LES APOLOGISTES
A peu près dans le même temps où parurent les premiers écrits des païens contre les chrétiens , ceux-ci commencèrent, de leur côté, a publier des apologies destinées soit à inspirer aux empereurs et aux gouverneurs des procédés plus doux à l'égard des fidèles , soit à faire pénétrer dans les esprits cultivés de meilleures notions du christianisme méprisé et méconnu, soit enfin à dévoiler les parties vulnérables du polythéisme et à justifier chez les disciples de la religion nouvelle , leur éloignement de la religion de l'Etat. Les premiers écrits de ce genre, présentés, l'an 131, à l'empereur Adrien par Quadrat et Aristide , sont perdus , de même que ceux de Milliade, d'Apollinaire d'Hiérapolis , d'Irénée et de Melito de Sardes. Le plus ancien que nous possédions est celui de Justin le martyr , né de parents païens à Flavia (Sichem) , en Samarie. Après avoir longtemps , mais vainement cherché la vérité et le repos dans les systèmes de la philosophie grecque , frappé de la constance des chrétiens, il arrêta son attention sur leur doctrine, et ensuite , bientôt convaiucu par les enseignements d'un d'entr'eux et par la lecture de la Bible . il se déclara dis-
ciple de Jésus-Christ. Justin écrivit, pour la défense de ses frères opprimés, deux apologies; l'une, la plus considérable, qu'il présenta, l'an 138, à l'empereur Antonin-le-Pieux et à son fils adoplif; l'autre, plus courte, adressée postérieurement à Marc-Aurèle (1). Dans un petit discours auxjxiïcits, il montrait l'impuissance du polythéisme , et , dans celle impuissance, la raison qui le lui avait fait abandonner. Dans son exhortation aux Grecs (7rap*mT/x:r «poc E*3L»»jts>, il les sommait de reconnaître l'insuffisance de leur religion , ainsi que de leur philosophie, et de se ranger sous la bannière de la vérité révélée par le christianisme. Dans un autre livre intitulé Mswati* (de l'unité de Dieu), mais qui ne nous est pas parvenu complet , Justin prouvait , par des passages des poêles grecs et de Platon , qu'ils avaient reconnu un Dieu suprême, créateur et conservateur de toutes choses, et que quelques-uns, par exemple Ménandrc, Euripide, Homère, avaient méprisé les divinités païennes.
L'an 170 , un disciple de saint Justin, Tatien de Syrie, dans un discours aux païens , montrait dans la foi nouvelle la seule vraie philosophie : il opposait aux doctrines du polythéisme l'ancien Testament comme une source de sagesse plus ancienne et supérieure, gourmandait la vanité des Hellènes qui rejetaient avec un superbe dédain la religion du Christ comme quelque chose venu des barbares, tandis qu'eux-mêmes ils devaient à des barbares aussi les éléments de toute connaissance ; enfin, il soumettait à la plus sévère
(l) D'après Valois et Longuerue , cette seconde apologie aurait été pareillement adressée à l'empereur Antonin-le-Pieux , et , par conséquent, écrite aussi avant l'an 161. Le dialogne avec lejuifTryphon,quc quelques-uns ont disputé sans raison à Justin, démontre la vérité du christianisme par l'accomplissement des prophéties de L'aucieo Testa menl ; niais la belle lettre à Diognet doil être attribuée à un autre au leur plus ancien , peut-être même à un disciple imfnedial des apôtres , puisque l'écrivain semble se donner cette qualité , cl qu'il parle du sa crifice offerl à Jérusalem comme subsistant encore.
critique la conduite entière des païens, leurs études, leurs mœurs, leurs lois, leur philosophie et leur religion. Pendant que Tatien poursuivait son plan d'attaque , un philosophe chrétien d'Athènes , Àthénagore , dans un écrit intitulé ^scrg:,* , et adressé aux empereurs Marc-Aurèle et Lucius Verus ou peut-être à Commode , s'appliquait davantage à réfuter les reproches faits aux sectateurs de l'Evangile et à démontrer qu'ils étaient dignes de la protection des chefs de l'Etat. Dans un autre écrit, court , mais excellent , Tatien faisait voir que la résurrection des corps , si attaquée par les païens , n'était ni impossible en soi , ni indigne de Dieu , mais que , au contraire , elle avait pour raisons la volonté divine, la nature de l'homme dont le corps est une partie intégrante, et enfin sa future destination. A la même époque vraisemblablement, vivait un autre philosophe chrétien, nommé Hermias , dont la plume versait la raillerie sur les philosophes grecs en rapprocbant leurs assertions erronées et contradictoires. Un ouvrage plus substantiel de Théophile, évêque d'Antioche , divisé en trois livres et dédié au païen Autolique , parut entre les années 170 et 180. Quant à l'Eglise d'Occident , le premier écrit apologétique publié (peut-être dès le règne de Marc-Aurèle) fut, selon toute apparence, l'ouvrage de l'Africain Minucius Felix, dans lequel les calomnies et les reproches ordinaires sont présentés par le païen Cecilius et refutés par Octavius. Le plus éloquent défenseur des chrétiens de cette partie du monde fut Tertullien , pendant et après le règne de Commode , d'abord dans ses deux livres ad nationcs adressés aux païens en général , puis dans son apologétique présenté , l'an 198 ou 200 , aux gouverneurs de l'Afrique , et enfin dans son mémoire justificatif envoyé , l'an 211 , au proconsul Scapula.
Un homme qui avait à son service une grande érudition et toute la philosophie grecque , Clément d'Alexandrie , écrivit aussi , mais d'après un plan particulier , plusieurs
ouvrages apologétiques enchaînes les uns aux autres (1). Ce sont le Protreptiquc, où il somme les païens de renoncer à leurs erreurs , le Pédagogue , dans lequel , après avoir tracé une esquisse de la morale chrétienne , il peint la vie des croyants, et les Stromatcs, qui présentent les éléments d'une gnose chrétienne, accompagnée de ce qu'il y a de bon dans les divers systèmes philosophiques. Origène, son grand disciple et successeur , écrivit dans la suite , en réfutant Celse, l'apologie la plus remarquable qui ait paru dans l'ancienne Eglise, sous le rapport de la hauteur du génie et de la grandeur des proportions. Dans le même temps , Cyprien composait à Carthage son opuscule sur le néant des idoles, emprunté pour la majeure partie à Tertullien; plus tard, l'an 253, il fit paraître son écrit à Demetrianus, pour inspirer à ce juge cruel quelques sentiments d'humanité en faveur des chrétiens. Les cinquante années suivantes ne produisirent aucune œuvre apologétique , et ce n'est qu'au commencement de la grande persécution que l'Africain Arnobe publia , comme gage de la sincérité de sa conversion , ses sept livres contre le paganisme.
Conformément à la foi générale des chrétiens , les pères , dans tous leurs écrits, soit apologétiques soit polémiques, traitaient le culte païen comme un culte rendu aux démons. Si parfois, d'accord en cela avec la théorie d'Euhémère, ils ne voyaient dans les dieux que des hommes élevés à l'apothéose ; leur sentiment était unanime sur un point, à savoir, comme dit Origène , que tous les hommages offerts aux dieux dans les temples, devant leurs autels et leurs images, ne pouvaient s'adresser qu'à des esprits déchus et mauvais. Déjà, dans sa première épître aux Corinthiens (X,20), saint Paul avait dit que les sacrifices des païens se rappor
(1) L'ordre suivi dans cos ouvrages correspond à celui qui Hail observé dans les mystères; on v trouve les trois degrés : ie*fl<*p«j, fj.vn<r«y
laient aux demons. Plus tard, les philosophes tels que Celse et les néoplatoniciens donnant le nom de démons, même à ces dieux inférieurs ou êtres intermédiaires, qui , d'après leur doctrine , étaient les dieux spéciaux des hommes , les chrétiens avaient accepté celte idée, au moins en partie, et ils prétendaient que tous les démons étaient des êtres détachés de Dieu , que c'était eux précisément qui avaient éloigné les hommes de l'adoration du vrai Dieu unique et les avaient entraînés dans toutes sortes de superstitions accompagnées de déhauches et de crimes. Aussi , lorsque les païens invoquaient l'autorité des oracles , des phénomènes extraordinaires qui apparaissaient dans les temples et des miracles opérés par les images des dieux , les chrétiens ne leur répondaient pas que tout cela était un effet de leur propre illusion et de la fourberie de leurs prêtres (en donner les preuves eût été impossible) ; ils admettaient les faits , mais en y signalant les opérations des mauvais esprits, qui employaient ces moyens pour enchaîner plus fortement les hommes dans l'erreur. La théurgie si répandue, les rites de consécration des temples et des images des dieux, rites dans lesquels diverses cérémonies et formules déprécatoires forçaient la divinité à s'unir à son image , comme l'âme au corps, toutes ces choses devaient fortifier les chrétiens dans leurs sentiments à cet égard.
Si les apologistes voyaient dans l'influence des démons une cause principale de l'empire du culte des idoles, ils ne méconnaissaient pas pour cela que la première source du paganisme était la chute de l'homme , le péché. C'est dans ce sens que Théophile dit : « Dieu n'est vu que par ceux » qui peuvent le voir , c'est-à-dire par ceux qui ont les » yeux de leur âme ouverts; mais les yeux de l'âme sont » obscurcis par le péché , l'homme devant conserver son » âme aussi pure qu'un miroir éclatant. De même qu'un » miroir, dès qu'il est rouillé, ne réfléchit plus l'image de » l'homme, de même l'âme dans laquelle le péché domine » ne peu! plus réfléchir Dieu. »
Pour ce qui concerne Jésus-Christ lui-même , les apologistes en appelaient principalement à l'accomplissement des prophéties ; ils faisaient moins valoir les preuves tirées de ses miracles , parce que la plupart des païens admettaient les faits sans difficulté , sauf ensuite à les expliquer par la magie. Toutefois les pères avaient soin de faire observera ce sujet que l'Evangile était en opposition formelle avec la magie , et dans un passage qui nous a été conservé par Eusèbe , Quadrat, le premier apologiste, s'exprime d'une manière admirable sur les miracles opérés par Jésus : « Les » malades qu'il a guéris et les morts qu'il a ressuscites, dit- » il , sont restés assez longtemps sur la terre, non-seulement » pendant la vie terrestre du Sauveur , mais même après » son ascension , de sorte que quelques-uns vivaient encore » de notre temps. »
Les pères s'arrêtaient avec une prédilection particulière aux preuves tirées des effets moraux du christianisme. Ils puisaient dans une expérience de tous les jours les couleurs avec lesquelles ils peignaient le changement complet opéré par la foi chrétienne dans ceux qui, pour l'embrasser, avaient déserté les rangs du paganisme. * Que l'on compare avec » leur conduite actuelle, dit Origène, la vie précédente d'un » si grand nombre devenus croyants. Parmi eux , il n'en » est pas un seul qui n'ait été plongé dans l'impureté, dans » l'iujuslice et dans d'autres passions désordonnées avant ■> qu'il se laissât séduire , comme disent Cclse et ses parti- » sans , et qu'il embrassât la foi que ceux-ci nomment la » peste du genre humain; mais on voit combien, depuis ce « temps , ils sont plus justes , plus graves , plus coustans et » plus vertueux , à tel point que quelques-uns s'abstiennent » volontairement des plaisirs permis du mariage, en partie » par l'amour d'une pureté plus grande, en partie pour » pouvoir servir Dieu avec d'autant plus d'innocence et » de sainteté. »
Dans le septième livre contre Celse , l'opposition entre l'impureté des païens et la pureté chrétienne . entièrement
inconnue et impossible à ceux-ci, est relevée d'une manière encore plus frappante par Origène : « Tous ceux , dit-il . » que vous méprisez à cause de leur ignorance et de leur » simplicité , que vous traitez de fous et de misérables » esclaves, n'ont pas plus tôt embrassé la doctrine de Jésus, » qu'ils renoncent à tout désordre , et cela ils le font si » généreusement que beaucoup d'entr'eux , comme les véri- » tables prêtres du Seigneur qui ne connaissent aucune » liaison avec l'autre sexe , non-seulement évitent le fait » même , mais encore conservent leurs âmes pures et sans » tache. A Athènes, le grand-prêtre doit employer le suc de » la cigûe pour éteindre le feu de ses passions ; ce n'est » qu'après cela qu'on l'estime en état d'exercer le culte » légal. Chez les chrétiens , il y en a un grand nombre qui » n'ont besoin d'aucun suc de cigûe pour servir Dieu avec » une entière pureté , la parole divine leur tenant lieu d'un » semblable moyen. »
Au reproche que leur doctrine n'excitait que des désunions et qu'elle était dangereuse pour l'Etat , dont elle troublait la paix et la concorde, Justin répondait : « Nous con- » servons et propageons, plus que qui que ce soit, la paix » dans le monde , puisque nous enseignons que rien , ni un » seul crime ni un seul acte de vertu , n'est caché aux yeux » de Dieu. » Tertullien dit que la misère des temps antérieurs avait bien plutôt été adoucie par la dilfusion du christianisme , le nombre des péchés ayant été diminué grâce à la multitude des chrétiens et celui des intercesseurs ayant augmenté dans la même proportion.
Si les philosophes et les gens éclairés du polythéisme présentaient les chrétiens comme une misérable troupe de fous ignorants , les apologistes prouvaient, au contraire , que le fidèle le moins instruit montrait dans ses actions plus de véritable connaissance des choses divines que le païen le plus savant. « Chaque artisan chrétien a trouvé Dieu ; il le » démontre, et explique réellement tout ce que l'on cherche » sur ce sujet, quoique Platon assure qu'il soit aussi difficile
» de trouver l'architecte du monde que de s'expliquer à cet » égard lorsqu'on l'a trouvé. » — « Chez nous, dit Alhéna- » gore , vous voyez des gens tout à fait sans études , des » ouvriers , des femmes, qui, tout en étant incapahles de » décrire avec des phrases choisies la riche bénédiction de >» leur foi, en produisent les fruits dans leur conduite , par *> exemple , en ne frappant point ceux qui les ont frappés, » en n'accusant point le voleur qui les a dépouillés, en don- » nant à tous ceux qui leur demandent et en aimant les » autres comme eux-mêmes. »
Quelquefois les apologistes faisaient servir au profit de leur cause des écrits apocryphes dans lesquels ils trouvaient des témoignages favorables. Un livre attribué à Hystaspes, ancien sage de la Perse, était particulièrement cité par eux ; mais ils se servaient plus souvent des prétendus oracles sybiUins , dont on possédait à celle époque beaucoup de fragments, bien qu'ils ne fussent pas encore réunis dans une seule et même collection. Ces oracles avaient été versifiés dans des temps très-divers, tantôt par des païens, tantôt par des juifs, et contenaient des prédictions d'une ruine prochaine de Rome et du paganisme entier. Quelques-uns furent, selon toute apparence, composés dans les années 160- 170 avant Jésus-Christ, sous les successeurs d'Alexandre, par des juifs alexandrins ; on y trouve un brûlant désir de la venue du Messie. Plus lard, pendant les règnes d'Adrien et des Antonins, un chrétien ou peut-être plusieurs y joignirent des prophéties en vers de leur composition , qui décrivaient , d'une manière tout à fait circonstanciée et précise, les événements de la vie de Jésus. Les auteurs des fragments en question purent ne pas avoir l'intention de tromper; peut-être ne choisirent-ils celte forme que parce quelle avait déjà été en usage avant eux et qu'elle leur semblait propre à familiariser les païens avec les idées chrétiennes; mais, dès le temps de Justin, beaucoup de fidèles voyaient dans ces fragments les produits authentiques d'une ancienne sybille païenne qu'ils invoquaient . comme
Justin lui-même , contre les païens. Ceci fut la cause nonseulement que les païens reprochèrent amèrement aux chrétiens d'avoir falsifié, par des additions blasphématoires, les prédictions des sybilles , mais encore qu'il y eut une loi défendant , sous peine de mort , de lire les livres d'Hystaspes et de la syhille , aussi bien que ceux des prophètes. Toutefois un grand nombre parmi les chrétiens blâmaient leurs frères de cet appel à des prédictions apocryphes, et c'est de là que paraît être sortie la désignation d'un parti de sybillistes dont Celse fait mention (1).
(1) Plus tard , les pères de l'Eglise traitèrent comme des inventions chrétiennes toutes les prophéties des païens concernant le Sauveur : ainsi , par exemple, saint Augustin , de civit. Dei , XVIII , 47: « Quœcun- » que aliorum prophetiae de Dei per Jcsum Christum gratin proferuntur, >• possunt putari à Christianis esse conlictœ. Idc6 nihil est firmiùsadcon- » vincendosquosvisalienos, side hâc re contenderint, nostrosque fàcien- » dos , si rectè sapucrint , quàm ut divina praedicta de Christo ea profe- » rantur, qua1 in Judœorum scripta sunteodicihus. »