et pour obtenir et conserver leur faveur, il » fallait les honorer d'après les anciens préceptes et usa- » ges. » Par là même, les néoplatoniciens furent nécessairement les adversaires du christianisme , dont le caractère exclusif et l'hostilité à mort contre tous les autres cultes, formait une opposition tranchée avec leur doctrine ; et comme le temps où ils florissaient, se trouvait être précisément celui où l'Evangile faisait les progrés les plus sensibles, et où il avait déjà causé au polythéisme un échec irréparable, ils s'appliquèrent, plus que tous les autres, à protéger l'ancien culte et à opposer au nouveau des barrières. Toutefois, ils ne voulaient nullement conserver ni défendre le paganisme dans l'étal de degeneration et d'avilissement où il était tombé. Leur idéal était un polythéisme épuré, anobli, spiritualise, et la réalisation de cet idéal le but qu'ils poursuivaient. Or, tandis que, d'une part, ils relevaient d'anciennes vérités de la tradition primitive, et les purifiaient des erreurs et des alterations qui s'y étaient mêlées, ils s'appropriaient, d'autre part , plusieurs doctrines de ce christianisme d'ailleurs si haï, et ils entreprenaient
la restauration du paganisme à la clarté de la lumière qui rayonnait dans l'Eglise chrétienne , et dont ils étaient aussi eux éclairés. Cette mise à profit des vérités évangéliques s'explique facilement, s'il est vrai que deux d'entre eux, Ammon et Porphyre, furent eux-mêmes d'abord membres de l'Eglise. Il est notoire, du reste, que les chefs de cette école reçurent des leçons de maîtres chrétiens; leurs écrits portent les traces d'une connaissance réelle de l'Ecriture- Sainte, et eu général, à cette époque, le christianisme étant devenu dans le monde intellectuel une puissance du premier rang, ses ennemis, même les plus déclarés, ne pouvaient plus en éviter l'influence. De même donc que plus tard l'empereur Julien, également disciple de cette école , chercha à soutenir, par l'emprunt d'institutions chrétiennes, l'édifice croulant du polythéisme, de même, au troisième siècle , les philosophes dont nous parlons essayèrent, avec des principes chrétiens, de délivrer le polythéisme de ses plus mauvaises parties et de couvrir la nudité de sa doctrine. Ce n'est pas seulement dans les termes que se manifeste cet accord ou celte imitation, mais aussi dans les dogmes les plus importants(l). Il est évident, par exemple, quela doctrine néoplatonicienne des troishyposlases en Dieu ne serait point venue au jour sans la doctrine de la Trinité chrétienne; et si les philosophes d'Alexandrie la développèrent d'une manière très-diverse , souvent même trèsobscure, c'était un effet naturel, en partie du désaccord où
(1) Rien de plus commun , chez les néoplatoniciens , que les expressions tie «wTiip, kvaxttima-i; , Tn.-htyyiwrm , <pu>-Tij-pot, inCOUHUCS ailX philosophes d'un âge antérieur. Ils employaient le mot i>7«xos dans le sens chrétien. Le parallèle des écrits de Porphyre et du Nouveau-Testament, que Ullmann a insère* dans le deuxième cahier de ses Etudes et critiques théologiques de 1832, prouve ceci très en détail. Voyez aussi Moshemii dissertalio de studio Elhnicorum Christianos imitandi , parmi ses dissertations diverses sur l'histoire ecclésiastique, Altoua 173», p, 331) et suiv.
ils tombaient on se servant du dogme chrétien seulement comme de point de départ et en voulant l'arranger à leur manière, en partie aussi des erreurs panthéisliques dont ils ne pouvaient lout-à-fait se débarrasser (l).La doctrine des dieux inférieurs, de leur sphère d'activité et de leurs rapports avec le Dieu suprême, s'approchait du dogme chrétien des anges. L'influence du christianisme sur la morale plus pure et plus grave des néoplatoniciens n'esl pas moins visible. Dans leurs idées sur la purification des âmes déchues, le détachement des sens, le crucifiement des affections et des passions . l'élément chrétien se laisse très-bien distinguer des erreurs qui y sont mêlées.
L'essai de réforme du polythéisme par les néoplatoniciens, consistait à présenter, au sujet des dieux . une doctrine plus digne, à donner aux mythes une signification allégorique, à chercher dans les cérémonies et les actes du culte un sens moral ou des souvenirs capables de por ter l'âme à la piété, et à rejeter de la théologie païenne beaucoup d'idées antropopathiques concernant les rapports des dieux avec les hommes. Ils voulaient aussi abolir les sacrifices d'animaux, disant que les dieux délestaient.
(1) Amélius, disciple de Plotin , en appelle, dans son exposition de la doctrinedu Logos, à l'Évangile de Saint-Jean : • K*« »iT°s à,°* "v ° '
ù . ret ytyofus va iyniro, àt àv xji o HpxKXinoç à|/a«;s , kxi mil
-fi TUf i?^«C TS;5( Ti X.UI à^ta. K-iCiTTHXCTZ Tipoç 0SOV .
\oi tha.1.» ( ÂpudEaseb., Praepar. evang.,Xl, 19, pag. 540, ed Co Ion. ) Le barbare, c'est saint Jean, comme leremarque Eusèbe. Saint Au gnstin fait aussi ressortir plusieurs fois (par exemple, Conf., VU, \: de civ. Dei, X , 29), que chez les platoniciens on trouve bien la doctrine du divin Logos fils du Père, mais point celle de son Incarnation. L'influence de la doctrine chrétienne du Logos se montre encore, d'une manière frappante . dans le discours «lu rhéteur Aristide sur la dresse Ulirne ( Mi nerve) où il reportée cette divinité tous les attributs par lesquels leschre liens désignent le fils deDieu. Ainsi, par exemple, il ditqu'cllcestengendrée de la nature de Zeus lui même . que Zeus n'a i ien fail sans elle , qu'elle .si assise à la droite du Père, qu'elle csl plu? grande que (ou h inges, etc., etc.
comme une œuvre impure, qu'on égorgeât, découpât et brûlât ces pauvres bêtes. Mais en môme temps ils formulaient une théorie des apparitions des dieux, ils proclamaient la magie la plus divine des sciences, et ils enseignaient et défendaient la théurgie, ou l'art de gagner, par de mystérieux moyens, les dieux inférieurs liés à la matière.