L'EGLISE CATHOLIQUE EN FACE DES SECTES HÉRÉTIQUES. — LA TRADITION
Nous avons vu passer sous nos yeux une multitude d'erreurs et de sectes, dont chacune trouva, en son temps, de nombreux disciples, chacune leurrant les hommes par une trompeuse apparence de vérité, et mettant dans ses intérêts, tantôt les directions plus nobles, tantôt les passions et les penchanis impurs d'une époque. Quelques- unes avaient pour elles l'orgueil d'une intelligence qui vont tout comprendre; d'autres invitaient en favorisant la sensualité : d'autres se cachaient sous les voiles de l'austérité et de la mortification, ou promettaient de révéler les secrets de la Divinité et du monde des spirituels. Aussi, fut-ce un combat diflicile et qui réclamait toutes ses forces, que celui de l'Eglise contre cet ennemi à plusieurs têtes, dans un temps où elle était poursuivie par les arrêts sanglants du paganisme, et où souvent ses meilleurs défenseurs tombaient sous la hache des bourreaux. Mais de même que les persécutions, loin de nuire à l'Eglise, la purifiaient au contraire, ajoutaient à l'enthousiasme pour la foi. et introduisaient
dans le ciel une bienheureuse foule de martyrs, intercesseurs et protecteurs de leurs frères militants et souffrants sur la terre, de même les attaques de l'hérésie servaient à augmenter, aux yeux des fidèles , le prix de l'ancienne et pure foi qui était en leur possession, à serrer plus étroitement le lien de la communauté chrétienne, et à affermir la conviction, déjà commune à tous, que sans un complet accord dans la foi cette communauté est impossible, et que celui qui s'éloigne de l'unité de la foi avec pleine connaissance et volonté, se sépare en même temps de l'Église et perd sa bénédiction. Lors donc que l'idée d'appartenir à une Église indissolublement liée par l'unité de la foi et de l'amour brillait claire et distincte aux yeux des chrétiens, lorsque, se considérant comme membres de l'Eglise catholique, ils apprenaient chaque jour à mieux en apprécier les immenses avantages, et par conséquent à craindre , comme le plus grand mal , d'être retranchés de son sein et privés de ses dons et de ses moyens de salut, ceci était principalement un effet de la contradiction dans laquelle les hérésies et les sectes se trouvaient placées vis-à-vis d'elle. Par la môme raison, le mot qui exprime si justement le caractère propre et distinclif de l'Église opposée aux sectes hérétiques, et qui, déjà employé par saint Ignace, remonte encore plus haut, jusqu'au temps des Apôtres, était le nom même sous lequel l'Église était généralement désignée (i). En effet, le mot catholique exprime l'universalité par laquelle l'Église se distingue de tout ce qui est particulier; il exprime aussi sa double universalité dans le temps et dans l'espace. Par rapport au temps, l'Église portait en elle-même la conscience qu'elle serait la dernière comme elle avait été la première; qu'ayant vu naître toutes les sectes, elles les verrait toutes mourir, et chaque fidèle
(1) lgnat. ad Smyru. VIII ; l'nlycarpe vite par Ensèbe IV, 15 ; Denis , Hcnnias également cité? par Eusèbc VII , 10,
— soi — devait être affermi dans sa foi au caractère d'universalité appartenant à l'Église seule, lorsqu'il voyait comment les sectes, bientôt après leur naissance, commençaient à déchoir et à se dissoudre plus ou moins vile, comment les plus anciennes étaient sans cesse absorbées ou jetées de côté par les nouvelles. Quant à l'espace, toute secte était évidemment bornée à certains endroits et certains pays; au lieu de s'accroître et de s'étendre avec le temps, elle se trouvait plutôt forcée d'abandonner ce qu'elle avait gagné de terrain, étant continuellement déchirée par de nouveaux partis et diminuée par leur séparation. L'Église seule se tenait élevée au-dessus des barrières de lieux; dans toutes les parties de l'Empire romain, elle débordait, sur une foule de points, les limites de cet empire, s'avancant et s'élargissant sans cesse. Mais ce n'était pas seulement l'universalité de l'Église, c'était encore son unité organique visa-vis de la multiplicité confuse des partis hérétiques et leur inconsistance radicale, qui se trouvait exprimée , d'après l'étymologie même, dans le nom de catholique (1).
L'Église ne pouvant pas du tout être conçue séparément de la foi qui lui sert de base, qui est son principe de vie, la désignation de catholique s'applique dans le même sens à la foi et à la doctrine. Car la foi de l'Église, en tant qu'annoncée dès le commencement par les Apôtres, est catholique ou générale par rapportai! temps; elle l'est par rapport aux lieux, comme répandue de toutes parts. Dans celle double généralité, elle est toujours une et semblable; ce n'est point un agrégat fortuit d'opinions arbitraires, mais un ensemble organique de vérités, qui s'appuient, s'expliquent et se complètent mutuellement. Cette catholicité delà foi, ou le principe de la tradition, était ce que les Pères opposaient aux hérétiques comme la preuve la plus forte et pleinement suffisante, à elle seule, de la vérité de
(1) Voir le Tra'tU :. /<■/'/ ni te de l'Eglise^ par Mcehler, [>. 291.
la doctrine de l'Église. En effet, en combattant leurs fausses opinions et en défendant la vraie doctrine contre leurs attaques, ils reconnaissaient qu'il est utile et même nécessaire de réfuter chaque erreur, de répondre à chaque objection, de relever chaque interprétation vicieuse, mais que cette tactique ne suffit nullement pour garantir l'Église, pour affermir les chancelants dans la foi, et ramener ceux qui ont été égarés par les sophismes. Ils voyaient qu'une règle de foi générale et infaillible doit être posée, au moyeu de laquelle chaque homme, à chaque instant, sans descendre dans les détails de la controverse, puisse discerner la véritable doctrine de Jésus-Christ et des Apôtres d'avec les systèmes faux et arbitraires des hérétiques, et embrasser avec une complète sécurité ce qu'il faut croire. Or, cette règle de foi se trouvait dans la tradition générale et incessante, laquelle n'est autre que la foi catholique prise dans son origine et sa propagation. Tous les Pères en appelaient à cette tradition contre les hérétiques, ou, ce qui est la même chose, ils montraient la nécessité de croire à l'Église et à elle seule, non à eux-mêmes ou à un autre individu (1). Mais deux d'entre eux, Irénée et Tertullien, exposant en détail le principe de la tradition, faisaient valoir contre les hérésies de leur temps toutes les conséquences qui en découlaient d'une manière rigoureuse, et qui, comme le
(1) Quiconque ne croit pas à l'Eglise, croit à un antre homme, sur la prétendue autorité duquel il accepte comme vérité une opinion. Or, ceci est une indigne servitude d'esprit. Ou bien il croit à lui-même , par exemple, au sens qu'il trouve clans l'Ecriture sainte; en d'autres termes, il croit à sa propre interprétation. Rigoureusement parlant , hors de l'Eglise , il n'y a donc pas du tout de foi , de soumission à une autorité supérieure. Ainsi l'Eglise seule a la foi véritable, c'est-à-dire que nonseulement ce qui est cru en elle est uniquement vrai , mais encore (pie la foi à elle-même est la seule vraie et légitime foi. Hors de l'Eglise, on ne voit que des recherches , des doutes et des choix arbitraires , ou une orgueilleuse confiance en une opinion une fois adoptée, ou une soumission aveugle aux idées d'autrui.
— ;H).i — principe lui-même, sont de Ions les temps. Le premier suivit cette méthode dans son ouvrage contre les Gnostiques, l'autre dans un écrit spécial auxquel il donna le titre de Prescriptions emprunté à la langue du droit romain. Leur exposition du principe et de ses conséquences peut se résumer dans les principaux points suivants :
l8 L'Eglise a reçu la vérité comme une grâce éternellement subsistante; les Apôtres ont déposé complètement leur doctrine dans l'Église , comme dans un riche arsenal , et ce n'est que là qu'on peut la trouver. Mais l'avantage dont jouit l'Église entière d'être en possession de la vérité apostolique, est partagé par chaque Église particulière comme membre du grand tout, aussi longtemps qu'elle conserve avec lui une union organique;
2° Les Apôtres continuent de vivre et d'enseigner dans leurs successeurs, les évoques, lesquels sont ce qu'étaient les Apôtres, organes en même temps que gardiens et conservateurs de la foi, de la tradition apostolique. Les diverses églises possédant une succession ininterrompue d'évêques qui a commencé avec un Apôtre ou avec un chef spirituel institué par un Apôtre, la propagation ininterrompue de la foi, telle que les Apôtres l'ont transmise, se trouve garantie parcelle même succession. C'est ainsi que la doctrine apostolique n'est point quelque chose de passé, qu'il faille incessamment chercher et découvrir au flambeau de l'histoire et de la critique, mais quelque chose de vivant, toujours présent et placé à la portée des fidèles:
3° Lorsque des doutes ou des disputes viennent à s'élever, les églises d'origine apostolique , ou églises-mères (ccclcsiœ matrices), fondées immédiatement par les Apôtres, ont une voix décisive, mais spécialement l'Lglise Romaine avec laquelle toutes les autres doivent être d'accord sur la foi. A la vérité les églises nées plus lard sont également apostoliques par une origine médiate et par l'égalité de la doctrine (pro consanguinitate doctfinœ ! ; mais chez ces églises il y
a toujours un rapport de subordination vis-à-vis des églises • mères, surtout vis-à-vis de l'Église Romaine;
4° Dans les débats avec les hérétiques qui rejettent l'autorité et la tradition de l'Église et en appellent aux livres Saints, ces livres sont , il est vrai , distingués de la tradition ; mais ils appartiennent, comme partie d'un tout, à la tradition de l'Église, et forment essentiellement avec celle-ci une seule et même chose. Il y a donc l'évangile écrit et l'évangile vivant, perpétuellement annoncé. Celui-là ne doit pas être séparé de celui-ci puisqu'étant, en soi, une lettre morte, il a besoin d'une interprétation et d'une exégèse qui ne peuvent être données que par la parole vivante de la tradition, laquelle résonne incessamment dans l'Église. De plus, la tradition orale ayant préexisté aux premiers documents de la tradition écrite, c'est-à-dire à l'Écriture sainte, et celle-ci n'étant même venue au monde que par la première, il s'en suit que la tradition orale (qui, du reste. devient toujours tradition écrite d'une époque à l'autre) , est plus complète que l'Écriture. Donc les hérétiques, qui se sont détachés de l'Évangile vivant de la tradition, et auxquels, en conséquence, l'Écriture sainte n'appartient pas, ne peuvent être reçus à en appeler à cette Écriture; car la clé leur manque pour la comprendre ;
5° L'Église ne pouvant subsister sans la Foi, ni la Foi sans la pureté et l'authenticité inaltérables de la tradition, celleci se trouve dès-lors sous la direction immédiate de l'Esprit de Vérité promis et réellement donné à l'Église. La conservation de la pure doctrine apostolique est donc garantie non-seulement par l'institution ecclésiastique de l'épiscopal, mais encore par l'action à jamais incessante de l'Esprit divin dans l'Église. Voilà, par conséquent, l'Église assurée contre l'erreur, d'abord par la durée continue de l'épiscopat, ou par la succession ininterrompue d'èvêques légitimement ordonnés, et ensuite par TEsprit-Saint habitant en elie, d'où, comme d'une source toujours coulante, elle recoil sa foi à chaque instant. Ainsi, Jésus-Christ et le
le Saint-Esprit sont dans une communauté incessante avec l'Église, et, par elle, avec chaque chrétien; aussi une autre raison pour laquelle l'Écriture sainte ne peut être expliquée et comprise exactement que dans l'Église, c'est que l'Église seule possède l'Esprit qui a dicté l'Écriture (1).
(1) Fides nostra quae semper à spiritu Dei, quasi in vsse bono
eximium quoddam drpositum juvenescens, etjuvenescere faciens ipsum vas in quo est. Hoe eniin Ecclesia? eretlitum est Dei inunus , quemadmodùm ad iuspirationem plasmationi, ad hoc ut omnia membra pcrcipientia viviliccnlur : el in eo disposita est cominunicalio Christi, id est, spiritus sanelus , arrha incorruptelœ et confirmatio fidei nostra-, ot scala ascensionis ad Deum. — Ubi enim Ecclesia, ibi et spiritus Dei, ct ubi spiritus Dei, illic Ecclesia et omnis gratia : spiritus autem Veritas. • Ircnaei III . a , p. 223 . ed Massuet.
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