MARC ION
La gnose de Marcion , essentiellement distincte de celle qui vient d'être exposée, était plus dégagée de la philosophie orientale et moins anti-chrétienne. Son père , évoque de Sinope , dans le Pont, l'avait exclu de la communauté de l'Eglise , parce qu'il avait déjà laissé percer ses erreurs dans sa ville natale , ou hien parce qu'il avait séduit une vierge. Vers la moitié du IIe siècle, il se rendit à Rome, mais ayant été également repoussé par le clergé de cette ville, il se joignit à un gnostique syrien nommé Cerdon , et dès-lors formula ses idées dans un système mêlé de notions empruntées au gnosticisme. Pour propager sa doctrine, il fit beaucoup de voyages , disputa avec les païens et les chrétiens , et s'affermit de plus en plus dans son erreur par la contradiction et les fatigues qu'il eut à essuyer. « Cokaïs et cosoujfrants (<>v /a/mow (Atvonc&i mrrttixttinroùpoi) . » c'était ainsi qu'il avait coutume d'appeler ses sectateurs. Cependant, au rapport de Tertullien , le remords de s'être séparé de l'Eglise finit par s'éveiller au fond de son âme , et il implora d'elle le pardon et le retour dans son sein. L'un et l'autre lui furent promis, mais à la condition qu'il ramènerait tous ceux
qu'il avait égarés ; la mort le surprit avant qu'il eut pu remplir cet engagement.
L'émanalisme gnostique et la doctrine des aeons étaient exclus du système de Marcion. Il en était de même du dualisme , car trois principes éternels , indépendants l'un de l'autre, y étaient admis, à savoir : le Dieu bon , dont l'essence est l'amour et la miséricorde ; le Demiurge, créateur du monde , qui , à la place de l'amour, ne connaît que la justice, et n'est ni parfaitement bon , ni entièrement mauvais, et la matière, mauvaise en soi et source du mal , produite par Satan comme son principe actif. Le premier seulement est Dieu dans le sens propre et véritable; le Demiurge ne peut recevoir ce nom qu'improprement. Celui-ci, opérant sur une partie de la matière à lui cédée par Satan , forma le monde , non d'après des idées reçues du Dieu suprême , mais en ne suivant que ses vues bornées et sa volonté, trop faible d'ailleurs pour vaincre le mal dans le monde , c'està-dire toute résistance de la matière. N'étant pas lui-même > entablement bon , rien de ce qu'il produisit ne se trouva bon non plus à proprement parler. Le monde entier, comme son ouvrage , n'a rien de commun en soi avec le Dieu bon. D'ailleurs , le corps de l'homme , appelé par lui à l'être , se trouvant tiré de la mauvaise byle, contenait déjà le mal , les appétits sensuels; mais l'âme , insufflée à ce corps par le Demiurge, renfermait aussi le germe du mal ; elle n'était du moins pas assez forte pour dominer les instincts corporels, et ce ne fut qu'après la descente du Dieu bon que leshommes purent devenir bons eux-mêmes.
Jusqu'à la venue du Christ le vrai Dieu était complètement inconuu des hommes; personne n'allait même jusqu'à soupçonner son existence ; tous adoraient le Demiurge. Celui-ci donna au premier homme une loi rigoureuse , à la violation de laquelle Satan l'excita. L'homme , qui aurait triomphé de cette épreuve, s'il avait eu réellement quelque chose de divin dans sa nature , succomba . et, depuis celle heure, la main irritée de son maître l'accabla de dures soul
fiances physiques et morales. Alors l'humanité tomha sous la domination de la matière et des mauvais esprits. De là , le culte des idoles et les vices de toute espèce. Quelques-uns seulement, les Patriarches, demeurèrent fidèles au Demiurge et furent à cause de cela comblés par lui de tous les biens terrestres. Tous les autres furent traités par lui avec une inexorable dureté; il ne choisit qu'un seul peuple auquel il se révéla, mais qu'il chargea en même temps de l'oppressive loi mosaïque, donuant pour récompense, après leur mort, à ceux qui l'auraient observée, un bonheur limité dans le sein d'Abraham. Il promit également aux siens un Messie , qui devait réunir leurs familles éparses , former un royaume juif embrassant la terre entière et tout soumettre à l'empire du Demiurge. Le Dieu bon résolut alors dans sa miséricorde , de se révéler lui-môme aux hommes. Sous le nom du Sauveur annoncé aux Juifs , — car il avait besoin de cette croyance, lui , complètement inconnu , pour trouver accès auprès des hommes, — il descendit du plus haut des cieux , et , dans la quinzième année du règne de Tibère, se montra tout à coup sous une apparence humaine, au milieu de la Synagogue , à Gapharnaum. Il se présenta comme organe d'un autre Dieu , comme libérateur de la servitude du Demiurge, comme adversaire de sa loi. Les miracles qu'il opéra lui rendirent témoignage, et non les prophéties messianiques de l'ancien Testament , lesquelles , concernant le Messie du Demiurge , ne s'accomplirent point en lui. Tout ce qui fut enseigné et institué par lui forma une opposition tranchée avec les doctrines et les institutions du Demiurge telles qu'elles subsistaient parmi les Juifs. Ce Dieu des Juifs , de même que le dernier de ses prophètes, Jean-Baptiste, fut effrayé quand il vit les œuvres du Christ ; il résolut de chasser de son monde l'ennemi qui venait d'y entrer, et de le faire crucifier par les Juifs dont il disposait. Christ, avec son corps fantastique, ne pouvait, il est vrai, ni souffrir ni mourir véritablement; toutefois ses souffrances et sa mort son! le sceau de la rédemption accomplie par lui. Ensuite il
descendit dans l'Hadès , non pas pour rendre heureux les morts de l'ancien Testament , lesquels , dans leur justice orgueilleuse , étaieut aveuglément liés au Demiurge , mais pour annoncer le salut aux païens défunts et les introduire dans son ciel.
Le régne du Demiurge ne devant pas être détruit par l'œuvre du Christ , le Messie qu'il a promis viendra encore assembler de nouveau les Juifs et former avec eux un puissant royaume terrestre. Tous ceux qui sont entrés , par la foi , en communauté avec le Sauveur, et qui, par cette communauté , ont reçu un nouveau principe de vie , sont arrachés pour toujours à l'esclavage du Demiurge. A la vérité, leur corps appartenant à la matière sera anéanti; mais leur Ame, délivrée de celte grossière enveloppe matérielle, prendra part à la félicité du Père céleste avec un corps éthéré, semblable à celui des Anges (1). Il est de l'essence du Dieu bon qu'il ne sache que bénir, délivrer et rendre heureux. Jamais il ne châtie , mais les incroyants et les méchants se punissent eux-mêmes en s'excluant de sa communauté , et en se plaçant dès-lors sous la colère du vindicatif Dieu des Juifs.
La doctrine de Marcion conduisait à une doctrine austère. Improuvant le mariage et la génération des enfants, il ne permettait le baptême qu'aux célibataires, ou du moins seulement à ceux qui, quoique mariés, vivaient dans la continence. Aussi la plupart de ses sectateurs demeuraient cathécuménes. L'usage des viandes était également interdit, mais en revanche la nourriture de poissons recommandée. L'opinion d'autres sectes gnostiques qui regardaient comme permis de renier le Christ, était rejetée par celle-ci, et plusieurs Marcioniles endurèrent la mort du martyre.
(1) Marcion rejetait entièrement la doctrine chrétienne de la résurrection, mais il paraîl avoir admis que les âmesdevaienl revêtir, dans le ciel, nu corps éthéré qui n'aurai! rien de commun avec leur corps terrestre.
La contradiction entre la loi et l'Evangile est l'idée-mére de la doctrine de Marcion. Ainsi les Ebionites et les Nazaréens se tenaient à un extrême avec leur judaïsalion du christianisme; à l'extrémité opposée se trouvait Marcion, avec sou rejet absolu du judaïsme et de l'ancien Testament; mais au milieu était l'Eglise, réunissant dans sa doctrine ce que les deux partis possédaient de vrai et le séparant de leurs erreurs. Elle devait par conséquent être exposée , de l'un et de l'autre côté , à des attaques , qui , à la vérité, se détruisaient les unes les autres. Marcion accusait spécialement l'Eglise catholique de retomber dans le judaïsme, mais il faisait en même temps ce reproche aux apôtres, car, d'après lui, il n'y avait que Paul qui eût saisi et conservé dans sa pureté la doctrine du Christ. Les autres apôtres l'avaient altérée par leurs préjugés judaïques , ce qui était cause que Jésus-Christ lui-même avait appelé Paul , afin qu'il rétablît le véritable Evangile après lavoir purifié de ces additions délétères. Marcion traitait les livres du nouveau Testament avec un arbitraire effréné , rejetant tous ceux qui ne se pliaient pas à ses vues et formant un nouveau canon qui ne contenait que l'évangile de saint Luc et dix épîtres de saint Paul. Il avait mutilé saint Luc lui-même et changé tous les passages qui ne répondaient pas à sa doctrine ; par exemple, il avait supprimé les premiers chapitres. L'Evangile , arrangé par lui , commençait en ces termes : « Dans la quinzième année du règne de l'empe- » reur Tibère , Dieu descendit à Capharnaum , ville de » Judée , et enseigna au jour du sabbat (t). » Il en usait ainsi avec les épîtres de saint Paul dont il admettait les dix suivantes : l'épître aux Galates, les deux aux Corinthiens , celle aux Romains, les deux aux Thessaloniciens, celles aux Ephésiens, aux Colossiens, aux Philippiens et à Philemon.
(1) Voir cot évangile de Marcion, publié par A. Ilahn , in Thilo Codex apocryphusN. T. Lipsia» , 1832. T. 1 , p. 403-486.
Mais il prétendait que ces mêmes épîtres avaient été falsifiées , et en conséquence il les avait soumises à une critique aussi arbitraire que l'évangile de saint Luc.
Marcion, pour soutenir sa doctrine, avait encore composé un ouvrage particulier, intitulé les Antitheses, lequel servait principalement d'introduction à ses idées fondamentales dans la première initiation de ses sectateurs. Cet ouvrage devait démontrer les contradictions existantes entre l'Evangile et le judaïsme , la différence entière du Dieu du nouveau Testament et du Dieu de l'Ancien , du Christ envoyé par le Dieu bon et du Messie appartenant au créateur du monde. Les points principaux paraissent avoir été ceuxci : le créateur du monde est aussi i 'auteur du mal et se déclare lui-même pour tel (Isaïe, LXV,7); au contraire, le Dieu infiniment bon ne pouvait ni établir ni tolérer ce qui est mauvais. Le créateur du monde n'a point l'omniscience , non plus que la toute-puissance ; autrement il n'aurait pas laissé tomber l'homme fait à son image et même formé de sa substance. De plus . il se montre passionné , mobile, colère, vindicatif, il dit qu'il éprouve du regret ; à l'opposé, le Dieu révélé par Jésus-Christ est un Dieu de la bonté la plus pure, ne connaissant ni la colère ni la vengeance, et, en sa qualité du plus parfait des êtres, ne pouvant rien regretter. Le Christ du nouveau Testament ne diffère pas inoins, par ses œuvres et par son nom , de celui qu'annonçait l'ancienne alliance. Il n'a pas choisi ses apôtres dans les Lévites et les descendants d'Àaron, mais parmi des pêcheurs et des publicains ; il a annoncé un royaume céleste , tandis que le Messie du Demiurge ne doit que rétablir et agrandir l'ancien royaume des Juifs; de plus, il a révélé une puissance élevée de beaucoup au-dessus de celle du Demiurge lui-même. Enfin les commandements de l'ancien Testament et ceux de l'Evangile ne sont pas moins contradictoires : vis-à-vis du rigoureux droit du talion de l'ancien Testament , le commandement de l'amour chrétien et du support patient dos injures: en face de l'oppressive
contrainte de la loi liturgique, la liberté de l'Evaugile, et à l'opposé du divorce permis par le Dieu des Juifs , l'indissolubilité du mariage commandée par Jésus-Christ.
La secte des Marcionites fut une des plus nombreuses parmi les partis séparés de l'Eglise, et même encore au Ve siècle , Théodoret , dans son diocèse de Cyrus , ramena environ mille d'entr'eux à l'unité. Les disciples imitèrent l'audacieuse licence du maître dans leur manière de traiter l'Ecriture sainte : ils rejetaient des passages que Marcion avait conservés , intercalaient des fragments des autres évangiles , surtout de celui de saint Jean , dans le leur, et les changeaient à leur gré. Ainsi , par exemple, ils faisaient mettre par saint Mathieu , dans la bouche de Jésus Christ (V . 17) , précisément le contraire de ce que dit cet évangéliste , à savoir : « Je ne suis pas venu pour accomplir la » loi , mais pour la détruire. » Quelques Marcionites altérèrent aussi des points particuliers de la doctrine chrétienne. Markus emprunta aux systèmes purement gnostiques, spécialement à celui de Saturnin , les idées suivantes : que le Dieu bon avait coopéré, dès le commencement , à la création de l'homme et lui avait accordé le irnvf** , qui, perdu par le péché originel et restitué par la rédemption, était seul immortel. En conséquence , ceux qui n'avaient point pris part à la rédemption et qui n'avaient pas reçu le principe pneumatique, seraient anéantis par la mort. Le plus célèbre des Marcionites fut Apelles. Placé sous l'influence de la guose d'Alexandrie, où il vivait , il modifia le système de Marcion dans quelques points essentiels , de sorte que sa doctrine , telle que Tertullien l'expose, a plus d'analogie avec les idées de Valentin qu'avec celle de Marcion lui-même.