CHAPITRE XIX
si I I ES ET nÉRÉSIES. — LES JUDAÏSANÏS , LES EBIONITES ET LES NAZARÉENS (i).
La vie de l'Eglise était , ce qu'elle sera toujours , un combat continuel contre les adversaires du dehors et ceux du dedans, contre l'incroyance et la foi erronée, contre tout ce qui menace et empêche le développement du royaume de Dieu dans la société entière ainsi que dans l'individu. L'Eglise, dés les premiers temps de son existence, cul moins à se plaindre des attaques du paganisme que des coups de ceux qui , ne voulant pas accepter la doctrine chrétienne telle qu'elle avait été enseignée , propagée et transmise par les apôtres , essayèrent de s'en rendre maîtres et de la falsifier par l'alliage d'éléments hétérogènes. Lorsque le christia-
(1) Livres consultés : Epiphanes, Eusèbe, Théodoret , sainl Jérôme, l ertullien , Origène. Les Clementines, in Cotelerii patrum apost. opp. Imstelod., it-jî , vol. I.
<;. M. Travasa , storia critica délie vite degli eresiarchi del secolo, i II, III. Venez, 1752; Esquisse d'une histoire complète des hérésies, par < W F.Walch, Leipzig, 1762 ; Dissertation sur les Esséensel lesEbio-
nites . par Credncr , Sulzbach , 1827 ; Baur, de Ebionitarui igine «•'
doctrinâ ; « 1 * Essenis repetendâ , Tubingen, I83J ; Recherches sur les Nazaréens <i les Ebionitcs, par Gieseler.
nisme entra dans le monde , il rencontra un grand nombre d'hommes qui se soumirent de bon cœur et sans restriction à ce qu'il enseignait . renonçant sur-le-champ aux erreurs que leur intelligence avait jusqu'alors caressées; ceux-ci furent les vrais croyants, les membres de l'Eglise catholique. D'autres, au contraire, qui se sentaient attirés par certaines idées vers la nouvelle religion, mais néanmoins ne voulaient nullement mettre de côté des conceptions plus anciennes , devenues chères à leur esprit et mêlées à toutes leurs habitudes, cherchèrent à rattacher les enseignements de l'Eglise aux dogmes païens et juifs pour en former un ensemble , rejetèrent toute idée chrétienne hostile à cet amalgame , et falsifièrent le reste en le fondant avec des opinions essentiellement contradictoires. Ainsi naquirent les sectes et les hérésies , en partie judaïques , en partie païennes , de cette première période ; car celles-ci, nommément les judaïques, et quelques-unes entre les gnostiques, ont cela de singulier et qui les distingue d'hérésies postérieures , qu'elles ne sont point sorties du sein de l'Eglise catholique en se séparant de sa doctrine, mais que plutôt elles se sont placées dès le commencement à côté d'elle , comme des formes particulières et défectueuses du christianisme.
Il y avait parmi les Juifs, au temps de Jésus-Christ et des apôtres , diverses écoles dont nous ne connaissons exactement que les plus considérables , ou celles qui se faisaient davantage remarquer , et , par exemple , des nombreuses sectes théosophico-mystiques , plus cachées par leur nature même , nous ne connaissons bien que les Esséniens. Mais c'était précisément sur ces sectes que le christianisme devait exercer d'abord sa force d'attraction , parce que, dans leurs doctrines secrètes, elles possédaient déjà beaucoup de points analogues. Ce fut de la sorte que s'élevèrent, du milieu d'elles, les partis des chrétiens judaïsants, spécialement ceux des Ebioniles et des Nazaréens qui tous avaient pour lien commun l'exacte observation des cérémonies légales.
Il paraît que les plus anciens Ebionites (lesquels s'organi-
aèrent en seetes séparées dans les derniers temps des apôtres) étaient d'abord libres de doctrines théosophiques et gnostiqnes , et que, ayant un caractère purement judaïque . il-* ne se distinguaient du reste des Juifs que par la reconnaissance de la dignité de Messie qu'ils accordaient à Jésus. Jusqu'au martyre de Jacques, frère du Seigneur, dit Hégésippe , l'Eglise était restée entièrement vierge, c'est-à-dire n'avait été inquiétée par aucune fausse doctrine ; mais à cette époque . Thébutis , irrité de ce qu'on lui eût pré fèré Siméon pour le siège episcopal de Jérusalem , commença à falsifier les dogmes de l'Eglise en y mêlant les doctrines des sectes juives. Ainsi donc , c'était le judaïsme que ce Thébutis , qui , du reste , n'est cité par personne autre qif Hégésippe, introduisit à Jérusalem parmi ses adhérents. Toutefois ce n'était point une rechute complète dans les idées judaïques, puisque l'on conservait la doctrine distinctive du Messie, venu dans la personne de Jésus-Christ; mais en même temps , c'était plus que la simple observation de la loi qui n'avait pas encore cessé d'être pratiquée par les autres juifs chrétiens. Bientôt vint la migration des fidèles de Jérusalem au-delà du Jourdain, à Pella et dans la province de Perée en général , à Beroë et Basanitis ou Kokabe. Dans ces environs, sur les bords du Jourdain et de la mer Noire , habitaient déjà les Esséens (nommés Ossé'ens par Epiphanes)ct les sectes dcs]Nasirécns,dcs Sampséens et des Elxaïtes (1), avec lesquelles ils avaient une grande affinité. Entre ceux-ci et les Juifs semi-chrétiens nouvelle ment arrivés, il s'opéra peu à peu un rapprochement et un»' fusion. Ces derniers leur communiquèrent la connaissance du Messie, manifesté dans la personne de Jésus, et reçurent d'eux les doctrines esséniennes proprement dites. Telle pa-
(i) D'après la description d'Epiphanes , on ne voit pas de véritable différence entre ces sectes ; aussi est-il vraisemblable que ce n'étaient qui: des degrés nu classes d'nue même secte , ;'i savoir de la secte essé nienne. Voyez Credner, Introduction ;i l'étude des écrits bibliques. Halle, 1832, vol. i. p. (61
rait avoir été l'origine des Ebionites ou Ebionéens. Ils avaient pris leur nom d'un mot hébreu siguifiant pauvre , à cause de leur pauvreté volontaire et de la communauté des biens, qui avait été probablement introduite chez eux comme chez les Esséniens et qu'ils rapportaient aux règlements des apôtres. Ils étaient, prétendaient-ils , les descendants de ceux qui avaient vendu leurs propriétés et en avaient déposé le prix aux pieds des premiers disciples du Sauveur (1).
D'après leur doctrine , Jésus était un homme engendré d'une manière naturelle par Joseph et Marie , mais que sa vertu avait rendu digne de recevoir le Christ et d'être appelé pour cela fils de Dieu. En effet , pendant son baptême dans le Jourdain , le Messie céleste, descendu sous la forme d'une colombe, était entré en lui. Ce Messie céleste, le plus élevé de tous les esprits créés ou émanés de Dieu, et dominateur de toutes choses , apparut d'abord sur la terre dans la personne d'Adam , se manifesta sous une enveloppe cor-
(1) Plusieurs pères de l'Eglise plus anciens nomment un certain Ebion comme fondateur du parti , et Epiphanes, que son séjour antérieur dans un lieu voisin des Ebionites avait mis à même de les connaître de la manière la plus exacte, parle également d'un Ebion devenu fondateur de la secte aux environs de Kokabe , de Nabatée et de Pella , dans les temps qui suivirent la destruction de Jérusalem. On a élevé des doutes sur la véracité de ce document , parce qif Epiphanes attribue à Ebion la rencontre avec l'apôtre Jean dans le bain, rencontre attribuée à Cérinthepar les autres auteurs. Quoiqu'il en soil, chaque secte a un fondateur ou un docteur principal dont elle suit particulièrement l'autorité, et le fondateur des Ebionites ( peut-être Thébntis cité par Hégé sippe) pourrait bien avoir porté de préférence le surnom d'Ebion , c'està-dire pauvre. Epiphanes présente comme auteur delà réunion entre les Ebionites primitifs, venus de Jérusalem , et les Esséens (ou, comme il dit, les Sampséenx, les Osséens et les Elxtiïtcs) un certain Elxaï, lequel vivait sous le règne de Trajan et a écrit un livre contenant ses doctrines théosophiques. Toutefois cette réunion n'était pas complète. Une partie des anciens Ebionites ne voulut point accepter les doctrines esséniennes; c'étaient , d'après Epiphanes . ceux qui regardaient le Christ comme un simple homme , prophète il est vrai , mais dans lequel n'habitait aucun esprit supérieur.
porelle aux patriarches , et s'unit enfin à Jésus , après le crucifiement et la résurrection duquel il remonta aux deux. Il forme avec l'Esprit-Saint une syzygie (1). Contre lui se lient Satan , à qui le souverain Etre a confié la domination sur le monde inférieur et visible, comme au Christ celle sur le monde futur et céleste, d'après le libre choix de l'un et de l'autre. Ainsi les Ebionites enseignaient , quoique d'une manière non absolue, le dualisme. Le but des christophauies réitérées était la fondation et le rétablissement du véritable culte , et la destination spéciale de Jésus , depuis que le Christ habitait en lui , était de purifier et en même temps d'affermir le judaïsme , puis, après l'avoir purifié, de le présenter aussi aux païens comme l'unique source du salut. Les Ebionites rejetant, de même que les Esséens, le culte des sacrifices comme une altération de la religion primitive , leur Evangile attribuait à Jésus les paroles suivantes: « Je suis venu faire cesser les sacrifices , et si vous » ne discontinuez pas d'immoler des victimes , la colère de » Dieu demeurera sur vous. » Semblables, sous ce rapport, aux Juifs nasiréens dont parle Epiphanes, ils n'admettaient, comme prophètes inspirés de Dieu , qu'Abraham , Isaac, Jacob, Moïse, Aaron et Josué , et rejetaient tous ceux qui , postérieurement, n'avaient écrit , disaient-ils, que par l'effet d'une impulsion personnelle, jusqu'à Jésus, premier prophète de la vérité. Ce qui dans le Pentateuque ne correspondait pas à leurs vues, était traité par eux d'addition postérieure. Pour le reste, les Ebionites étaient strictement attachés à la loi, et Origène avait raison de dire qu'ils différaient peu des Juifs. Ils observaient la circoncision, le sabbat et les autres prescriptions légales. Pour ce qui est de la circoncision, ils invoquaient l'exemple de Jésus et citaient ces paroles du Sauveur : « Que le disciple se contente d'être » comme le maître; » ils disaient : Jésus a été circoncis .
(i) Dans l.i cabale , le Saint-Espril s'appelle également la compagne
h la Trunin du Messie
laisse-toi pareillement circoncire , car la circoncision est le sceau et le signe des patriarches et de tous les justes qui ont vécu d'après la loi. En conséquence , ils déclaraient l'apôtre saint Paul un apostat de la loi , un faux docteur, et rejetaient toutes ses épîtres. Ils iacontaient que Paul n'était point Juif de naissance , mais païen ; qu'il n'était devenu , plus tard, prosélyte du judaïsme que dans l'espérance d'obtenir pour épouse la fllle du grand-prêtre , mais que, n'ayant pas réussi , il avait , par esprit de vengeance , écrit contre la circoncision , contre le sabbat et la loi en général. Au contraire, Jacques, frère du Seigneur, était, ainsi que Pierre, leur idéal , et , dans leurs livres apocryphes , ils représentaient l'un et l'autre comme des ascètes juifs (1) , car ils avaient eux-mêmes complètement conservé l'ancienne ascèse essénienne. Ils s'abstenaient de toute chair et de toute espèce de nourriture provenant d'animaux , parce que les animaux étant nés d'une union charnelle , ils les tenaient pour impurs ; ils se baignaient chaque jour , souvent avec
(1) Voici comment Hégésippe représente saint Jacques ( Àp. Euseb. II , 23) : « Il fut saint dès le ventre de sa mère ; il ne buvait ni vin , »ni boisson fermentée , ne mangeait point de chair, ne se coupait «point les cheveux , ne s'oignait point d'huile et ne prenait jamais de » bains ; il ne portait point de vêtement de laine, mais seulement de lin. » On a voulu voir dans ces paroles une preuve qu' Hégésippe avait été Ebionite ; l'opinion contraire est plus vraisemblable , car il donne pour résultat de son voyage , entrepris dans un but d'examen , « qu'il avait -trouvé la même doctrine dans toutes les églises d'Orient et d'Occident «visitées par lui.» Un Ebionite n'eût certainement point parlé de la sorte. Qne si dans un fragment conservé par le trithéïte Etienne Gobarus (Routh , reliquiae sacrée , 1 , 203), s'appuyant sur saint Matthieu ( XIII , 16), il rejetait cette sentence: » Qu'aucun œil n'a vu, qu'aucune oreille "n'a entendu les biens préparés aux justes, » ce n'était point assurément pour blâmer l'apôtre saint Paul , mais seulement pour écarter la fausse interprétation d'une secte gnostique. Quant à sa description du nasiréat de Jacques , auquel il était postérieur d'un siècle , il l'a vraisemblablement tirée (run livre apocryphe des Ebionites, peut-être des kv*.jZet&y.oi ijA'tfèrj. cités par Epiphanes.
leurs habits, dans de l'eau courante à laquelle ils attachaient une vertu purificatrice pour toute sorte de souillures , évitaient tout commerce avec les étrangers , le considérant comme une impureté , et rejetaient le serment. D'abord ils avaient attaché à la virginité un grand prix ; mais ils y avaient entièrement renoncé au temps dEpiphanes , et même , à cette époque , ils contractaient des mariages trésprécoces, toléraient le divorce et souffraient qu'il fût suivi d'une nouvelle union. Ils avaient leurs conseils d'Anciens et leurs synagogues , le baptême et la communion , mais dans celle-ci , en place de vin , ils prenaient de l'eau , sans doute par préférence pour ce dernier élément, auquel ils rendaient presque un culte , et parce qu'ils regardaient le vin comme une production impure.
Les Ebionites avaient leur Evangile particulier, portant le titre d'Evangile des Hébreux (K*9"E/3p*<^c). Le fond de cet Evangile était altéré par beaucoup de changements et d'omissions suivant les vues de la secte. Le contenu des deux premiers chapitres de saint Mathieu manquait: il commençait par le récit du baptême de Jean. La circonstance du Saint- Esprit apparaissant sous la forme d'une colombe pendant le baptême de Jésus était défigurée d'après leur doctrine, et , au lieu de ce qui se trouve dans saint Luc (XXII ,15) , on lisait dans leur version : « Ai-je désiré de manger avec vous » l'agneau pascal immolé ? » Avec d'autres ouvrages apocryphes sous le nom de plusieurs apôtres , les Ebionites avaient de plus une histoire des apôtres et un écrit doctrinal desaint Jacques (île grés de consécration), dans lequel il parlait contre le temple , contre les offrandes et contre le feu allumé sur l'autel du sacrifice.
Ces Ebionites avaient aussi un livre sur les voyages de saint Pierre (n«pio<fi>inw/)o*). Cet ouvrage, ou un autre absolu ment semblable , s'est conservé sous le titre d'homélies clémentines, lesquelles rapportent les prétendus voyages de Clément avec l'apôtre saint Pierre , les sermons de ce dernier dans ces mêmes voyages , et les disputes qu'il eut à
soutenir contre le magicien Simon et contre le philosophe Appion (1). L'ouvrage dont il s'agit, composé au IIe siècle, expose d'une manière frappante les vues religieuses desEbionites, mais avec quelques graves modifications, ce qui donne le droit de supposer que la doctrine qu'on y trouve est d'une autre secte que celle décrite par Epiphanes. Selon cette doctrine, il existe une religion primitive enseignée, dès le commencement, par Adam , le premier prophète, transmise par les patriarches et par Moïse , mais altérée bientôt après ce dernier, par une rédaction faite contrairement à sa volonté et surtout falsifiée par le culte des sacrifices. Le Christ est venu pour rétablir la religion primitive dans sa pureté et enseigner à distinguer le vrai du faux dans le Pentateuque; aussi sa doctrine n'est-elle, à proprement parler, que l'ancienne doctrine mosaïque , de même que l'Esprit divin , apparu dans Adam et dans Moïse, habitait pareillement en Jésus. Le disciple de Moïse n'est donc pas moindre que le disciple de Jésus ; ils doivent se supporter mutuellement et reconnaître que l'un, aussi bien que l'autre , est en possession de la vérité. Celui dont le regard pénétrant aperçoit l'unité des deux prophètes et l'accord complet de l'ancienne doctrine de Moïse et de la doctrine nouvelle de Jésus, celuilà occupe le degré le plus élevé. Dans ce système, le Christ n'apparaît que comme prophète et docteur ; il n'est pas question de sa vertu libératrice , et sa mort est considérée comme quelque chose de fortuit. L'ouvrage entier ne ren-
(1) Trois rédactions différentes nous sont parvenues, savoir: 1° les homélies , c est-à-dire , les conférences , les exhortations , attribuées à Clément et conservées dans le texte grec original; 2° les Rccoguitiones vancti ClemeiUis ad Jacobwu fratrcm Domini, dans la traduction latine du prêtre Rulin , laquelle est, selon toute apparence, un remaniement postérieur des homélies, mais dont Fauteur s'est beaucoup éloigne île son modèle; 3° Kxm//svt;« Ta»vneT|>ou inii'nfjuoù]! x.ïiovy fAcnmiwrofAn., extrait grec des homélies.
ferme pas une seule fois le nom de l'apôtre saint Paul , mais il s'y trouve une allusion évidente a son égard (1). Là on voit l'accord des Clémentines avec les idées des Ebionitcs dépeints par Epiphanes, comme aussi dans le rejet de la divinité du Christ , dans la supposition d'une naissance naturelle de Jésus (2), dans la condamnation des sacrifices et du serment, dans l'importance attachée aux ablutions quotidiennes et dans l'opinion que le Penlateuque a été falsifié. On trouve également dans ce livre le dualisme subordonné des Ebionites et le mépris des prophètes postérieurs, conformément à l'idée qu'ils avaient de ne vouloir reconnaître pour véritables prophètes qu'Adam, les patriarches, Moïse et Jésus. De tous les apôtres , les Clémentines ne font ressortir que Pierre et Jacques ; le dernier est représenté comme le conservateur spécial de la pure doctrine auquel il appartient d'éprouver et de confirmer chaque autre docleur ou apôtre. L'auteur des Clémentines a une façon toute particulière de déterminer le prix de la loi mosaïque: il la déclare sacrée, mais l'observation n'en est point absolument nécessaire pour tous ; le païen n'a besoin que de suivre les commandements de Jésus , sans pour cela mépriser et haïr Moïse. Enfin , une chose digne d'attention , c'est que
(1) En elfct, sainl Pierre, dans ané lettre à saint Jacques, mise en tête des homélies, s'exprime dé ta manière suivante : « Et< (iôu ««prtWoc lw«9t«*
u ptim.t fim t *tu<XU( rial* ;;yir.ïiaiç toi/( ijmovç Xcyouç y.i-T»iXnfA!t'T,K-,v ''
» T5!/ 10/J.Ol) x:'TJ / V7i: . ',ç xii tf* r» fÂtV MOVOt/VTOC, fJW tx ltd .-puer/* ç J-
■ Kiifvovovrot. omep imti* » Comparez ce passage avec l'épître aux Galates, Il , il , l'analogie est frappante. Pans la XVIIe homélie, l'es pression •' ;:"; n»<»y*«ws est encore empruntée à l'épître aux Galates.
(2) Ceci résulte du passage suivant de la IIIe homélie : ■ Si quelqu'un » refuse !«• Saint-Esprit à un homme formé des mains de Dieu , comment » peut-il l'attribuer à un homme sorti d'une semence dégoûtante ' ■■ L'opposition entre ces mots : -•■"- xitfm ^iov *• ■ ' ' ■ 'v.-rcc et ceux ci ; , ■■ montre que , parmi ces derniers , l'on i oinprend tous les prophètes depuis Adam, par conséqucnl Jésus Chrisl lin iih'iiic.
l'origine postérieure de celle doctrine et de la secte qui la professe, est avouée précisément dans l'ouvrage (1).
Les Nazaréens formaient une secte judaïsanle distincte de celle des Ebioniles, mais ils ne commencent à être appelés ainsi que par saint Epiphanes et saint Jérôme. Les autres Pères d'une époque antérieure les avaient compris sous le nom général d'Ebionites, sans toutefois les confondre avec ceux que nous venons de dépeindre. Ils se nommaient euxmêmes Nazaréens, gardant l'ancien nom commun aux sectateurs de Jésus , d'autant mieux que la dénomination de chrétiens appartenait à une langue qui leur était complètement étrangère. Ils demeuraient également au-delà du Jourdain , à Beroë , Decapolis et Basanitis ou Kokabe , mais se distinguaient des Ebioniles , principalement en ce qu'ils reconnaissaient Paul comme l'apôtre des Gentils , et , par suite , ne regardaient point comme obligatoire , pour les païens devenus chrétiens, la loi mosaïque qu'ils ne cessaient néanmoins de pratiquer eux-mêmes. De plus, ils acceptaient l'ancien Testament tout entier ainsi que la naissance surnaturelle de Jésus. Ils étaient haïs el maudits par les Juifs , surtout par les Pharisiens, non-seulement parce qu'ils regardaient le Christ comme le Messie, mais encore parce qu'ils tenaient les Pharisiens pour des hommes morts spirituellement et moralement, qui s'enveloppaient de ténèbres , eux et leurs disciples. Ils tournaient contre ces hypocrites les paroles les plus menaçantes des prophètes , et ce que Isaïc dit d'Emmanuel , qui sera une pierre d'achoppement et un
(1) L'aveu en question se trouve sous la forme d'une prétendue prophétie de Jésus: « 2f hxtiBtii «jM/v ■7rpo<p>iTwç uprwiv , irçanov ^îuSiç &n èx9s/ v • iù*yyî\iov ùiro nrhttvou vivos, xai e/8' o'vruf , pn* xxjsLipirn vw stytov tottûu , s si/ayy-Xto]/ ÙKuBîç Kpvçsi é'iA'nty.^ny'j-i , ùc êTravopBa'cw Ta>v £:ro«evft>v aipi^ic»v. »
(Homel. II. 17.) Le séducteur dont il est ici parlé et qui annonça le premier un taux Evangile , est sans doute saint Paul ; ce n'est qu'après la destruction de Jérusalem que parut , mais seulement pour quelques-uns H dans un petit espace, le véritable Evangile, l'Evangile des Ebionites.
rocher de scandale pour les deux maisons d'Israël, ils l'appliquaient aux deux célèbres écoles d'Hillelct de Schammaï. Cependant ils étaient encore très-éloignés de la véritable foi chrétienne (1). qu'ils avaient, au contraire, falsifiée par des idées judaïeo-lhéosophiques d'une époque antérieure, étant issus, selon toute apparence, des Essénicnsou d'une secte semblable. Ceci ressort des fragments que saint Jérôme nous a conservés de leur Evangile hébraïque (2), où Jésus apparaît comme un homme qui , avant son baptême dans le Jourdain , n'était pas môme impeccable (3) , et sur lequel l'Esprit divin ne reposa que depuis cette heure. En effet, on y lit les paroles suivantes : « Après que le Seigneur » fut sorti de l'eau , la source entière de l'Esprit saint » s'épancha sur lui , demeura en lui et dit : Mon (ils, j'alten-
(1) Lcquien, dans sa dissertation de Nazarœis, et Prud. Maran, dans son ouvrage intitulé : Divinitas Jesu Christi, manifesta in seripturis et traditions , cherchent à prouver que les Nazaréens étaient orthodoxes, particulièrement en ce qui concerne la divinité de Jésus-Christ. Le premier a été réfuté par Mosheim , instit. hist, christ, majores , sœc. I. Quant à Maran, il ne donne aucune preuve nouvelle , et commet , en outre, l'erreur de regarder les Clémentines comme un ouvrage des Nazaréens.
(2) L'Evangile en question doit aussi avoir eu pour hase celui de saint Matthieu ; mais , d'après Epiphanes, il était beaucoup plus complet (pie l'Evangile des Ebionites. On y lisait sans doute le récit de la naissance et de la jeunesse de Jésus qui manquait dans le dernier.
(3) Voici un passage qui s'y trouve: "La mere du Seigneur el ses frères » lui dirent : Jean-Baptiste donne le baptême pour la rémission des « péchés ; allons le trouver el laissons-nous aussi baptiser par lui. » Jésus répondit : « En quoi ai-je péché pour devoir l'aller trouver el me » faire baptiser par lui , à moins que ce que je viens de dire, ne soit pré-
- cisément une ignorance (en d'autres termes, un péché commis par moi
• sans le savoir) ? * Le même récit se rencontre dans un autre livre apocrype intitulé : Praedicatio Pauli ou Tractatus de non iterando baptismo : « In quo libro contra omnes scripturas et de peccatoproprioconu'tentem
• inventes Christum . qui solus omnino nihil deliquit, et ad accipiondum
- Johannis baptism u pœnè invitum à maire suâ Maria esse compulsion » (ad ealeem opp. Cj priant ). »
» dais ta venue dans tous les prophètes pour demeurer eu » toi ; car tu es ma demeure permanente, toi. mon fils pre- » mier né , qui régneras éternellement. » Dans un autre passage bizarre du même Evangile , Jésus nomme l'Esprit saint sa mère (1). Au reste, le kiliasme, que saint Jérôme place chez lesEbionistes , doit probablement être attribué aux Nazaréens, puisqu'il ne s'en trouve aucune trace parmi les Ebionites-Esséens, non plus que dans les Clémentines.
La troisième secte judaïsante des Elxaïtes ou Elkésaïtes paraît avoir peu différé de la secte ébionite et être issue d'un ancien parti judaïque du même nom. Elle subsistait depuis le commencement du IIe siècle ; mais ce ne fut qu'au IIIe qu'elle commença à trouver accès dans quelques églises chrétiennes. Alors elle fut combattue par Origène et par Alcibiade d'Apamée. Au rapport de Théodoret , les Elxaïtes admettaient deux Christ , l'un supérieur , l'autre inférieur, c'est-à-dire l'homme Jésus et l'Esprit divin , qui demeura d'abord dans Adam et les patriarches , puis s'unit également à Jésus. Ils possédaient un prétendu livre tombé du ciel auquel ou aux doctrines duquel ils attachaient une vertu effaçant les péchés. Us délestaient aussi l'apôtre saint Paul; mais ce qui frappait surtout en eux, c'était leur assertion que l'on pouvait renier le Christ pendant les persécutions et sacrifier aux idoles, pourvu que l'on gardât seulement la foi au fond de son cœur. Cela joint aux arts magiques , à l'astrologie et aux invocations des esprits en usage chez eux . fait soupçonner qu'ils s'étaient plus éloignés du
(1) On lit dans le passage cité par Ongène cl saint Jérôme : « Af t< Unfci
a fj.'- » ^htho (aov, to âyiov mviv/j.u., îv fj.ii. Ttt'v Tp(^a'v fJ-ov, x.x.1 kinyi^iti /ut iiç 15
» opoç to fjayfL Buficep. » D'après ee fragment , ce serait le ^nv/j-a. qui , dans le baptême , aurait déclaré Jésus pour son iils. Ruach , en hébreu , est féminin , et , selon la doctrine judaïco-théosophique , le Tm-^a remplit le rôle de la femme dans la syzygic avec le Christ céleste. Aussi les Elxaïtes disent-ils dans Epiphanes : « hjiKpv u^ou çT<,t xf"IJ"I0'j) s«t«v*« *■"
TO iyi'jX TT\'iVfJt.a SV il'i ;l 9i1>'/-/: -!v:-JT'tC. >'
judaïsme, et qu'ils avaient plus emprunte aux idées païennes que toutes les autres sectes judaïsantes. Il paraît qu'ils admettaient aussi des révélations continuelles dont les organes étaient des personnes de la famille de leur fondateur. Au temps d'Epiphanes , vivaient parmi eux deux sœurs de la race d"Elxaï , qu'ils regardaient comme prophetesses, et auxquelles ils rendaient des honneurs presque divins,
CIUPITRE XX.
LES SECTES GNOSTIQUES. — SIMON LE MAGICIEN , LES NICOLAÏTES, CÉRINTHE (l).
L'apparition la plus remarquable des trois premiers siècles, dans le domaine de la religion et de la philosophie, en dehors de l'orthodoxie catholique, c'est sans aucun doute le gnosticisme. Ce fut en même temps pour l'Eglise le plus
(1) Livres consultés : Ircnaes adv. hœreseus, éd. Ren. Massuet, Paris, 1710 ; Tertullianus adv. Marcionem lib. V. De prœscriptionibus haereticorum. adv. Valenlinianos. Contra gnosticos seorpiacuni. (Pseudo-Origenis) Dialogus contra Marcionitas , éd. Westenius , Rasil. , 1673 ; Epiphanius adv. haTCses , opp., torn. I , éd. D. Petavius , Paris , 1622 ; Clément d'Alexandrie et Origène ; les fragments des gnostiques , recueillis par Massuet , dans son édition d'Irénée , p. 349-376 ; J. Beausobre , histoire critique de Manichée et du manichéisme , Amsterdam , 1731 ; E. A. Lcwald , coinmentatio de doctrine gnosticà" , Heidelberg , 1818 ; Développement génétique des principaux systèmes gnostiques , par A. Neander , Berlin , 1818 ; J. Matter , histoire critique du gnosticisme, Paris, 1828; Essai sur l'origine des gnostiques, par J. A. Mœhler, Tubingue, 1831 ; Essai sur les antiquités gnostiques par F. Minder, Anspach , 1790.
dangereux adversaire. Elle eut à soutenir avec lui un combat d'autant plus difficile qu'il se servait en partie d'armes empruntées à celle-ci pour l'attaquer. Du reste, l'Eglise ne réussit que peu à peu et non sans beaucoup de perte à le vaincre ; encore ce triomphe, obtenu avec tant d'efforts, ne fut-il pas complet, car de temps en temps le gnosticisme, re'evant la tête sous d'autres noms et d'autres formes, attira, jusque dans des siècles beaucoup postérieurs , des milliers d'àmes vers l'abime.
Saisie d'après ses traits généraux , la gnose hérétique peut être présentée comme un mélange du paganisme avec le christianisme. A la vérité , en tant qu'elle voyait déjà dans la matière le principe du mal , elle était en opposition trancbèe avec la déification païenne de la nature. Mais tandis qu'elle faisait effort pour s'éloigner aussi loin que possible du paganisme , elle y retombait par le dualisme , par la doctrine de l'éternité de la matière , par la distinction d'une religion esotérique et exolérique , et par plusieurs autres côtés. En outre, lorsqu'il est question du syncrétisme païen-chrétien, il faut moins penser à la mytbologie grecque et romaine qu'au paganisme oriental , aux religions égyptienne, pbénicienne, persane, bouddhaïste, car l'entrée de l'Evangile dans le monde avait produit une puissante fermentation dans les esprits. Le sentiment religieux était excité sous tous les rapports ; la soif de connaissances supérieures était allumée, les idées et les dogmes des vieilles religions populaires de l'Orient se réveillaient , et il surgissait desbonimcs qui, d'une part, pénétrés de cet esprit, et, d'un autre côté, attirés vivement par les doctrines du christianisme, surtout par l'idée de la Rédemption, s'efforçaient de fondre l'élément nouveau avec l'ancien, d'expliquer l'un par l'autre , construisant tout un système de science religieuse, non d'après des déductions logiques, mais à priori , par intuition et par images, à la manière des Orientaux. A tout cela venait se joindre l'influence de la philosophie pla
tonicienue , lelle qu'elle avait été développée dans l'Orient, en partie par l'alliance que Philon lui avait fait contracter avec le judaïsme, et en partie par les avant-coureurs de l'école d'Alexandrie.
Mais dans le sein de l'Eglise chrétienne elle-même il se développa une disposition qui préparait et conduisait au gnosticisme. Un grand nombre de chrétiens . comparant avec la sainte doctrine et avec les maximes sévères de l'Evangile, la dégradation du monde, cette foule de forfaits et de vices dont ils étaient entourés , penchèrent à voir làdedans une irrémédiable contradiction. La pensée que le christianisme dût jamais surmonter la masse du mal, vaincre la tyrannie des passions , convertir une multitude innombrable d'àmes infectées par le péché, régénérer et réformer tous les rapports d'une société, dans laquelle le mal , pareil au sang dans l'organisme, avait atteint les parties les plus délicates et s'épanchait dans mille canaux, cette pensée leur apparaissait comme une illusion d'esprits superficiels. Les disciples de la nouvelle foi ne recevaient de ce monde qu'outrageants mépris, haine amère, persécutions sanglantes; ils se sentaient étrangers et mal à l'aise dans son sein , où ils ne voyaient autour d'eux rien que d'hostile. Mais aussi, dès lors , l'opinion qu'ils étaient citoyens d'un autre monde , supérieur et entièrement distinct du monde terrestre ; qu'il y a deux royaumes , l'un de Dieu , l'autre de l'esprit mauvais, séparés par un abime infranchissable ; que les citoyens de ce royaume céleste sont animés contre ceux du monde de Satan d'une irréconciliable haine, fondée sur l'opposition de leur nature , et que le croyant , qui a autrefois appartenu , comme enfant du Dieu bon , au monde supérieur , n'est retenu que passagèrement sur la terre pour y combattre le mal qui y règne et retourner ensuite dans sa vraie patrie , cette opinion , disons-nous , à laquelle , comme presque toujours , une vérité mal entendue servait de base , trouvait dans leurs esprits un accès d'autant plus
facile (1). Et comme tontes les erreurs se laissent appuyer sur des passages de l'Ecriture saiule, ceux où Jésus-Christ
(1) Mœhler , dans son ouvrage ci-dessus in(li(|iK: , ;i exposé avec une sagacité remarquable la sourd' du gnosticisme dont il s'agit ici : mais nu ne doil pas négliger les autres origines el éléments de cette doctrine placés en dehors du christianisme. Ace sujet, il faut bien remarquer que plusieurs Fondateurs de sectes gnostiques ne furent jamais membres de l'Eglise . mais que , tout en prenant dans le paganisme leur point de depart , ils se servirent d'idées chrétiennes pour composer leurs systèmes. Souvent . en s arrèlant d'une manière exclusive à l'examen d'un élément particulier de la gnose, on s'est borné à mettre eu lumière la source correspondante à cet élément. Depuis les Pères de l'Eglise jusqu'à Mosheim . la gnose a été déduite . la plupart du temps , des idées platoniciennes* néanmoins Buddens avail indique' une nouvelle source dans la cabale judaïque. Kleuker marcha sur ses traces, du moins en ce qui concerne la doctrine gnostique îles aeons . comme on peut le voir dans son ouvrage sur l'origine et la nature de la doctrine de l'émanation chez les cabalistes (Riga , 1786). Une manière de voir qui ne s'éloigne pas beaucoup de celle-ci est celle de Mosheim .qui, bien queue tenant pas assez compte des religions de l'Orient, a indique-, comme principale source du gnosticisme. la philosophie orientale telle qu'elle s'est développée dans la Chaldéé, dans là Perse, dans la Syrie, en Egypte, et aussi chez les Juifs. Mosheim fut conduit à cette désignation d'une philosophie orientale indéterminée par le titre suivant des extraits d'un écrit du valentinien Théodore, conservés dans les œuvres de Clément d'Alexandrie : ' * '''■'•• QttftrtOV KStl TttC iVATOXfK»; xsO.Ct^SVHÇ <f< <^« TA. a > I n ç îimcutl,
Lcwald trouve principalement la source du gnosticisme dans le système Zende. \u contraire , Joseph- Jacques Schmidt , dans ses recherches sur l'affinité des doctrines gnostico théosophiques avec les systèmes reli- . n iiv de rOricnl (Leipzig, 1828), a fait dériver, mais toutefois non immédiatement, la gnose du bouddhaïsme , etBaur a embrassé son opinion d ois un travail sur la secte Manichéenne (Tubingue, 1831). Sans doute . il v a entre le bouddhaïsme et le gnosticisme d'étonnants points de contact , à s,i\ oir : dans le premier système , l'espace lumineux composé de trois parties sans y comprendre le royaume supérieur de toute lumière. le Nirwana . d'oft émane toute existence , les êtres lumineux qui sonl soi lis les premiers , dégénérant peu à peu el produisant à mesure des espèces inférieures . jusqu'au monde corporel inclusivement ; el , dans l'autre système , le plérôme avec tous les degrés des aeons. Dans le pre niier système encore , il y a , pour les hommes qui se sont délivrés du Sansara ou monde des phénomènes passagers . la possibilité d'arrn er à
parle du prince de ce monde pouvaient surtout être mésemployés à l'appui do celte illusion.
l'éternel Nîrwana , c'est-à-dire aux regions de la plus pure félicité par un affranchissement complet de la matière; dans l'autre système, même purification et délivrance successive du monde matériel , et retour dans le plérome. Là, des hommes divinisés descendant, de temps à autre, pour conserver sur la terre la connaissance de la vraie sagesse , prennent un corps apparent (Main) et agissent sur les hommes par leurs instructions, par leur exemple, par leurs miracles; ici , la descente de l' Adam-Christ cl le docétisme. Mais , en même temps , la différence des deux systèmes sur quelques points fondamentaux est évidente. Il n'y a rien dans le bouddhaïsme qui corresponde au dualisme des gnostiques et à leur doctrine du Demiurge ; en conséquence, Schmidt renvoie, sous ce rapport, au système Zende et à Hormusd, qui lui semble avoir fourni aux gnostiques le modèle de leur Demiurge , de leur Archon et ladalbaoth. De plus , dans le gnosticisme , la matière et l'élément mauvais qui lui est inhérent sont quelque chose de réel , tandis que pour les bouddhistes, la sagesse suprême est de reconnaître que tout , dans le monde terrestre , est vide et sans réalité , est le jeu de l'illusion qui fascine les sens , Maïa en nu mot.
L'opinion de Ncander , dans son histoire de l'Eglise (tome I , p. 633) , est plus comprehensive et plus exacte que les précédentes. 11 voit fondus ensemble, dans les systèmes gnostiques, divers élémens des vieilles religions de l'Orient , entr'autres de la Perse et de l'Inde occidentale , comme aussi de la théologie judaïque et de la philosophie platonicienne. Matter (Histoire du gnosticisme, tome 1, p. ir>) trouve les germes des idées gnostiques dans Platon , mais plus développées dans Philon ; du reste, il regarde la cabale, formée par l'influence des doctrines chair déennes et persanes , comme étant la racine la plus profonde du gnosticisme. A cet égard , il est contredit par Gieseler ( Eludes et critiques théologiques , 1830) , lequel estime que. l'on ne doit pas donner une origine ante-chrétienne à la philosophie cabalistique. La raison donnée par Mœhler (ouvrage cité , p. 24), à savoir (pic la cabale n'admet point le dualisme absolu des gnostiques , nous semble meilleure. Enfin , Gieseler pense que le moyen de comprendre parfaitement la gnose , c'est de l'étudier comme un nouveau développement occasionné par l'arrivée du christianisme, et modifié en Syrie par le dualisme persan. — A notre avis , il faut considérer à la fois les germes déposés dans le platonisme , spécialement dans le platonisme judaï'co-alexandrin , les éléments fournis par les religions égyptienne et asiatiques , et même les données empruntées à l'Eglise chrétienne.
— no — La doctrine de l'Eglise parul défectueuse el insuffisante aux fondateurs des écoles gnostiques, parce qu'elle n'expliquait, disaient-ils, ni l'origine du monde, ni colle du mal ,
et parce qu'elle ne répondait point aux graves questions suivantes : « Comment concilier les imperfections el les » défauts des créatures avec la bonté el la sagesse de Dieu ? » comment les contradictions de l'ancien et du nouveau » Testament , l'opposition entre le Dieu du judaïsme et «celui du christianisme , peuvent-elles disparaître? D'où » vient la grande différence qui exisle chez les hommes et » dans leur conduite par rapport à la religion. » Contre la doctrine de l'Eglise sur la création de rien, ils soutenaient l'ancien principe: de rien il ne son rien , el ils admettaient dans l'Etre divin lui-même un développement de sa profondeur primitive absolue, une émanation commençant avec le premier acte du développement de Dieu, avec sa preaortic sortie du sein de son obscurité (^^/«l/- .^ ^ <j <•> t;^ tk leu™ ). Ensuite sortent à leur tour et séparément . comme les diverses forces de l'Etre divin , les a4ons jusqu'alors enfermés dans la profondeur éternelle. Cet émana tisme est représenté sous l'image d'une lumière qui déborde dun immense foyer lumineux et s'épand de tous côlés en rayons, ou bien sous la figure de sources et de fleuves sortant d'un seul et même océan , puis se divisant sur toute la terre. Selon l'idée antérieure de Pylhagore, c'est comme la sortie des nombres d'un monde primordial ou d'une monade pour se transformer dans l'infini , ou enfin la prononciation des tons et des syllabes dont tous les éléments sont renfermés dans un son primitif.
Un espace infranchissable sépare de ce plérôme, siège delà divinité et des esprits émanés d'elle , le inonde inférieur et visible , sphère du changement et de la fragilité . de la misère et des vices . lequel est sorti de la matière brute, pesante el ténébreuse, sans forme , existant de toulcéter Dite. Celle matière . autant qu'elle ne résistait pas a tonte forme, lui déterminée organiquement par un aeon qui oceu
pait un des degrés les plus inférieurs dans la série du développement sorti de Dieu , et qui avait été soit repoussé hors du plérôme, soit délégué par le Dieu suprême. Pour ce qui est du Demiurge, il domine et dirige maintenant avec ses anges auxiliaires et avec les esprits subordonnés, sescoopérateurs, le monde de l'apparence formé par lui. Ce formateur et ses anges apparaissent , dans les systèmes gnosliques , en partie comme des serviteurs dépendants du Dieu suprême, lesquels agissent à l'aveugle d'après sa volonté et réalisent ses idées , en partie comme séparés de ce même Dieu suprême , comme poussés par d'impures passions et hostiles à tout ce qui vient de lui ou lui est allié. Les âmes humaines, en tant qu'appartenant au monde de l'émanation , sont d'origine divine ; mais repoussées ou déchues du plérôme , leur véritable patrie , elles sont tombées dans la matière et mêlées à elle. Leur mission désormais est de combattre le mal , qui , en sa qualité de puissance indépendante de la nature, a son siège dans la matière; de se délivrer ainsi, peu à peu , des liens de celle-ci, et, après s'être purifiées de toute tache résultant de la communauté avec l'hyle, de remonter à leur patrie supérieure. La suite naturelle de ce dualisme était, chez beaucoup de gnostiques , un ascétisme démesurément sévère , comme moyen de se débarrasser toujours de plus en plus des enlacements dans lesquels ce monde retient les âmes captives, et de se purifier des souillures qui s'attachent à l'esprit dans son contact avec la matière.
Le judaïsme (les écoles gnostiques s'accordaient sur ce point ) est la révélation du demiurge ; la masse des Juifs charnels a erronèment pris pour le Dieu suprême lui-même le formateur du monde manifesté dans l'ancien Testament. Mais ceux des gnostiques aux yeux desquels le demiurge était un serviteur aveugle, il est vrai, de l'Etre primitif, reconnaissaient dans l'ancien Testament une vérité voilée , et considéraient le judaïsme comme une institution divine préparatoire au christianisme. Ceux . au contraire , qui \ o\ aient dans le demiurge un être méchant . hostile et borné •
regardaient sa manifestation . dans l'ancien Testament . comme une fidèle image de sa nature , comme une institution qui devait retenir les hommes enchaînés dans l'esclavage de ce dieu subalterne, et dans l'ignorance par rapport à leur origine supérieure. C'est pour dissiper celte ignorance et pour révéler aux hommes le Dieu jusqu'alors inconnu qu'est venu Jésus-Christ, l'œon le plus élevé, ou du moins un des plus élevés, descendu du plérôme, et, suivant leur diverse manière de concevoir le formateur du monde, ils prétendaient que celui-ci se soumet volontairement au Christ ou lui est hostile. Quant à la personne du Sauveur, ou il niaient la réalité de son apparition humaine et soutenaient que , ne pouvant s'allier à la matière à cause de ce qu'elle renferme de mauvais, il n'avait eu qu'un corps fantastique; ou hien ils n'admettaient qu'une union temporaire du Christ supérieur à l'inférieur, son organe et son rapport, et cela seulement à partir de l'instant du baptême dans le Jourdain. Par une conséquence naturelle de leurs idées, ils rejetaient tous la doctrine chrétienne de la résurrection.
Les doctrines gnostiques se frayèrent de si bonne heure une entrée dans les églises chrétiennes , que les apôtres saint Paul et saint Jean crurent devoir prémunir les croyants contre leurs effets. Ainsi saint Paul (I Timoth.I, 4) , faisant allusion à la doctrine gnoslique desœons, recommande à ses disciples d'avertir certaines personnes de ne point s'occuper de mythes et de mythologies , et , à la fin de cette épître, il supplie Timolhéc lui-même de s'éloigner de ce qu'on appelait faussement la Gnose. Dans la première épître de saint Jean , l'on remarque aussi la réfutation d'une certaine forme de gnosticisme.
Toutefois l'histoire des premiers fondateurs des sectes gnostiques, au temps des apôtres, et celle de ces sectes ellesmêmes, est recouverte d'un voile difficile à soulever. Cela s'applique surtout au magicien samaritain Simon . que les anciens <mt communément regardé comme le patriarche de tous les hérétiques, ci que le gnosticisme peut . a bon droil •
revendiquer comme son précurseur. Selon les actes des apôtres , Simon se nommait lui-même la grande force de Dieu. Ce qu'il entendait par là ressort de la description des Clémentines et des données d'Epiphanes. Il se présentait comme une vertu du Dieu suprême , et sa femme Hélène comme l'âme du monde, pareillement émanée de Dieu, mais retenue captive dans la matière, qu'il avait mission de délivrer en même temps que de rétablir partout l'ordre et l'harmonie (1). On ne peut plus déterminer à quel degré les doctriues des Simoniens, ainsi nommés d'après Simon, découlent réellement de lui. En tous cas, ces sectaires ne peuvent être regardés comme formant une hérésie chrétienne , car , à proprement parler , on trouve à peine chez eux un seul dogme du christianisme , bien que , dans leur syncrétisme , ils reconnussent une révélation de Dieu dans le Christ. Le même Dieu unique , disaient-ils , s'est révélé comme père chez les Samaritains, comme fils de Dieu en Jésus-Christ chez les Juifs et comme Saint-Esprit chez les païens. Une secte issue d'eux , les Eulychètes , rejetait la loi morale comme un règlement arbitraire imposé par les esprits régulateurs de ce monde , et ouvrait ainsi un libre champ à la volupté et à l'immoralité la plus grossière.
Des principes semblables étaient partagés par les Wico-
(1) Justin , Irénée et Tertullién rapportent que Simon s'attira à Rome tant de vénération par ses œuvres de magie , qu'on lui e'Ieva une statue avec l'inscription suivante : Simoni Deo sancto. En 1574, également à Rome , on déterra une pierre sur laquelle on lisait : Semoni sanco Deo Fidio sacrum. Ce Sancus était un demi-dieu (Semo) honoré par lesSabîns , et l'on pensa qu'une de ses statues avait induit en erreur le grec Justin , qui aurait lu : Simoni sancto, au lieu de : Semoni sanco. Mais la statue du Semo était le fait d'un simple particulier ; celle , au contraire, que Justin mentionne avait été érigée par un décret du sénat. L'expression Fichus rend la confusion très-invraisemblable. On sait, d'ailleurs, que des statues et même des temples furent élevés à d'autres devins, par exemple, à Apollonius de Tyane. Enfin, il serait diflicile d'admettre que Tertullién , ce profond connaisseur des antiquités romaines , lût tombé dans une anssi grave erreur.
— *j:i;ï — laites, secte de gnostiqucs , qui présentaient comme leur maître le diacre JNicolas, placé par les apôtres dans la première église de Jérualem. De même que lesEbiopites séparaient volontiers du nom de Jacques, de même les ISicolaïtes s'appropriaient, mais non moins arbitrairement, un des sept diacres , à savoir INicolas, qui , suivant Clément d'Alexandrie, n'y avait donné lieu que par un acte déraisonnable et mal expliqué dans la suite. En effet , pour éloigner tout soupçon de jalousie , il avait amené sa femme devant les frères, et l'avait offerte à qui voudrait l'épouser à sa place. De plus, il avait dit souvent que l'homme doit abuser de sa chair {zi9Ïwit*»*.x*<f*<&*-t'** <w/>j»), c'est-à-dire la contenir avec une sévère violence , ce qui joint à l'acte dont nous venons de parler, fut interprété par des hommes d'un esprit impur comme une excitation à l'impureté et au mépris du lien conjugal. Pour ces gens, abuser de. sa chair signifiait la mépriser en se livrant sans scrupule aux voluptés sensuelles , et en ne regardant comme péché rien de ce qui arrive par la chair. Les INieolaïtes, mentionnés dans l'Apocalypse (II , 0,15), appartenaient probablement à la même secte. Ils paraissent ne faire qu'un avec les disciples de Balaam, cités immédiatement avant eux , lesquels tenaient pour permis de prendre part aux sacrifices païens et de s'abandonner à la débauche. Ceci était suffisant pour justifier le reproche d'immoralité adressé à cette secte.
Dans les doctrines de Cérinthe, s'il a réellement professé les principes judaïques qu'on lui attribue, le mélange d'idées juives et gnostiques , et la cohésion des unes et des autres, est encore plus sensible que chez les Ebionites. Il s'était appliqué, en Egypte, à la philosophie de l'école d'Alexandrie. De là, il se rendit dans l'Asie mineure cl à Ephèse, où il devint fondateur d'une secte dans le même temps que l'apôtre saint Jean y travaillait encore pour l'Evangile. D'après Cérinthe, le monde aurait été créé par un être profondément inférieur à Dieu . ne le connaissant pas même . i'i ce formateur du monde sérail aussi l'auteur de la loi
mosaïque et le chef du peuple juif. L'homme nommé Jésus était un fils naturel de Joseph et de Marie , distingué seulement par sa sainteté, jusqu'à ce que, au moment de son baptême , une puissance envoyée par le Dieu suprême et de beaucoup élevée au-dessus de tous les autres êtres célestes, c'est-à-dire Christ , s'unit à lui , et, après l'avoir éclairé lui-même , communiqua aux hommes par son entremise , la connaissance du vrai Dieu. C'est ainsi que cet esprit céleste se servit de Jésus comme de son organe, opéra des miracles par lui , et l'abandonna ensuite pour retourner au ciel. Alors Jésus, livré à lui-même, dut souffrir et mourir; mais il fut ressuscité. Cérinthe ouvrait à ses disciples la perspective d'un règne terrestre du Christ pendant mille ans dans Jérusalem glorifiée; il décrivait la félicité de ce règne avec des expressions et des images que ses disciples , aussi bien que ses adversaires , ont interprétées , peut-être à tort , comme les descriptions de futures jouissances et voluptés charnelles. La question de savoir s'il insista sur une observation constante de la loi mosaïque est fort controversée : saint Irénée n'en dit rien , mais Epiphanes prétend qu'il attribua une autorité obligatoire à une partie de cette même loi (peut-être à la partie morale, tout en rejetant les cérémonies). Que saint Jean ait écrit son Evangile contre les ÎNicolaïles , et particulièrement contre Cérinthe , c'est ce qu'attestent unanimement saint Irénée, saint Epiphanes et saint Jérôme.