CHAPITRE XXVIH
DISPUTES SUK Là FÊTE DE PAQUES ET SUK LE K1LIASME (1).
Dés le temps des Apôtres, la fête de Pâques n'était pas célébrée de la même manière dans toutes les églises. Celles de l'Asie mineure s'attachèrent, sur ce point, à la pâque judaïque, de telle sorte que, dans la nuit du 13 au 14 du mois de Nisan, l'on mangeait, comme les Juifs, l'agneau pascal. Ensuite, au quatorzième jour, on célébrait lamémoire de la Passion du Christ, et, trois jours après , sa Résurrection. Cette manière de fêter la pâque fut conservée par les chrétiens de ce pays en partie comme souvenir de la cène de Jésus avec ses Apôtres, dans la nuit qui précéda sa passion , et en partie parce que , d'après les paroles de l'Apôtre (1 Cor. V. 7), l'agneau pascal était considéré comme un symbole du Sauveur, et que la manducation de cet agneau semblait être essentiellement liée à la commé-
(I) Livres consultes : Euseb. H. E. V, 23-25; Epiphan. hœr. L ; Euseb. III, 28-39; VIT , 24-25 ; Irenaeus V, -25-36 ; Lactantius inst. div. VII, 14-25; Gabriel Daniel, sur la discipline des Quartodécimans pour la célébration de la pâque, dans son Recueil tic divers ouvrages, Paris, 1724; — Histoire critique «lu kiliasmc , par H. Corrodi , Zurich . 1 t *» ï
moraison du sacrifice de la croix. Le jour anniversaire de la Passion était souvent appelé Pâques (Pascha)dans la primitive église (1). C'est à cause décela qu'on disait des fidèles de l'Asie mineure qu'ils célébraient leur pâque le 1 ime de JNisan. Quant à ce que nous appelons proprement Pâques aujourd'hui, à savoir la fête de la Résurrection , ils la célébraient régulièrement le troisième jour après le 14, quelque jour de la semaine que ce fût, de manière que très-souvent leur fêle de la Résurrection ne se rencontrait point avec uu dimanche. Au contraire, les autres églises, notamment l'église Romaine , célébraient toujours la Résurrection un dimanche, et la mémoire de la Passion le vendredi précédent. De là résultait une autre différence : tandis que la plupart des églises consacraient au jeûne les jours qui précèdent le dimanche de la Résurrection, les chrétiens de l'Asie mineure cessaient de jeûner dès le soir du treizième jour de ISisan, et ne jeûnaient point pendant le jour où ils célébraient eux-mêmes la Passion , bien que , d'après la manière générale de sentir des fidèles , ce dût être un jour de deuil. Que cette diversité eût quelque chose de contraire à l'ordre, et qu'il fût très-désirable de posséder une règle uniforme sur un point si important, c'est ce que l'on reconnut de très-bonne heure de part et d'autre. Aussi, quand saint Polycarpe, évêque de Smyrne, se rendit, l'an 162, à Rome, auprès du pape Anicet, ils en conférèrent ensemble. Tous deux en appelaient à l'ancienne tradition apostolique , Polycarpe à ce qui avait été réglé par Jean, Anicet aux usages établis par ses prédécesseurs Pierre et Paul. Et, au fond, il est très-vraisemblable que dans les églises de l'Asie mineure , composées
(1) Pour distinguer la commemoraison de la Passion d'avec celle de la Resurrection, l'on appelait la première : -n*^* s-rat/pa-o-^ov, et l'autre : 'TTU'rxa. ivas-Tsto-z^ov. Mais il était si habituel d'appeler Pàque seulement la première, que de là naquit L'opinion vulgaire attaquée par saint Augustin , laquelle faisait venir le mot Pâques de ntïrxuv
d'abord prcsqu'cxclusivoment de Juifs devenus chrétiens, saint Jean conserva la pàquc judaïque, et en conséquence l'époque de sa célébration . tandis que à Rome et dans les autres églises formées, pour la plus grande partie, de païens convertis, il ne fut, dès le commencement, mangé aucun agneau pascal, et l'on célébra toujours la Résurrection le jour où Jésus-Christ est réellement ressuscité, c'est à-dire un dimanche. Quoique Polyearpe et Anicct n'eussent pu tomber d'accord, néanmoins ils se quittèrent en paix parfaite. La diversité continua. Mais, vers la fin du deuxième siècle, le désir général de voir l'uniformité régner à cet égard devint plus impérieux. Dans les parties les plus éloignées les unes des autres, en Palestine et en Gaule, dans le Pont et dans l'Ochroëne, à Rome et à Corintbe, des synodes furent tenus sur cette matière, l'an 196. Tous se déclarèrent pour l'indépendance de la pâque chrétienne vis-à-vis celle des Juifs, de même que pour le dimanche comme jour de la Résurrection. Ceci fait, le pape Victor exigea des évèques de l'Asie mineure qu'ils tinssent un synode sur le même sujet et qu'ils se conformassent par une décision commune à l'usage des autres églises. Il les menaçai! en même temps, s'ils persistaient à préférer à l'unité avec toutes les églises chrétiennes, leur sympathie pour les Juifs, de les retrancher de sa communion. Polycrale, évêque d'Ephèse, se rendant au désir de Victor, convoqua, à la vérité . un synode, mais d'après la conclusion duquel il répondit au pape : que ce leur était chose impossible d'abandonner leur usage, non-seulement parce qu'ils suivaient entièrement l'ordre de l'histoire évangélique dans la célébration delà pàque. mais encore parce qu'ils avaient pour eux l'autorité des apôtres Philippe et Jean et d'une foule de saints évèques et martyrs: quant à ses menaces, on leur avait appris qu'il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes. Il ne paraît pas que là-dessus Victor ait réellement rompu la communion avec les églises de l'Asie mineure. Plusieurs évèques l'en détournèrent , nom-
mément Irénée qui le supplia, au nom des églises de Gaule, de suivre l'exemple de ses prédécesseurs et de ne point briser la paix de l'Eglise à cause d'une simple diversité d'usages qui faisait d'autant mieux ressortir l'unité de la Foi.
L'idée d'un règne terrestre du Christ pendant mille ans passa du judaïsme dans l'Église chrétienne. D'après les paroles du psaume XC, 4, les Juifs considérant que mille ans sont aux yeux de Dieu comme un seul jour, regardaient les six jours de la création et le jour de repos qui les a suivis, comme une image de la durée du monde pendant six mille ans, après quoi viendrait un sabbat de mille années, durant lequel le Messie régnerait de Jérusalem sur tous les peuples de la terre, et rassemblerait les Juifs dispersés pour les faire participer à sa gloire. Chez les chrétiens qui conservèrent cette notion juive, elle se développa d'une manière plus conforme à l'esprit de la religion chrétienne. Ils l'appliquèrent à un règne dans lequel les pieux et les saints, après tant de douleurs, jouiraient d'une paix aussi douce qu'inaltérable, tandis que la terre, affranchie de la malédiction qui pèse sur elle depuis le péché originel, produirait tout en profusion, sans avoir besoin d'être cultivée.
Toutefois cette attente n'était pas, à beaucoup près, la foi générale des premiers chrétiens. Dans les écrits authentiques des Pères apostoliques, de Clément, d'Hermas, d'Ignace, de Polycarpe, on ne trouve aucune trace du kiliasme. Le crédule Papias, évêque d'Hiérapolis, en Phrygie, est, autant que nous sachions, le premier qui ait répandu des doctrines de ce genre, en interprétant, d'après son esprit borné , certaines expressions des Apôtres , relatives au royaume du ciel, qu'il avait reçues de la bouche de leurs disciples. Justin le martyr, disait Papias, déclare, dans son dialogue avec Tryphon , qu'il croit , avec beaucoup d'autres, que Jérusalem sera rebâtie et que beaucoup de chrétiens y vivront dans les délices avec Jésus-Christ et les patriarches. Mais il ajoute immédiatement : « On voit aussi une foule
— :nu — » de chrétiens purs et craignant Dieu qui n'admettent pas » cette idée. » Il était donc très-éloigné de regarderies opinions kiliastiques comme une vérité de foi essentielle, ou comme une doctrine générale de l'Église. Le principal défenseur de ces opinions fut saint Irénée, dans son ouvrage contre les Gnosliques qui , conformément à leur système, rejetaient le kiliasme comme une rêverie grossièrement sensuelle. Irénée cherche à établir conlr'eux, au moyen de textes tirés de l'ancien et du nouveau Testament, la promesse du règne de mille années; il en appelle à la promesse divine encore inaccomplie d'après laquelle Abraham et sa race, c'est-à-dire les chrétiens, devaient posséder le pays de Canaan; aux descriptions d'Isaïe, de Daniel et de l'Apocalypse ; aux promesses faites par Jésus-Christ à ses Disciples qu'ils partageront avec lui, dans son royaume, le fruit de la nouvelle vigne; que pour ce qu'ils donneront aux pauvres et sacrifieront par amour de lui , ils recevront le centuple sur la terre et la vie éternelle. Ainsi donc (car tel est, en résumé, l'ancien kiliasme tel qu'on le trouve dans Irénée et dans Lactance) l'arrivée de Jésus-Christ sera précédée par le règne de l'Antichrist, lequel règne durera trois ans et demi; l'Antichrist se fera adorer à Jérusalem, dans le temple, et réunira en lui toute la méchanceté et toute l'injustice, toutes les tromperies et tous les mensonges des siècles précédents. Après la ruine de tous les peuples qui se seront attachés à lui , viendra la première résurrection , celle des justes; Jésus-Christ descendra du ciel dans sa magnificence, et le règne de mille années commencera dans Jérusalem splendidement rebâtie; les hommes pieux célébreront, dans une union bienheureuse avec le Christ, un sabbat continuel et jouiront des fruits que la terre offrira en abondance. Ce règne toutefois étant un degré inférieur de la félicité , les jouissances corporelles y trouveront encore place ; ce sera une préparation à la félicité supérieure et purement spirituelle du ciel, à la claire vue di; Dieu et à la communauté avec les anges. A
la fin de ce règne terrestre , Satan , délivré de ses entraves, excitera tous les peuples qui jusqu'alors vivaient sous la domination des justes à s'emparer de la ville sainte par la force ; mais Dieu les anéantira par le feu et des tremblements de terre. Lorsqu'une fois les mille ans seront écoulés, Dieu renouvellera le ciel et la terre ; alors viendra la seconde résurrection , la résurrection générale suivie du jugement dernier, après lequel les justes, revêtus de corps éthérés, semblables à ceux des anges, babiteront en partie dans la nouvelle terre ou dans le paradis, en partie dans la nouvelle Jérusalem, et en partie dans le ciel, selon les divers degrés de leurs mérites, mais pour jouir tous de joies purement spirituelles et de la vision de Dieu.
Dans les ouvrages que Tertuiiien écrivit avant sa chute dans le monlanisme , on ne trouve rien qui appartienne au kiliasme. Une fois devenu montaniste , il développa cette doctrine dans un livre intitulé de C Espérance des Croyants, qui ne nous est pas parvenu. Dans le troisième livre contre Marcion, il exprima également sa foi au règne futur dans la ville de Jérusalem formée par Dieu , laquelle devait descendre du ciel (l).Mais précisément à cette époque se leva un vigoureux adversaire du kiliasme , le prêtre romain Kajus avec son écrit contre le montaniste Proklus , où il déclare le règne de mille ans une fable imaginée par l'hérétique Gérinthe. II dit que ce gnostique, dans ses révélalions publiées sous le nom d'un grand apôtre et qu'il présente comme lui ayant été dictées par les anges, décrit un règne semblable durant lequel les hommes satisferont leurs appétits sensuels et se livreront mille ans de suite aux jouissances du mariage. On a souvent prétendu que Kajus, em-
(1) A l'appui de son opinion, il parle d'une ville que l'on voyait, chaque malin , suspendue dans les nuages , pendant le temps de l'expédition contre les Parthes, et qui s'évanouissait au grand jour : mais les effets du mirage , si souvent observés , ne laissent aucun doute sur la nature de celte apparition.
porté par son zèle antikiliaslique, avait donné pour une œuvre de Cérinthe L'apocalypse de saint Jean, à laquelle les Kiliastcs avaient coutume d'en appeler; mais ee que Kajus dit des doctrines et des descriptions charnelles contenues dans les révélations de Cérinthe , semhle prouver qu'il pensait non pas au livre de l'apôtre, mais à un ouvrage apocryphe qu'il attribuait avec ou sans raison à Cérinthe (1). Dans tous les cas, la lutte ardente de ce prêtre romain contre le kiliasme donne droit de penser que celte erreur ne pénétra poiut dans son église. L'église d'Alexandrie et son école théologique paraissent également avoir eu tout d'abord de la répugnance pour de telles notions. Origène s'élevait avec une énergie particulière contre ceux, qui. interprétant d'une manière judaïque les passages de l'Écriture où les hiens spirituels sont représentés sous des images sensihles, s'attachaient à des fahles insensées sur le manger et le boire et autres jouissances physiques après la résurrection. Cependant le kiliasme trouva en Egypte même un savant défenseur. INepos, èvêque de INomos de l'Àrsinoë, écrivit, contre Origène, sur l'interprétation allégorique à donner aux passages des livres saints dont les Kiliaslesse prévalaient, un ouvrage intitulé : Réfutation des Allcgorislcs. Cet ouvrage d'un homme trés-considéré produisit, dans une partie de l'Egypte, un ell'et si favorahle au kiliasme. que des églises entières, particulièrement celles de l'Arsinoë, se détachèrent d'Alexandrie, f église-mère. Alors l'excellent évêque d'Alexandrie, Denis, se rendit dans la province, convoqua de tous côtés les prêtres, l'an 255, réfuta . dans une conférence pleine de calme et de charité qui dura trois jours du malin au soir, le livre de Nepos, et répondit à tousles doutes, à toutes les objections. Le succès dè|iassa ses espérances* korakion renonça sans réserve au
(i) Théodore! dit aussi en parlant de Cnrinthe : « a-
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kiliasme et rétracta, en présence de tous, sa doctrine antérieure. Denis écrivit après cela un autre ouvrage intitulé : des Promesses (irtps t>**yyt\ici*) i dans lequel il s'explique en détail sur l'Apocalypse. Il rappelle et rejette l'opinion de quelques-uns (c'est-à-dire des Aloges) qui attribuaient ce livre a Cérinthe. Toutefois, bien que ses grands prédécesseurs dans l'école caléchétique. Clément et Origène, eussent considéré , sans scrupule, l'apôtre saint Jean comme auteur de l'Apocalypse, le fait même lui paraît très-douteux, non d'après des raisons historiques, mais à cause de la différence qui se trouve, sous le rapport des idées et du style, entre ce livre et les écrits incontestés du même Apôtre. Il l'attribue à un autre Jean, homme saint et inspiré, qui avait pareillement vécu dans l'Asie mineure (1).
A partir de la moitié du IIIe siècle, le nombre des sectateurs du kiliasme alla toujours diminuant. Methodius , Victorin de Pavie, et en particulier Lactance, se déclarèrent, il est vrai, en sa faveur, mais c'étaient des voix isolées qui ne pouvaient plus soutenir le crédit d'une opinion déjà passée à l'état de ruines. Celle opinion devait tomber d'autant plus vite que , n'ayant à aucune époque fait partie de
(1) La crainte du kiliasme, spécialement dans l'église d'Orient, paraît avoir été la raison pour laquelle l'Apocalypse ne faisait pas partie des lectures publiques, comme les autres livres du nouveau Testament, et aussi pourquoi la lecture particulière en était tantôt permise et tantôt refusée aux lidèles. On explique ainsi comment Cyrille de Jérusalem , et le LXe canon du concile de Laodieée , et le LXXXVe canon apostolique ne comptent point l'Apocalypse parmi les livres dont l'Eglise fait usage, bien que presque tous les Pères grecs regardassent ce livre comme réellement écrit par saint Jean. Dans l'église d'Occident, l'Apocalypse fut toujours considérée comme authentique, et cependant, à la fin du IVe siècle , Philastrius (de Havres. LXXXVUI ) ne la met pas au nombre des livres eanoniques qui doivent être lus publiquement. Sans doute il la rangeait dans la catégorie des ouvrages qu'il nomme « abscondita, id » est apocripba , qua; etsi legi debent niorum causA à perfectis , non » ab omnibus legi debent. » Voir l'Essai d'une introduction complète à l'Apocalypse de saint Jean par Fr. Liicke.Bonn, 1832.
— .-.2:* — la doctrine de l'Église, elle n'avait jamais pu jeter de racines dans la masse des croyants. Toujours elle était restée l'opinion particulière d'hommes plus ou moins influents, et ne s'était étendue que ça et là dans quelques églises. Si les espérances kiliastiqucs avaient pénétré davantage dans la foi du peuple, elles auraient subsisté beaucoup plus longtemps, car le peuple ne se laisse arracher qu'avec beaucoup de difficulté de pareilles notions sensibles, lorsqu'il s'est une fois familiarisé avec elles. Nous entendrions en conséquence, dans les temps postérieurs, des plaintes s'élever sur l'attachement de telles ou telles églises au kiliasme: mais ceci ne se trouve pas du tout dans l'histoire, et l'on peut juger par là combien est mal fondée l'assertion de Gibbon, lorsqu'il prétend que la perspective du règne de mille ans contribua beaucoup à la rapide propagation du christianisme. Origène remarque, au contraire, que cette illusion Ht du tort à la foi nouvelle dans l'esprit des païens. Au reste, le véritable foyer du kiliasme était vraisemblablement l'Asie septentrionale. Là il avait été accueilli et répandu par Papias; là Justin et Irénée se l'étaient approprié; là, enfin, il trouva, au IVe siècle, un dernier défenseur dans Apollinaire le jeuue, évèque de Laodicée, lequel étant déjà décrié comme auteur dune fausse doctrine, ne put rajeunir une opinion décrépite. Toutefois la prépondérance du judaïsme dans sa doctrine kiliastique est une chose frappante. Non-seulement il prétendait que le temple de Jérusalem serait rétabli , mais il enseignait encore une restauration du culte judaïque tout entier et des sacrifices prescrits par la loi mosaïque.
CHÀPITRH XXIX,
SCHISMES DE FELICISSIMUS ET DE NOVATUS A CARTHAGE, DE NOYATIANUS A ROME. — CONTESTATIONS AU SUJET DU BAPTÊME DES HÉRÉTIQUES (l).
L'église de Carthage privée . dans la persécution de Decius, de son chef Cyprien.qui avait cru devoir se dérober à la tempête et rester quelque temps caché , fut troublée par les intrigues d'un parti formé de ce qu'il y avait de plus mauvais et de plus impur dans celle église. Felicissimus, diacre d'une grande fortune et exerçant par là de l'influence, un prêtre nommé INovatus, tous deux coupables ou suspects de fautes graves , et cinq autres prêtres qui, après s'être vainement opposés à l'élection de Cyprien, étaient, depuis ce temps, restés ses ennemis secrets, cherchèrent
(1) Livres consultés : Enscb. H. E. VI, 43-45, VII, 3-5; Cyprian, ep. 38, 49, 50, 53, 55, 09-75; Acta Concilii Carlhagin. de baptismo lertii, ap. Houlh reliq. sacr. III, p. 91 , sqq. ; Giov. Marchetti Esorcitazioni Ciprianiche circa il battesimo degli Erctici, Romœ 1787; de dissidio inter. S. Stephanum et S. Cyprianum super bapt. h aère t. exorto diss. (lo2,m. Paris, 1721.
par tousles moyens d'uue démagogie ecclésiastique, par d'odieuses imputations contre Cyprien lui-même, et par d'aboudantes distributions d'argent , à exciter le peuple contre son èvêque et à le mettre de leur côté. Ils offrirent leur communion à ceux qui , ayant renié la foi dans la persécution, étaient mécontents de la rigueur de Cyprien, et parvinrent ainsi à former une église séparée. Celte église avait coutume de se réunir sur une bailleur située dans Cartbage même ou auprès de la ville. Cyprien, de retour dans l'année 251 , s'empressa de convoquer un nombreux synode où Felicissimus, Wovatus et les cinq prêtres furent retranchés de l'Église. Alors les séparatistes choisirent pour leur évêque Fortunatus , l'un de ces prêtres, qu'ils firent consacrer par cinq évoques de Numidie mal famés en partie pour cause d'apostasie; ensuite ils tachèrent, mais inutilement, de se faire reconnaître par le siège de Rome.
Si cette division, qui paraît avoir été de courte durée, ne troubla que passagèrement la paix de l'église de Cartbage, celle, au contraire, que Rome vit éclater dans le même temps eut de longues suites. Celui qui en fut l'auteur s'appelait Novalianus et était un des prêtres les plus considérés de l'église romaine. Cet homme , chez lequel de bonnes qualités et des talents remarquables s'alliaient d'une manière bizarre à de grands défauts, n'avait reçu le baptême que sur le lit de mort, dans une maladie grave, el par conséquent n'aurait pas dû être promu à l'état ecclésiastique, les lois ecclésiastiques le défendant. Toutefois uu pape, peut-être saint Fabien, crut devoir faire une exception en sa faveur et lui conférer la dignité sacerdotale. Il ne justifia pas celle grâce, car il se conduisit lâchement au temps de la persécution , et donna du scandale par une déclaration qui ressemblait à une abjuration de la foi chrétienne. Lorsqu'ensuile il s'agil de pourvoir à la Chaire de saint Pierre, depuis longtemps vacante , Movatianus protesta solennellement qu'il n'y aspirait point, et Cornelius fut élu à la majorité des voix. Ces deux hommes avaient été d'avis
différent quand il avait été question, à Rome, de la conduite à tenir contre ceux qui étaient tombés; Cornelius s'était déclaré pour le parti le plus doux, Novalianus pour le plus sévère. Sur ces entrefaites, un des auteurs des troubles de Cartilage, le prêtre INovatus, arriva à Rome et prit à cœur d'y semer pareillement le désordre et la désunion. Lui que l'on avait vu, à Cartilage, dans le parti de ceux qui offraient la communion de l'Église aux chrétiens tombés, sans exiger d'eux de pénitence, voulut alors se donner l'air d'un homme plein de sollicitude pour la pureté de la discipline, et il se montra surtout empressé, avec un certain Évariste, à faire nommer un nouvel évêque. Cornelius fut représenté comme un libellatique en communion avec des évoques apostats. Quant à ]\Tovatianus, après s'être laissé élire pontife du nouveau parti , il attira , des extrémités de l'Italie, trois évêques sous prétexte qu'on avait besoin d'eux pour rétablir l'unité de l'Église, leur montra des lettres de confesseurs qui donnaient leurs voix à sa consécration, et les poussa, par d'indignes artifices, à lui conférer l'onction épiscopale d'une manière précipitée et inconvenante. Un d'eux implora , dès le lendemain , le pardon de sa faute auprès du pape qui le réintégra dans sa communion, mais seulement au rang des laïques. Cornelius déposa également les deux autres évêques et pourvut à leurs sièges. Les confesseurs, en se joignant à ]\ovalianus, avaient donné un certain poids et une apparence de légitimité à son entreprise : ils déplorèrent bientôt leur démarche, reconnurent Cornelius et furent de nouveau reçus au nombre des fidèles, mais avec perte de leur dignité. Novalianus, pour mettre un terme à la défection chaque jour croissante de ses partisans, ne craignit pas de profaner la plus sainte des actions. En distribuant l'Eucharistie, il saisissait la main de celui à qui il la présentait et lui disait : « Jure-moi , par le corps » et le sang de notre Seigneur, que tu ne m'abandonneras » jamais, et que jamais tu ne passeras du côté de Corne- » lius! » De telle sorte que le croyant ne recevait l'Eucha-