GUERRE DES ECRIVAINS PAÏENS CONTRE LE CHRISTIA- NISME
Tandis que les empereurs et les gouverneurs s'efforçaient de détruire l'Eglise par l'épée, par les bûchers, par les bêtes féroces et par les tortures , les écrivains et les philosophes païens se servaient, pour la ruiner dans l'opinion des gens éclairés, d'armes non moins puissantes en leur genre , à savoir du sarcasme , des fausses interprétations et des calomnies.
Lucien , ce railleur superficiel , contemporain des Antonins, était, par ses opinions épicuriennes, l'ennemi de toute religion , sous quelque forme qu'elle pût se montrer ; en conséquence, il ne voyait , dans le christianisme, qu'une des faces innombrables de la folie humaine sur lesquelles il
(1) Livres consultés : L'ouvrage de Lucien sur la mort de Peregrin.
— Les huit livres d Origène contre Celse. — La vie d'Apollonius de Tyane par Philostrate. — Le livre d'Eusèbe de Cesarée contre Hieroclès.
— Le* fragments de Porphyre.
épanchait à l'occasion le fiel de sa moquerie. De plus, il paraît n'avoir prêté qu'une attention très-fugitive à la foi nouvelle et ne s'être nullement douté de son importance. Dans sa peinture de Pérégrin Prolée , il présente cet imposteur comme lié avec les chrétiens , et prend de là sujet de raconter, sur son ton satirique , ce qu'il sait des disciples de l'Evangile. Quoique ce récit des aventures de Pérégrin au milieu des fidèles porte tous les traits d'une fiction (1), les réflexions du narrateur méritent cependant d'être remarquées comme expression de ses idées particulières sur le christianisme et ses adhérents. Ceux-ci lui apparaissaient comme des gens honnêtes , mais extravagants et faciles à tromper ; il ne voyait dans leur constance et dans leur mépris de la mort qu'un effet d'une superstition aveugle. Leur amour fraternel , leur zélé à s'aider mutuellement n'étaient à ses yeux que le résultat d'un esprit de secte hahilement exalté. « Ces pauvres gens, dit-il, s'imaginaient qu'ils seraient » immortels , corps et âme ; en conséquence , ils mépri- » saient la mort, et même heaucoup d'entr'eux s'y of- » fraient volontairement. Leur premier législateur leur avait » persuadé qu'ils étaient tous frères dès que , reniant les » dieux helléniques, ils adoraient leur sophiste crucifié. Ils » méprisaient également tout le reste , regardaient comme » un hien commun leur avoir , et, par celte crédulité , de- » venaient facilement la proie du premier imposteur ha- » bile, qui pouvait faire une rapide fortune parmi des hom- 9 mes si peu avisés. » Lucien démontre ensuite sa thèse par
(1) Lucien dit que Peregrin devint , chez les sectateurs de la nouvelle religion , prophète , thiasarque et maître aè synagogue. Il désigne le culte chrétien comme de nouveaux mystères introduits dans le monde. Pérégrin, toujours d'après le même auteur , aurait, pendant son court séjour parmi lis fidèles , écrit un grand nombre d'ouvrages dans le sens du christianisme , pour s'égayer ; ce qui toutefois l'avait l'ail prendre pour un Dieu ( ù$ Bto\ *ùtov«>oovto). Tout ceci démontre clairement la fiction de Lucien.
l'exemple de Peregrin , lequel sut acquérir , chez les sectateurs de l'Evangile, une si grande considération, que lorsqu'il fut jeté dans les fers, ceux-ci mirent tout eu œuvre pour obtenir sa délivrance. Leurs tentatives ayant été vaines, ils lui prodiguèrent des soins infinis : dès le point du jour, de vieilles femmes , des veuves et de jeunes orphelins attendaient devant sa prison ; les plus distingués d'entre les croyants passaient les nuits auprès de lui , et même quelques églises de l'Asie mineure lui envoyèrent des deputations pour l'assister. Dans toutes ces choses, Lucien n'apercevait rien que la folie enfantine d'hommes aveuglés : un observateur non prévenu aurait trouvé un sujet digne de réflexion dans ce fraternel amour , dans celle générosité désintéressée , et un examen plus sérieux l'eût conduit à une appréciation plus juste d'une doctrine qui produisait de tels fruits.
Le premier qui écrivit un livre spécial contre le chrislianisme/Celse le philosophe, vivait dans la première moitié du IIe siècle et était vraisemblablement ami de Lucien à qui il dédia un ouvrage. On ne sait pas au juste s'il était épicurien , comme Origène le rapporte , ou platonicien ; il estHplus probable qu'il appartenait à cette classe d'ecclectiques , qui, ne se liant à aucun système déterminé , choisissaient dans chacun ce qui leur plaisait. Il a ramassé sans ordre, dans un style amer, passionné , plein de haine, tout ce que les païens avaient l'habitude d'opposer aux disciples de la foi nouvelle, et , comme Origène , son réfutateur, cite toujours ses propres paroles , la substance de son livre est arrivée jusqu'à nous. Voici les principales idées du vrai discours de Celse :
Les Juifs, desquels descendent les chrétiens, sont un peuple ignorant , sans passé remarquable , issu des Egyptiens. Moïse, leur instituteur et législateur, a emprunté des autres peuples et des sages plus anciens ce qu'il y a de bon dans sa doctrine. Trompés par les artifices de cet homme , les Juifs ad optèrent d'après lui le dogme de l'unité de Dieu. Ses ré-
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cits louchant la création, la chute, etc., sont des fables incohérentes indignes de la divinité, et les interprétations allégoriques par lesquelles on a voulu faire disparaître ce qu'elles renferment d'absurde, sont plus dépourvues de sens que les récits mêmes. Les chrétiens sont un parti né depuis peu de temps et qui s'est détaché des Juifs par la révolte. Jésus , fondateur de cette secte , était le fils adultérin d'une pauvre femme et d'un soldat païen nommé Panthera. Sa mère, repoussée de celui à qui elle avait été mariée , vécut dans la misère et la honte , jusqu'au moment où elle le mit au jour (i). Ce fils fut réduit en Egypte au travail de ses mains pour vivre, et après qu'il eut appris là les secrets de la magie , plein de confiance dans la force de ses enchantements, il revint en Judée , où il se donna pour un Dieu. Accompagné de dix ou onze misérables publicains et pêcheurs dissolus qu'il avait choisis pour ses compagnons , il errait dans le pays, se cachant souvent à l'approche du danger, et ne vivant, du reste, lui et les siens, que des ressources d'une mendicité effrontée ; tous ses actes étaient ceux d'un imposteur plein de malice; on le somma vainement dans le temple de prouver la divinité de sa doctrine par un miracle évident. A la vérité, il peut bien avoir fait certaines choses ressemblant à des prodiges , mais on voit , chaque jour , des jongleurs égyptiens en opérer de pareils pour quelques oboles sans que personne s'avise de les regarder comme fils de Dieu. Aristée de Proconnèse, Abaris l'hyperboréen , Ilermolime de Clazomène, Cléomède «1\/Estipalée, ont, sans aucun doute, fait des prodiges , mais nous ne les estimons pas pour cela des divinités ou des fils de Dieu (2).
(1) Les Juifs , ailleurs de ce mensonge , le transmirent aux païens, voir la version de Talmud qui est un peu différente.
(2) Celse ne nomme point Apollonius de Tyanc parmi les thaumaturges païens , ce qui prouve que , à celle époque , il n'était pas encore rangé dans celte classe. Il ne manquait pas alors de récits des prodiges
Il n'a point prévu ses souffrances , autrement il s'y serait cerlainemement dérobé. Tralii , renié, abandonné par ses propres disciples , le prétendu Dieu n'a pu ni se protéger lui-même, ni châtier ses ennemis; mais il s'est abandonné à de lâches plaintes et a prié le ciel d'écarter de lui la mort. Quel crime de présenter comme fils de Dieu , comme son verbe saint et pur, un homme misérable , qui a été fouetté et crucifié ! Ses partisans disent qu'il est ressuscité , mais qui l'a vu après sa mort? qui a reconnu ses blessures? Une femme en démence et un ou deux de celte bande de jongleurs. C'était à ses ennemis qu'il devait se montrer avant tout ; il devait se montrer au monde entier. Il ne l'a point fait, lui qui, s'il avait été réellement fils de Dieu, aurait dû resplendir à tousles regards comme le soleil. Et à quels signes doit-on le reconnaître pour tel ? Peut-être à la voix que l'on dit s'être fait entendre au moment de son baptême? Mais personne ne sait rien de cela , sinon un de ses disciples. Serait-ce aux prédictions prophétiques qui se sont accomplies en lui ? Les prophètes , il est vrai , avaient annoncé un roi puissant et un héros plein de grandeur , mais non une telle peste, et d'ailleurs, que ne peut-on pas tirer, avec des interprétations forcées, d'images si obscures?
La doctrine de cet homme est digne de son auteur : ce qu'elle contient de vrai n'est pas nouveau , et ce qu'elle renferme de nouveau n'est pas vrai. Quelques-uns de ses préceptes moraux sont bons, mais ceux-là avaient été professés longtemps avant lui par les philosophes grecs d'une manière plus claire , plus pénétrante et sous une forme bien autrement belle. Pour le reste, sa doctrine n'est autre chose que la vieille doctrine judaïque ; ce qu'il y a joint de son
opères par lui , niais ces prodiges étaient si douteux et trouvaient si peu de créance dans les premiers temps qui suivirent sa mort , que Celse jugea prudent de ne point invoquer une pareille autorité et de n'en citer que de beaucoup plus anciennes.
fonds concerne principalement ses prétentions à la divinité, prétentions aussi insensées qu'orgueilleuses. Et pourtant on voit encore des troupes d'hommes pauvres et abusés , croyant d'une foi ferme en celui qui , pendant sa vie , ne put convaincre personne , et même allant jusqu'à mourir pour lui ! Ils exigent une croyance aveugle et une soumission absolue de l'esprit , non sans raison , car des doctrines comme les leurs ne supportent pas le plus léger examen. Dieu , selon eux , ne viendrait que de commencer , après tant de temps , à s'occuper des hommes , et à leur montrer, par le Christ, le chemin de la sagesse et de la vertu. Selon eux encore, Dieu aurait apparu comme homme; mais il est également impossible que le Dieu immuable se transforme en homme , et que le vrai Dieu revête un corps seulement apparent. Selon eux toujours , il faut croire que les corps des hommes ressusciteront, comme si des corps entièrement décomposés pouvaient revenir à leur premier état organique. Toutes les objections qu'on leur oppose ils croient les réfuter par cette facile réponse : Tout est possible à Dieu. Aussi prêchent-ils leurs doctrines , non à des gens éclairés , à des hommes sages et raisonnables , mais à des femmes , à des esclaves et à des enfants. Et ce n'est pas seulement aux plus ignorants des hommes, mais encore aux plus criminels qu'ils donnent la préférenee. Ceux qui invitent à d'autres mystères religieux commencent par dire : « Que celui qui » est pur de toute tache , que celui auquel sa conscience ne » reproche aucun crime et qui a mené une vie juste et » bonne, que celui-là vienne ici. » Les chrétiens , au contraire, crient de toutes leurs forces: « Le royaume de Dieu » est ouvert aux pécheurs, aux insensés et aux enfants, en » un mot, à tout ce qui est misérable. » Ainsi donc des brigands, des assassins, des empoisonneurs, des voleurs de temples , tels sont les hommes qu'ils appellent à leurs mystères ! En vérité, celui qui voudrait rassembler une bande d'assassins et de voleurs n'aurait qu'à prendre des chrétiens. Vainement ils nous disent que le christianisme a corrigé
ces pécheurs; on sait que ceux qui ont fortifié, par le temps et par l'habitude, leurs dispositions naturelles au péché, ne peuvent être entièrement guéris par rien, ni par la crainte ni par le châtiment, bien moins encore par la bonté et la miséricorde.
Voici les traits distinctifs de ces hommes qui méprisent les dieux et leurs adorateurs. Ils prétendent n'adorer qu'un seul Dieu , et toutefois ils rendent les honneurs divins à un homme qui n'a paru que depuis peu de temps dans le monde; ils se moquent des adorateurs de Zeus, parce que les habitants de Crète montrent son tombeau , et cepeudant ils adorent un homme qui a été lui-même mis en terre; ils ont horreur des temples et des autels , quoique les autels et les temples soient au nombre des signes de leur union secrète. Leur humilité n'est qu'un abaissement méprisable et inconvenant , et leur doctrine sur les châtiments après la mort , tout-à-fait indigne de la divinité, n'a été imaginée que pour effrayer les simples ; car Dieu ne se fâche pas plus contre les hommes que contre les singes et les mouches. A leurs autres folies, ils joignent la prétention absurde de voir leur superstition devenir un jour la foi générale du monde ; mais quel homme de bon sens regardera comme possible que tous les peuples de la terre, grecs et barbares , se soumettent jamais à une seule et même croyance , à un seul et même culte?
On voit qu'ici le mauvais vouloir n'a point manqué , et que Celse n'a pas rougi d'employer les armes les plus indignes , pourvu qu'elles pussent seulement servir à ses fins, c'est-à-dire faire du mal à an adversaire détesté. Il somme clairement les empereurs d'exterminer les chrétiens de la terre. Et pourtant , au milieu des plus amers sarcasmes , il est forcé d'avouer que l'extérieur des assemblées des fidèles, leurs institutions, leur culte, ont du charme et de la majesté. Il les compare avec les temples et les bois sacrés de l'Egypte , dont le dehors est d'une beauté fascinante , mais au fond le plus intime desquels on adore un animal immonde.
Or , cet intérieur du christianisme est précisément ce qu'il n'a que peu ou point du tout étudié. Il paraît n'avoir pas même lu les livres de l'ancien Testament. Parmi les écrivains de l'Eglise catholique , il ne cite que l'insignifiant Ariston de Pella; en revanche , il connaissait mieux quelques sectes gnosliques et leurs écrits, ce qui explique comment il attribue souvent à la généralité des chrétiens les doctrines les plus hérétiques. Mais par là même plusieurs des coups qu'il dirige contre l'Eglise ne l'atteignent pas du tout , notamment le reproche d'avoir altéré les Evangiles. Ce qu'il y a de bien remarquable, c'est un aveu qui lui échappe, à savoir que les chrétiens possédaient la puissance? d'opérer des choses extraordinaires , semblables à des prodiges, mais pour lesquelles ils se servaient , ajoute-t-il , d'arts magiques et théurgiques , de leur science des noms et de l'évocation des esprits. Toutefois il prétend ensuite que Jésus avait sévèrement interdit aux siens l'usage de la magie, afin que personne ne pût faire de prodiges comme ceux qu'il avait faits.
Si l'un des principaux soins de Celse est de ravaler de toute manière la divine personne du Sauveur, et si , à la fin , il n'épargne pas les injures et les blasphèmes du cynisme le plus trivial , les meilleurs d'entre les païens éclairés , particulièrement ceux appartenant à l'école platonicienne ecclectique, ne partageaient, d'aucune manière, ni ces idées, ni cette disposition. Loin de là, ils ne pouvaient s'empêcher de s'incliner, jusqu'à un certain point , devant la figure imposante de Jésus-Christ, et de reconnaître, au moins en partie, la beauté sublime et la pureté de son caractère. Celte reconnaissance involontaire se montre particulièrement dans la tentative qu'ils firent de lui opposer des caractères semblables pris dans le sein du polythéisme. Les païens réfléchis ne se dissimulaient pas non plus quel grand avantage donnait a la nouvelle religion la personne de celui qui l'avait fondée. Ils sentaient que le chrétien possédait dans le Sauveur tout ce donl a besoin l'homme de bien , tout ce qui ,
d'après leur expérience, manquait ou ne se trouvait que dispersé et brisé en faibles rayons dans le polythéisme , à savoir : l'élévation de la nature humaine par l'union à la nature divine en une seule et même personne ; des dogmes fondés sur une autorité divine ; l'idéal d'un sage , parfait, pur de tout péché et élevé au-dessus de toute faiblesse , lequel était devenu le plus grand bienfaiteur du genre humain, comme réformateur moral et religieux , en même temps qu'il prouvait, comme Dieu-homme, par tant de prodiges, sa puissance illimitée sur les forces de la nature. Celui qui ne voulait pas fermer les yeux à l'évidence , trouvait tout cela réuni dans la personnalité la plus admirable , dans Jésus-Christ, tandis que, placées en face de cette figure pleine de vie et purement historique , toutes les théophanies de la mythologie grecque lui apparaissaient vides.
Après avoir cherché autour d'eux quelqu'un qu'ils pussent opposer à Jésus-Christ , et auquel il fût possible d'attribuer, par rapport au polythéisme, une importance et une influence égales à celles du fondateur de la religion chrétienne , les païens ne trouvèrent rien de mieux que Pythagore et Apollonius de Tyane ; le premier, déjà environné , dans l'ombre des âges, d'une auréole mythique; l'autre, appartenant à une époque postérieure. Une biographie de ce dernier , conçue dans l'intention que nous venons de dire , fut écrite par Flavius Philostrate , qui vivait à Rome au commencement du troisième siècle , et qui prétend l'avoir composée à la demande de l'impératrice Julie , épouse de Sévère. Apollonius , son héros , né à Tyane, en Cappadoce, à peu près dans le même temps que Jésus-Christ , était , sous les règnes de Vespasien et de Domilien , un philosophe et magicien de quelque réputation , regardé comme un jongleur et un imposteur par les gens de la tournure d'esprit de Lucien, pendant que d'autres, nommément Mœragène , son premier biographe , cité par Origène , le tenaient pour un grand enchanteur dont plusieurs philosophes d'une grave autorité auraient, suivant eux , reconnu la puissance. Dion
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Cassins raconté d'Apollonius quo. àEphèse, il eut', devant le peuple assemblé, une vision qui lui représenta le meurtre de Domitien au moment où il s'accomplissait à Rome. Les amis de la magie l'avaient en grande vénération ; ce fut par suite de ce sentiment que l'empereur Caracalla lui fit élever un sanctuaire («>'•=»), et l'enthousiasme pour lui monta si haut que, dans plusieurs endroits , on alla jusqu'à lui consacrer des temples. C'est ce qui détermina Philostrate à le choisir pour sujet de sa fiction , car on peut bien appeler ainsi une narration éloignée de toute vérité historique et arbitrairement arrangée pour un effet convenu d'avance. Apollonius parait, dans ce récit , non comme un magicien, mais comme l'idéal d'un vrai pythagoricien , qui, élevé au-dessus de la nature humaine, était une manifestation de la divinité elle-même, et avait à remplir sur la terre une mission déterminée. En effet , sa tâche , en qualité de réformateur religieux du paganisme, était de rétablir et de propager, par la parole et par l'exemple , le pur et véritable culte de Dieu , et en même temps de représenter et de défendre la liberté politique contre la tyrannie romaine de celte époque. Après avoir été puiser dans l'Inde à la source la plus pure de la sagesse religieuse , le héros de Philoslrale s'engagea dans de continuelles excursions, partout occupé à éveiller et à répandre la connaissance et l'amour des dieux, ainsi qu'à enseigner la vraie doctrine des sacrifices, en rejetant toutefois les sacrifices sanglants. Il visitait les temples de tous les dieux , il y faisait sa demeure de préférence , s'élevait contre la mythologie de la Grèce et contre l'adoration des animaux de l'Egypte , donnant des conseils aux empereurs Vespasien et Titus sur le bon usage de la puissance suprême, et opposant ensuite ses efforts à la tyrannie de Domilien. Il s'abstenait rigoureusement de vin et «le viande, ne portait que des babils de lin, marchait pieds nus el menai! une vie tout-à-fait chaste et austère. Il montra surtout dans une circonstance son élévation au-dessus des
faiblesses de notre nature, lorsqu'il méprisa la mort dont Domitien le menaçait. Enfin , il justifia de sa sublime origine et de sa divine dignité par des miracles , par le don de deviner les clioses les plus cachées et de prédire l'avenir (I). Plein du sentiment de sa nature divine, il permit en conséquence qu'on l'appelât ouvertement du nom de Dieu.
Philostrate ne prononçant pas même le nom de Jésus ni le mot christianisme, on a voulu conclure de là que son ouvrage n'avait aucun rapport à la religion chrétienne et à son fondateur. Mais ce silence est évidemment calculé , et le soin que prend l'auteur de dessiner son héros sur le modèle du Christ, se trahit , d'une manière très-sensible, par une foule de traits dont quelques-uns, tels que ceux-ci, méritent d'être cités : le dieu égyptien Prolée apparut à la mère d'Apollonius et lui annonça quel sublime et céleste fils elle mettrait au monde ; de frappants phénomènes miraculeux accompagnèrent sa naissance , et des cygnes , serviteurs de la divinité , saluèrent d'un joyeux hymne le nouveau-né. Dès son enfance, les temples furent pour Apollonius une demeure de prédilection; dès cette époque aussi, il excitait l'étonnement des hommes par sa sagesse prématurée. Parvenu à l'âge viril , il distribuait son enseignement à un cercle de disciples dévoués, pénétrait les cœurs et lisait au fond des pensées. Ainsi il s'aperçut de l'inceste commis par un riche Cilicien avec sa belle-fille , de même que Jésus avait découvert les criminelles liaisons de la Samaritaine. De même encore que Jésus rappela à la vie la fille de Jaïre , de même Apollonius ressuscita , à Rome , une jeune vierge dont il rencontra le convoi funèbre. Il guérissait les possédés et contraignait les démons â se déclarer pour ce qu'ils
(1) De là ces paroles d'Eunapius dans l'inlroduction des vies des sophistes : «' AttoXXù'vicç o ik Tuava'v, a'uKiTi qiXoroçoç, axx' m t; 9saiv té x.aii otvôpa>-
» -nov y.ta-ov. » Le même auteur remarque ensuite que Philostrate aurait » dû intituler son histoire : k^/JW/* ih ivflpawous 9«^. »
étaient (1). Enfin, trahi et accusé auprès de l'empereur par un de ses disciples , le cupide Euphrates , il se rendit sans crainte à Rome, quoique sachant le sort qui l'attendait, fut abandonné par les siens au milieu du péril , maltraité indignement par Donatien , et, plus lard, ayant apparu tout à coup à un de ses amis , il le somma dele loucher , pour le convaincre qu'il vivait encore et qu'il n'était point une ombre sortie des enfers.
Les néoplatoniciens Porphyre et Iamblique présentèrent encore plus expressément Pylhagore comme un dieu sous forme humaine, venu pour guérir les hommes et pour faire leur bonheur , mais enveloppé à leurs yeux d'un voile terrestre , afin de ne les pas troubler et abattre par l'éclat de l'apparition divine. Le calque de l'histoire du Christ n'esl pas aussi sensible là que dans la vie d'Apollonius, sans doute parce que , pour peindre leur héros , ces philosophes pouvaient, beaucoup mieux que Philostrate, puiser dans l'ancienne histoire et dans les mythes; mais il est impossible de méconnaître, dans l'ensemble, l'intention d'opposer au foudateur de la religion chrétienne, un prophète divin, réformateur et législateur du paganisme. La naissance d'un fils merveilleux fut aussi annoncée, par la Pythie de Delphes, au père de Pythagore. Dès l'adolescence , la divinité voilée en lui se manifesta par son être entier , de même que par ses miracles ; toutes les vertus auxquelles l'homme doit tendre se développaient dans son âme jusqu'à la plus haute perfection ; il devint ensuite fondateur d'un état modèle dans la grande Grèce, rapportant tout à la religion, prêchant sans cesse le respect dû aux dieux comme la première et la plus importante chose ; en un mot , menant une vie toul ascétique, pour apprendre aux hommes à se rendre de plus
(i) L'histoire d'Empusa , fiancée de Meiinippus , disciple d'Apollo mus , i\ délivrée par Apollonius lui même, ressemble mol pour mol au m ii de saint Luc :VIH , 28.
en plus dignes de l'amitié et des communications du ciel par la pureté du cœur et l'empire sur soi-même. Les créatures d'un ordre inférieur telles que des animaux, des fleuves, devinaient eu lui le dieu caché et obéissaient à sa voix ; luimême se fit reconnaître à des individus comme un être supérieur, par exemple au scythe Abaris , à qui il montra pour preuve sa hanche d'or. Voici maintenant la conclusion que Porphyre tire de tous ces faits, non sans une allu sion polémique à Jésus-Christ : « Les dieux n'ont jamais » fait et ne feront jamais aux hommes un meilleur présent » que Pythagore. »
La comparaison d'Apollonius avec Jésus-Christ , que Philostrate s'était contenté de laisser deviner , fut achevée par un adversaire acharné des chrétiens , par Hiéroclès , gouverneur de Bithynie , dans l'intention avouée de rabaisser la personne du Sauveur. Ce n'était pas assez pour Hiéroclès d'avoir fait exécuter un grand nombre de fidèles dans la persécution de Dioclétien, d'avoir poussé la fureur jusqu'à faire déshonorer des femmes chrétiennes , et même des vierges consacrées, il écrivit sou livre intitulé: Discours amis de la vérité adressés aux chrétiens. Nous n'en connaissons le contenu que par la réfutatiou d'Eusèbe. Hiéroclès était si ignorant ou tellement aveuglé par la haine qu'il ne se fit aucun scrupule de prétendre que Jésus-Christ . après avoir été repoussé par les Juifs , devint voleur de grands chemins et infesta le pays avec neuf cents de ses sectateurs. Pour le reste, il s'accordait le plus souvent avec les attaques et les reproches de Celse et en appelait surtout à Apollonius. « Les chrétiens, disait-il , vantent toujours leur Jésus d'avoir » rendu la vue à quelques aveugles et d'avoir opéré d'au- » très choses semblables ; mais nous possédons plusieurs » hommes distingués auxquels nous attribuons, avec beau- » coup plus de droit , de pareils prodiges et de plus grands; » ainsi , outre Aristée et Pythagore, Apollonius de Tyane '> a spécialement accompli de grandes et merveilleuses » choses. Toutefois, nous ne le regardons pas , à cause de
» cela, comme un dieu, mais seulement comme un homme » aimé des dieux , pendant qu'ils confèrent la divinité à » leur Jésus pour quelques signes éclatants. Ajoutez que les « faits de Jésus ont été racontés par Pierre et Paul et par » d'autres hommes de cette espèce , des jongleurs et des >> imposteurs grossiers , tandis que les motifs les plus purs » ont porté des hommes très-éclairés et amis de la vérité, » tels que Maxime. Domis, Philostrate, à signaler les actions » d'Apollonius. »
Parmi les écrivains de cette époque hostiles au christianisme . le plus important fut Porphyre , né à Batanée , en Syrie, l'an 233, disciple de Plotin, et sans contredit le premier philosophe de son temps. Les païens couronnèrent du nom de divins les quinze livres qu'il écrivit en Sicile contre les chrétiens , et auxquels les évèqucs les plus considérés , Methodius. Apollinaire , Eusèhe, opposèrent leurs réponses. Ces réfutations sont malheureusement toutes perdues comme l'ouvrage lui-même , dont on peut néanmoins reconnaître en partie la marche par les passages que les pères en citent à l'occasion. Il cherchait d'ahord à montrer, dans le nouveau Testament, des contradictions d'où devait résulter la preuve que c'était une œuvre informe d'hommes aveuglés; il faisait surtout ressortir le blâme déversé sur saint Pierre par saint Paul . qui lui paraissait être un présomptueux excité par une basse jalousie en voulant redresser le prince des apôtres. Il s'attaquait ensuite aux livres de l'ancien Testament . dans lesquels il trouvait beaucoup d'absurdités et de faussetés, s'élevait contre les arbitraires explications allégoriques de beaucoup de chrétiens, qui , selon lui . auraient bien mieux fait de laisser de côté les écrits judaïques à cause de leurs défauts et de leur insuffisance; mais surtout il poursuivait de ses reproches Origène, qu'il avait connu personnellement , et qui , disait-il , quoique né et élevé dans la Grèce avait adopté, tout en gardant sa manier»1 grecque de penser, l'impudente doctrine étrangère (,fi*p/3*pov to^h^* ). Il s'applique a?ec un soin particulier à combattre les proplié-
ties de Daniel, qu'il prétend n'avoir été écrites qu'après les événements qu'elles annoncent. Voici quelques-unes de ses autres objections : Il n'y a aucune proportion entre le péché et un châtiment éternel, et cependant Jésus-Christ a dit : « On mesurera pour vous avec la mesure que vous » aurez employée. » Jésus a détruit les sacrifices de l'ancienne loi qui pourtant avaient été établis de Dieu. Venait après cela le reproche déjà articulé par Celse , et souvent répété dans la suite par les païens : Si le Christ est l'unique voie qui conduise au salut , pourquoi est-il venu si lard? Enfin , il tirait des conséquences odieuses de faits isolés des évangiles et des actes des apôtres; par exemple, dans le récit de la mort subite d'Ananie et de Saphire, il voulait voir une preuve de la sévérité cruelle de saint Pierre. Les miracles opérés aux tombeaux des martyrs étaient expliqués par lui comme des illusions produites par les démons.
On retrouve â un degré frappant dans un autre ouvrage de Porphyre cette tendance à imiter la religion chrétienne, et à donner au paganisme les fondements et les appuis dont il manquait. L'auteur sentait bien de quel avantage était, pour les disciples de l'Evangile, la possession d'un livre rempli de l'esprit divin , ou du moins estimé tel par eux, à l'autorité duquel ils pouvaient toujours en référer , et qu'il leur était possible de lier à l'enseignement de leur doctrine au point de compléter, d'éclaircir et de fortifier l'un par l'autre. Dans sa collection de sentences des oracles («?'«! 5* toyjar^ixaovfiag., Porphyre voulut présenter aux païens quelque chose d'analogue à l'Evangile , un code sacré de révélations divines et immédiates , dans lequel le doute et l'aspiration vers une autorité supérieure pussent trouver les secours et le repos objet de leurs désirs. Ce recueil de Porphyre contenait sur Jésus-Christ des paroles d'oracles qui le présentaient comme un homme distingué par sa piété , et dont l'âme , après les souffrances du corps , s'était envolée aux régions célestes. Par l'effet d'uue destinée particulière , ajoutait un de ces oracles, l'âme de Jésus était devenue une occasion d'erreur
pour d'autres aines non éclairées des dieux. De là Porphyre concluait qu'on ne devait pas maudire le Christ lui-même; qu'il fallait seulement déplorer la folie de ceux qui avaient falsifié sa doctrine, et qui s'en étaient fait un prétexte pour mépriser les dieux. Mais ceci était en contradiction avec une autre sentence d'oracle également citée par Porphyre , dans laquelle la condamnation de Jésus se trouvait clairement approuvée. En effet , un homme ayant demandé de quelle manière sa femme pouvait être guérie de la superstition chrétienne , le dieu répondit : « Tu parviendrais à » écrire sur l'eau ou à voler dans les airs plutôt qu'à con- » vertir ta femme impie et souillée. Qu'elle reste dans ses » illusions et qu'elle continue d'honorer mensongérement » de chants plaintifs son Dieu mort , qui a souffert la peine » la plus honteuse prononcée sur lui par des juges équi- » tables. »
Du point de vue des païens, cette appréciation était juste, la doctrine des Juifs, selon eux , étant au fond toujours préférable à la doctrine des chrétiens parce que le dieu des premiers était un dieu national.