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CHAPITRE XXIII

PRINCIPES DES GNOSTIQUES SUR LES SOURCES DES IDÉES CHRETIENNES ; LEUR POSITION VIS-A-VIS DE L'ÉGLISE CATHOLIQUE ; LEUR CULTE.

L'essence et le caractère de l'hérésie , telle qu'elle s'est posée, depuis le commencement, à travers tous les siècles, avec ses formes multipliées, souvent changeantes, vis-à-vis de l'Eglise toujours une et immuable, se développèrent déjà, dans leurs principaux traits, au sein des sectes gnostiques. Ce qui , dès le principe , a formé la substance même de l'Eglise catholique , nous voulons dire l'unité de doctrine déposée, avec la tradition , par les apôtres dans les diverses égiises , et conservée par l'esprit divin , voilà ce que rejetaient absolument les Gnostiques. Mais comme , sans celte unité , on ne peut concevoir de véritable communauté dans l'Eglise universelle , ils durent être retranchés comme ne lui appartenant plus, quoiqu'ils se plaignissent souvent qu'on leur dérobât la communion extérieure. En effet, l'intention de quelques chefs du gnoslicismese bornait d'abord à établir, dans l'intérieur de l'Eglise , une espèce de doctrine chrétienne ésotérique , de manière que la masse aveugle <hjs psychiques ne fût point troublée dans son attachement à une

foi grossière , proportionnée à leurs faibles forces , et qu'il n'y eût à percer les mystères de la gnose que les natures pneumatiques douées d'un sens plus élevé. En conséquence, ils accusaient l'Eglise de les repousser sans raison , eux , disaient-ils , qui n'enseignaient rien de différent de sa doctrine, et effectivement ils avaient soin, en public, de se servir des mêmes expressions pour caclier leurs erreurs sous ce voile.

Ils méprisaient la simple foi de l'Eglise comme n'ayant quelque prix que pour les hommes d'un esprit faible et étroit , incapables d'atteindre à un plus haut degré de science. Méconnaissant tout à fait la nature de la croyance et de la guose chrétiennes , ils partaient du doute , au lieu de partir de la foi ; ils prétendaient que , dans le christianisme , la vérité doit être d'abord cherchée, et ils avaient sans cesse a la bouche cette parole du Sauveur : « Cherchez » et vous trouverez. » Ainsi , d'après eux , le chrétien qui avait jusqu'alors, par l'entremise de l'Eglise , conservé sa foi à l'abri de tout doute , devait abandonner cette possession, se replacer au point de vue de l'incroyance et dans le labyrinthe de l'incertitude , afin de s'affranchir des entraves de l'autorité et de gagner une véritable liberté d'esprit (i). Mais les faux docteurs gnosliques eux-mêmes, comme la plupart de ceux qui prétendent commencer par chercher la vérité religieuse , avaient déjà leurs opinions préconçues et arrêtées , et leurs recherches ne consistaient réellement qu'à rassembler tout ce qui pouvait donner à ces opinions une apparence de vérité.

(1) Les Gnostiques, comme les hérétiques des temps modernes , ne voyaient pas que la vraie liberté spirituelle ne peut se trouver que dans la foi, dans la soumission à l'autorité de l'Eglise , et que la liberté de recherche et d'examen en dehors de cette autorité n'est qu'une trompeuse illusion. De même, en effet, que la vraie liberté morale n'est nullement l'arbitraire , ni l'incertitude entre le bien et le mal , mais que celui-là seul est réellement libre qui . sans avoir à chercher le bien . j

De même que les païens tenaient pour impossible une religion générale , destinée à tous les peuples et à tous les hommes, et qu'ils traitaient d'absurde la simple idée d'une pareille foi catholique, de même les Gnosliques regardaient comme nécessaire une diversité dans la doctrine. L'unité de la foi chrétienne leur semblait irréalisable par cela seul qu'ils admettaient une différence originelle et indestructible entre les hommes, divisés, selon eux , en hyliques. psychiques et pneumatiques, et dont une petite partie seulement était faite pour la vérité. C'était ainsi que l'idée païenne de deux religions, l'une éxotérique, l'autre esotérique, se trouvait introduite dans le christianisme, et que les Gnosliques, par la multitude de systèmes qu'engendraient leurs spéculations sans bornes et sans mesure , auraient complètement détruit l'unité de la doctrine chrétienne , en mettant à la place de l'Eglise indivisible l'anarchie des écoles philosophiques. Sous ce rapport , le gnosticisme était donc une rechute dans le paganisme.

Au recours à l'autorité de l'Eglise, les Gnostiques opposaient l'appel à l'Ecriture sainte, car, ainsi qu'on le disait dès le IIe siècle, l'Eglise étant considérablement défigurée et dégénérée, il fallait la réformer, la purifier d'additions hétérogènes qui l'altéraient. Cette dégénération et déviation de la pure doctrine devaient naturellement être placées de très-bonne heure. Les uns prétendaient que les premiers chrétiens avaient mal saisi l'enseignement des Apôtres, et l'avaient défiguré par malentendu dès le commencement ;

esl il(;jà lixé , de même la véritable liberté intellectuelle rie consiste pas dans la facilite de chercher et d'examiner sans lin , de choisir entre la vérité et l'erreur. Aussi longtemps que quelqu'un cherche, qu'il hésite, il n'a i>as la vérité , il n'est pas libre , car c'est la vérité seulement qui rend libre d'après la parole de Jésus-Christ (saint Jean , VIII , 32). On voit ici comment la liberté morale tt la liberie intellectuelle sont inséparables , en d'autres tenues , comment la seule vraie el pleine foi rend libre intellectuellement et moralement.

pour preuve , ils citaient le blâme sévère adressé par saint Paul aux Galaleset aux Corinthiens. D'autres dénonçaient les Apôtres eux-mêmes comme auteurs de ces falsifications (saint Paul était d'ordinaire excepté et opposé aux autres), parce que tous ou presque tous avaient été aveuglés par leurs préjugés judaïques. Ou bien ils disaient que le Christ et les Apôtres s'étaient accommodés à l'opinion dominante, qu'ils avaient proportionné leurs réponses à l'entendement borné de ceux qui les interrogeaient. Quelques-uns allèrent même jusqu'à prétendre effrontément que Jésus-Christ avait parlé d'une manière équivoque, et qu'on pouvait distinguer dans ses discours les inspirations du Demiurge , celles de la Sophie et celles du Dieu suprême ; mais les seuls pneumatiques pouvaient faire ce discernement avec une pleine sûreté.

A l'enconlre de la tradition générale et publique de l'Eglise, les Gnostiques en appelaient à une doctrine secrète confiée, disaient-ils, par le Christ ou par les Apôtres à quelques hommes choisis. Ils interprétaient , dans le sens de cette tradition secrète, les paroles de saint Paul recommandant à Timolbée de garder ce qui lui a été confié. Basilides et Valentin prétendaient l'avoir reçue, le premier d'un certain Glaukias, dont saint Pierre s'était servi comme d'interprète , l'autre d'un disciple de saint Paul, nommé Théodas; sans cela on ne pouvait, selon eux, comprendre l'Ecriture. Mais l'arbitraire le plus effréné régnait chez les Gnos'iques par rapport à l'interprétation des saintes lettres. Des livres entiers du nouveau Testament étaient rejetés, d'autres mutilés et changés; on composait des évangiles et des actes des apôtres apocryphes. Lors même que quelques partis gnostiques admettaient le canon entier ou du moins la plupart des livres du nouveau Testament , ils savaient, au moyen d'une exégèse violente et sans règle, faire concorder avec leur système les passages mêmes qui le contredisaient le plus formellement. Ceci s'applique notamment à Valentin et à son école. C'est de lui que Tertullien dit

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« qu'il avait fait plus de ravage dans l'Ecriture avec ses » explications erronées que le couteau de Marcion. »

Du haut de leur superbe dédain , les Gnostiques regardaient les catholiques comme des hommes que leur nature et leur degré de connaissance plaçaient profondément au dessous d'eux. C'étaient les psychiques à l'esprit simple et borné , adhérents de l'Eglise grossiers et ignorants , qui n'avaient en partage que la foi aveugle, tandis que les Gnostiques étaient la race choisie, les libres , les parfaits , les voyants , dont le regard perçait les profondeurs de la divinité , et qui atteindraient infailliblement et sans peine le royaume descicux. Toutefois ils s'adressaient spécialement aux catholiques . cherchant à gagner des prosélytes dans leurs rangs, tandis qu'ils s'inquiétaient peu ou point du tout de la conversion des païens.

Il était impossible à la plupart des sectes gnostiques de former une Eglise organisée, par cela seul qu'elles n'avaient point de principes fermes et uniformes, et que les disciples apportaient de continuels changements à la doctrine du maître, de sorte que chaque parti devenu un peu considérable ne lardait pas à se diviser en une foule de fractions. En outre, les Gnostiques. comme toutes les sectes séparées de l'Eglise universelle . étaient bien plus propres à abattre et à détruire qu'à édifier et conserver (1). Leurs institutions, œuvre purement humaine, manquaient de toute solidité ; leurs chefs ne pouvaient acquérir aucune autorité durable , et lorsque le besoin de leur propre conservation les poussait à essayer de se clore à l'extérieur, et à former une espèce d'hiérarchie et de constitution ecclésiastique . tout tombait bientôt en pièces. En un mot , suivant la remarque de Tertullien , l'on ne pouvait pas même dire précisément qu'il y avait des divisions parmi eux . parce qu'il

(1) « Ita lit, ni ruinas faciliùa operentur slaiitiiini aedificiorura, tjuàm cxstructionesjacentium ruinarum. > Trriull., prescript. XLU,

aurait fallu pour cela qu'ils eussent un lien d'unité , une certaine stabilité de doctrine et d'organisation , tandis que dans ces sectes la discorde et le manque de fixité étaient, au contraire, l'état constitutif (I). La préparai ion des catéchumènes qui se pratiquait alors avec tant de soin dans l'Eglise, et leur séparation d'avec les fidèles n'avaient pas lieu chez lesGnosliques. Les natures pneumatiques n'avaient nul besoin apparemment de ces épreuves , et lorsqu'ils établissaient quelque distinction dans leurs rangs, c'était plutôt celle des mystères païens , à savoir entre ésotériques et exotériques. Les femmes aussi enseignaient publiquement, et dans certaines fractions de la secte, par exemple chez les Markosiens, elles avaient le droit de baptiser et de distribuer l'Eucharistie. Leurs ordinations, dit Terlullien, sont inconsidérées et sujettes à un changement continuel. Aujourd'hui celui-là, demain celui-ci, est évoque; tel est aujourd'hui diacre, qui sera demain lecteur; tel prêtre, qui sera laïc , car les laïcs étaient également chargés de fonctions sacerdotales. En conséquence, beaucoup d'entre eux n'avaient point d'Eglise à proprement parler; leur parti ne se composant que d'affiliés répandus ça et là, ils entraient facilement en communion avec des gens d'une foi différente. Ils appelaient noble simplicité leur anarchie sociale, et ils traitaient d'apparence vaine et vide la discipline, l'harmonie de l'Eglise catholique. Cependant, il paraît que les Marcionites avaient des évêques et des prêtres stables.

Les Basi'idiens, et probablement les prêtres gnostiques célébraient, le 10 janvier, une fêle principale, celle du baptême de Jésus. D'après leurs idées, c'était le moment où l'iEon-Ghrist s'unit à l'homme Jésus , et forma le point central dans l'économie de la Rédemption. Les Gnostiques méconnaissant tout à fait la dignité et la valeur du corps

(1) « Et hoc est quod schismala apud haereticos ferc non sunt: quia quum sint, non parent. Schisma est imitas ipsa. « Tertull. ibid.

humaiD, ainsi que de la matière qui y correspond, cl voyant dans la partie corporelle le siège et le support du mal , devaient, en général, concevoir les sacrements d'une autre manière que l'Eglise. Ils ne pouvaient par conséquent admettre que Dieu ait attaché sa grâce sanctifiante à l'eau et à l'huile, au pain et au vin ; ce qui, à leurs yeux, eut été un empiétement sur un domaine étranger, sur le domaine du Demiurge. Aussi, quelques-unes de ces sectes, nommément une branche des Basilidiens, rejetaient tous les sacrements, même le baptême. Ceux-ci, que l'on pourrait appeler les Quakers de l'antiquité , disaient qu'il était impossible que les mystérieuses opérations de la force ineffable et invisible de Dieu , fussent communiquées par des choses périssables affectant lessens; que la purification et le salut se trouvaient impliquées dans la connaissance des choses divines , puisque tous les défauts, les infirmités et les inclinations dépravées, venant de l'ignorance , la gnose était déjà en elle-même la justification et la rédemption de l'homme intérieur (1). D'autres Gnostiques considéraient le baptême comme une institution du Dieu des Juifs, laquelle devait par là même être rejetée, et parce que, disaient-ils, la vraie religion doit être purement spirituelle. Les Marcionites se distinguaient également du reste des Gnostiques sous le rapport du baptême. Ils l'administraient d'après un rite particulier presque semblable au rite catholique, mais seulement à ceux qui étaient célibataires ou qui renonçaient au commerce conjugal; les autres devaient rester catéchumènes: on ne les baptisait que sur le lit de mort; mais en revanche, ils pouvaient preudre part à tous les exercices du culte de la secte. Au temps d'Epiphane, ils avaient trois sortes de baptême, c'est-à-dire vraisemblablement trois degrés d'initiation à leurs mystères religieux. Les Markosiens avaient aussi un double baptême. le premier d'un ordre inférieur et psychique; l'autre spirt-

i , Irenaeus I, 21

luel, sans lequel il n'y avait pasà espérer d'atteindre jusqu'au plérôme. Ce baptême pneumatique était célébré comme une fête nuptiale, celui qui le recevait étant censé entrer dans la Syzygie avec la moitié supérieure de lui-même; ensuite , venait l'onction avec un baume odorant. Chez nulle secte gnostique on ne trouve de traces que des enfants aient été baptisés.

L'Eucharistie était mise décote par une partie desGnostiques; d'autres la célébraient d'une manière plus ou moins différente de celle de l'Eglise. Déjà quelques-uns des plus anciens Gnostiques, contemporains de saint Ignace, s'abstenaient d'y participer par suite de leurs idées docétiques, n'admettant pas que « l'Eucharistie soit la chair qui a souf- » fert pour nos péchés et que Dieu le père a ressucilée des » morts » (1). D'autres au contraire, quoique docètes, non seulement conservaient la sainte communion, mais encore, semblables en cela à l'Eglise , la regardaient comme un sacrifice et comme un sacrement renfermant le corps et le sang du Christ (2). En conséquence, Markus savait arranger les choses, de manière que, à sa consécration, le vin blanc se changeât tout à coup dans le calice en un vin rouge qui devait être le sang de la Charis. Tatien et ses disciples, les Sévériens, les Encratiles, se servaient d'eau à la

(1) Ignath ep. adSmyrn. VII.

(2) En ce qui concerne les Valentiniens et les Marcionites, cela ressort des paroles de saint Irénée, IV, 18 : «Quomodo constatât eis eu m panem » in quo gratia aclae sunt, corpus esse Domini sui, et calicein sanguinis » ejus? — Ergo aut sententiam mutent, aut abstineant offerendo qua? » prœdicta sunt. » Plusieurs passages du livre de Tertullien contre Marcion, entre autres I, 14, V, 8, prouvent que celui-ci avait conservé l'Eucharistie. Le docétisme n'empêchait point ces Gnostiques d'admettre un sacrement du corps de Jésus-Christ , car, même en ne reconnaissant pas qu'il eût un corps vraiment humain, ce qu'ils lui attribuaient était néanmoins plus qu'une ombre vaine. C'était une substance éthérée semblable en apparence à un corps d'homme, et celte substance pouvait fort bien être distribuée dans l'Eucharistie aux crovants.

communion par un effet de leur aversion pour le vin. Les Ophiles (ou plutôt une fraction de cette secte) célébraient l'Eucharistie d'une façon très-extraordinaire. Ils faisaient enlacer et lécher par un serpent le pain destiné à cet usage, après quoi on le rompait et le distribuait à tous. C'était là ce qu'ils nommaient leur sacrifice parfait ( t5x<i*v Bvcmv ) ; mais 1'Eucharislie des Borboriens, ou Barbelonistes, était encore bien plus horrible et plus dégoûtante.

Une cérémonie analogue au sacrement de l'Exlrême- Onction se pratiquait chez les Markosiens et les Héracléonites. Ils versaient sur la tête du mourant de l'eau mêlée à de l'huile, ou de l'eau et du baume, et ils récitaient en même temps des prières dont le sens élait que l'esprit qui allait s'enlever ne fut point retenu . par le Demiurge ni par les forces dépendantes de lui , dans son essor vers le plérôme.

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