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CHAPITRE XXI

BASI1.IDES , SATURNIN, VALENTIN ET SES DISCIPLES. — LES OPHITES. — CARPOCRATES.

Basilides vivait et enseignait à Alexandrie au commencement du IIe siècle. Sa patrie était la Syrie ou une province encore plus orientale. Il désignait l'Etre primitif et suprême comme l'innommable , l'inexprimable , car , disait-il , dès qu'une chose peut être nommée, c'est une chose créée. D'après sa doctrine , du fond des secrètes profondeurs de l'essence absolue , émanèrent d'abord sept puissances qui sont les qualités divines, tant intellectuelles que morales, à l'état d'hyposlasc , et qui forment avec leur source la première Ogdoade parfaite et bienheureuse. Mais du sein de ce premier cercle du monde des esprits se développe un deuxième cercle, image affaiblie du precedent, et ainsi de suite , jusqu'à trois cent soixante-cinq royaumes spirituels, lesquels comprennent l'entière émanation sortie de l'Etre primitif, emanation exprimée par abraxas , mot mystique des Basi

lidieus(l). De Unite éternité subsiste un royaume du mauvais opposé au monde de l'émanation. Or , par suite d'un mélange de germes du royaume de la lumière avee la matière (laquelle appartient au royaume des ténèbres) , l'Arehon , premier ange du dernier royaume spirituel , a , en qualité d'instrument de la divine providence , formé le monde, et le monde est travaillé, depuis le commencement, par une seule grande désbarmonie , à savoir par la disproportion existant entre l'Ame , descendue du royaume de la lumière, et la matière qui la relient captive. Le but de tout le mouvement du monde n'est autre que la séparation de ces éléments appartenant à deux royaumes entièrement divisés et bosliles , et c'est précisément là que gît aussi la victoire définitive du royaume lumineux sur la matière , qui, privée de sa force vitale par cette séparation , retombera dans sou impuissance primitive. Gonséquemment à son idée fondamentale que toute vie n'est qu'un passage purificatoire , Basilides admettait une migration de l'âme à travers tous les royaumes de la nature , et , par suite , une parenté entre toutes les existences terrestres. Quant à la personne de Jésus, il enseignait la même chose que Cèrinlhe ; il disait qu'à l'homme Jésus s'était unie, au moment de son baptême dans le Jourdain , la plus haute puissance divine, le Nus et aussi l'Archon , que les Juifs charnels avaient jus qu'alors honoré comme le Dieu par excellence. Du reste, il reconnaissait dans le Christ un être très-supérieur.

La Rédemption , selon Basilides , consistait en ce que les natures spirituelles retenues ici-bas captives furent portées par le Messie jusqu'à avoir conscience de l'Etre primitif et de leur céleste origine, par quoi les natures cosmiques, liées au monde, devaient être séparées de celles appartenant au royaume de la lumière, et celles-ci délivrées de la puissance de l'Archon. Les souffrances ne touchèrent eu Jésus que

(1) Les lettres grecques qui composent ce mot sont prises d'après la valeur numérique qu'elles représentent.

l'homme et u'eurent aucun rapport à l'œuvre de la Hédempt ion , étant uniquement destinées, comme toute douleur terrestre, à le puritier lui-même.

La mobilité des idées dans un temps si plein de fermentation, le contact et le froissement des divers systèmes produisirent naturellement, cliez les liasilidiens qui vinrent plus tard, une déviation sur plusieurs points de la doctrine de leur maître. Us représentèrent l'Archon , ou dieu des Juifs , comme un être orgueilleux et avide de domination , enseignèrent que Simon de Cyrène avait été crucifié sous la forme apparente de Jésus, tandis que le Sauveur céleste, ayant pris les traits du même Simon, narguait les Juifs et reprenait son essor vers le royaume de la lumière. C'est donc , disaient-ils, une folie de souffrir la mort du martyre, puisqu'on peut renier sans scrupule le fantôme du crucifié. L'orgueil engendré par la doctrine des natures originairement divines, opposées aux natures cosmiques inférieures, pouvait aussi conduire facilement aux excès qui furent dans la suite reprochés aux Basilidiens ; mais ceux-ci répondaient que, en leur qualité d'élus et de parfaits de nature, ils obtiendraient nécessairement la félicité éternelle. En conséquence, ils s'arrogeaient une indépendance absolue de toute loi et de toute moralité.

L'édifice doctrinal de Saturnin, qui vivait à Anliocheen même temps que Basilides . présente beaucoup de ressemblance avec le précédent. D'après lui , au dernier degré du monde spirituel, sorti de l'ineffable Etre primitif, se tiennent les sept anges dominateurs du monde, auteurs de la création visible, cl continuellement en guerre avec Satan, qui regarde leur royaume comme une diminution de sa propriété. Pour maintenir dans leur domaine la lumière; qui rayonne du ciel le plus élevé jusqu'à eux et les remplit d'ardents désirs, ils ont créé l'homme, production fragile d'êtres défectueux, lequel demeure étendu sur le sol . semblable à un ver. et ne peut se relever si le Dieu suprême ne l'anime en lui communiquant une étincelle de sa force vitale. Les âmes hu

maines , ainsi produites , sont destinées à retourner au royaume de la lumière ; mais en présence de ces hommes unis à Dieu , il y en a d'autres animés par Satan. C'est pour délivrer les premiers de la puissance du dieu des Juifs, pour les fortifier dans le combat contre les démons et les hommes qui leur appartiennent , que l'reon le plus élevé a paru , envoyé par le Dieu suprême, mais seulement avec un corps fantastique, afin qu'il ne pût s'allier au monde matériel.

Il y avait beaucoup d'art et de poésie dans le système de Valentin. Il enseignait, dans l'année 133 , à Alexandrie, et plus tard à Rome, où il fut trois fois exclu de la communion de l'Eglise. Son plérùme consiste en trente a?ons , les uns mâles , les autres femelles , émanés de l'insaisissable Etre primitif i^po^px» . ^pwo-^p , /3f 9°0 et de son Ennoia ou Sige, c'està-dire la pensée divine dénuée d'expression. Le seul œon suprême et père de tousles êtres , le Monogènes, regardait leBythos; mais dans le dernier des œons, la Sophie, il s'éleva un désir passionné de connaître immédiatement le Bythos. A la vérité, elle fut retenue dans les limites de son être par l'œon Horus; mais le fruit de son violent désir fut une production prématurée et sans forme, son enthymèse ou Acha mot (1) , qui , étant impuissante à rester dans le plérôme, tomba dans le chaos mort et obscur, (te *:«»»/**), Un nouveau couple d'a?ons , Christ et le Saint-Esprit , engendré par le Monogènes, rétablit dans le plérôme l'harmonie rompue, et tous les a?ons, apportant chacun ce qu'il avait de plus noble, formèrent , pour la glorification du Bythos , l'œon Jésus , l'être le plus parfait.

L'Achamot , tombée dans le chaos de la matière sans forme, produit , par son mélange avec cette matière , trois espèces d'êtres: 1° les natures pneumatiques, alliées au plérôme en leur qualité d'images des anges apparus à l'Acha-

(1) Açhamot , en hébreu , signifie Sagesse. Valentin se servait également du mol t*Ta>o-o<f>i» pour distinguer la Sophie d'avec sa mère

mot ; 2° les natures psychiques, déjà plus affectées par la matière et dès lors susceptibles d'être dirigées vers le mal comme vers le bien ; 3° les natures hyliques , entièrement livrées à la domination de la matière , aux instincts et aux passions aveugles. Le dominateur du royaume de Phyle est Satan. A la tête de tout ce qui est psychique , se lient une autre production de PAchamot, le Demiurge, formateur et dominateur d'un nouveau monde, qui est l'image imparfaite d'un monde supérieur , à savoir du plérôme. Aux hommes destinés à révéler dans ce bas monde le Dieu suprême, le Demiurge communiqua, sans en avoir conscience, le germe supérieur, c'est-à-dire l'élément pneumatique reçu de la Sophie. Ces natures pneumatiques doivent se développer et se purifier peu à peu , ici bas , dans un combat incessant contre un monde étranger; car le but de tout le cours du monde n'est autre que le rétablissement de l'harmonie dans toutes les régions de l'être, en d'autres termes , le retour de chaque être dans sa véritable patrie et dans ses limites naturelles- Pour cela, il fallait une rédemption, et c'est elle qui sert de centre à l'histoire de tous les êtres et de tous les degrés de l'existence. Ainsi IVon Jésus était déjà venu au secours de l'Achamot et l'avait délivrée de tout élément étranger. Quant à la délivrance des hommes, elle s'opéra au moment du baptême dans le Jourdain , par l'union de l'aeon Jésus ou Soter avec l'homme physique le plus parfait, que le Demiurge avait destiné aux siens pour Sauveur. Le Messie psychique , après avoir reçu du Demiurge un corps formé de matière élhérée , passa par Marie comme par un canal. Ensuite, le pneumatique, descendu du plérôme, s'élant uni à lui en une seule personne, il put délivrer les hommes psychiques de la puissance de l'élément mauvais, les pneumatiques de la domination du Demiurge et de ses prescriptions judaïques, leur rendre la conscience de leur origine et de leur détermination supérieure, et les lier de nouveau par là au Dieu suprême. En conséquence , la rédemption lui accomplie seulement par la doctrine chez

les pneumatiques, par la doctrine jointe aux miracles chez les psychiques, qui, manquant du témoignage intérieur de la vérité , ne pouvaient être conduits à la foi que par l'autorité extérieure. La passion et la mort du Christ n'avaient pas de sens hien déterminé dans le système de Valentin . d'après lequel l'homme psychique seul souffrit et fut crucifié , le Soter l'ayant déjà abandonné lorsqu'il fut conduit devant Pilate.

Des trois espèces d'hommes, les hyliques rejettent nécessairement la doctrine du salut , laquelle aussi, à proprement parler, ne les concerne pas du tout. Les psychiques peuvent, par la foi et les bonnes œuvres , parvenir à un degré inférieur de la félicité. Quant aux pneumatiques, qui sont le sel de la terre , les élus , ils ne peuvent jamais se perdre; ils atteignent infailliblement leur dernière destination. Cette destination est de retourner, à la fin du monde, dans le plérôme, où , en leur qualité de moitiés féminines des sigysies, elles se réuniront aux anges, comme à leurs moitiés mâles, de même que le Soter lui-même s'unira à l'Achamot et formera une sigysie avec elle. Les psychiques partageront avec le Demiurge, dans le monde intermédiaire, une félicité bornée ; mais la matière, et avec elle le principe mauvais, après avoir été dépouillée de toute la vie dont elle s'était emparée, sera détruite par le feu caché en elle, qui, faisant irruption, la consumera.

La plupart des disciples de Valentin, ainsi qu'il arrive en pareil cas, ne s'attachèrent point étroitement à la doctrine arbitraire de leur maître. Tout en conservant les idées principales , ils modifièrent les décisions particulières, spécialement celles qui avaient trait au Sauveur. Axionikus d'Antioche demeura seul complètement soumis aux enseignements du fondateur de la secte. Secundus faisait découler la Sophie , ou l'être qui tomba au commencement par son audace , non des trente œons , mais d'une génération inférieure d'anges , afin que le plérôme lui-même fût conservé pur de toute souillure. On a encore de Ptolémée une lettre

écrite par lui à une femme nommée Flore , qu'il voulait gagner à son système. Héracléon composa sur l'évangile de saint Jean un commentaire dont les fragments , conserves par Origène . montrent de quelle manière les Gnostiques savaient accommoder l'Ecriture sainte à leurs doctrines. Kolorbasus paraît avoir essentiellement altéré la doctrine valentinienne sur les a?ons , en ce que la première ogdoade , sortie, selon lui , d'une seule fois, et non successivement du Bythoss n'était point par conséquent immanente. De cette manière , une seule et même personne s'appelait sous un rapport Père, sous un autre rapport Vérité, et Homme sous un troisième, c'est-à-dire en tant que révélée (1). Le valentinien Markus essaya de pénétrer encore plus avant dans l'essence première de la divinité. Il décomposait l'incompréhensible Etre primitif auquel, disait-il, on ne devait pas encore attribuer le prédicat de l'être (*»«;«<*), en une tétrade qui, étant ce qu'il y a de plus saint et inexprimable, ne s'était manifestée qu'aux plus parfaits et de laquelle tous les a?ons émanaient. Cette tétrade était descendue , sous la forme d'une femme , des régions invisibles et ineffables , et lui avait révélé les secrets du monde des reons. Il représentait tout développement de l'essence divine, toute communication de l'existence , comme une prononciation du nom divin , lequel se divise en syllabes , de même que celles-ci à leur tour se subdivisent en lettres. Le dernier aeon , ou la dernière lettre , est la Sophie. Un écho tombé de la Sophie , IWchamot de Valentin , engendra , à l'image de ces lettres (aeons) . des lettres particulières (anges) , qui formèrent et ordonnèrent l'hyle. De là le monde inférieur.

(t) Les valentiniens admettaient un œon ky6fmrcs , l'homme primitif , engendré par le *o7">« et la Cm , lequel, selon eux , était la révélatipn proprement dite de Dieu dans le plénnnc, de même que, dans !<• monde inférieur , l'homme représente et révèle le Dieu suprême. lui conséquence, quelques-uns disaienl : lorsque Dieu voulut se révéler ceci s'appela homme.

Un des Gnostiques les plus célèbres était le Syrien Bardesanes, à Edesse, grand savant et écrivain fécond , qui , loin de se séparer de l'Eglise, fit une profession publique d'orthodoxie , et n'enseignait sa doctrine que dans des réunions secrètes. Ses hymnes et chansons religieuses, dans lesquelles il exprimait des idées gnostiques (par exemple, les plaintes de l'Achamot , tombée dans le chaos et aspirant à la lumière divine), contribuèrent beaucoup à répandre le gnosticisme parmi le peuple de la Syrie. Ceci porta plus tard Ephraïm , docteur de cette province, à les repousser par de nouvelles hymnes composées dans l'esprit catholique. Le système de Bardesanes paraît avoir été en partie valentinien et en partie ophitique (l).

Tatien , de l'Assyrie , disciple de Justin , que nous avons mentionné plus haut parmi les apologistes , tomba dans le gnosticisme après la mort de son maître. Il enseigua sur les œons une doctrine semblable à celle de Valentin , et , pressant les idées gnostiques sur la matière, il en fit découler un ascétisme rigoureux, le rejet du mariage, vu que la génération ne servait qu'à former de nouvelles prisons impures pour les âmes, la défense de boire du vin et de manger de la viande. Ses nombreux sectateurs reçurent de là le nom d'Encratites , c'est-à-dire continents. A la même espèce de Gnostiques appartenaient les Apotactiques , qui rejetaient non-seulement le mariage, mais encore toute espèce de propriété particulière; les Sévériens, probablement issus d'une secte judaïsante , et qui n'admettaient ni les épîlres de saint Paul ni les actes des apôtres, et Julius Cassianus, que Clément d'Alexandrie présente comme le maître le plus remarquable du docétisme (« ™s fommmt i%*.?zm) lequel écrivit un livre spécial contre le mariage.

(1) Eusèbe , dans sa Préparation évangélique (VI , 10), nous a conserve un fragment considérable du livre présenté par Bardesanes à F empereur Antoninus Verus et intitulé: mpi H««p/Kfwa

La secte des Ophites a déjà cela de remarquable que , de tous les partis gnostiques, elle est celui qui subsista le plus long-temps. Leur enseignement avait beaucoup d'analogie avec celui de Valentin , niais il s'en distinguait surtout dans la doctrine du Demiurge et du judaïsme , son ouvrage. D'après eux , le Bythos et l'eau sombre , immobile , ou le chaos, existaient de toute éternité l'un à côté de l'autre. Du Bythos sortit le Dieu et père de toutes choses , nommé aussi le premier homme. De lui émana , comme deuxième .eon , I'Ennoie, le fils de l'homme ou l'autre homme. Ensuite vint le troisième, ou le premier a?on femelle, le Saint-Esprit . mère de tout ce qui vit. Cette émanation femelle enfanta , par un effet de son union avec le père et le fils, l'aeon mâle Christ et la Sophie ou Prunique, œon femelle et inférieur. Les quatre premiers , le Père , le Fils , le Saint-Esprit et Christ forment , dans leur bienheureuse union dans le Bythos , la sainte Eglise céleste. Mais la femme-homme , la Sophie, se laissa tomber dans l'hyle, l'eau , et là fut enveloppée d'un corps pesant, qui, à chaque effort qu'elle tentait pour remonter au monde de la lumière, la faisait redescendre. Toutefois elle réussit enfin à occuper le milieu entre les deux mondes , entre la lumière et l'hyle. Dans son état d'éloignement du royaume de la lumière , elle enfanta le Ialdabaolh , fils du chaos (c'est le nom hébreu du Demiurge des Ophites), lequel àcausedecelaélailégalement orgueilleux, avide de dominer et méchant, et qui engendra six anges ou esprits d'astres semblables à lui. Ces anges et lui se bâtirent des royaumes particuliers , les sept cieux des planètes; ensuite ils créèrent l'homme à leur image avec un corps élhéré , et Ialdabaolh l'anima par la communication de l'esprit de vie. Ceci fut cause que la lumière qu'il tenait de son origine et qui demeurait en lui (le INus ou l'Enthymese, la connaissance et l'ardent désir des choses célestes) , passa à l'homme , en sorte que celui ci devint plutôt, l'image du Dieu suprême, ou premier homme, que d'Ialdabaolh et

de ses esprits. Dans sa haine contre l'homme, qui, au lieu de se soumettre à lui , adorait le Dieu suprême, Ialdabaoth tira de la matière l'Ophiomorphée, l'esprit du mauvais serpent; mais la Sophie, appliquée à déjouer les plans ambitieux de son tils, se servit de l'esprit du serpent pour séduire et rendre désobéissants les hommes que Ialdabaoth , désireux de les retenir dans l'esclavage , empêchait de parvenir à la conscience de leur destination supérieure. Par la jouissance du fruit défendu, la lumière pénétra dans leur âme , et ils abandonnèrent l'Ialdabaolh pour se tourner du côté du souverain auteur des êtres. Ialdabaoth , afin de les punir, les précipita de la région éthérée , du paradis où ils avaient jusqu'alors vécu, dans le monde inférieur etsombre, où leurs corps, auparavant légers comme Tether, devinrent lourds et opaques. L'Ophiomorphée, déchu en même temps, engendra six esprits du monde semblables à lui, et maintenant ces sept princes des ténèbres haïssent et persécutent les hommes , les poussent au vice et les éloignent du Dieu suprême aussi bien que d'Ialdabaolh. Contre celui-ci et contre l'Ophiomorphée travaille la Sophie , qui cherche à conserver dans les hommes la connaissance de l'Etre primitif et la conscience de leur affinité avec le royaume de la lumière. Les Juifs servent l'Ialdabaoth dans l'opinion qu'il est le Dieu suprême ; tous les adorateurs des idoles et les hommes vicieux sont soumis à l'esprit du serpent. Aux instantes prières de la Sophie , le Christ , céleste envoyé de Dieu , descendit pour sauver sa sœur et ceux des hommes pneumatiques qui portent au fond de leur âme la semence de la lumière. Il s'unit d'abord à la Sophie délivrée, et ensuite à l'homme né de la Vierge, à Jésus, que Ialdabaoth avait destiné à être son Messie. Ialdabaoth, trompé , opéra par les Juifs qu'il tenait sous sa puissance , le crucifiement de l'homme né de la Vierge ; mais Christ et la Sophie s'étaient séparés de Jésus dès le commencement de ses souffrances et étaient remontés au royaume de la lumière. Ils lui

envoyèrent néanmoins une force vivifiante par laquelle il fut réveillé de la mort , et revêtit un corps éthéré. Lorsque tous les germes de lumière du monde inférieur , étant retirés , auront été portés par Jésus au Christ et à la Sophie dans le royaume désaxons , alors viendra la fin du monde (1).

Les Ophites se divisèrent en plusieurs branches. Quelquesuns admettaient que la Sophie, sous la forme du serpent, avait poussé les premiers hommes à violer le commandement du formateur du monde ; d'autres croyaient que le Christ céleste était lui-même apparu autrefois aux hommes sous l'enveloppe du serpent dans le paradis , et que c'était la raison pour laquelle Moïse avait élevé dans le désert le serpent d'airain comme une image du Messie. Les uns et les autres rendaient une sorte de culte au serpent . d'où ils reçurent collectivement le nom d'Ophites. Il paraît , du reste, que les éléments de cette secte existaient dés avant le

(1) Les Ophites avaient ligure leurs doctrines dans un diagramme. Cette figure tomba entre les mains de Celse. , qui la donna pour un exposé des dogmes chrétiens. On la trouve décrite dans Origèue (adv. Celsum 1,0), et M. Matter, se servant de la description d'Origène , en a tracé une image dans son histoire du gnosticisme , planche ire , D. Divers éclaircissements sur cette matière ont été donnés par Mosheim , dans son Essai d'une histoire impartiale des hérétiques (Helmstaedt, 1746), et par J. H. Schumacher, dans un ouvrage intitulé : Explication de V obscur diagramme des anciens Ophites (Wollenbiitlel, 1756). Ce. dernier auteur fait découler de la cabale tout le système en question. La figure représentait d'abord le royaume de la lumière avec différents cercles indiquant le Bythos et les aeons , ensuite le monde intermédiaire, ou les sept couronnes des esprits astraux avec les noms de ces sept esprits. Une épaisse bande noire séparait ce monde de la terre ou zone du mal (qpttypofKAKHtt) , sur laquelle les sept esprits. mauvais étaient marqués sous la forme de bêtes. En outre , le diagramme contenait des prières el des formules déprécatoires, que les âmes des Ophites déce'dés ilf\ aienl employer pour obtenir des esprits astraux le passage à Irai ers leurs royaumes.

christianisme. Les Ophites trouvés en Egypte par Origène n'avaient rien de chrétien ; loin de là, quiconque se joignait à eux devait maudire le Christ aussi bien que l'Ialdabaoth. Les Ophites panthéistes, qui enseignaient une âme universelle du monde, d'où tout découle et dans laquelle tout doit rentrer, étaient tout à fait anti-chrétiens. Dans un de leurs écrits apocryphes , intitulé l'Evangile d'Eve , dont celle-ci était censée avoir reçu le contenu de la bouche du serpent dans le paradis , on lisait la phrase suivante : « J'étais de- » bout sur une haute montagne, et je vis un homme d'une » grande taille et un autre homme d'une taille plus petite, » et j'entendis une voix comme le bruit du tonnerre, laquelle » dit : Je suis toi et tu es moi ; là où tu es , je suis aussi et je » suis répandu en tout. Tu peux me rassembler de quelque » endroit que tu voudras, mais alors tu ne rassembleras que » toi-même. »

Les Sethiens et les Caïnites avaient avec les Ophites une étroite parenté. Les premiers considéraient comme le représentant et le père commun des pneumatiques, Seth, substitué selon eux à Abel par la Sophie, après le meurtre de ce dernier. Du reste , c'était aussi l'opinion des Valentinicns. Le même Seth était ensuite réapparu comme Sauveur, disaientils, dans la personne de Jésus. Les Caïuites concluaient d'une prétendue opposition entre le Dieu suprême, le créateur du monde , et le Dieu des Juifs, que tous ceux qui avaient été persécutés par celui-ci et qui se trouvaient dépeints dans l'ancien Testament comme des malfaiteurs , étaient des hommes pneumatiques de la famille de la Sophie, lesquels n'avaient pas voulu courber la tête sous la domination du Demiurge. Ils se vantaient en conséquence d'être alliés , en qualité de pneumatiques, avec Cain, Cham , Esaii, la troupe de Cora, les Sodomites, et ils donnaient à Judas Iscariole la préséance sur les autres apôtres, au-dessus de l'esprit borné desquels il s'était élevé par sa gnose. C'était grâce à cette gnose, prétendaient-ils. que Judas n'avait eu aucun scrupule

de préparer la mort de Jésus, sachant quelle devait détruire le règne du Demiurge. Comme anlinomisles et contempteurs de la loi donnée par le Dieu des Juifs, ils s'abandonnaient à un libertinage effréné.

Carpocrates d'Alexandrie et son (ils Epiphanes enseignaient une gnose semblable. L'élément chrétien occupait si peu de place dans leur syncrétisme philosophico-religieux , qu'ils peuvent être considérés plutôt comme une école païenne que comme une secte du christianisme. D'après leur système , tout est sorti du Père universel et retournera un jour dans son sein. Le monde visible a été formé par des esprits orgueilleux qui se sont révoltés contre la Monade. Ils régnent sur ce monde leur ouvrage ; mais leurs lois sont tellement injustes que l'on doit les transgresser et se délivrer de leur domination par la connaissance de la Monade (y .-; «svsji*»). Des individus distingués de toutes les nations, tels que Pythagore , Platon , Aristote , Jésus , ont possédé cette gnose, et se sont affranchis par là des lois de ce monde, ainsi que de toutes les étroites religions de la foule. Tel est le sens de ces paroles de Jésus : « La vérité vous délivrera. » Celui qui est parvenu à cette gnose est plus puissant et plus parfait que les Anges , il est semblable à Dieu et en possession d'un repos que rien ne peut troubler. Jésus était un homme né de Marie et de Joseph , mais ayant conservé un souvenir beaucoup plus lucide des choses divines et de sou état primitif, alors qu'il était renfermé dans la Monade ftv -r» Tip «pop*, toi/ &yvu!<rrou Trance). Aussi put-il s'unir plus facilement à la Monade par l'essor de la contemplation. Ce fut dans cette union que coulèrent sur lui les forces divines au moyen desquelles , s'étant affranchi des lois morales et physiques de ce monde, il révéla la seule religion véritable, en même temps qu'il renversait la religion judaïque. Mais d'autres àmcs pouvant , selon leur doctrine , s'élever aussi haut que celle de Jésus, bon nombre de Carpocratiens se plaçaient sans façon au-dessus des apôtres. La prière et les

bonnes œuvres étaient à leurs yeux une chose purement extérieure et sans valeur intrinsèque. Celui qui attache du prix à cela , disaient-ils , est encore un esclave des dieux inférieurs qui ont produit toutes les institutions rituelles des différents peuples , et , après la mort , il restera sous leur domination en passant dans d'autres corps. Ce n'est que par la foi et l'amour , c'est-à-dire par l'abîmation de l'esprit dans la Monade , que l'on arrive au repos dans ce monde et à la suprême félicité dans l'autre. Epiphanes , mort dès l'âge de dix-sept ans , et ensuite honoré comme Dieu par les habitants de Same, d'où sa mère était native, écrivit daus un livre , intitulé De la Justice , que la nature elle-même veut la communauté de toutes choses (*a«vaw* **< '«mns) , du sol . des biens de la vie , des femmes , et que les lois humaines, intervertissant l'ordre légitime, ont produit le péché par leur opposition aux instincts plus puissants déposés par Dieu dans le fond des âmes. De tels principes pouvaient facilement conduire aux crimes contre nature que l'histoire met sur le compte des Carpocratiens.

Les Autitactes , les Barbelonites et les Prodiciens avaient des doctrines morales analogues. Les premiers partaient de l'idée que la loi judaïque étant l'œuvre d'un méchant être inférieur , on n'en devait pas tenir compte. En conséquence , ils disaient nettement : « Puisqu'il a ordonné de » ne pas commettre d'adultère , nous voulons en commet- » tre. » Les Barbelonites avaient sur les œons une doctrine très-développée , et se distinguaient par là des Carpocratiens avec lesquels ils étaient d'accord au sujet de l'antinomisme. Il ne faut pas s'étonner si les conséquences extrêmes de l'antinoraisme conduisaient à regarder l'union des sexes comme l'acte de communauté et d'initiation dans la secte , ainsi qu'il était pratiqué parmi les adhérents de Prodicus. Deux inscriptions , découvertes depuis peu dans la Cyrénaïque , sont un monument remarquable de ces Gnosliques anlinoinisles. L'une met sur la même ligne Thot ou Hermès

Trismégiste , Kronos , Zoroaslre , Pylhagore , Epicure , le perse Mazdac , Jean , Christ et les maîtres Cyrénaïques ( Aristippe et son école ) , comme ayant unanimement enseigné la communauté de toute propriété ( p»&\ oIkuovoiuoQtu ) ; l'autre dit : « La communauté de tous les biens et des » femmes est la source de la justice divine et la parfaite » félicité pour les hommes bons tirés de l'aveugle populace. » C'est à eux que Zarades et Pylhagore, les plus nobles )> des Hiérophantes, ont enseigné à vivre ensemble. »

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