‹ Origines du ChristianismeChapitre 34 sur 69 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

CONSTITUTION DE L'ÉGLISE. — DISTINCTION ENTRE LES CLERCS ET LES LAÏQUES. — ORGANISATION DIOCESAINE ; LES ÉVÊQUES SUCCESSEURS DES APÔTRES; LES PRÊTRES; LEUR POSITION VIS-A-VIS DES ÉVÊQUES (1).

La religion chrétienne avait, dès le commencement , reçu la mission de faire pénétrer peu à peu dans le genre humain lout entier la force victorieuse de son esprit, de saisir et de transformer, dans toutes leurs institutions et leurs rapports, les individus comme les peuples, et de fonder ainsi une nouvelle création, une nouvelle histoire. Destinée, par consequent, a devenir la plus grande force sociale sur la terre, elle devait elle-même recevoir un corps, une forme de

(i ) Livres consultés : I>. Petavius de ecclcs. hiérarchie II, .'>, ci dissert. reel. Il . 2, dans Vovn rage intitulé : i!i' Theolog. dogmalibus T. IV : !.. Thomassinus, vêtus et nova eccl. disciplina circa bénéficia et beneficiarios; P. deMarea de concordiâ sacerdotii et imperii , cum ejusdem dissert. eccl. et Carmini Fimiani adnolationes ; L. B. Dupin dissert. de autiquâ eo I. disciplina ; Gian. Ant. Bianchi délia potestà e polizia délia chiesa, l! ni 11,1, it i:>; II. Scholliner de hiérarchie ecclesiae cathol. dissert, theol. Ratisb. 1757 ; H. Hammond dissert. IV de opiscopis el prosbj teris, 1651.

sociélé durable et ferme, capable, en un mot, de résister à toutes les attaques. Sa constitution devait avoir, dès le principe, des traits arrêtés, et il fallait qu'elle reposât sur des éléments susceptibles d'un développement régulier. Jésus-Christ ne pouvait abandonner au hasard ou au caprice de quelques-uns la formation de cette constitution, car elle serait devenue uue œuvre purement humaine, et, comme telle, privée d'une sauction supérieure , d'une autorité faite pour commander le respect, elle eût porté en elle-même les germes de sa ruine, elle aurait été soumise à l'action désorganisatrice du temps et des passions. Mais si l'Église qui est le corps, le support de l'esprit de Dieu, l'organe de la doctrine et de la grâce divine, avait succombé, alors eût commencé en même temps la dissolution de la religion chrétienne , en tant que puissance agissant dans le monde, de même que chez l'homme, qui est un être composé d'un corps et d'une âme , la décomposition du premier de ces éléments a pour résultat inévitable la mort de l'homme entier, en d'autres termes la cessation de son existence terrestre et temporelle.

Or, pour poser les bases de la constitution de l'Église, il fallait non pas une création entièrement nouvelle, mais seulement un progrès, un développement des éléments hiérarchiques contenus dans l'ancienne loi. De même que l'évangile de Jésus-Christ n'est point apparu tout-à-coup dans le monde comme une doctrine isolée et sans transition ni préparation, mais qu'il a été l'accomplissement , la réalisation de ce qui était annoncé et figuré dans l'ancien Testament avec lequel il formait un tout organique, de même l'église de la nouvelle alliance s'est développée du sein des formes de l'église juive, et c'est aussi sous ce rapport que, selon la parole de Jésus-Christ, l'ancienne loi a été remplie par la nouvelle, c'est-à-dire portée à sa perfection. Ce qui n'était que figure a fait place à l'objet figuré lui même; l'ordre borné, resserré, charnelle de l'ancienne institution

est devenu purement spirituel et libre dans le nouvel établissement, et le sacerdoce lev itiquo , restreint à une tribu, transmissible seulement par la génération corporelle, est devenu le sacerdoce évangélique , ouvert à chacun , lequel ne se perpétue que par la communication du Saint-Esprit au moyen de l'imposition des mains des Apôtres et de leurs successeurs. Ainsi, là encore se manifeste le genre d'action propre à la religion cbrélienne, dont la nature est, non pas de renverser, mais seulement de purifier, d'ennoblir et de spiritualiser ce qui subsiste, dans la vie civile comme dans la vie religieuse.

Une triple puissance avait été accordée au sacerdoce de l'ancienne loi, à savoir la conservation et l'explication de la doctrine, le soin des cérémonies et le gouvernement. Dans la nouvelle église, ces trois pouvoirs étaient réunis au commencement dans la personne du fondateur. Jésus Christ fut d'abord le seul et unique docteur, grand-prêtre et chef de la société spirituelle qui se formait. xMais il avait déjà choisi, parmi ses Disciples, douze hommes auxquels il avait résolu de transmettre sa mission, avec la charge prophétique, sacerdotale et royale qu'elle comprenait. Quand les jours de sa vie terrestre furent prés de finir, il conféra aux Apôtres le sacerdoce dans l'institution de l'Eucharistie, et après sa résurrection il ajouta le droit de remettre les péchés. Que la mission donnée aux Apôtres ne fût qu'une continuation de la sienne, c'est ce qu'il manifesta clairement par les paroles suivantes : « Comme mon père m'a envoyé, je vous * envoie, » et aussi par la solennelle communication du Saint-Esprit qui marqua le commencement de ses travaux. Enfin, immédiatement avant son ascension, il consomma et scella les pouvoirs dont il avait investi ses Apôtres : en vertu de la toute-puissance qui lui a été donnée au ciel et sur la terre, il leur dit d'aller, de prêcher l'Évangile à tous les peuples et d'admettre les croyants dans l'Église par le baptême. A celle mission et à celte communication de pou voirs il joignit la promesse qu'il sera avec eux jusqu'à la

fin du monde, annonçant de cette manière que l'apostolat subsistera jusqu'à la consommation des temps par une série non interrompue de docteurs, de prêtres et de chefs; que l'enseignement de la doctrine du salut, la dispensation des sacrements et le gouvernement de l'Église ne cesseront jamais; qu'il y aura, en conséquence, toujours une église visible sur laquelle il veillera, dans laquelle ses préceptes seront conservés et communiqués sans mélange, et où tout ce qu'il a commandé sera observé.

En conséquence, les Apôtres et leurs successeurs devaient être les organes de la doctrine divine, les prêtres, les dispensateurs des divins mystères, les pasteurs et directeurs des fidèles. La puissance et l'autorité leur ont été données pour la conservation et la transmission du dépôt sacré qui leur a été confié, et le Seigneur lui-même a déclaré que celui qui est placé sur un grand nombre d'hommes devient par cela même leur serviteur. Aussi l'obéissance gardée à cette autorité est une obéissance fondée sur l'amour, ennoblie par la foi et la confiance, et le chrétien qui se soumet au dépositaire de l'autorité ecclésiastique a la pleine conscience de sa liberté, ne reconnaissant que celui qui a été appelé de Dieu , ne pliant que sous un pouvoir institué d'en haut , non sous une force humaine et arbitraire.

De même que, dans l'ancienne loi, il y avait un ordre sacerdotal distinct de la masse du peuple, de même, dans la nouvelle alliance, la distinction entre clercs et laïques eut lieu dès le commencement. Le mot kx*p>s signifiait la part dévolue à quelqu'un par le sort. Dans le partage de Canaan entre les douze tribus , les Lévites n'ayant reçu aucune part spéciale, durent considérer Dieu lui-même comme celle qui leur appartenait. C'est dans le même sens que les chrétiens consacrés au service de l'Église et dès-lors au service de Jésus-Christ , furent appelés clercs, le Seigneur et son service formant leur part et eux la part du Seigneur, en un mot étant choisis et séparés pour le service

— :»43 — dos fidèles (l). Car l'entrée dans le service de l'Église ètail en même temps une séparation du peuple, laquelle eut lien d'abord par l'imposition des mains des Apôtres, et dans la suite parcelle des évèquos. Saint Paul lui-même se donne le nom de sépare pour l'évangile de Dieu (i^w^moc, Rom. 1, n et, dans les Actes des Apôtres, le Saint-Esprit dit : « Sépa- » rez-moi Paul et Barnabe pour l'œuvre à laquelle je les » ai appelés (act. XIII, 2\ » En effet, l'admission dans la classe des clercs n'avait jamais lieu que par une semblable séparation d'avec les laïques, et une fois entré dans cette classe, on y restait à jamais attaché. Il n'y a pas d'exemple qu'un clerc soit redevenu tout-à-fait laïque, ni que quelqu'un sorti de la cléricalure, ou dépouillé de la puissance sacerdotale, ait été ordonné une seconde fois pour être réintégré. Si l'on veut savoir de quelle manière, au temps des Apôtres, on rattachait à l'ancienne loi la différence entre les clercs et les laïques, il suffit de lire les paroles suivantes du pape Clément : « Le grand-prêtre a ses fonctions spé- » ciales dans le service divin, les prêtres ont leurs places » particulières, et les lévites le service qui leur est propre ; » le laïque est lié aux. prescriptions faites pour les laïques. » Chacun de vous, mes frères, doit prendre part au sacri- » fice eucharistique dans l'ordre qui lui est assigné, sans » dépasser les bornes de sa position (2). » Clément compare ici les degrés de la hiérarchie judaïque avec ceux de la hiérarchie chrétienne, à savoir avec l'évèque, les prêtres, les diacres et les laïques. Son intention était de montrer aux

(î) « Vocantur Clerici , vcl quià de sorte sunt Domini, Tel quia ipse » Dominus sors, iil esl pars cleiïcorum est (S. Hieronym. op. od Nepo

- tiaiaiin ). -

[2js'EM ;* iJl'J TJ')|(/ÏII!D^Jpl7TilT(i (!•'■. « LCCOn

texte prouve clairement qu'il s'agit de la participation à l'Eucharistie. Selon toute apparence, il faul rapporter à l'Eucharistie également les dissensions de l'église de Corinthe, au sujet desquelles l lément écrivil

sa lettre.

Corinthiens soulevés contre leurs supérieurs, la nécessité de se renfermer chacun dans sa sphère. Clément d'Alexandrie emploie aussi le nom de clergé, quand il raconte que l'apôtre Jean, dans ses voyages en Asie, institua ministres du Seigneur ceux que lui désignait l'Esprit-Saint.

Toutefois l'Écriture et l'Église pouvaient conférer une sorte de caractère sacerdotal à tous les chrétiens. En effet, ce sacerdoce général des laïques est avec le sacerdoce proprement dit de la nouvelle alliance, dans les mêmes proportions où se trouve, par rapport à l'Eucharistie, le sacrifice offert par chaque chrétien dans un sens plus général, à savoir le sacrifice de louanges, de remerciements, de prières et de Donnes œuvres. Dans l'ancien Testament il y avait aussi une dignité sacerdotale attribuée au peuple juif entier, qui avait reçu immédiatement de Dieu le sacerdoce d'Aaron. Or, de même que saint Pierre appelle en général les croyants un ordre saint, un ordre royal de prêtres, lequel doit offrir à Dieu, par Jésus-Christ, des sacrifices spirituels agréables, de même Moïse dit aux enfants d'Israël : « Vous devez être pour moi un royaume de prêtres, » un peuple saint (Exode XIX, 6) , » et c'est là le passage que saint Pierre paraît avoir eu devant les yeux en écrivant. A ce sacerdoce royal des chrétiens se rapportait l'onction du baptême, destinée à rappeler aux croyants la haute dignité de leur vocation ; le caractère royal , aussi bien que le caractère sacerdotal, étant conféré par l'onction dans l'ancienne alliance (l). Le sacerdoce général des croyants présente un autre rapport avec le sacrifice non sanglant de l'autel, car bien que la consécration ne se fit et ne pût se faire que par un prêtre proprement dit, c'était la communauté entière, et notamment toute l'assistance des fidèles

(1) Voir, dans les Constitutions Apostoliques III, 15 , un passage qui confirme entièrement ces notions. Saint Je'rôme a appelé , dans le même sens , le baptême le sacerdoce des laïques. \ ait aussi saint Augustin, de civitateDei,XX, 10.

présents au sacrifice, qui l'offraient avec le prêtre (1). Donc, en tant que chaque croyant offrait avec les autres Jésus-Christ au Père céleste, il était prêtre dans le sens plus général. En outre, au temps de la primitive Église, la coutume était d'emporter et de gar 1er à la maison le pain consacré par l'évêque. Dans les temps de persécution, lorsque l'assemblée des fidèles ne pouvait pas avoir lieu pendant plusieurs jours, on communiait chez soi : le croyant offrait d'abord à Dieu le pain eucharistique, et ensuite il le mangeait ; le chef de la maison le distribuait à sa famille. Ici le laïque remplissait, en quelque sorte, une fonction sacerdotale, et c'est de celle manière que s'explique le passage suivant de Terlullien, tant de fois controversé : « JNous sommes dans » l'erreur, si nous pensons que ce qui n'est pas permis aux » prêtres, soit permis aux laïques. Ne sommes-nous pas » prêtres, aussi nous? Il est écrit: il nous a faits le royaume, » les prêtres de Dieu son père (Apocalypse I, 6). La diffé- » rence entre le clergé et les laïques vient de l'autorité de » l'Église et de la dignité que Dieu a sanctifiée par le col- » lége des prêtres. Là où il n'y a point de collège d'ecclé- » siastiques, tu offres le sacrifice et lu baptises, tu es prêtre » pour toi seul. Mais s'il y a trois fidèles, quand bien même » ce ne seraient que des laïques, là est l'Église, car chacun » vit de sa foi, et devant Dieu il n'y a point acception de » personnes, comme dit l'Apôtre. Puisque tu as en toi- » même les droits de prêtre, il faut en avoir aussi la con- » duile (2). »

Terlullien, en sa qualité de Monlanisle, rejetant les secondes noces, voulait ici prévenir une objection, à savoir

(1) C'est pour cela que le prêtre dit à la messe : « Memento, Domine, » omnium circumstantium pro quibus tibi offerimus, vel qui tiln offe- - runt hoc sacrilicium laudis. » — ■ Hauc igitur oblationem servitutis » nostr.e, sed et cunctee families tua' , qaaesamos Domine, ut placalas accipias. »

fa) De exhort, castit. vil.

que le précepte de l'Apôtre ne regarde que les prêtres (I Timoth.III, 2, 12), et par conséquent qu'un second mariage est permis aux laïques. Voici la substance de son raisonnement: Chaque chrétien doit se considérer comme prêtre, et observer les prescriptions imposées aux prêtres proprement dits, car il exerce quelquefois les fonctions sacerdotales, par exemple, lorsque, en cas de nécessité, dans les temps de persécution, il baptise, il offre à Dieu l'Eucharistie conservée et qu'il l'administre aux siens et à lui-même. Ce qui établit une différence entre les laïques et les ecclésiastiques, ce n'est donc pas que ceux-ci soient exclusivement chargés des fonctions du sacerdoce et que ceux-là en soient tout-àfait exclus; la différence vient de ce que les ecclésiastiques, par le choix de la communauté des fidèles, par l'imposition des mains de l'évêque et par la grâce divine qui y est attachée, sont séparés de la masse du peuple et créés dispensateurs ordinaires des sacrements.

Le clergé des églises particulières n'était point un agrégat de plusieurs personnes égales en droits et en autorité : il formait un tout organique, un corps composé d'une tête et de membres. Cette tête de chaque église, c'était l'évêque, de même que l'Eglise entière avait aussi un chef suprême. L'évêque était le représentant de l'unité, attribut essentiel de l'Eglise; il était le centre dans lequel et par lequel tous, clergé et laïques, se trouvaient réunis en une communauté de foi et d'amour. Les évêques étant les successeurs des Apôtres, et l'épiscopat une continuation de l'apostolat, la plénitude de puissance que les Apôtres avaient possédée, passa aux évêques. Jésus-Christ avait transféré aux douze Apôtres de son choix la mission qu'il avait reçue de son Père et leur avait par là confié le gouvernement de son Eglise. Les fidèles étaient soumis à leur autorité ; ils agissaient constamment comme chefs, dirigeant, ordonnant, disposant tout ce qui concernait la vie intérieure et extérieure de la société spirituelle. Cette fonction des Apôtres n'était point une charge passagère et simplement person-

— MS — nelle qui dût s'éteindre en eux avec la vie; des héritiers de leur puissance étaient destinés à prendre leur place, ils ne devaient mourir que comme hommes; comme Apôtres, ils devaient se survivre eux-mêmes dans leurs successeurs. Ainsi, au milieu de tous les changements de personnes parmi les dépositaires et les organes du ministère apostolique , ce ministère même était assuré d'une durée non interrompue jusqu'à la tin du monde par l'assistance de Jésus-Christ; ainsi les évêques entraient dans les fonctions et dans l'autorité des Apôtres; ils devenaient, aussi eux, les représentants du Sauveur dans ses triples rapports avec les hommes, étant à la fois héritiers de son enseignement , de sa puissance et de son sacerdoce.

A la vérité le pouvoir des évèques n'était pas entièrement égal au pouvoir des Apôtres. Ceux-ci exerçaient leur autorité non-seulement dans les limites d'un diocèse, mais partout où les conduisait la vocation générale qu'ils avaient de réunir des croyants, et d'établir des églises. Au fond, l'apostolat et l'épiscopat renfermaient une seule et même puissance, diversement appropriée aux diverses situations de l'Église. Les Apôtres et ceux qu'ils associaient à leur divine mission parlaient de Jérusalem comme messagers de la foi, s'arrètaifiil quelque temps dans les villes où une réunion de chrétiens commençait à se former, posaient les premiers fondements de celte société , puis, dès que le nouveau troupeau pouvait se passer de leurs soins immédiats, ils allaient plus loin, après avoir mis à leur place un représentant, c'est-à-dire un évêque. Cet évêque était, il est vrai, attaché à l'église dont on le faisait le chef, mais il avait en même temps pleins pouvoirs pour annoncer la doctrine du salut dans les contrées voisines et pour donner des évèques aux églises naissantes. C'est ainsi que Paul laissa en Crète son disciple Tite, afiu qu'il instituât des évèques dans les Wiles de cette Ile où se trouvaient des croyants. Les Apôtres donc, avant en eux la plénitude de la puissance ecclésiastique, sans distinction h sans bornes

de lieux, transportèrent celte puissance à d'autres dans un espace d'abord plus ou moins déterminé , qui comprenait la ville où se trouvait l'église-mère et la contrée adjacente. A mesure que les églises et les évoques se multiplièrent, la circonscription des diocèses fut plus nettement arrêtée; à la seconde ou à la troisième génération , la plupart des territoires épiscopaux eurent leurs limites tracées avec exactitude , et ces limites ne purent plus être franchies par un évêque sans qu'il empiétât sur les droits d'un collègue. Ainsi l'épiscopat n'était et n'est encore aujourd'hui rien autre chose que la continuation de l'apostolat dans un certain espace.

Cette cohésion de l'épiscopat et de l'apostolat a été niée de plusieurs manières dans ces derniers temps. On a prétendu qu'au commencement les chefs de l'Église , les Anciens, appelés tantôt T^ew^i, tantôt «««owoi, étaient toutà-fait égaux sous le rapport des fonctions et de la puissance, et que çà et et là seulement quelques individus avaient eu sur les autres une prépondérance toute personnelle. Mais TÉcriture Sainte et les documents historiques prouvent que, dès l'origine, dans toutes les églises où se trouvaient plusieurs prêtres, l'un dentr'eux investi , comme évêque, d'une autorité plus grande, formait le centre de l'unité, et que tousles autres lui étaieut subordonnés. Timothée, placé en qualité d'évêque dans l'Asie antérieure, exerçait une juridiction sur les prêtres, car Paul l'avertit de n'admettre de plainte contre un prêtre qu'autant qu'elle serait appuyée par deux ou trois témoins (1). Tile avait en Crète le même pouvoir (2). L'Apocalypse nous montre les sept chefs ou Anges des sept églises d'Éphèse, de Smyrne, de Pergame, de Thyalire, de Sardes, de Philadelphie et de Laodicée. Que les Apôtres eux-mêmes aient institué des évoques dans les églises, c'est un fait attesté par les premiers Pères, tels que

(1) IThimoth. V, 17.

(2) Tit. I, 5.

— .14!) — Clément de Rome et Clément d'Alexandrie, Irénéc, etc. Saint Ignace, dans ses lettres, fait ressortir avec un soin particulier la puissance supérieure et l'institution divine des évéques. Il exhorte les 3Iagnésiens à la concorde sous l'évéquequi est leur chef à la place de Dieu, tandis que les prêtres représentent le sénat apostolique, et que le service de Jésus-Christ est confié aux diacres. II dit aux habitants de Smyrne : « Obéissez tous à l'évéque comme Jésus-Christ » a obéi à son Père, et aux prêtres comme s'ils étaient les » Apôtres; honorez les diacres comme un commandement » de Dieu. » Il recommande aux Éphésiens d'accueillir l'évéque auquel le Seigneur a confié sa famille comme ils accueilleraient celui qui l'a envoyé. Enfin, il déclare que rien de ce (pli concerne l'Église ne doit se faire sans l'évéque, et qu'il ne faut pas se permettre de baptiser, ni de célébrer l'agape. sans son autorisation (I).

Irénée. Tertullien et Eusébe ont donné la suite des évoques des églises apostoliques et des principales églises, les deux premiers pour établir contre les hérétiques la tradition ininterrompue et uniforme. En outre, Irénée prétend que Polyearpe fut institué par les Apôtres évoque de Smyrne, et c'est un fait sur lequel il ne pouvait pas se tromper, lui disciple de ce saint. Tertullien, pour forcer les hérétiques a reconnaître l'autorité supérieure de l'Église, les somme de montrer les origines de leurs églises et la suite de leurs èvéqnes à partir des \ poires. Donc, du temps do Tertullien, on n'avait pas connaissance d'un changement survenu dans la constitution de l'Église; au contraire, on croyait fermement que, dès le principe, tout évêque avait été institué par les Apôlres. Ceci, en effet, s'était déjà pratiqué dans la mère de toutes les églises, dans celle de Jérusalem, où les autres Apôlres avaient conféré la dignité episcopate à

Ci) Ignat. ep. ad Nagnes.VI, 9; ad Sioyrn. VIII . 10; ad Eph.\ 1, 11; ad Snivrn. \ II.

Jacques, frère du Seigneur. Là aussi, dès les commencements, celle dignité excita l'ambition de Thébutis qui, suivant Hégèsippe, fut auteur du premier scbisme par dépit de n'avoir pas été élu.

Dans l'Écriture Sainte et les anciens Pères de l'Église, par exemple chez Irénée , les évoques sont souvent aussi appelés prêtres, et ils l'étaient effectivement, ils joignaient à leur autre caractère la puissance sacerdotale. Les apôtres saint Pierre et saint Jean eux-mêmes prenaient ce titre. Les prêtres que Paul appela à Éphèse , et qui , selon son expression, « avaient été placés en qualité d'évêques » par le Saint-Esprit pour conduire l'Église deDieu, «étaient véritablement les èvêques de l'Asie antérieure auxquels l'Apôtre des nations disait adieu avant son départ (1). Le collège de prêtres de qui Timothée avait reçu l'imposition des mains , se composait sans aucun doute d'évêques. Au contraire, on ne saurait prouver que le nom d'évêque ait été donné à de simples prêtres. Lorsque Paul , au commencement de sa lettre aux Pbilippieus , salue « les saints en » Jésus-Christ qui sont à Philippes, avec les évêques et les » diacres, » il comprend parmi ceux-là les évêques des églises de Macédoine; car il avait coutume de destiner ses lettres à toutes les églises d'une même province. Il est également certain que les Apôtres, dans les églises qu'ils fondaient, n'instituaient souvent qu'un évêque avec quelques diacres, tant parce que l'évêque seul suffisait pour le nombre encore petit des chrétiens, que parce qu'il ne se trouvait pas toujours, au commencement, des hommes propres à être revêtus de la dignité sacerdotale. Dans les petites villes et dans les villages, on plaçait aussi d'ahord un prêtre qui était soumis avec son troupeau à l'évêque voisin, jusqu'à ce que le nombre croissant des fidèles eût rendu nécessaire l'institution d'un évêque particulier.

;i) Act. \\ . -2:

— 3jl —

Si l'épiscopal n'avait pas été originairement distinct du sacerdoce, il faudrait que, dans un très-court intervalle, un même changement dans la constitution de l'Église se fût opéré dans l'Orient et dans l'Occident, en Perse et en Espagne, en Afrique et dans l'Asie mineure: il faudrait admettre que, dans toutes les églises, des individus orgueilleux et ambitieux se fussent élevés en même temps au-dessus des prêtres leurs collègues et les eussent privés de leur droit : mais comme ceux-ci ne se seraient pas laissé dépouiller si facilement, il faudrait qu'une lutte se fût engagée entre l'ancienne constitution sacerdotale et la nouvelle domination épiscopale, et que cette lutte eût eu partout le même résultai , à savoir la victoire des évêques et l'affermissement de leur usurpation. Or, aucune trace d'une lutte pareille ne se voit dans l'histoire (I).

Dans chaque église , ou diocèse, il n'y avait jamais qu'un seul évêquc, en d'autres termes, les diverses agrégations de tidèles dun diocèse formaient une seule et même église dont l'évèque était le chef et le pasteur. Avec l'amour vivant et réciproque des premiers chrétiens, le lien qui unissait l'évèque à ses ouailles devait être naturellement une autorité fondée sur l'amour et sanctifiée par l'amour. L'évèque était le centre de l'unité que l'amour maintenait, et une église sans évèque était regardée comme une chimère, car. disait Cyprien, l'essence d'une église est précisément de former une communauté réunie à son èvèque et dans son évêque. un troupeau attaché à son pasteur. C'est pourquoi l'on regardait comme impossible qu'il y eût deux évêques dans une même communauté. Un seul pouvait et devait, en tant que centre du cercle ecclésiastique, représenter l'unité des

(1) Voir Lequien, Oricns christianusll, p. •v«:t; Renaudot, liturg. orient.coll.il, p. 373 ; Abrahami Echelleti9is Eutychius vindicatus, t : < .iii.i- 166 I . p. ".(> ;qq.

communautés particulières et de l'église générale. Il ne pouvait y avoir qu'une seule tête dans le corps de l'église, un seul pasteur du troupeau, un seul représentant du Rédempteur, et celui qui brisait cette unité en essajant de s'attribuer la puissance et la dignité épiscopale à l'encontre de l'évêque légitime, celui-là était exclu de l'église entière comme schismalique, comme destructeur de l'ordre établi par Jésus-Christ. En somme, quiconque voulait appartenir à une église devait reconnaître l'évêque de cette église et se tenir en communion avec lui, car toute communauté particulière étant renfermée dans l'évêque son représentant , c'était ainsi que l'on faisait partie de la communauté générale (l).

De même que les Apôtres avaient regardé la publication de l'Évangile comme leur principale mission à laquelle tout le reste devait être subordonné, de même leurs successeurs les évêqucs virent leur vocation spéciale dans la dispensation de la doctrine et de l'enseignement de l'Église. C'était en général l'évêque qui prêchait devant les fidèles assemblés, et lorsque, dans les églises d'Orient, des prêtres remplissaient cette fonction, cela n'arrivait que du consentement de l'évêque. Pendant longtemps il ne s'en présente aucun exemple en Occident. Dans l'église d'Afrique, saint Augustin fut le premier prêtre à qui son évêque confia le soin de la prédication. La dispensation des Sacrements étant aussi l'attribution spéciale et particulière de l'évêque, ce n'était qu'en qualité de délégués que les prêtres y prenaient part (2).

(1) « Undè scire debes Episcopnni in ccclesiâ esse et ecclesiam in Episcopo, et si qui cum Episcopo non sint, in ecclesià non esse. » Cyprian, ep. 69.

(2} Oùx. i?01 -tçTtV X®?'^ T0L' îm™0''™11 °^rTl pcfmiÇtn , oim kyn'rniv nromv.

Ignat. ep. ad Smyrn. 8. — « Dandi baptismnm jus quirtem habet summus sacerdos, qui est npiscopus; dehihc presbyteïi et diaconi, non ta men sineepiscopi auctoritatc. » Tertull. debapt. e. 17.

Notamment c'était l'évêque qui offrait régulièrement le sacrifice eucharistique pour la communauté des fidèles, et qui, à cause de cela, était appelé prêtre par excellence, ou grand-prêtre. A la vérité les prêtres avaient aussi la puissance sacerdotale , et , à cet égard , ils étaient également héritiers et successeurs des Apôtres : mais outre qu'ils dépendaient de l 'évoque dans l'exercice de leur ministère, ne pouvant pas se propager par l'ordination, ils n'avaient point le caractère de fécondité attribué à l'épiscopat.

Dans ces premiers temps où les églises se composaient, pour la plus grande partie, de véritables élus qu'un profond besoin de foi et d'amour avait seul déterminés à y entrer, les fidèles étaient unis de la manière la plus intime à leur èvêque. De son côté celui-ci, dans toutes les circonstances importantes , agissait d'accord avec les membres de la communauté, tant laïques qu'ecclésiastiques. C'était particulièrement avec le concours du peuple , que l'évêque décidait de l'admission ou de l'exclusion d'un membre de l'église. Ce concours avait sa raison dans ce que tous étaient pénétrés d'un même esprit, mais l'autorité épiscopale ne dépendait point pour cela de la communauté qui ne pouvait ni la limiter, ni l'agrandir, ni la reprendre, et qui avait aussi peu le droit de déposer un évêque que de l'instituer, bien qu'elle l'eût choisi. L'évêque ayant reçu d'en haut sa mission et sa puissance par la consécration, était établi par le Saint-Esprit pour gouverner l'église. Les pleins pouvoirs donnés par Jésus-Christ à ses Apôtres lui avaient été transmis , et lorsque , sur une question de dogme ou de discipline, il différait de la communauté, c'était à celle-ci, non à lui, de se soumettre. Plus tard, les églises perdirent de la pureté de leurs sentiments et de leur conduite avec le nombre croissant de leurs membres, beaucoup y entrant à cause de certains avantages plutôt que par raideur de la foi et de l'amour, d'autres qui n'avaient point conquis le christianisme eux-mêmes, mais l'avaient

reçu en héritage, étant par cela même plus froids et plus indifférents. Alors elles descendirent peu à peu de leur haute position précédente, et l'évêque, ne pouvant plus compter que la majorité se prononçât toujours en faveur de la vérité et de la justice, fut obligé de décider, dans une foule de cas, sans ou contre l'avis du peuple.

Page 1