CHAPITRE III
ÉTAT RELIGIEUX ET MORAL DES JUIFS (i).
A l'époque de la venue du Sauveur, les Juifs se trouvaient dans un état de dissolution religieuse, morale et politique. C'était sans doute une chose digne d'admiration que l'attachement inébranlable avec lequel la grande majorité tenait au culte de ses pères, et cela seul aussi les préserva de la ruine complète dans laquelle s'abîmèrent tant d'autres peuples ; mais ne s'attachant qu'à la lettre morte de la loi, l'essence propre et l'esprit vivant delà religion leur échappait chaque jour davantage. Courbés sous le joug délesté des Romains, ils appliquaient à un libérateur politique les prédictions de leurs prophètes , et comptaient fermement sur la venue du Messie pour monter à l'apogée de la puissance et de la splendeur. Ils se cramponnaient avec leur
(1) Livres consultés : Les ouvrages de Flave Josèphe et de Philon. — Histoire des Israélites depuis le temps des Mnchabées par Jost , Berlin, 1820. • — Doctrines et opinions de toutes les sectes des Juifs passées et présentes, et histoire de la Cabale par Beer,Brunn, 1822. — Jac. Tri- ^lamliits Iriuni scriptnrum illuslrium (Drusii, Jos. Scaligerii et Serarii) de tribus Judœorum sectis syntagma , Delphis, 1703. Renseignements historiques tirés de l'antiquité sur les Esséens et les Thérapeutes, par Bellermann, Berlin, 1821. — Jos. Saucr de Essenis et Therapeutis dis- •piisitio, Vratislav. 1829.
— y — opiniâtreté naturelle à ce fantôme né de leur grossière imagination , et repoussaient loin d'eux toute idée opposée. L'extérieur du culte, la fréquentation du temple et des synagogues, l'exactitude servile aux prières vocales et aux sacrifices étaient regardés par la foule comme formant le fond même de la religion , et souvent la plus grande perversité de mœurs s'alliait à une scrupuleuse observation des cérémonies prescrites. Plus ils sentaient leur existence sociale abaissée par la domination étrangère et païenne de Rome, plus leur orgueil se réfugiait dans le domaine religieux. Ils étaient le peuple eboisi : à eux , descendants charnels d'Abraham, avaient été faites toutes les promesses; ils regardaient d'un œil de mépris les nations qui , exclues de l'héritage divin, erraient dans les ténèbres du paganisme . et cependant ils oubliaient le point capit.il de toute vocation supérieure, à savoir de s'en rendre dignes par la pureté des sentiments et de la conduite. Lorsque Jésus-Christ appelait les Juifs de son temps une race perverse et adultère , la sévérité de cette parole n'était pas au-dessus de ce qu'ils mérilaieut. Voici comment l'historien Josèphe lui-même peint la corruption de ses contemporains : « C'était une » époque féconde en toute espèce de crimes, et il n'y a pas » d'action mauvaise et impie, on ne saurait même en ima- » giner, qui ne fût commise. Ils étaient tons tellement » corrompus, dans la vie privée comme dans la vie publi- » que, qu'ils rivalisaient d'attentats contre Dieu, et d'in- » justices contre les hommes. Les grands foulaient le peu- » pie, et le peuple, de son côté, cherchait à écraser les » grands: ceux-ci aspiraient à une domination tyrannique; » ceux-là ne désiraient que violence et pillage.» D'après le même historien, les princes des prêtres portaient l'avidité et la rapine jusqu'à faire enlever aux autres ministres du culte les dimes qui leur appartenaient, et ils en laissèrent ainsi plusieurs périr de faim. Le grand-prêtre Jonathan fut assassiné à l'instigation de Dora, son intime ami; lessicaires versaient le sang humain jusque dans l'intérieur du
temple, et Josèphe avoue que si les Romains avaient tardé à investir cette ville dévouée aux coups de la colère céleste, elle eût dû être engloutie par un tremblement de terre, ou dévorée par le feu, comme Sodome; une telle multitude de forfaits commis dans Jérusalem , autrefois la Sainte, ne pouvant rester plus longtemps impunis. L'état dans lequel se trouvait alors le mariage, le plus saint et le plus important des liens humains, peut nous servir de mesure d'appréciation. L'école du Rabbin Hillel permettait aux hommes de répudier leurs femmes pour la raison la plus insignifiante, et d'en épouser d'autres. Par suite de cette théorie , généralement préférée à la doctrine plus sévère du Schammaï, il n'était pas rare de voir un Juif qui en fût à sa troisième ou quatrième femme, pendant que les premières vivaient encore (1).
Un autre symptôme de décadence, c'étaient les sectes et les partis, les uns purement religieux , les autres politiques et religieux à la fois, qui divisaient la nation , et se tenaient en présence dans un état permanent d'hostilité. La plus forte influence sur la masse du peuple, dont ils possédaient la faveur et le respect, appartenait aux Pharisiens, conservateurs et maîtres de l'antique tradition à laquelle ils semblent toutefois avoir mêlé des additions arbitraires. Depuis que la reine Alexandra s'était mise de leur côté, l'an 79 avant Jésus-Christ, ils avaient la haute main dans les affaires et se trouvaient en possession de la plupart des places dépendantes du choix du peuple, notamment de .celles du Sanhédrin. Le vice de leurs principes et de leur conduite était d'attacher une valeur exagérée aux prescriptions
(1) Josèphe , par exemple, après que sa première femme l'eut abandonné , en épousa une autre, et s'étant dans la suite séparé de celle-ci dont les nianiè/es ne lui convenaient pas , il en prit une. troisième (Jos. de vitâ* sua). Justin le martyr remarque, dans son dialogue contre Tryphon, que les Rabbins permettaient à un Juif d'épouser successivement quatre ou cinq flemmes, et que les Juifs, en effet, sous le nom de mariage, en prenaient un aussi grand nombre qu'ils voulaient.
de la loi, et de sacrifier les devoirs essentiels aux pratiques les plus minutieuses. Afin d'observer avec sûreté les divins commandements, on devait, disaient-ils, rester toujours en dehorsde leurs limites ou, en d'autres termes, faire plus qu'il n'était ordonné, et omettre plus qu'il n'était défendu. De là leurs ablutions multipliées, non seulement avant les repas , avant de toucher à la Thora, ou de faire une bonne œuvre quelconque, mais encore avant toute sorte de relations avec les autres hommes. Dans leur excessive crainte de se souiller le corps, ils négligeaient le soin bien autrement important de préserver leur âme : de là aussi leurs longues prières, qui ne consistaient souvent que dans une fatigante répétition des mômes mots; de là ces philactères d'une grandeur démesurée, dont ils faisaient parade. Ils étendaient jusqu'aux moindres objets la loi concernant les dîmes, célébraient le sabbat avec une rigueur outrée, jeûnaient et veillaient beaucoup, et couchaient souvent sur d'étroites planches, afin de s'éveiller en tombant et de prier ensuite : en un mot, ils pratiquaient une innombrable quantité d'œuvres de mortification, qui eussent mérité plus d'éloges, si elles avaient été faites avec moins d'étalage et avec un sentiment religieux plusépuré. On sait de quelles sévères paroles le Sauveur poursuivit les vices et les crimes des Pharisiens, l'ostentation de leurs jeûnes et leurs aumônes, la négligence avec laquelle ils remplissaient les devoirs de charité envers le prochain pour observer les plus simples formalités de la loi; le prix qu'ils mettaient aux actes extérieurs sans s'occuper des dispositions de l'âme, leur superbe contentement d'eux-mêmes, leur haute opinion de leurs propres mérites, leur ambition, leur avidité. Néanmoins cette corruption n'était pas commune à tous les Pharisiens : il y avait aussi parmi eux des hommes excellents, tels que Gamaliel, INicodèmc, Joseph d'Arimathie et Saul le futur apôtre, lin somme, on ne peut nier que leur parti ne renfermât ce qu'il y avait de meilleur chez les juifs, et qu'ils n'eussent généralement conservé la pure doctrine de
Moïse et des prophètes, ce qui les fit reconnaître par Jésus- Christ pour les légitimes organes de la révélation de l'Ancien Testament : « Ilssont assis dans la chaire de Moïse; faites « ce qu'ils vous prescrivent. » (Matth. XXIII, 2-3.)
Infidèles à l'esprit comme à la lettre de l'ancienne religion , les Saducéens. ces superficiels éclaira?itîstcsy étaient liés à la nation juive bien plus par le sang que par la foi. En niant les vérités fondamentales, ils se plaçaient eux-mêmes au-dessous des païens pieux et éclairés. Ils rejetaient l'existence des anges, l'immortalité de l'âme, la résurrection, et conséquemment toute rémunération après la mort. Dieu, selon leur doctrine, récompensait dans ce monde les bons avec des biens terrestres, des plaisirs et une longue vie, et punissait les méchants par la pauvreté, par la honte et les souffrances. En admettant seulement la parole écrite des livres de l'Ancien Testament et en rejetant la tradition orale, leur but était sans doute d'affaiblir les preuves que celle-ci fournit en faveur de l'immortalité de l'âme, du jugement, des peines et des récompenses à venir : les expressions de l'Écriture se pliaient plus facilement à leur sens. C'était encore une des conséquences de leurcreux déisme de nier l'influence de Dieu sur les actions humaines, et d'attribuer tout à la libre détermination de notre volonté qui , d'après eux , se suffirait à elle-même pour le bien comme pour le mal. Quant au nombre, ils étaient de beaucoup plus faibles que les Pharisiens : mais la plupart de leurs sectateurs se trouvaient parmi les puissans et les riches, auxquels (on le concevra aisément) la doctrine qui prétendait que le crédit et la richesse sont une récompense divine devait mieux plaire qu'aux pauvres et aux petits. Du reste, ils participaient au service divin, jusque-là même que, dans ce temps, leur secte fournit plusieurs grands prêtres. Mais lorsqu'ils venaient à accepter quelque charge publique, force leur était, comme le remarque Josèphe, de s'accommoder aux doctrines pharisiennes, sans quoi le peuple ne les eut pas soufferts.
— 1?. — Une autre secte, mais entièrement séparée du peuple, et retirée, loin des villes, sur les bords du Jourdain et de la mer Morte, était celle des Esséens , comme Philon les appelle, ou Esséniens selon Josèphe. Leur naissance date vraisemblablement du temps des Macbabécs, où de pieux Juifs. pour échapper à la cruelle persécution d'Antiocbus et au danger de l'apostasie, s'enfuirent dans les déserts et les solitudes. Sous plusieurs rapports, ces juifs présentent une très grande ressemblance avec les moines cbrétiens. Ils vivaient dans la communauté des biens et dans le célibat, prenaient des enfants étrangers qu'il se chargeaient d'instruire, cultivaient la terre, élevaient le bétail et les abeilles, en un mol exerçaient tous les métiers innocents et pacifiques. Ils dédaignaient les aises ordinaires de la vie , étaient ennemis déclarés de l'onction usitée en Orient, et cherchaient à se distinguer par la négligence volontaire et par l'austérité de leur extérieur. Pour ce qui est des personnes étrangères à leur société, ils ne pouvaient ni leur parler, ni communiquer d'aucuue manière avec elles, sans se purifier eusuite par des pratiques religieuses. Chaque jour, au lever et au coucher du soleil, ils remplissaient les prescriptions de leur culte, mais sans aller au temple, pas même les jours de grandes fêtes, et ils s'abstenaient des sacrifices d'animaux qu'ils regardaient comme défendus par l'Ecriture (1). Cependant un lien les unissait encore au sanctuaire national : ils y envoyaient chaque année des présents. Quiconque voulait être reçu dans leur société, devait subir un temps d'épreuve, passer successivement par divers grades , et prêter à la fin un serment terrible par lequel il s'engageait à pratiquer les vertusexigées, à obéir aux supérieurs et à ne jamais rien révéler à personne. Celte secte ressemblait donc entièrement à un ordre, et, comme tel, avait en réalité ses secrets; le nombre des membres paraît s'être alors élevé
(1) Les passages sur lesquels ils s'appuyaient principalement étaient Psau s XL, 7. Ll, is.
à environ quatre mille. Quant an serinent exigé à la réception d'un Essénien. c'était le dernier qu'il prêtât, car, du reste, le serment leur faisait horreur, et ils le déclaraient plus abominable que le parjure. On concilierait difficilement avec l'amour du prochain la dureté dont ils usaient contre les membres de leur association coupables de quelque grande faute. Ils les chassaient loin d'eux, et ces infortunés qui s'étaient engagés par serment à n'accepter d'aliments de personne n'avaient d'autre ressource que les plantes sauvages pour soutenir leur triste vie, jusqu'à ce qu'une mort lente vînt la terminer. Cette secte poussait, en quelque sorte, plus loin que les Pharisiens, la minutie dans les cérémonies religieuses. Selon eux il était mal de cracher dans un cercle, ou du côté droit , de remuer un vase le jour du sabbat, et môme de céder aux exigences de la nature.
Les Thérapeutes d'Egypte que Philon a dépeints avec une évidente prédilection étaient une branche des Esséens. Eux aussi vivaient dans le célibat par aversion pour les plaisirs de la chair, demeuraient et mangeaient en commun, n'avaient point d'esclaves, célébraient le sabbat plus que les autres Juifs, et priaient, de môme que les Esséens, au lever du soleil, le visage tourné vers cet astre qu'ils regardaient comme le symbole de la divinité. Ce qui les distinguait des Esséens, c'était qu'ils menaient une vie purement contemplative dans des cellules séparées, ne se réunissant qu'aux jours de sabbat pour prier ensemble.
La secte des Caréens ou Caraïtes n'admettait que le texte de l'Écriture, et rejetait l'autorité delà tradition que les Pharisiens lui donnaient pour commentaire, comme aussi toute espèce d'additions à la loi. Quelques-uns pensent que les docteurs dont il est question dans le Nouveau Testament et qui sont distingués des Pharisiens et des Saducéens, n'étaient autres que des Caraïtes.
Les Galiléens et les Hérodiens se distinguaient bien plus par leurs sentiments politiques que par leurs opinions religieuses. Au rapport de Josèphe, les Galiléens étaient des
— l.r) — zélateurs outrés de l'indépendance et de la liherté civiles, lesquels ne reconnaissaient d'autre maître que Dieu, et enduraient les supplices plutôt que de donner lé nom de seigneur «à l'homme. Les Hérodiens, au contraire, rampaient sous le joug étranger, approuvaient tous les impôts, étaient, pour la plupart, de serviles courtisans et mêlaient à leur culte des pratiques païennes empruntées aux Romains. Selon toute apparence ils tenaient leur nom d'Hérode Antipas, ïétrarque de Galilée dont ils étaient les partisans et les flatteurs : du reste le plus grand nombre d'eulr'eux appartenait à la secte saducéenne.
Les Samaritains, nommés aussi Kuthéens par les Juifs, étaient issus du mélange des colons païens amenés par le roi Asserliaddon avec les Israélites restés en Palestine pendant la transmigration des dix tribus. Le prêtre juif Manassés avait, au temps de Wéhémias, instruit ces colons, les avait portés à abjurer les derniers restes de paganisme, et après leur avoir fait bâtir, sous sa direction, un temple particulier sur la montagne de Garizim auprès de Sicbem, avait introduit chez eux le sacerdoce lévitique, les sacrifices, en un mot le culte juif tout entier. L'aversion des Juifs pour les Samaritains, s'accrut encore par l'érection de ce temple, et alors une scission complètes'opéra entre les deux peuples. De leur côté, les Samaritains déclarèrent que leur temple était l'unique place légitime pour le service divin et admirent simplement Moïse et lePentateuque, à l'exclusion des prophètes et des livres postérieurs de l'Ancien Testament. Ils attendaient de plus un Messie, qui, après avoir porté leur peuple à la pénitence et assuré son bonheur, amènerait les autres peuples à la même foi et à la participation du même culte sur la montagne de Garizim.
Cette décomposition du judaïsme en un si grand nombre de sectes opposées les unes aux autres, annonçait sa dissolution dont l'heure était venue, mais en même temps on doit y voir les symptômes favorables à !a diffusion du christianisme. En effet, l'homme ne peut pas plus \ivre sans re-
— If) — ligion, que la religion ne peut subsister sans forme, et c'est ainsi que !a décomposition dont il s'agit, portait en ellemême la nécessité d'une forme nouvelle. D'un autre côté, tous les partis étaient unanimes dans leur horreur pour l'idolâtrie et dans leur attente du Messie à cette époque. Aussi, lorsque le dernier prophète, qui était à la fois le premier évangéliste , parut et se mit à crier : « Faites <f pénitence, le royaume de Dieu est proche, » il pouvait compter sur des auditeurs attentifs et sur des cœurs pleins de désir.