‹ Origines du ChristianismeChapitre 29 sur 69 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

LES ANTITRINITAIRES (1).

La doctrine de la Iripersonnalité de Dieu, ou la généralion et la vie intérieure de l'être divin , forme , avec les dogmes de l'incarnation et de la rédemption auxquels elle est intimement liée, le fondement du christianisme. Cette doctrine qui enseigne que la divine Monade, se manifestant de la manière la plus parfaite, engendre, dans cette manifestation, une image semblable à elle-même, sa parole ou lumière, son intelligence ou sagesse, en un mot son fils, et que le lien d'un ineffable amour , procédant de l'un et de l'autre, le Saint-Esprit , qui unit ces deux hypostases divines, comme source et principe de leur félicité, est également une hypostase divine lui-même: celte doctrine, disons-nous, ne peut jamais être comprise par l'esprit fini de l'homme. En

(l) Ouvrages consultes : Eusèbe , Théodoret , Epiphancs de lucres. ; Tertullianus adversùs Praxeam ; S. Hippolytus contra hœr. Noëti ; Coticiliuru Antiochenum in causa Pauli Samos. ap. Routh. II , p. 465; C. Wormii historia sabelliana, Lipsiae, 1690 ; J. G. Feucrlin de hœrcsi Pauli Sam. Gotling., 1741 ; J. G. Ehrlich de erroribus Pauli Samos. Lipsiae .

effet elle a pour objet l'essence la plus intime de la Divinité infinie ; elle doit, par conséquent, être toujours crue connue un mystère. Elle est néanmoins offerte en même temps aux investigations de l'esprit scrutateur, afin que s'altaehant au dogme avec la foi et la prenant pour guide , il parvienne, peu à peu, au degré de pénétration et d'intelligence possible ici -bas dans la sphère des choses divines. Les recherches spéculatives se sont exercées en tous sens sur ce dogme inépuisable. Tantôt on l'a rejeté comme incompatible avec le monothéisme entendu d'une manière purement abstraite ; tantôt on a voulu disposer et interpréter , d'une manière arbitraire, sa divine économie ou les rapports réciproques des personnes. Ce n'a été qu'avec de grands efforts que l'Eglise est parvenue sur ce point à remplir, dans son intégrité, sa tâche de conservatrice de l'ancienne foi et à écarter des fidèles toute décision doctrinale erronée, ou conduisant à l'erreur. Mais en môme temps elle a été conduite, par cette lutte , à développer toujours davantage , à délimiter plus profondément vis-à-vis chaque erreur , et à exprimer . dans des formules de plus en plus précises, la vérité qui , quoique virtuellement complète au fond de sa conscience dès le commencement . ne l'était pas dans la forme. Ce service, les hérésies l'ont rendu de tout temps à l'Eglise. Bans les premiers siècles , ce fut surtout par un effet d'appréhension judaïque de tout ce qui pouvait heurter l'unité de Dieu, si soigneusement maintenue contre le polythéisme, que la doctrine de TEgiise sur la Trinité devint une [lierre d'achoppement pour certains esprits. Et ce n'étaient pas seulement des Juifs chrétiens , mais encore beaucoup de païens convertis . qui, ne pensant qu'avec terreur à leurs illusions polythéistes et à la possibilité d'y retomber, pouvaient facilement se tromper sur le dogme delà tripersonnalilé divine, lorsqu'il leur était présenté comme portant atteinte à l'unité de Dieu. La Trinité se vit donc attaquée de deux manières a cette époque. Les uns animés de dispositions radicalement aiilichrètiennes . niaient d'une manière

directe la Divinité du rédempteur et par là la redemption elle-même. Contre eux l'Eglise dut défendre la divinité du Christ, comme elle avait défendu son humanité contre les Gnostiques. D'autres enseignaient, à la vérité, une union de la Divinité avec l'homme Jésus; mais, rejetant la distinction des trois hypostases, et ne voulant voir dans les noms de Père, de Fils, et de Saint-Esprit, que les divers aspects d'une seule personne divine, ils disaient que le Logos, qui s'était uni au Christ, était ce Dieu unique lui-même, ouïe Père. C'est à cause de cela qu'ils furent appelés Pat ripassions.

Les premiers Antilrinitaires , dont il soit parlé , sont Théodote de Bysance et Artémon , vers la fin du deuxième siècle. Celui-là , corroyeur de profession , mais non sans culture scientifique , avait renié Jésus-Christ pendant la persécution et s'était excusé en disant qu'il n'avait renié qu'un homme. Etant ensuite parti pour Rome , il y fut exclus, par le pape Victor, de la communauté de l'Eglise. Sa doctrine, d'après laquelle Jésus-Christ n'était qu'un homme miraculeusement né de la Vierge et distingué seulement des autres hommes par une vertu plus grande, trouva des partisans. Ils formèrent une secte et déterminèrent, pour une solde mensuelle , le confesseur Natalis à devenir leur évêque. Mais celui-ci, effrayé par une une vision nocturne, rentra bientôt en lui-même , alla se jeter en pénitent aux pieds du pape Zéphyrin, et fut, après d'instantes supplications, reçu de nouveau dans le sein de l'Eglise.

Artémon sur lequel, du reste, on n'a pas d'autres détails, enseignait à peu près la même chose que Théodote. Selon lui, Jésus était, à la vérité , un homme né miraculeusement impeccable, élevé au dessus de tous les prophètes, mais au fond rien de plus qu'un homme. Les adhérents de ces faux docteurs employaient, au rapport de Novation, le raisonnement suivant : Si le père est une personne, le fils une autre personne, et que l'un et l'autre doivent être Dieu , alors, il n'y a pas seulement un Dieu . il y en a deux; au contraire.

s'il n'y a qu'un seul Dieu, Jésus-Christ ne peut être qu'un homme. A. l'appui de leur système, ils citaient les passages de l'Ecriture sainte, dans lesquels Jésus-Christ se donne luimôme le nom de Fils de l'homme, ou qui parlent de lui comme homme. Mais les Théodoliens se permettaient aussi de falsifier les livres saints en rejetant ou changeant les textes opposés à leurs idées. Un autre Thèodole, surnommé le Changeur, et disciple du premier, vivait à Rome sous le pape Zéphyrin. Il prétendait que Melchisédech était plus élevé (|iie Jésus-Christ, en ce que celui-ci, simple homme, n'était médiateur que pour les hommes, tandis que l'autre, Roiprêtre . avait élé une théophanie surhumaine, c'est-à-dire en même temps médiateur et intercesseur pour les Anges. Eu conséquence, ses sectateurs reçurent le nom de Melckisèdckites» et ils offraient un sacrifice au nom de Melchisédech.

Dans le parti opposé des Unitaires, Praxéas est le plus ancien qui nous soit connu. De l'Asie, où il avait souffert la prison pour la loi chrétienne, et avait , par conséquent , été confesseur, il se rendit , sous le pontificat deVictor, à Rome, où il enseigna les erreurs suivantes: Il n'y a qu'une seule hvpostase divine; le verhe divin, ou le Logos, et le Saint- Esprit ne doivent pas être regardés comme étant, à proprement parler, des substances; car de là découlerait la doctrine de deux et de trois Dieux. Loin de là, Dieu, ou le Père, est sorti de soi-même , s'est uni à Jésus et est appelé Fils sous ce rapport (ipse se /Mum sibi fecit). Il est appelé l'esprit saint, parce que Dieu est essentiellement esprit. Voici maintenant la conclusion de Praxéas : Puisque le Christ était Dieu, et que, d'après l'Ecriture-Sainte, il n'y a qu'un seul Dieu , c'était donc le Père lui-même dont la Divinité habitait dans l'homme Jésus. Cela lui semblait découler aussi du passage où Jésus dit : « Le père et moi sommes un; » celui qui me voit , voit le père.» Tertullicn, son antagoniste , lui faisait dire comme conséquence nécessaire de sa doctrine: « le père lui-même est né et a souffert. » ^lai^-

Praxéas ne paraît pas avoir accordé ce point; il voulait dire simplement que le Père a souffert avec le Fils (compassus est Pater Filio ).

La même opinion sur la Trinité se retrouve chez INoetus, qui fut exclus de la communion de l'Eglise par les prêtres de Smyrne, en 220. Seulement, il s'exprimait dans le sens des Palripassiens d'une manière plus précise. D'après lui il n'y a qu'un seul Dieu et père, lequel est caché, s'il le veut , se révèle non engendré dans l'éternité, mais engendré dans le temps, lorsqu'il voulut naître de la Vierge; impassible et immortel, puis souffrant et mourant. Le passage de l'épître aux Romains (IX, v. 5) , était pris comme base principale de celle doctrine. «Si Jésus-Christ, disait Noëtus, est Dieu » élevé au-dessus de tout, loué dans l'éternité, il est incon- » testablement le Dieu un et indivisible qui est nommé le » Père, et qui habitait dans le Christ. »

La doctrine de Beryllus, évêque de Bostra en Arabie, paraît avoir été un peu différente. Selon ses idées, le Logos est une simple force et émanation passagère, sortie de l'essence de Dieu ; il n'avait , en conséquence , avant son union avec le Christ, aucune personnalité ( wy ov<na.s vtpiyf^n ). Ce fut seulement par cette union, c'est-à-dire en se communiquant comme âme à un corps humain, que cette force de Dieu devint personne. Il y avait là deux erreurs mêlées ensemble, à savoir la méconnaissance de la distinction éternelle entre la personne du Père et celle du Logos, et la fausse doctrine prôchée postérieurement par Apollinaire, à savoir que la Divinité avait pris en Jésus la place de l'âme humaine. Dans un synode tenu à ce sujet, en 2-i'i, Origène démontra si victorieusement à Beryllus la fausseté de son système, que celui-ci y renonça spontanément, et remercia par la suite, dans des lettres, le grand docteur d'Alexandrie du service qu'il lui avait rendu.

Bientôt après, l'an 255, Sabellius occasionna à l'Eglise de plus grandes secousses dans la Pentapole en Afrique. L'Evangile apocryphe des Egyptiens tenu pour vrai par lui , et dans

lequel Jésus-Christ révélait à ses apôtres que le Père, le Fils et le Saint-Esprit ne sont qu'un , eut de l'influence sur la formation de sa doctrine. Sabellius partait également de cette idée que la distinction des personnes, ou hypostases en Dieu, devait conduire à reconnaître trois Dieux. Aussi, ses disciples avaient coutume de demander à ceux dont ils voulaient faire des adeptes : vivons-nous un seul Dieu, ou en armonsnous trois? Voici la substance de cette doctrine. Au commencement est Dieu , la monade cachée en elle-même, non révélée, sans forme, qui s'est ensuite développée successivement comme Triade ; car Dieu , en tant que sorti de ses profondeurs secrètes et primitives pour se révéler à l'extérieur, pour compléter la création , et , en tant que directeur et conservateur du monde, est appelé le Père. Ensuite, afin d'opérer la délivrance du genre humain , le Logos est sorti , comme deuxième irradiation de la Divinité , immédiatement du Père; il s'est uni, par la force et l'opération (*vEf)H^//ov«, oùx> ?* oi/nxt inêmcrii) avec l'homme Christ produit par le Père dans le corps de la Vierge , et, sous ce rapport , il s'appelle Fils. Enfin, il y a une troisième force émanée de Dieu, laquelle opère dans la communauté des croyants, dans l'Eglise, éclairant, régénérant, perfectionnant la rédemption: cette force est le Saint-Esprit. Sabellius admettait donc, à la vérité, une différence entre le Père, le Fils et l'Esprit, mais point de différence éternelle et personnelle. Ce ne sont pas simplement trois noms, désignations d'un seul et même Dieu, d'après sa triple activité, comme créateur , sauveur et sanctificateur; le sauveur lui-môme est diiïérent du créateur. C'est un autre orpeôwror, non une hypostase , une personne proprement dite ; c'est une autre force, une autre représentation et irradiation de Dieu, laquelle n'est pas destinée à demeurer dans son isolement, mais qui, ainsi que celle du Saint-Esprit, doit, après avoir rempli sa mission, rentrer dans le Père d'où elle est émanée, comme Un rayon parti du soleil retourne à ce foyer de la chaleur etdeta lumière. C'est, en conséquente, une expansion pas-

sagère du Père dans le Fils et dans l'Esprit opérée dans le temps. Sabellius comparait sa Triade avec l'union du corps, de l'âme et de l'esprit formant la personne humaine ; avec le soleil dans lequel une hyposlase et trois forces , l'une éclairante, l'autre échauffante, et la périphérie sont distinctes; avec la diversité des dons de la grâce qui découlent d'un seul esprit. La trinilé de Sabellius n'est donc pas immanente, comme la trinité catholique , mais simplement cmanenie, s'accomplissant au-dehors dans les rapports avec le monde et l'Eglise. Son erreur provenait de ce qu'il confondait la révélation intérieure, éternelle de Dieu avec la révélation extérieure et temporelle,

Paul de Samosate. évèque d'Ànlioche, s'éloignait encore davantage de la vérité par sa doctrine, à peu près semblable à celle d'Arlémon. Selon lui , le Sauveur était un simple homme . appelé Fils de Dieu à cause de sa naissance produite par une opération divine immédiate , et à cause de l'inspiration dont l'avait doué la sagesse céleste. En lui habitait , et agissait cette sagesse , c'est-à-dire le Logos par lequel avaient déjà été inspirés les voyants de l'ancienne alliance , mais qui s'était communiqué au Christ avec plus de profusion. Comme il n'y a en Dieu aucune distinction des hypostases, ce Logos n'est point une personne, ni uni au Christ pour en former une; il est seulement la raison impersonnelle, la sagesse de Dieu qui s'est révélée par le Christ, a enseigné et opéré des miracles, et a ensuite abandonné l'homme dont elle s'était servie comme d'un organe. Par conséquent, les souffrances et les actions ordinaires et humaines de Jésus ne doivent nullement être attribuées à Dieu, qui n'y a pris aucune part.

C'étaient ainsi les points fondamentaux du Christianisme, la Trinilé, l'Incarnation et la Rédemption, qui étaient niés par Paul de Samosate. Sa conduite était aussi peu chrétienne que sa doctrine. Il servait , en qualité d'inspecteur des impôts (Duc nui lins) , la princesse Zènobie dont le pouvoir s'étendait alors sur la Syrie . et il s'entendait appeler plus

volontiers de ce nom que de celui d'évêque. Il profana ses fonctions saintes par sa cupidité, sa dureté et son faste, abolit les hymnes de l'Eglise en l'honneur du Sauveur cl les fit remplacer par des hymnes à sa louange chantées même le jour de Pâques; il alla jusqu'à se faire appeler, par des flatteurs à gages, un ange envoyé du ciel. Cet homme occupant un des premiers et des plus anciens sièges de l'Eglise, et ne manquant point de talent pour propager ses erreurs, le danger était d'autant plus considérable. Aussi , l'Eglise orientale en fut-elle agitée presque toute entière. De l'année 264 jusqu'en 270 il fut tenu à Anlioche trois synodes, où se rendirent les évèqucs les plus considérés de la Syrie , de la Palestine et de l'Asie mineure. Paul avait d'abord en partie dissimulé sa doctrine, el eu partie promis de demeurer, a l'avenir, fidèle à la foi de l'Eglise: ce ne fut qu'en 269 ou 270.au troisième synode, que le savant prêtre Malchion parvint à lui arracher l'aveu de ses hérésies : après cela il fut déposé et exclu de la communion de l'Eglise. Mais comme il se refusait à céder la maison episcopate à Domnus nommé à sa place , les évèques s'adressèrent à l'empereur Aurélien qui ordonna que l'Eglise et la maison episcopate d' V mioche fussent remis à celui que l'évêque de Home et les autres évèques italiens avaient reconnu. Toutefois, les adhérents de la doctrine condamnée se maintinrent encore quelque temps sous le nom de Paulianistes et de Samosaténiens. el le synode de iNicée. dans son dix-neuvième canon, ordonna que ceux d'entre eux qui se convertiraient à la foi eatholique. reçussent le baptême, d'où l'on a conclu qu'ils ne baptisaient point au nom des trois personnes divines.

Au commencement du IIIe siècle, un anonyme, qui, d'après IMiotius. était un prêtre romain, nommé Cajus, écrivit), contre les erreurs d'Arlémon. un livre donl Busèbe nous a conservé des fragments (1). Les Artémonites invo-

(1) Le livre cité par Ensèbc est le "y - . mentionne aus-i

par Thdodorel | Ii.it. lab. Il , 5) . avec l.i remarque qu'il n'est pas aOrigène comme le pensent quelques-uns.

quaient L'antiquité et l'apostolicilé prétendues de leur doctrine. Celte doctrine, disaient ils, avait été générale jusqu'à Victor; c'était son successeur Zéphyrin qui avait altéré la vérité et introduit le dogme nouveau de la divinité de Jésus-Christ. Cajus, au contraire, ou l'auteur contemporain, quel qu'il soit, de l'ouvrage précité , en appelle aux écrits de Justin , de Miltiades . de Tatien , de Clément, d'Irénée , de Melito , et de beaucoup d'autres qui ont tous présenté le Christ comme Dieu. Il en appelle aussi aux psaumes et cantiques composés , dès le commencement , par des frères et dans lesquels, en même temps que Jésus est nommé le verbe de Dieu, sa divinité est exaltée. Quant à Victor , il dit que ce fut lui qui retrancha de l'Eglise Theodotus, auteur de la doctrine hérétique, et en conséquence qu'il ne peut évidemment avoir partagé lui-même celte doctrine.

Tertullien a réfuté l'unitaire Praxeas dans un livre spécial j où il s'attache particulièrement à prouver l'inconsistance du reproche que celui-ci faisait à la doctrine catholique de conduire au polythéisme. Il montre que la Monarchie de Dieu s'accorde très-bien avec son Economie (sa tripersonnalité) , à savoir par l'unité de la substance. «Ils sont trois, dit-il, distincts non par l'être, mais par » l'ordre, non par l'essence, mais par la personne , non par » la puissance, mais parla propriété (species): ils ont une » seule nature, une seule existence et une seule puissance ». Le Fils est sorti du Père , mais non séparé de lui. Le Père a produit le Verbe, comme la racine produit la souche, comme la source produit le ruisseau , comme le soleil produit le rayon ; mais la souche n'est point séparée de la racine, le ruisseau de la source, le rayon du soleil, de même que le Verbe n'est point séparé de Dieu. Là où est un second, là sont deux , et où il y a un troisième , il y a trois. Le troisième c'est le Saint-Esprit, de même que, à partir de la racine, le troisième c'est le fruit de la souche, et que, en comptant la source et le ruisseau , le canal est le troisième, lïvppolyle a défendu de la même manière la doctrine catho-

lique contre Noetus. Il se sert d'images semblables pour expliquer le rapport du Fils au Père ; il parle de la lumière à laquelle une autre est allumée, du rayon sorti du soleil, de l'eau découlant de la source. C'est une chose remarquable que les adhérents de Noëtus et de Sabcllius invoquaient pareillement, en faveur de leur doctrine, la foi générale à la vraie divinité de Jésus-Christ. En effet, voici comment ils s'expliquaient, au rapport d'Hippolyte: « Si le » Christ est Dieu, il est le Père lui-même: car s'il n'y a » qu'un Dieu, et que Christ, c'est-à-dire Dieu lui-même ait » souffert, donc le Père a souffert. » INoëtus alléguait aussi, pour sa justification . qu'il ne faisait que glorifier le Christ . et que ce ne pouvait cependant pas être un mal (I).

Les Pères catholiques, en combattant cette erreur , devaient particulièrement éviter la doctrine opposée. Tertullieu s'appliqua surtout à prévenir le mal-entendu qui pouvait le faire regarder comme séparant le Fils du Père , tandis qu'il se bornait à le distinguer , et comme admettant trois substances au lieu de trois personnes. Il dit, de la manière la plus formelle, que le Père , le Fils, et l'Esprit ne sont nullement séparésrundel'autre;quec'cst à tort, parconséquent, que des hommes, ou privés de sens ou pervers, s'emparant des passages de ses livres dans lesquels il a écrit : « Le Père est » un autre, le Fils un autre, et l'Esprit-Saint aussi un autre,» les avaient interprétés comme si ces paroles exprimaient

(l) « Usque adeo hune manifestum est ip scripturis esse Drum tradi , nt plerique haereticorum divinitatis ipsius magnitudine commoti , ultra modani eztendentes honores ejus , ausi sint non Filium , sed Deuui patrem promere vél put;ire ; quod , etsi contra veritatem scripturarum est, i.niirii (livuiitiiti'iii Christi argumentora grande atque preecipiuin) est.

Qui usque adeû Deus, sell qua lilius l>ci uatus c\ Deo, ut plerique illuiu.

ut diximus, hsretici ità Deura acceperint, ut non Filium sed Patrem proniiiH i niiluiii putarent. « Novatian. de Triait. XVIII

que les Personnes divines sont essentiellement séparées et différentes (1).

L'évêque Denis d'Alexandrie éprouva combien il était difficile de réfuter le Sabellianisme sans blessser l'égalité de nature des personnes divines , surtout dans un temps où le langage théologique sur ce point n'était pas établi d'une manière fixe, et ne faisait encore que se former. Denis, dans une lettre à Ammon et Euphranor , s'était appliqué à faire ressortir fortement la distinction du Fils et du Père; mais à côté d'autres comparaisons irréprochables, il avait dit trèsimproprement que le Fils était distinct du Père comme le cep de vigne l'est du jardinier, comme le vaisseau du constructeur. De plus, ayant employé, par rapport au Fils, l'expression équivoque de ™>,«* du Père , ce mot semblait emprunter aux comparaisons susdites un sens qui rejetait le Fils dans la classe des créatures, et détruisait entièrement son égalité de nature avec le Père. Quelques fidèles portèrent plainte à ce sujet, en 262, à l'évêque de Rome, qui s'appelait également Denis. Celui-ci assembla , en conséquence, un synode à Rome même, et somma, dans une lettre dogmatique fort étendue, l'évêque d'Alexandrie de s'expliquer sur la doctrine qu'on lui attribuait. Le pape montrait, dans sa lettre, que la doctrine catholique tient le milieu véritable entre l'erreur de ceux qui séparaient les trois personnes, pour en faire trois êtres différents ou trois divinités, et l'illusion de ceux qui les confondaient. Puis il insistait sur ce point que l'on ne pouvait pas appeler le Fils un ^^^ , comme s'il avait été créé de la même manière que les autres créatures, ayant bien plutôt été engendré. S'il avait été fait, créé, ajoutait-il, un temps

(1) Déjà clans le dialogue contre Tryphon (n° 128), après avoir montré que le Fils, quant au nombre . est quelque chose de distinct du Père, et engendré par lui , saint Justin ajoutait : « aak' où x*t' à.iroTop»v , m nvoy.e.

opi^O^WSVIK Tilî TOU ITATiOÇ &Ù|7<«S , iiTtûl* TA à/"À« f/.ipiÇofJ.îVU Kll TlfAVOUtVZ OV TH.

— 2'Jj —

aurait existé où il n était pas, et le Père aurait été une fois sans le Logos, ce qui devait être rejeté absolument (I).

Denis d'AlexanJrie se justifia sur-le-champ, auprès du pape, dans une lettre, et ensuite dans un écrit apologétique divisé en quatre livres, où il développait très-précisément et clairement sa doctrine sur la Trinité , tout à-fait conforme à la doctrine catholique. Il avait, disait-il, promptement abandonné les comparaisons du cep de vigne et du vaisseau, lesquelles, du reste, étaient adoucies par le contexte, et il s'était aussi servi d'autres images plus convenables, telles que la plante sortie de la racine . et le ruisseau découlant de la source. Son explication de l'économie divine, ou du rapport entre le Père et le Fils, consiste essentiellement dans les points suivants : A. la vérité, le Fils lire son être du Père, mais il lui est co-éternel comme la splendeur de I elernelle lumière, de même que le soleil et la clarté qui rayonne de lui sont indivisibles et simultanés. Il n'y a pas eu de temps où Dieu ne fût pas Père. Le Fils n'est donc point une créature, si ce n'est par sa nature d'homme; il est le Fils de Dieu par nature, non par adoption, et de même que le Père et le Fils ne peuvent être séparés , de même le Saiut-Esprit est inséparable de l'un et de l'autre. « De celte manière, nous élargissons dans la Trinité L'unité » indivisible, et nous ramenons, sans l'amoindrir, laTrinité » à l'unité (2).' » Denis ajoute qu'il n'a pas employé l'expression : consubslanl'ul { 9poot/<»ac)i, parce qu'elle ne se trouve pas dans l'Écriture sainte, mais qu'il a formellement enseigné la doctrine elle-même, et démontré par plusieurs raisonnements, en particulier par l'exemple pris de la génération humaine, que le Fils forme avec le Père une seule et même substance.

i Dionysii Papae epist. m l'outil. Ram. epist. goII. ;t Coustanliu , cit. Schœneiuaun, Gotting. it'.m.. p. mu.

i-.'i I >k>ii\ s. ,i[i. uh.ui.is. desent. Dioy. M\

Ce mot de consubstantiel , qui fut bientôt après solennellement adopté par l'Église, comme la plus exacte expression de la foi catholique, le pape Denis l'avait alors employé conjointement avec le synode de Rome, et il paraît que quelques individus en avaient déjà précédemment fait usage. Mais il paraîtrait aussi que le même mot fut rejeté quelques années plus tard par le concile d'Antioche, qui condamna, en 269, les erreurs de Paul de Samosale. L'assertion de ce fait se trouve, pour la première fois, dans Tépître synodale des évêques semi-Ariens assemblés, en 358, à Ancyre, et auxquels il fut accordé par Athanase, Hilaireet Basile, que les Pères d'Antioche avaient laissé de côté l'expression d'o^o^oç, à cause d'une fausse interprétation réelle ou possible. Toutefois, lorsqu'on y regarde de près, ce prétendu jugement du synode d'Antioche devient plus que douteux. Et d'abord, n'est-ce pas une chose fort étrange qu'il n'en soit question que quatre-vingt-dix années après la date de l'événement, et que, durant un si long intervalle, les Ariens ne se soient pas avisés d'invoquer cette apparente contradiction entre une décision plus ancienne et celle de INicée qu'ils détestaient? Or, ceci n'a pas été relevé, que nous sachions, à ]\icée même, ni à Antioche, en 341 , ni dans aucun autre synode du temps. Il est. pour ainsi dire, encore plus étrange qu'Eusèbe, également adversaire déclaré de V'OpoouMç, garde un complet silence sur le rejet prétendu de ce terme, tandis que, dans sa lettre publiée bientôt après le concile deNicée, il reconnaît l'avoir vu employé par d'anciens écrivains, et qu'il cite, dans son histoire ecclésiastique , une partie de l'épître synodale d'Antioche. Quant au témoignage des trois Pères de l'Eglise cidessus nommés, il est évident que Hilaire et Athanase ne savaient rien de positif sur le fait même, mais qu'ils s'en rapportaient au témoignage des Semiaiiens d'Ancyre. Athanase dit expressément qu'il ne s'est pas procuré l'épître du synode d'Antioche, et que, par conséquent, il ne peut en discuter le contenu. On voit d'ailleurs à sa réponse, qu'il

n'avait non plus entendu parler précédemment du rejet de p O//00I/5-/5;. Basile dit, à la vérité, mais sans rapport au synode d'Ancyre, qu'on a blâmé, à Antioche, le mot comme inconvenant («c &(*,#»»/*«» >. Toutefois, la raison par lui alléguée semble montrer qu'il ne savait rien de certain sur ce blâme, car il attribue précisément aux Pères d'Antiocbele singulier motif énoncé dans l'épître synodale d'Ancyre. « Ce mot, dit-il, renferme la notion d'une essence » divine primitive divisée entre le Père et le Fils (i). » On

(i) Basilii op. Ill , p. Ii5. cd. Bencd. Ensuite il remarque (pie ce qui est vrai du métal et des empreintes qu'il reçoit, ne peut s'appliquer à Dieu en qui il n'y a pas d'être primitif plus ancien , en un mut, antérieur au l'ère et au Fils. C'est aussi la raison donnée par saint Hilaire , de Sjrnodis, § 81, à propos de l'épître synodale d'Ancyre, : «Quia per verbi hujus enunciationein substantia prior intelligeretur, quam duo partit) essent.< Mais tout en comprenant comment les Semi-Ariens de 358 purent trouver dans cette interprétation forcée un prétexte pour repousser Yhy.saisTi-.ç , il est impossible de voir ce qui a conduit au même résultat le synode de 269. La doctrine de Paul de Samosate ne renferme rien qui favorise une pareille interprétation. Quant à croire que le concile rejeta le le mot o/j.oc,u<tic,ç seulement à cause des fausses conclusions tirées par l'hérésiarque, c'est une hypothèse inadmissible. En effet, Paul de Samosate aurait conclu précisément le contraire de ce que le mot signifie dans le sens obvie, simple, naturel , et les pères d'Antioche auraient poussé la complaisance envers un sophiste aussi absurde, jusqu'à rejeter une expression dogmatique reçue dans l'Église!... Il serait plus juste de penser que Paul appuya sa fausse doctrine sur ['opooue-io) , qui fut rejeté à cause de cela par le synode. Il pouvait dire, en effet , que le Logos est of*oou<rto( 7ftTaTpi,ni ce sens qu'il est simplement l'intelligence impersonnelle tie Dieu , sans existence hyposlatique , et l'on concilierait ainsi ce que saint Hilaire attribue au concile d'Antioche , a savoir qu'il rejeta fojuoovMoc u quia per banc unius essentia' nuncupationem solitariuin » atque unicum sibi esse patrem et lilium praedicabat. » De Synod. , p. 1196 (le mot prœdicabat se rapporte à l'assertion de l'épître synodale d'Ancyre). Mais dans la partie des actes du concile d'Antioche rapportée par Eusèbe , Paul de Samosate est bien plutôt accusé de renouveler les erreurs d'Artemon et de soutenir que le Fils est venu de la t<Tre , non ilu ciel. ( m le voit , toul repose , en dernière analyse , sur le témoignage de l'évëqne qui composa l'épître au nom de l'assemblée d'Anq rc ; le reste es! un tissu de conjectures pour expliquer le prétendu rejet tlu mol ifxtwrioc.

peut très bien admettre que le synode dAntiochc ait relevé îa fausse interprétation donnée par Paul de Samosate aux mots employés dans le bon sens par les deux Denis ; c'est même probablement là ce qui, étant parvenu à la connaissance des évoques d'Ancyre, fut étendu par eux selon la mesure de leurs intentions. Mais que le synode ait rejeté l'expression d'x>/*svJ«»s en général et pour elle-même, c'est une chose contraire à toute vraisemblance historique.

Page 1