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LE MANICHÉISME

L'âge de la force et de la floraison du Gnoslicisme ue dura guère plus de cent ans. Vers la moitié du troisième siècle, ou voyait déjà les signes avant-coureurs de sa dissolution, et si l'on avait pu craindre quelque temps que la forme guoslique ne prît le dessus dans le Christianisme, la prépondé-

(1) Livres consultes : Acta disputationis sancli Archelai Cascharorum in Mesopotamia episcopi cum Mnnete (in Gallandii bibl. PP. T. 111); Epiphanii hseres; Tili Bostrensis, lib. IV contra Manichaeos; Alexand. Lycopolit. adv. Manich. placita (in Gallandii bibl. T. IV) ; les écrits de saint Augustin contre les manichéens Faustus , Fortnnatus , Adiniantus , Secundinus, contra Epistolam Manichaei fundamentalem ; de aclis cum Felice Manicha?o ; de natura boni ; de duobus animabns ; de utilitate credendi ; de moribus Manichaeorum ; Evodius, de fide contra Manichaeos ; Fragmenls de lettres de Manès dans la bibliothèque grecque de Fabricius , T. V ; Histoire critique de Manich èe et du Manichéisme , par Is. Beausobre, Amst. 1734; Lanr. Alticotii S. J. dissertatio de mendaeiis et fraudibus Is. Beausobiii in hist. Manich. Borna1 , 1767 ; ejnsdem diss, hist. crit. de antiqnis novisque Manichaeis, Borna;, 1703 ; le système manichéen, étudié et présenté d'après les sources, par F. Chr. Baur, Tubingue , 1831 ; Essai sur le canon , la critique et l'exégèse des Manichéens . par F. Trcchsel, Berne, 1832.

ranee de l'Eglise fut dès-lors évidente el décidée. Mais le charme que cette erreur avait exercé sur l'esprit de tant d'hommes n'était pas encore, à beaucoup prés, tout à-fait dissipé, comme le prouvèrent les progrès rapides et la vaste extension du Manichéisme, nouvelle secte parente de celle qni s'éteignait. L'esprit des religions naturelles de l'Orient réunit encore une fois toutes ses forces, et essaya d'imprimer au Christianisme une direction rétrograde vers le vieux paganisme. L'âme humaine fut de nouveau identifiée parle panthéisme avec la Divinité, et l'une et l'autre se trouvèrent ravalées à la fois dans le cercle de la nature; des rapports moraux furent encore transformés en rapports physiques, et un tissu de spéculations tirées de la philosophie et des différents mythes, remplacèrent les vérités chrétiennes. Au fond, ce nouveau système avait réellement un attirail mythique encore plus considérable que la plupart des systèmes gnostiques; mais là aussi les mythes durent être considérés comme de simples voiles qui recouvraient des dogmes abstraits : on leur attacha une valeur objective, et l'on plaça même la vocation et la prééminence spéciales de Mânes en ce que , laissant de côté ce qui n'était qu'images et allégories, il avait enseigné la vérité toute nue.

JNous avons sur la personne de Manès, fondateur de celte hérésie, des documents de source orientale et de source grecque ; mais, dans les détails , ceux-ci diffèrent beaucoup de ceux-là, qui sont d'une date très-postérieure. Voici ce que l'on peut regarder comme le plus certain: Manès était Perse d'origine; il forma un système en partie différent de la religion nationale (I). Puis, pour trouver un accès plus facile

(1) D'après les documents .urées , l'auteur de la nouvelle doctrine . ;< proprement parler, n'était point Manès , c'était un marchand sarrasin , nommé Scythianus, qui, dans ses longs voyages, avait apprisla philosophie, grecque el la philosophie orientale, Son héritier el disciple lui Térébinthus, lequel se Taisait appeler Bouddha et prétendait être né d'une \ ierge. Sa veuve transrail son héritage à un esclave . nommé ku

parmi les Chrétiens, il mêla à ce même système des idées et des noms du christianisme. Etant persécuté dans sa patrie à cause de ses innovations religieuses, il s'enfonça dans des contrées plus orientales, dans l'Hindoslan,le Turkestan et le Katai (Chine septentrionale). Enfin il revint en Perse. Là, sur l'ordre du Schah Bahrain, soit, pour avoir apostasie la religion de Zoroastre, soit, comme le racontent les écrivains grecs, parce que le fils du Roi mourut au milieu d'un traitement médical de son invention, il fut écorché vif, et l'on suspendit sa peau à la porte de la ville Dschondischapour, en 277.

L'édifice doctrinal des Manichéens est si frappant et d'un genre si particulier, malgré son irrécusable affinité avec le Gnosticisme, que l'on désire de suite savoir à quelles sources puisa Manès, quels éléments religieux il combina les uns avec les autres (t). Quelques traits principaux de la doctrine de

brikus, qu'elle avait acheté. Celui-ci , qui se (it appeler dans la suite Manès devint , de celte manière, possesseur des ouvrages de Scythiauus où il puisa son système.

(1) Les opinions sur les sources du Manichéisme sont aussi divergentes que sur celles du Gnosticisme. On avait pensé jusqu'à présent que l'essence du Manichéisme était une fusion de la doctrine Zende avec la doctrine chrétienne , et l'on appuyait cette idée sur le témoignage d'Aboulfaradsch, écrivain du XIII" siècle, d'après lequel Manès serait passé de la religion de Zoroastre à celle de Jésus-Christ , et aurait été prêtre à Chivaz, capitale de la province d'Huzitis , en Perse. Tous les pères de l'Eglise, au contraire, disent que Manès n'a jamais été chrétien , et que ce fut après avoir déjà envoyé ses disciples annoncer sa doctrine qu'il connut le christianisme. Alors , par une combinaison arbitraire de ses idées avec les idées chrétiennes , en prenant dans le nouveau Testament ce qui lui convenait et en rejetant le reste, il rendit son système religieux plus attrayant pour les sectateurs de l'Evangile. Au fond, le Manichéisme entier ne renferme rien de véritablement chrétien. Le Christ manichéen n'a de commun avec le Christ historique que le nom , et encore Manès regardc-t-il ce nom même comme étant sorti d'une simple accommodation , comme quelque chose dont on peut abuser (Ka-r^pjiT-T/xjv). Baur, dans sou ouvrage sur le système de In religion manichéenne, a furl bien démontré l'affinité du Manichéisme avec le Bouda" haïs me ; maïs

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Zoroastre , dans laquelle il avait grandi, forment inconteslatablement la base de son système. De ce nombre sont le dualisme de la lumière et des ténèbres , d'Ormuzd , le Dieu bon, et du mauvais principe Àbriman; les attaques de ce dernier contre le royaume d'Ormuzd; l'existence d'un monde lumineux et pur, antérieur à la création proprement dite; le génie du soleil , Mithra , correspondant au Christ manichéen; le mélange et l'antithèse du bien et du mal, c'est-à-dire des œuvres d'Ormuzd et d'Ahriman, mélange et antithèse qui pénètrent l'univers entier. Mais, indépendamment de cet accord, la doctrine manichéenne se dislingue de la doctrine Zeude par des différences essentielles; le dualisme manichéen lui-môme est, au fond, un autre dualisme que celui des Perses. En effet, là c'est la matière qui, comme mal radical, se pose en face de la Divinité , tandis qu'ici, c'est l'élément mauvais et impur d'Ahriman , qui est simplement mêlé à la création pure et bonne d'Ormuzd. Aussi la métempsycose des Manichéens, de même que leur abstinence de la chair et du mariage , est-elle étrangère à la religion Persane, qui permet l'usage de l'une et de l'autre, et enseigne la résurrection du corps. Plusieurs points fondamentaux , sur lesquels le Manichéisme s'éloigne de la doctrine Zende, se retrouvent dans la religion bouddhaïque. Celle ci , au temps de Manès , subsistait, pour le moins , depuis huit cents ans, et se trouvait répandue dans une grande partie de l'Asie orientale. Le Bouddhaïsme considère pareillement la formation de tout ce qui existe comme le mal primitif, admet la métempsycose, et voit dans le cours entier de la vie temporelle un procédé nécessaire d'expiation et de purification. En outre, il place le salut de l'homme

long-temps avant lui, lug. Ant. Georgi, dans un livre intitulé : .ilphabetum Tlbetanum ( Roms , 1 7<iv* ) s'était prononcé pour cette manière de \<>n , tt avait en même temps soutenu que Mânes était considéré comme une nouvelle incarnation de Bouddha par ses sectateurs orientaux.

dans une séparation complète d'avec ce qui est matériel et sensible, dans l'anéantissement de toute passion et de tout penchant. Le Christ manichéen lient à peu près la même place que Bouddha : le docélisme est maintenu pour l'un comme pour l'autre. D'après les deux doctrines, la (in du monde ne doit avoir lieu que lorsque tout élément spirituel se sera dégagé de la matière. Manès s'élant arrêté longtemps dans les pays où le Bouddhaïsme dominait et où il domine encore (l'on cite uncertain Bouddhas, comme son précurseur), et les Manichéens ayant réellement prétendu, par la suite, que Zoroastre, Bouddha, Christ et Manès sont une seule et même personne, c'est-à-dire la Divinité s'incarnant de temps à autre pour le salut des hommes, il est trés-vraisemblable que des éléments de la doctrine de Bouddha et de Zoroastre sont fondus dans le Manichéisme. Mais on peut encore indiquer une troisième source de celle doctrine, à savoir la gnose que Basilides, selon le témoignage d'Archelaùs, avait aussi enseignée en Perse (1). Dans son système, on rencontre déjà plusieurs dogmes manichéens, tels que l'aspiration des puissances ténébreuses vers le royaume lumineux ; le mélange de la lumière avec l'Hyle; les elîorts des âmes liées dans l'Hyle pour ressaisir leur liberté et rentrer dans le royaume de la clarté; la formation du monde sortie de ce mélange; toute la marche du monde, considérée comme procédé de purification pour les âmes lumineuses retenues prisonnières. L'exposition qui sera présentée loutà-1'heure de la doctrine manichéenne , prouvera que , existant déjà, en substance, dans les doctrines de Zoroastre, de Bouddha et de Basilides, Manès se borna à eu réunir les diverses parties dans un système puissamment coordonné , à faire ressortir davantage le dualisme absolu de l'esprit et de la matière avec ses conséquences et à donner à cet ensemble un riche vêtement mythico-poétique.

(1) Acta disp. Archer. LV, Roulh IV, p. 275.

Le fondement du système manichéen est le dualisme sorti de la question de l'origine du mal. Deux êtres indépendants sont en présence comme dominateurs de deux royaumes opposés et sans commencement : toutefois la crudité de ce dualisme est un peu adoucie par l'admission d'une prépondérance originelle du bon principe sur le mauvais, raison pour laquelle les Manichéens ne voulaient pas que l'on transférât à celui-ci le nom de Dieu. Le bon être primitif, Dieu le père, est une lumière pure et toute spirituelle. Dans son royaume, coéternel à lui, fondé au-dessus de la terre lumineuse, il est environné d'ions excellents et bieuheureux. Mais ce royaume, la terre lumineuse et les ./Eons forment avec Dieu une seule et même substance. Le mauvais être primitif, Satan, l'Hyle, domine dans son royaume de ténèbres, fondé sur la terre maudite , au milieu d'autres êtres ou démons de son espèce. Son royaume se forme des cinq régions de la nuit, du limon, de l'ouragan, du feu et de la fumée. Chacune des régions susdites a ses habitants composés d'animaux et de démons : dans la région la plus élevée;, siège l'Archon lui-même. Cependant le royaume de la lumière dépasse de beaucoup le royaume des ténèbres, et ce n'est que d'un côté que celui-ci limite l'incommensurable circonférence de la terre lumineuse. Dans le royaume de l'Hyle se trouve une plénitude de la vie maiérielle propagée par la génération, mais en même temps d'indéterminables luttes et une disharmonie étourdissante. Au milieu de ce combat, les puissances des ténèbres, arrivées aux dernières bornes de leur domaine , aperçurent la lumière dans sa beauté qui jusqu'alors leur avait été complètement inconnue, et, saisies tout à coup pour elle d'une passion violente, elles résolurent de s'en emparer. Pour garder les frontières menacées de son empire et repousser l'attaque de l'Hyle, le Dieu de la lumière fit émaner de son être une force, l'âme du monde ou la mère de la vie, avec laquelle est identique, ou de laquelle est émané l'homme primitif. Cet homme, eu

qualité de champion du royaume de la lumière, et armé des cinq éléments impurs de l'Hyle, soutient le combat.

L'Hyle ne pouvait être vaincue que par un mélange avec la lumière. En conséquence, VJEon du royaume lumineux dut succomber, en partie, dans cette lutte et préparer par là le triomphe complet sur l'Archon et son royaume. Les puissances ténébreuses, attirées par les éléments qui l'entouraient et lui servaient d'armure, en dévorèrent une partie. Ainsi s'opéra un mélange et une compénétration des deux principes jusqu'alors entièrement divisés. L'Hyle domptée par la panoplie de l'homme primitif passée en elle, devint dès-lors susceptible d'une formation et d'une disposition organique, après quoi eut lieu la création du monde par l'esprit vivant [Spiritus potcns) , force émanée du Dieu de !a lumière , et que celui-ci avait envoyé au secours de l'homme primitif exposé à succomber dans la lutte. Ce £«v Tna^a , le Demiurge manichéen , créa le monde sensible au moyen du mélange qui venait de se faire, c'est-à-dire, avec les membres de l'homme primitif, ou de l'âme du monde, et avec le corps des puissances des ténèbres désormais domptées, assignant à chacun sa place d'après les différents degrés du mélange même des parties demeurées pures, il forma le soleil et la lune; avec les parties moins pures, les autres astres, et avec les parties lumineuses, liées le plus étroitement par la matière, les créatures de la nature terrestre. En conséquence , tous les degrés du royaume de la nature, jusqu'aux pierres, renferment la vie divine. Cette vie est désignée comme le fils de Dieu lié à tous les êtres (Jésus patibilis)j lequel, retenu dans les liens de la matière et soupirant après sa délivrance, souffre , naît dans chaque plante, se fane avec elle, et est crucifié en chaque arbre. Le monde fini n'a donc point été appelé à l'être par un acte libre de la volonté divine; son existence n'est qu'une suite de la nécessité , du mélange des deux principes. La Divinité elle-même est devenue souffrante dans une partie de son être ; elle s'est trouvée prise dans la matière impure, et en a

été souillée, et Dieu s'est couvert connue d'un voile devaut celle partie, pour n'en point voir la corruption. Aussi, le but et la fin de tout le cours du inonde, ne sont autres que la dissolution du mélange accompli , la délivrance de l'âme du corps matériel et de la prépondérance du mauvais principe auquel elle est subordonnée comme l'argile au potier; enfin le rétablissement, dans toute sa pureté, de l'antagonisme primitif.

Afin de concentrer les parties lumineuses faites prisonnières et de les retenir ainsi plus facilement, l'Arclion persuada à ses alliés, les autres démons, de lui abandonner chacun la portion dont ils s'étaient emparés. Ensuite, il partagea le tout avec l'êtie né du commerce qu'il avait eu avec son épouse. Ainsi naquit l'homme , formé en même temps à l'image de l'Archon et à celle de l'homme primitif. Sa nature corporelle , conséquemment aussi la dualité des sexes et la propagation par la génération , proviennent du royaume de l'IIyle et sont démoniques. Mais son être spirituel est une partie de l'âme générale du inonde , une image resplendissante de la substance lumineuse de l'homme primitif, restée pure dans le soleil. De cette manière l'homme, pour ainsi dire microcômc, réfléchit, en sa double qualité d'image de l'Archon et de l'homme primitif, le monde entier mêlé de bien et de mal, de lumière et de ténèbres, d'esprit et de matière: il est le foyer où se concentrent toutes les forces du monde visible. L'homme a dan\ natures, et, en un certain sens, deux âmes, l'une composée de la mauvaise nature matérielle dont la force vitale autonome est l'avidité , la passion violente qui l'entraîne vers l'IIyle; celle-là pourrait s'appeler l'âme mauvaise; l'autre formée de la bonne Psyché provenant du royaume de la lumière. Dans le premier homme la nature lumineuse possédait une plus grande porelé , et , par là une prépondérance sur la nature corporelle. Pour affaiblir cette nature et l'empêcher de rentrer dans le royaume de lumière, les démons créèrent la femme. Alors s'éveilla dans l'homme l'appétit sexuel . et

son amour de la generation matérielle sert à perpétuer la captivité de l'àme. Par la propagation du genre humain, l'âme qui était encore une dans le premier homme, fut partagée : maintenant elle est toujours enfermée de nouveau dans d'autres corps ou prisons, et tellement affaiblie par un partage incessant , que sa délivrance des entraves de la matière est beaucoup plus difficile. C'est pour cela que la première satisfaction de l'appétit sexuel fut le premier péché.

L*âme lumineuse de l'homme a conscience de sa nature et de son origine supérieure. Par là , elle résiste au désir mauvais et le dompte. Mais cette conscience vient-elle à s'obscurcir, elle cède dans sa résistance au principe mauvais et succombe. Ainsi naît le péché, qui a toujours sa cause dans un attrait matériel inhérent au corps, et qui , en couséquence n'est jamais un acte formel de volonté de l'homme entier, un consentement au mal , mais, simplement un rapport passif de la Psyché, une concession à la violence. II est facile, à cause de cela, d'obtenir le pardon de ses péchés, dès que l'àme éprouve seulement du regret et de la honte de sa faiblesse; car le mal n'en demeure pas moins toujours étranger à l'âme. Ce n'est point son fait, mais proprement le fait d'un autre être, auquel elle est liée, et par qui elle n'est qu'entraînée dans la commuuauté du mal, si elle ne résiste pas fortement. Or du moment que son déplaisir naturel du mal se réveille dans l'âme lumineuse, c'est assez pour rompre cette communauté et effacer toute faute.

Les Manichéens se rapprochant, par la forme, de la doctrine chrétienne, admettaient une triade divine. Le Père, selon eux, habile une lumière souverainement élevée, inaccessible; la force du Fils trùne dansle soleil, sa sagesse dans la lune, et le Saint-Esprit a son siège dans l'air qui environne la terre. De là il exerce une action fécondante sur la terre, de manière à faire sortir, des plantes et des arbres, la substauce lumineuse qui y est retenue captive, le J csus patibilis aspirant à sa délivrance. Mais le véritable Sauveur mani-

chéen, c'est le Christ fixé dans le soleil et dans ia lune , la pure âme lumineuse non troublée par la matière ( &%« ™ 9«r*e), le fils de l'homme primitif; car c'était ainsi que Manès interprétait le nom biblique de fils de l'homme. Sous sa direction et son influence se déroule tout le procédé de purification des âmes lumineuses captives. Du milieu du soleil, il cherche à attirer à soi les éléments de lumière dispersés dans le monde entier, et qui tendent vers lui, à savoir ceux de la nature inférieure, organique et inorganique avec un mouvement aveugle, mais ceux qui sont captifs dans les corps humains? avec une ardeur réfléchie de délivrance. Toutefois ce désir ardent ne vit que dans les aines d'hommes qui ont la conscience de leur haute nature lumineuse. C'est pour éveiller en eux cette conscience, que le fils de la lumière éternelle est descendu du soleil sur la terre; mais il ne fut pas du tout mis réellement au monde comme homme par une femme. Lui qui venait briser les liens de l'Hyle, ne pouvait se constituer lui-même dans l'esclavage d'un corps humain. 11 ne revêtit donc qu'un corps fantastique , et la Divinité ne fut point liée en lui à l'humanité. En se transfigurant une fois sur la montagne, il révéla sa véritable nature lumineuse et incorporelle. Son influence fut celle d'un maître: il montra aux âmes comment, par l'assujétissement des appétits sensuels , elles peuvent se délivrer de plus en plus des entraves de la matière et retourner dans leur céleste patrie. Sa passion et sa mort sur la croix ne furent qu'une apparence illusoire comme toute sa vie terrestre; l'une et l'autre servirent néanmoins à faire voir, d'une manière symbolique, combien l'âme est enchaînée à l'Hyle, ce qu'elle soutire dans cet esclavage, et comment elle peut s'en délivrer.

Les âmes des mourants s'élevant du monde inférieur, au moyen du cercle animal, que Manès représentait comme une machine de la grandeur de douze seaux d'eau continuellement en mouvement, parviennent d'abord dans la lune et de là dans le soleil. Ces deux astres sont les vaisseaux de

lumière, où les âmes entrent pour achever de se purifier (i), et qui les transportent ensuite dans leur véritable demeure, dans les champs délicieux -le l'éther le plus élevé ( *»p ™x«oS). Mais cette migration supraterrestre est précédée par une métempsycose terrestre chez ceux qui sont moins parfaits. Leurs âmes, après la mort, entrent dans les corps des parfaits (eleeti) ou dans les plantes et les arbres , ou dans les corps des animaux , ce qui est le degré le plus infime de l'échelle conduisant à une purification complète. En conséquence , le mouvement entier de la vie créée est en partie progressif, et en partie rétrograde , descendant quelquefois jusqu'aux derniers échelons de l'existence.

Dès que la délivrance et la purification des âmes seront accomplies, la fin temporelle du monde sera venue. Alors la création matérielle toute entière sera dévorée par le feu et réduite en salpêtre, et l'état primitif rétabli tel qu'il était avant le mélange. Toutefois quelques âmes , non purifiées des souillures de l'Hyle, et incapables , pour cela, de rentrer dans le royaume de la lumière , resteront dans le royaume des ténèbres, liées à la niasse consumée de la terre et sans espoir de salut.

(1) Il y a quelque chose de caractéristique dans la formule avec laquelle, d'après l'évangile apocryphe de Philippe , l'âme qui s'envole de la terre doit aborder les puissances* supérieures. « Le Seigneur me révéla » ce que l'âme doit dire lorsqu'elle monte au ciel , et comment elle doit » parler à chacune des puissances supérieures. Je me suis reconnue moi- » même, dit-elle ; je me suis rassemblée de tous côtés, et je n'ai engendré » à l'Archon aucun enfant ; an contraire, j'ai extirpé ses racines , j'ai » réuni ses membres, et je sais qui tu es , car je suis aussi une des puis- » sauces supérieures. De cette manière, elle sera laissée en liberté, dit le » Seigneur; mais si elle a engendré des enfants, elle sera retenue en bas » jusqu'à ce qu'elle puisse reprendre et retirer ces mêmes enfants dans » son sein. » (Epiphan. hseres. XXVI.) A la vérité , cet évangile estd'oi'igine gnostique, mais les Manichéens s'en servaient aussi , et le passage que l'on vient de lire prouve particulièrement l'intime affinité du Manichéisme avec une branche du Gnostieisme.

Mancs se présentait comme le Paraclet promis par Jésus- Christ et le consommateur de la vraie religion. Sa vocation, comme le disaient lui et ses sectateurs , était en partie de révéler, pour la première fois, le vrai et pur christianisme, et en partie de le rétablir dans sa véritable forme après l'avoir purifié de toute altération. Mais il ne devait être suivi d'aucun autre docteur envoyé de Dieu. 11 rejetait le Judaïsme comme une œuvre de l'Àrchon qui s'était révélé à Moïse et aux prophètes, lesquels en conséquence n'avaient enseigné que l'erreur. Adimautus , le plus célèbre docteur des Manichéens après Manès, composa , suivant cette idée, des Antithèses de l'ancien et du nouveau Testament . comme avait fait Marcion. Les Manichéens admettaient néanmoins, comme une solide base, la loi morale universelle dont on trouve des traces dans tout l'ancien Testament, c'est-à-dire la religion primitive révélée aux hommes pieux des premiers temps par les anges de lumière : seulement ils traitaient d'alliage impur, provenant du mauvais principe, la loi cérémonielle qui y avait été, disaient-ils, postérieurerent ajoutée. Ils ne voulaient voir dans l'ancienne alliance aucune annonce de la venue de Jésus-Christ , l'esprit des prophètes Juifs n'étant, selon eux, qu'un esprit de fourberie et de mensonge sorti de l'Archon. A la vérité ils accordaient, en général , aux livres du nouveau Testament le titre de documents d'une révélation divine. Mais la contradiction entre le système manichéen et ces livres étant trop tranchée pour pouvoir être effacée, même en apparence, par des explications arbitraires , ils prétendaient qu'une partie avait été entièrement supposée et que l'autre partie avait été falsifiée par des chrétiens judaïsants. Ils rejetaient ainsi complètement les Actes des apôtres, et, dans les Evangiles, tout ce qui ne pouvait s'accommoder avec la diguilé du Christ manichéen, par exemple sa naissance , la circoncision . le baptême dans le Jourdain, la tentation dans le désert e( d'autres choses semblables. Kn revanche, ils se servaient d'écrits

apocryphes composés , les uds par des Manichéens d'une époque antérieure , les autres par des Gnosliques. Ils attachaient surtout un grand prix aux ouvrages de leur fondateur.

La doctrine morale des Manichéens était appliquée tout entière à l'extérieur , c'est-à-dire à la délivrance des liens dans lesquels la matière tient l'àme captive. En conséquence elleordonnait une abstinence sévère , l'assujétissementdes appétitssensuelsetlarenoncialionaux biensvisibles. Lesdevoirs du vrai Manichéen étaient compris dans les trois sceaux de la bouche . des mains et de la poitrine. Le premier sceau prescrivait de s'abstenir de tout blasphème (ce qui comprenait toute parole contre la doctrine manichéenne) , du vin , de la chair et de tout aliment provenant des animaux. La chair était la production la plus impure de ce monde, et ils regardaient le vin comme la bile du Prince des ténèbres. Le pain, les fruits des champs et des arbres, particulièrement les melons , étaient les aliments permis. Le sceau des mains défendait de tuer les animaux , de cueillir les fruits des arbres, d'arracher les plantes de la terre, et par conséquent aussi d'exercer la culture. La vie des plantes et des animaux dans lesquels habitaient des parties de lumière, aussi bien que dans les corps humains, ou qui renfermaient des âmes d'hommes par suite de leur migration , devait être aussi respectée que Sa vie humaine elle-même. En général, le vrai Manichéen devait avoir à démêler aussi peu que possible avec ce monde, au fond, étranger pour lui ; il devait ne rien posséder en propre, s'abstenir du travail et se livrer tout entier à la vie contemplative. Le troisième sceau obligeait à la chasteté et au célibat. Mais comme ce dernier devoir ne pouvait être imposé à tout le monde , les gens mariés devaient du moins éviter ou chercher à empêcher la génération des enfants . afin que la substance divine ne fût pas de nouveau entravée et souillée par les liens de la matière. Or c'était ici que l'observation rigoureuse de la

morale manichéenne conduisait directement aux crimes contre nature (l).

Parmi ceux qui croyaient à la doctrine de Manés, tous ne pouvant ou ne voulant pas se soumettre entièrement aux sacrifices qu'elle exigeait , il fut nécessaire de diviser la secte en deux classes, celle des Auditeurs et celle des Elus. Les premiers avaient permission de vivre dans le mariage, de manger de la chair , sans toutefois tuer eux-mêmes tes animaux, de posséder des biens, de cultiver la terre, d'exercer le commerce et de remplir des charges publiques ; tandis que les Elus ou Parfaits^ la race sacerdotale proprement dite, évitaient tout contact profanateur avec le monde et ses biens, poussaient aussi loin qu'il était possible la vie manichéenne dans toute sa pureté, ne prenaient de nourriture qu'autant qu'il leur en fallait pour ne pas mourir, s'abstenaient des jouissances du mariage, renonçaient au travail, à la propriété, à tout plaisir des sens, excepté à la musique , n'ayant d'autre soin que le développement et la purification de leur nature lumineuse. Mais comme ils ne pouvaient ni cueillir ni amasser eux-mêmes, sans péché, les végétaux nécessaires à leur subsistance , ils en étaient pourvus avec profusion par les Auditeurs, à qui ils accordaient, en retour, le pardon des fautes commises par eux

(1) Voir Titus Bostr., II, 33, et saint Augustin contre Fanstus, XV, 7 : « Praeceptum : Non m&chaberis , ità violatis , ut hoc maxime incou- " jugio (letestemini, quod lilii procreanlur, ac sic auditores veslros, dirai » cavent, ne feminae, quibus miscentur, concipiant , etiam uxorum adul » teros faciatis. — Mctucntes ne particulam Dei sui sordibus carnis afti- » ciant , ad explendam tantum libidinem feminis impudicâ conjunctione

miscentur. » Voir aussi de Moribus Manicli. n. 65 : <• Norme vos estis , ■ qui lilios gignere , eo quod animée ligentur incarne, gravi us pute tis

esse peccatum . quam insu m cbncubitnm? Nonne vos estis , qui nos » solebatis monere , ut quantum fieri posset, observaremus tempus, quo - ad conceptum mulier, post genitalium viscerum purgationem apta

esset, eoque tempore à concubitu temperaremus , ne carni anima im-

plicaretur? -

dans cet exercice. Les Parfaits étant honorés du reste des Manichéens comme des êlres d'une espèce supérieure, ils conféraient à ceux-ci leur bénédiction par l'imposition des mains, et, ne se bornant pas exclusivement à se purifier euxmêmes, ils s'occupaient aussi du soin de délivrer les autres parlies lumineuses liées aux plantes et aux fruits, à savoir en les absorbant et en assurant, par leur propre continence et pureté, la purification de ces âmes ainsi que leur retour dans le royaume de la lumière. Aussi les âmes des Parfaits s'élevaient-elles, immédiatement après la mort, dans le soleil, et de là dans le royaume de la lumière, sans être obligées d'errer plus longtemps ici-bas. Les âmes des simples Auditeurs n'étant pas encore mûres pour une migration plus élevée, devaient auparavant passer clans le corps d'un Parfait, ou même dans les plantes et dans les arbres.

Les Manichéens avaient deux sortes de culte , l'un exotérique , l'autre ésotérique, celui-ci uniquement destiné aux Parfaits avec exclusion des Auditeurs. Le premier se composait simplement de prières et de lectures , notamment de YEpistola fundamenù de Manès. Ils se glorifiaient de ce que leur service divin, sans temple, sans autel , sans sacrifices, sans images ni encens, purement spirituel, était également éloigné de toute empreinte païenne et de tout élément judaïque. Aussi, traitaieut-ils les catholiques de sémi-chrétiensencore plongés dans les vaines pratiques du Judaïsmeet du paganisme. Les exercices et usages religieux des Elus étaient recouverts d'un profond secret, vraisemblablement parce que ce qui s'y passait ne pouvait supporter le grand jour et aurait attiré l'intervention du pouvoir politique, s'il en avait eu connaissance. En effet, le soupçon pèse sur eux d'avoir célébré l'Eucharistie d'une manière criminelle et honteuse (1). On ne sait pas positivement s'il y avait un

(1) Augustin, de li aères. XLVI: « Quâ occasione vel potiùs execrabilis superstitionis quâdâm necessitate coguntur electi coruni velut eucha-

baptême lors de l'entrée dans la classe des Elus et si ce baptême était administré avec l'huile , comme le rapporte l'Evêque Turibius d'Astorgà. Ce qui est hors de doute, c'est qu'ils rejetaient, comme tout-à-fait dénué de vertu, le baptême d'eau des chrétiens. Ils rendaient un culte au soleil et à la lune, ou au Christ siégeant dans ces astres, et célébraient par des jeûnes le jour du dimanche. Leur principale fête avait lieu dans le mois de Mars en mémoire du martyre de Manês leur fondateur. Elle s'appelait Berna N»^*, c'est-àdire fête de la chaire du Docteur). On voyait, dans le lieu de leur réunion, une chaire magnifiquement ornée à laquelle

» ristiam conspersam cum semi ne humauo sumere, ut etîam iurlè sicut » de aliis cibis, quos sumunl, substantia divina purgetur. » Cost à cette pratique abominable que se rapporte aussi le passage suivant de saint

Cyrille: « Où toX^uû) i'mnv t/vj ipftz'TnovTic thv îs-^rttTa (T/cToatr* tc/c àôx/s/c. » AvtTpîç u êv toit ivwiTVisiPfjuiiç ivQv/ut.îtrBaurav , x.ti yvya.ix.it ta. h içêJpoiç. »

Catech. VI , 33. Un parti de Gnosliques avait une eucharistie semblable, comme on le voit dans Epiphanes, haeres. XXVI , 4. Ils s'appuyaient sur l'idée manichéenne que les portions de lumière, retenues captives, étaient concentrées dans la semence humaine , et que , en passant avec celle-ci dans le corps des élus , elles étaient rendues libres et pures de la manière la plus certaine et la plus prompte. Divers auteurs (entre autres Beausobre, ouvrage cité, T. Il, p. 725; Lardner, Mosheim comm. de reb. Christ., p. 894; Kœlln, Gazette générale de la littérature, 1832, p. 433), ont voulu défendre les Manichéens contre cette imputation , et , pour en montrer l'invraisemblance, ils l'ont comparée aux accusations des païens contre, les chrétiens. Baur regarde comme très-croyable que les doctrines gnostiques et manichéennes aient eu souvent pour conséquences des désordres monstrueux ; mais il ne veut pus que ces désordres passent pour avoir reçu , chez les Manichéens , une sanction publique. Dans aucun cas , de pareilles choses ne se sanctionnent publiquement ; mais qu'elles aient réellement fait partie de la disciplina manichceismi areata, qu'elles doivent du moins être attribuées à une portion considérable des Manichéens, on peut à peine en douter si l'on pèse avec attention les circonstances suivantes : 1° les Manichéens furent plusieurs fois convaincus , par des recherches judiciaires et par l'aveu même des coupables , qu'il s'était commis chez eux des crimes de ce genre. Ceci eut

conduisaient cinq degrés signifiant les cinq degrés de la hiérarchie manichéenne , les douze maîtres avec leur chef le treizième, les soixante douze Evêques, les Prêtres, les Diacres et les Elus en général. Personne n'avait droit de s'asseoir dans cette chaire, ce qui signifiait que nul autre n'était venu ni ne viendrait jamais prendre la place de leur premier et souverain docteur Manès.

Au troisième siècle , les Manichéens s'étendaient encore avec une grande rapidité dans l'empire romain, où le chemin leur avait été frayé par le Gnosticisme. Mais en 296 l'Empereur Dioclétien porta contre eux une loi très-sévère. Comme ils venaient de la Perse ennemie de Rome , et qu'ils

lieu deux fois à Carthage, eu 121 , devant le tribun Ursus, et, en 428 , devant une assemblée d'e'vêques, Saint Augustin avait également appris que, en Paphlagonie et en Gaule, ces horreurs avaient été juridiquement découvertes. Quelque temps après , la chose , examinée de nouveau à Home , dans une réunion d'ecclésiastiques et de laïcs , sous la présidence du pape Léon Ier, fut mise hors de doute par les aveux réunis de personnes dont on avait abusé et d'un évéque manichéen. Léon en parla dans ses Discours au peuple, et l'écrivit aux évêques. (Voiries ouvrages de saint Léon-le-Grand, éd. Cacciari, T. 1, p. 53, 71, 215.) L'empereur Valentinien III publia ensuite , contre les Manichéens , un sévère décret dans lequel il se fonde sur les résultats obtenus par le pape Léon. — 2° Les Manichéens convenaient que les monstruosités en question se pratiquaient, à la vérité, parmi des hommes qui voulaient être comptés au nombre de leurs adhérents , mais qui formaient une secte à part sous le nom de Catharistes. Selon le Manichéen Electus Viator, il y avait trois partis : les Matlariens , ainsi appelés parce qu'ils couchaient sur des nattes et non sur des lits ; les Catharistes, qui avaient pris leur nom de la purification de l'âme, qu'ils voulaient obtenir par leur genre de nourriture, et les Manichéens proprement dits. (August, haeres XLVI.) Mais les deux premières branches étaient en réalité de vrais Manichéens. 11 s'agit donc uniquement de savoir si les monstruosités dont nous venons de parler doivent être attribuées à la secte des Manichéens toute entière, ou s'il ne les faut mettre sur le compte que de quelques fractions de cette même secte, si multiple et si étendue.

formaient une secte dangereuse qui devait faire craindre l'introduction dans l'Empire des abominables usages et lois incestueuses des Perses, celle loi statuait que leurs chefs seraient brûlés, les autres membres décapités, et ceux d'un rang plus distingué transportés dans les mines après avoir été dépouillés de leurs biens.

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