‹ Origines du ChristianismeChapitre 31 sur 69 · MONTANUS ET LES MONT A N 1ST ES ; LES ALOGES ÏIIERAKAS · texte numérisé non relu

MONTANUS ET LES MONT A N 1ST ES ; LES ALOGES ÏIIERAKAS

Le don dos visions et des prophéties avait été , dés les premiers temps des Apôtres, accordé à plusieurs croyants, à Silas, à Agabus, aux filles de Philippe. Dans le deuxième siècle, l'apologiste Quadratusetune femme de Philadelphie nommée Ammia avaient reçu la même faveur. Mais nul autre don ne fut plus exposé, tout d'abord à l'abus et aux illusions dangereuses. En effet, d'une part, un état naturel analogue, le somnambulisme, bien qu'entièrement étranger au domaine de la grâce, produit néanmoins des phénomènes et des résultats semblables à ceux de l'inspiration divine, et, d'un autre côté, l'homme particulièrement exposé aux tromperies de l'orgueil , peut , en se laissant aller a des sentiments corrompus, devenir accessible aux influences démoniaques et se rendre l'organe d'un esprit d'erreur et de mensonge.

(1) Livres consultes : Euseb. H. E. V, 16r19; Tertullianus de pudicitiâ; de fugà in persecutione; de jejuniis; de monogainiA; de cultu icminarmn ; de virginibus velandis ; de exbortatione castitatis; Epiphan. Haer. XLVHI, LI, LXVII, Ireiwus III, 11.

Aussi l'Église a-t-elle toujours mis ses soins à diriger ceux qui se glorifiaient du don de prophétie, et à éprouver, au moyen de L'Esprit divin qu'elle a reçu, celui qui se manifestait dans les voyants soit prétendus soit véritables. Les doctrines et les visions que ces prophètes disent révéler par une inspiration divine, sont-elles en contradiction avec les doctrines et les préceptes de l'Église, alors l'extase dans laquelle elles ont été communiquées est une extase impure, l'esprit d'après lequel le voyaut parle n'est pas un esprit de vérité, le vase dans lequel ces soi-disautes révélations ont été déposées n'est pas un homme saint, purifié de toutes les scories de la sensualité et de l'amour-propre, mais un homme souillé par le péché et animé de mauvaises intentions.

Monlanus, nouveau converti d'Àrdaban, bourg situé en Mysie, sur les frontières de la Phrygie, tomba, l'an 171 , dans un violent état d'extase pendant lequel il prédisait les persécutions qui s'approchaient et en même temps les châtiments dont les persécuteurs étaient menacés. De plus, il excitait les croyants à tendre au martyre et à s'imposer de rigoureuses privations ascétiques. Son état n'était point la transliguralion paisible, ni l'enthousiasme calme d'un saint, c'était un ébranlement farouche, fougueux, quelquefois voisin de la fureur, dans lequel il n'avait plus conscience de lui-même. Alors, probablement il était sous l'action de certaines influences physiques. On a aussi plusieurs raisons de soupçonner qu'après avoir été d'abord, lui et ses prophetesses, dupes d'involontaires illusions, ils y mêlèrent de la supercherie dans la suite. Priscilla et Maximilla étaient deux femmes riches et de distinction qui avaient abandonné leurs maris pour s'attacher à Monlanus et qui prétendaient avoir également reçu le don de prophétie. Ils trouvèrent, dés le commencement, en Phrygie, de nombreux partisans qui ajoutèrent une foi illimitée aux révélations du maître et de ses compagnes, \ussi, quoique les évêques du pays, après avoir instruit l'affaire dans plusieurs synodes, eussenl

rejeté, comme fausses et profanes, les prédictions des nouveaux prophètes, et qu'ils les eussent retranchés eux-mêmes de la communion de l'Église, le parti montaniste ne s'étendit pas moins peu à peu au-delà de l'Asie mineure. L'austérité de leurs principes moraux et l'apparence d'un sentiment religieux plus profond séduisirent quelques hommes meilleurs et plus sages (I). Tertullien lui-même se joignit à eux et mit son talent au service de leur doctrine. Les chefs de la secte, dans l'Asie mineure, paraissent avoir recherché de bonne heure l'approbation des évoques de Rome. Ils surent si bien circonvenir l'un d'eux, vraisemblablement Victor, qu'il sanctionna le don de prophétie de Montanus, ainsi que dePriscilla et de Maximilla, et admit à la communion de l'Église les réunions de l'Asie mineure formées par eux. Mais des renseignements plus positifs, qu'il reçut du phrygien Praxeas, sur le caractère et les doctrines du nouveau parti, et l'autorité de ses prédécesseurs qui avaient approuvé la sentence des évêques dont nous avons parlé, le déterminèrent à révoquer les lettres de paix déjà accordées.

Le Montanisme enseignait que pour ce qui concerne la foi, la révélation divine, telle que l'ont transmise Jésus- Cbrist et les Apôtres est, à la vérité, complète; mais que la discipline, la vie chrétienne et la conduite de l'Église, n'ayant pas été entièrement réglées par les préceptes du Sauveur et de ses disciples, ont besoin d'un développement et d'un perfectionnement ultérieur puisé dans de

(1) Cependant les prophètes et les élus du parti eux-mêmes furent accuses d'avarice et de mollesse par Apollonius, qui vivait à la même époque et dans les mêmes contrées. D'après Apollonius, il y avait des collecteurs d'argent aux ordres de Montanus qui provoquait les largesses de ses partisans. Les deux prophetesses se faisaient aussi faire des présents considérables. On reprochait encore aux Montanistes de se teindre les cheveux , d'être adonnés à la toilette, de prêter à intérêt, etc. , etc. Euseb. V. 18.

nouvelles révélations. Les Montanistes invoquaient en témoignage les degrés successifs que Dieu a observés dans l'économie du salut et dans la fondation de son règne sur la terre; mais ils faisaient une application fausse et anti-chrétienne de cette vérité. Sous la loi et les prophètes, disaientils, le royaume de Dieu était dans sou enfance; il a atteint, par l'Évangile, la force de la jeunesse; il lui manquait la maturité de l'âge, et c'est là ce qu'il a reçu des nouvelles révélations du Paraclet. Jésus-Christ et les Apôtres , saint Paul lui-même se proportionnaient encore à la faiblesse de leur temps à laquelle ils cédèrent sur beaucoup de points , comme autrefois Moïse à la dureté de cœur de son peuple; mais ce temps de la faiblesse et de l'indulgence est passé (1). Conformément à la promesse de Jésus-Christ, que l'Esprit-Saint révélerait une foule de choses que les Disciples d'alors n'auraient pas encore pu porter, cette nouvelle révélation, qui complète la première, est réalisée par la bouche de Montanus et des deux prophetesses; le Paraclet s'est communiqué par ces organes qu'il a choisis pour porter la vie chrétienne à sa perfection, et il est du devoir de tout chrétien de se soumettre volontairement et avec joie aux nouveaux préceptes de l'Esprit. Les catholiques, rejetant ces prétendues révélations du Paraclet, passaient aux yeux des Montanistes pour des hommes charnels, des psychiques dénués des lumières et des grâces de l'Esprit aux commandements duquel ils ne voulaient pas s'assujettir. Les Montanistes, au contraire, se regardaient comme les Spirituels; leur secte était l'esprit de l'Église , tandis que les catholiques n'avaient pour eux que la foule des évoques (2).

(1) Régnant duritia cordis usque ad Christum, regnavent et inlirmitas carnis usque ad Paracletum. Tertull. de Monogain. XIV.

(1) «Et ideo ecclesin quidem delicta condonabit, sed ecclesia spiritûs per spirilalem Imminent, non ecclesia numerus episcoporum (Tertull. de pudicitiâ XXI). « En voyant ces violentes expressions et d'antres semblables, l'on pourrait croire que les Montanistes avaicol formelle-

Conformément aux exigences du nouveau Paraclet, ceux qui, après le baptême, commettaient des péchés graves, notamment la fornication ou l'adultère, ne devaient en recevoir aucun pardon; ils ne pouvaient être réintégrés dans la communion des fidèles. A la vérité l'on devait les exhorter au repentir et leur permettre la participation aux exercices de pénitence publique, mais il ne fallait leur laisser attendre d'absolution que de la grâce de Dieu. Les Montanistes refusaient à l'Église catholique le pouvoir de remettre ces péchés, et ne l'accordaient qu'aux prophètes de leur parti, lesquels, du reste, n'en faisaient pas usage. Car, comme disait l'un d'entr'eux : « l'Église (c'est-à-dire, dans son » sens, les spirituels et avant tout les prophètes) peut re- » mettre les péchés; mais je ne veux pas le faire, de peur » que ce ne soit pour d'autres une occasion de pécher. » C'était sur la môme autorité que les Montanistes fondaient leurs nouvelles lois sur les jeûnes, dont ils déclaraient l'observation absolument nécessaire et qui étaient rejetés par l'Église catholique, en partie à cause de leur rigueur exagérée, en partie à cause de la source d'où ils venaient. Outre le jeûne général avant Pâques, ils introduisirent les xérophagies que l'on devait observer pendant deux semaines de l'année, à l'exception du samedi et du dimanche, et dans lesquelles il n'était permis de prendre que de l'eau et des aliments secs. Ils prolongeaient les jeûnes ordinaires du mercredi et du vendredi de chaque semaine jusqu'après le coucher du soleil, tandis que les catholiques prenaient de

ment rejeté l'église catholique, et qu'ils faisaient une nécessité absolue de se séparer d'elle (la séparation commença, en effet , dans plusieurs lieux); mais il faut mettre en regard le passage suivant de Tertullien : « Una nobis et illis iitles, unus Deus , idem Christus , eadem spes , eadem lavacri sacramenta, semel dixerim, una ecclesia sumus (devirg. vel. H). » Nous regardons ces paroles comme étant la véritable opinion de Tertullien , et nous croyons ne devoir attribuer qu'à sa polémique sans mesure les passages qui semblent y contredire.

la nourriture dés trois heures de l'après-midi. Une autre loi des Montanistes défendait absolument de convoler à de nouvelles noces après la mort de l'époux ou de l'épouse. Celui qui se remariait était retranché de l'Église. La défense qu'ils faisaient aux chrétiens de fuir ou de se cacher durant les persécutions était encore plus sévère. Ils sommaient les croyants de ne pas éviter la mort pour la foi, mais au contraire de l'envisager comme un bien précieux et d'aspirer de toutes leurs forces à la couronne du martyre. « Ne » désirez pas, disait un de leurs oracles, de mourir sur vos » lits, dans les douleurs de l'enfantement ou dans une fièvre » lente, mais désirez de mourir martyrs, afin de glorifier » celui qui a souffert pour vous. » Aussi se vantaient-ils du grand nombre de martyrs que comptait leur église, et ils le regardaient comme une preuve souveraine de la bonté de leur cause. Enfin , ils reprochaient aux catholiques de ne pas ordonner, dans quelques-unes de leurs églises, aux vierges de paraître voilées comme les femmes dans les réunions des fidèles (1).

(1) Ces points de séparation étant présentés par les Montanistes comme des exigences du Saint-Esprit , toute la différence entre eux et les catholiques pouvait être ramenée à la question suivante : Les nouvelles révélations du Paraclet doivent-elles être admises ou rejetées? C'est aussi comme cela que L'entend Tertullien : « Et nosquidem posteà • agnitio Paracleti, atque defensio, disjunxit à Psycliicis (adv. Prax. 1). » En général , chez Tertullien devenu Monlaniste , il y avait toujours un esprit catholique et ecclésiastique qui le portait à rendre le dissentiment aussi petit que possible, lorsqu'il n'était pas entraîné par sa polémique impétueuse. Ainsi on lit dans un passage de son apologie; en faveur de Montanus : « Hoc solum discrepamus, quod secundas nuptias non recipimus et prophetiam Elontani de futuro judicio non recusamus. » Ce passage d'un ouvrage malheureusement perdu nous a été conservé par l'auteur du Prœdestinatus. Dans le chapitre 1er de son traité de iejun, Tertullien dit, en parlant des Psychiques, qu'ils combattaient le Para elet : « Non qubd aliniii Henni pravlicent Montanus et Priscilla et M;i\i mil la , née quôd Jesum Christum solvant, nec qu6d aliquamfidei aUl spei régula m evertaut , sed quod plané doceanl sœpiùs jejunare quàm nuberc

Montanus et ses prophetesses annonçaient aussi comme devant bientôt arriver la fin du monde et le règne de mille ans. Pepuza et Tymium, deux bourgs de la Phrygie, devaient être remplacement de la Jérusalem céleste et du séjour des bienheureux. Les Montanistes reçurent de là le surnom de Pepuziens ou Calaphrygiens [« ««s <tw*ç). Au temps de Terlullien, leur constitution ecclésiastique ne s'éloignait pas encore essentiellement de celle des Catholiques. Saint Jérôme est le premier qui rapporte que chez eux le troisième rang fut assigné aux évêques ; qu'il existait au-dessus de ceux-ci une classe particulière d'inspecteurs, et qu'un patriarche, chef du parti entier, avait son siège à Pepuza. On ne saurait déterminer jusqu'à quel point deux sectes peu nombreuses et obscurément resserrées dans un petit espace, à savoir les Artotyriics et les Tascodrugites ou Passalorynchites , étaient liées aux Montanistes. Il est seulement dit des premiers qu'ils se servaient de fromage, en même temps que de pain , dans la célébration de leur sacrifice eucharistique, et qu'ils élevaient des femmes au sacerdoce et à la dignité épiscopale. Les autres furent nommés Tascodrugites , parce qu'ils tenaient un doigt posé sur la bouche, pendant la prière, pour signifier qu'elle doit être purement intérieure et sans bruit de paroles.

La résistance opposée aux Montanistes fit naître une petite secte nommée par Epiphane Aioges , à cause d'une conséquence qu'il tire de leurs assertions. Lorsque les Montanistes deThyatire furent parvenus à mettre dans leur parti l'église presqu'entière de ce lieu, quelques chrétiens de la même ville leur résistèrent avec un zèle tellement irréfléchi, qu'ils allèrent jusqu'à déposséder l'apôtre Jean de l'évangile qui porte son nom, ainsi que de l'apocalypse. Ils attribuèrent l'un et l'autre au faux docteur Cérinthe, non pas en s'appuyanl sur des raisons historiques, mais parce que l'évangile de saint Jean renferme la promesse du Paraclet dont se larguaient les Monlanislcs, et parce que ceux-ci avaient coutume d'emprunter à l'apocalypse des preuves en

faveur de leur kiliasme. Dans le même esprit d'opposition extrême contre les Montanistes, les si loges niaient, en général, la présence du don de prophétie dans l'Eglise. D'un autre côté, comme ils invoquaient la différence qui existe entre l'évangile de saint Jean et les trois autres évangiles en preuve de sa non-aullicnlicilé , ils paraissent avoir aussi rejeté le dogme du Logos et s'être plus rapprochés des antitrinilaires du genre de Théodate et d'Artémon que des Catholiques. C'est de là qu'fipiphahe leur a donné le nom <¥ si loges. On ne sait si ce parti s'étendit en dehors de Thyalire, ni combien de temps il subsista.

Une parenté de principes ascétiques unit aux Montanistes l'égyptien Hierakas, auquel on pourrait également marquer une place parmi les hérétiques à cause de ses doctrines erronées. Il vivait vers la (in du troisième siècle à Léontopolis , en Egypte. Possédant une grande érudition , il écrivit, en grec et en copte, des commentaires sur la Bible, et atteignit, en menant un genre de vie rigoureux, l'âge de quatre vingt-dix ans. Comme il expliquait, peut-être eu qualité de disciple d'Origène, beaucoup de choses de l'ancien Testament d'une manière allégorique, il niait la réalité du paradis et voyait dans le récit de la Bible un symbole d'on ne sait quelle doctrine. Le passage où il est question de Melchisédec lui semblait aussi être une allégorie de l'Esprit-Saint. Qu'il rejetât la résurrection de la chair, ceci était une conséquence naturelle de son ascétisme outré, plus couronne aux doctrines des Gnostiqucs et des Manichéens qu'à celle du Christianisme. En effet, d'après lui, l'essence de la morale chrétienne, ce qui la distingue de la morale de l'ancien Testament, c'est l'abstinence du mariage, de la chair et du vin, commandée par Jésus-Christ. Bien qu'il accordât que saint Paul eût toléré le mariage pour éviter de plus grands maux , néanmoins il prétendait que le célibat est le seul chemin sûr pour arriver à la félicité. Mais du moment que, abaissant ainsi la grâce divine, il attribuait exclusivement aux œuvres extérieures et aux

efforts ascétiques le pouvoir de procurer la félicité, il s'ensuivait naturellement que ceux qui mouraient avant d'être parvenus à l'âge de discernement, ne pouvaient entrer dans le royaume des deux. N'ayant pas eu le mérite du combat , ils ne devaient pas , disait-il , en obtenir la récompense. Hierakas avait formé une société d'Ascètes parfaits dans laquelle n'étaient reçus que des célibataires et des continents, des veuves ou des vierges. Cette société ascétique, ou cet ordre religieux, subsista encore longtemps après sa mort, mais non sans dévier, sur plusieurs points, de l'austérité de ses préceptes. Il est douteux que les Hiérakites aient adopté les principes de leur fondateur tels qu'il les avait formulés dans ses écrits, et par conséquent qu'ils aient été retranchés de l'Eglise (1).

(1) Dans une lettre adressée à l'e'vêque Alexandre, qui nous a été conservée par Epiphane et Anathase, Arius dit : que Hierakas enseignait touchant le Fils, qu'il est au Père comme la lumière d'une lampe allumée à une autre lampe, ou comme un flambeau partagé en deux, et qu'Alexandre avait rejeté publiquement cette doctrine. Toutefois il ne paraît pas s'ensuivre qu'Hierakasait eu une fausse notion de la Trinité. Epiphane lui-même le déclare orthodoxe sur ce point. Quant à ses comparaisons, elles ne sont pas plus défectueuses que bien d'autres fort usitées; elles renferment , au contraire, beaucoup de vrai. Mais qu'elles fussent adéquates , assurément c'est ce que ne voulait pas dire Hierakas.

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