‹ Origines du ChristianismeChapitre 5 sur 69 · ÉTAT RELIGIEUX DE L'EMPIRE ROMUN (I · texte numérisé non relu

ÉTAT RELIGIEUX DE L'EMPIRE ROMUN (I

Lorsque le fils de Dieu parut sur la terre, à l'exception du peuple juif, les ténèbres du paganisme couvraient le monde entier. Quil existe un Dieu unique, créateur, libre, élevé au-dessus de la matière , Seigneur de l'universalité des êtres, souverainement saint; que l'homme soit fait pour reproduire l'image de ce Dieu et pour l'adorer en esprit et en vérité : ces dogmes étaient alors étrangers au plus grand nombre ; quelques-uns les entrevoyaient et les exprimaient avec hésitation , personne ne les tenait fortemeut ni ne les suivait dans leurs conséquences. Le sentiment de la divinité inhérent à la conscience était allé toujours s'affaiblissant depuis la chute, les traditions, les connaissances primitives s'étaient altérées et obscurcies, le péché avait engendré l'erreur dans les âmes détournées de Dieu; et l'erreur, à sou tour, avait produit des vices et des crimes

(l) Livres consultés : La chute du paganisme pat T/scliinier, Leipzig, 1829. — Sur la nature et l'influence morale du paganisme, par'l'holuck, Berlin, lK'i.'S. — P. E. Millier, de hicrarchià et Studio vita- asceticœ in sncris et mysteriis Graccorum Romanorumque latentilms, Hafuiae, 1805. Histoire de la decadence des rmeurs chez les Romains, dans les premiers siècles de l'ère chrétienne, par Meiners, Vienne et Leipzig, 1791.

de toute espèce. En un mot. l'erreur et le péché, par une effroyable réaction de l'un sur l'autre, croissant et multipliant sans mesure, avaient à la fin précipité les peuples dans cet abîme de corruption et d'égarement d'où Jésus- Christ vint les tirer. La notion de l'unité de Dieu s'était évanouie dans les rêves du polythéisme; la divinité était ravalée dans le cercle des imperfections humaines, assujétie aux forces de la nature, et ce qui, primitivement, n'était qu'un symbole de l'être divin, se trouvait confondu et identifié avec Dieu même. On élevait au rang des dieux les hommes avec leurs misères et leurs vices, et en même temps l'on abaissait les dieux jusqu'aux passions et aux faiblesses des hommes. Et ce n'étaient pas seulement les animaux , les pierres, les troncs d'arbre qui obtenaient les honneurs du culte , c'étaient aussi les ouvrages de main d'homme, les statues de marbre et de bois que l'on regardait comme animées et habitées par les dieux. Du reste, quelle que soit la variété de formes sous lesquelles le paganisme se manifeste chez les différents peuples de l'antiquité, partout on voit à sa suite, dans les masses, comme cause et effet à la fois, les mêmes ténèbres intellectuelles, la même dépravation de sentiment et de conduite.

Les Romains avaient laissé aux divers peuples conquis et réunis par eux en un immense empire, le libre exercice de leur culte. Que chaque nation eût ses dieux particuliers et une manière spéciale de les honorer, ceci était regardé, avant le christianisme, comme l'état naturel et normal; et Rome possédait trop d'habileté politique pour blesser, à l'endroit le plus sensible, les peuples qui lui étaient soumis. Une pareille religion nationale était si peu exclusive , qu'elle permettait souvent l'importation de dieux nouveaux et étrangers. C'est ainsi que dans les pays qui avaient passé sous la domination des Grecs, ou qui avaient adopté leur langue et leurs mœurs, le culte des dieux de la Grèce s'ajoutait à celui des divinités indigènes. Plus tard, les Romains eux-mêmes, malgré l'interdiction portée antérieure-

ment contre les cultes du dehors, ne craignirent pas d'admettre parmi leurs propres dieux les dieux des peuples incorporés à l'empire , ou du moins de leur rendre des honneurs spéciaux. Dans la Grèce et dans l'Asie Mineure, l'ancien culte illustré par des temples et des œuvres d'art inuomhrahles continuait donc de dominer: on offrait des sacrifices, on célébrait les mystères, on consultait les oracles; presque chaque ville honorait spécialement quelque divinité, et beaucoup avaient leurs fêles particulières. Chez les Romains, le culte avait, il est vrai, perdu son caractère de sévérité et de rudesse , mais sans cesser d'être étroitement lié à l'état : Rome était toujours pour eux un objet de vénération, et la croyance à l'éternelle durée de la ville et de l'empire avait la religion pour base. En Syrie , à côté des autels des divinités grecques introduites par la conquête macédonienne , subsistaient ceux d'Astarté et des dieux nationaux, tant Syriens que Phéniciens. Isis, Osiris et Anubis étaient honorés en Egypte avec toute la rigueur atroce des anciens rites, c'est-à-dire avec des blessures que l'on se faisait en poussant des cris lamentables ; on adorait le lxeuf Apis, et chaque province avait ses animaux sacrés, tels que l'Ibis, l'Ichneumon, un chien, un autour ou un poisson. A Alexandrie s'élevait le temple de Sérapis, le premier du monde après le Capitole. Le vieux culte phénicien de Baal, auquel même on immolait des victimes humai nés, s'était aussi conservé en Afrique avec le culte d'Astarté , honorée particulièrement comme protectrice de Carthage.

Considérons maintenant en détail le caractère du paganisme, ainsi que l'état moral et religieux de l'empire romain, à l'époque de la fondation de l'Église et dans les trois premiers siècles.

Le petit nombre de dieux du premier ordre étaient également adorés par les Grecs et par les Romains : mais la foule des dieux inférieurs ayant un culte dans quelque parlie de l'empire, était immense: on n'en comptai! pas moins

de vingt mille , et personne ne pouvait se flatter de les connaître tous. Les attributs delà divinité avaient été prodigués aux choses les plus insignifiantes et les plus viles : à peine s'il y avait un besoin, un objet de désir, un préjugé, une vertu ou un vice qui n'eût été déifié et qui ne reçût sa part d'hommages. Les fonctions animales elle-mêmes étaient sous la protection de divinités spéciales , et chaque famille romaine avait en outre ses dieux domestiques. Des temples avaient élé élevés à la déesse de la fièvre, àOrbilie, meurtrière des enfants, à la Peur, à Mèphitis, déesse des exhalaisons nuisibles ou désagréables, et même à l'Impudence et à l'Opiniâtreté. Si celte infinie multiplication de divinités témoigne déjà de la notion corrompue de l'être divin à laquelle elle doit naissance, il ne faut pas s'étonner de voir attribuer même aux dieux supérieurs presque toutes les faiblesses et les défauts de l'humanité. Les Romains, par exemple, cachaient soigneusement le nom de la divinité tutélaire de Rome, dans la crainte que leurs ennemis ne vinssent à la gagner en lui promettant des offrandes plus précieuses. Les statues des dieux étaient quelquefois attachées avec des chaînes sur leur piédestal afin qu'il leur fût impossible de fuir, la divinité et son simulacre étant considérés comme une seule et même chose ; et le philosophe Stilpon fut banni d'Athènes par l'Aréopage pour avoir soutenu que la statue de Minerve n'était pas la déesse ellemême, mais bien une œuvre de Phidias. La jalousie, l'avidité de ces dieux, la colère dont ils menaçaient ceux qui les négligeaient , tout cela était pour les pauvres mortels un inépuisable sujet de tourments et d'inquiétudes. Quiconque rendait à quelque dieu des honneurs particuliers devait craindre d'exciter l'envie d'un autre dieu, et l'adoration des divinités supérieures ne préservait nullement de la vengeance des divinités infernales. Les crimes et les débauches que les mythes grecs attribuaient aux principaux habitants de l'Olympe étaient connus de tout le peuple, grâce aux ouvrages des poêles: et au théàlre. non seule-

ment ils étaient livrés à la dérision et à la moquerie, comme dans les Grenouilles d'Aristophane, niais encore on les représentait, par exemple Jupiter , dans l'Amphytrion de Plaute, se permettant les actes les plus abominables.

La foi à une providence divine qui dirige tout avec une souveraine sagesse était obscurcie : à peine ses rares et faibles rayons éclairaient-ils encore quelques hommes. Bien autrement puissante était l'opinion qui regardait les dieux eux-mêmes comme soumis aux arrêts inexorables et illimités du Fatum, et l'on voyait généralement dans Tyclié. déesse de la fortune, la suprême dispensatrice de tout bien. Au fond, il était presque plus rassurant de se croire livré au caprice de l'aveugle hasard ou à l'irrésistible force d'une fatalité sans intelligence, que d'admettre la providence de dieux poussés par toutes sortes de passions, lesquels allumaient eux-mêmes le désir du mal dans les cœurs. Ainsi le polythéisme était toul-à-fait hors d'état de procurer aux malheureux et aux affligés le moindre adoucissement, la moindre cousolation. Un païen accablé par quelque grande infortune, y voyait l'effet de la méchanceté ou de la vengeance d'un dieu, ou bien un inévitable coup du destin, Au lieu de s'abandonner pieusement à la sagesse de la volonté divine, il ne savait que se courber sous la nécessité, puis, alin d'échapper à l'étreinte de la douleur, il se précipitait dans l'ivresse des plaisirs sensuels, ou, lorsque l'existence lui était devenu un intolérable fardeau, il s'en déchargeait par le suicide. De là chez les Grecs eux-mêmes, pour qui cependant la vie avait tant de charme, cette sombre maxime des poêles : « qu'il serait meilleur pour l'homme de n'avoir « jamais vu le jour, ou, du moins, de mourir au berce ceau, »

Les formes du culte, notamment chez les Grecs, étaient, à la vérité, propres à éveiller et à nourrir le goût de l'art, le sentiment du beau, mais elles ne pouvaient rien moins qu'inspirer un véritable recueillement intérieur et une piété réelle. Pour ce qui est des idées, des émotions, des

espérances qui animent le chrétien pendant le sacrifice, il n'en tombait pas une étincelle dans l'àme du païen : ce qu'il avait à dire aux dieux ne concernait que les biens de cette vie, les richesses, la santé du corps, les plaisirs des sens, la vengeance à tirer d'un ennemi et autres choses semblables. Un vrai repentir de ses crimes ne se mêlait pas même à sa prière : loin de là , il implorait souvent le secours des dieux pour en commettre de nouveaux. « Combien grande est la » folie des hommes d'à-présent, ditSénèque, ils murmu- » rent aux oreilles des dieux les supplications les plus exé- » crables, mais si quelqu'un vient à les écouter, ils se » taisent; ce qu'un homme rougirait d'entendre, ils ne rou- » gissent pas de le dire à un dieu. « Gomment la participation aux pratiques du culte aurait-elle pu rendre l'individu meilleur, lorsque ces pratiques, souillées par le crime et la débauche, portaient la double empreinte de la cruauté et de la lubricité. Les sacrifices d'hommes n'étaient point chose inouïe même chez les Grecs polis et chez les Romains. Trois prisonniers perses furent immolés à Bacchus Omestès après la victoire de Salamine; un pareil sacrifice fut offert àPhilopœmen sur sa tombe, et au troisième siècle de l'ère chrétienne le sang coulait encore en Arcadie pour les dieux. Plutarque vit de ses propres yeux > à Sparte, fouetter de jeunes garçons jusqu'à la mort devant l'autel de Diane, et quelquefois des jeunes filles enduraient ce supplice en l'honneur de Bacchus. La même chose se pratiquait encore à Rome, au temps des empereurs, dans les circonstances extraordinaires: ainsi Octave, après la prise de Pérouse, immola au divin Jules, trois cents habitants de cette ville faits prisonniers. Que si dans l'opinion qui regardait de pareils sacrifices comme nécessaires au salut des hommes et agréables aux dieux , il est permis d'apercevoir le pressentiment d'une vérité mal comprise sans doute et horriblement défigurée, on doit en même temps reconnaître que le mélange de la lubricité avec les pratiques religieuses était uniquement l'œuvre de l'esprit mauvais.

Mais le chemin qui menait à cette confusion cffroyabh se trouvait tout frayé, du moment que Ton représentait les dieux eux-mêmes s'adonnant à la débauche, et qu'il y avait une déesse adorée spécialement comme protectrice de la volupté. L'Astarlé des Philistins et des Phéniciens, la grande déesse des Syriens à Hiérapolis, l'Anaïtis des Arméniens . la Mylitta des Babyloniens, toutes ces divinités étaient honorées par des prostitutions auxquelles se livraient, dans leurs temples, des jeunes filles et des femmes consacrées à leur service. Les Grecs avaient emprunté à l'Orient ce culte infâme : il était pratiqué à Cypre, en Sicile, dans le fameux temple de Vénus sur la montagne d'Erix, et à Corinthe, où l'on entretenait, à titre d'hiérodules, dans le temple d'Aphrodite , mille courtisanes vouées à cette déesse. Ajoutons que chez les Grecs et les Romains les cérémonies religieuses étaient souvent accompagnées des derniers excès; que les plus vils et les plus dangereux penchants recevaient ainsi une sorte de sanction divine, et l'on concevra sans peine comment les derniers restes de pudeur étaient étouffés dans les âmes , comment les vertus domestiques étaient empoisonnées dans leur source. Le culte rendu, dans les fêtes publiques ainsi que dans les mystères, aux parties sexuelles de l'homme et de la femme, était une provocation formelle aux jouissances de la volupté la plus effrénée. Les graves Romains eux-mêmes avaient leur service de Priape ou Mutinus, et leurs fêtes de Flore ne le cédaient pas en immoralité aux Thesmophories, ni aux Aphrodisiennes et aux Dyonisiaques des Grecs. Souvent, dans les endroits retirés des temples, il se commettait des crimes contre nature qui ne furent découverts en partie el défendus que sous les empereurs chrétiens (1).

(l) Quelquefois aussi de pareilles horreurs s'étalaient sans honte, aucune : « Videre est in ipsis teniplis, cum publico geinitu, miseranda • ludihria, viros inuliebrîa pati, et hanc împuri et impudici corporis » tabein gloriosà ostentatione detegere.» Finnic. Matera, de errbrépïof. . relig.

Une autre aberration propre an polythéisme, et très funeste dans ses effets, c'était le culte des divinités méchantes, des démons infernaux, et l'abus de secrètes forces de la nature par la magie, à laquelle on attribuait la vertu de plier les dieux eux-mêmes à la volonté de l'homme. On évoquait les ombres des morts et l'on allait jusqu'à immoler des enfants pour lire l'avenir dans leurs entrailles. En général on n'employait les opérations magiques que dans de criminelles intentions : aussi des lois rigoureuses fureut-elles portées, de temps en temps, à Rome, contre la foule chaque jour croissante des sorciers, des enchanteurs et contre ceux qui recouraient à eux. Mais ces lois étaient impuissantes à arrêter le mal qui grandissait toujours, en sorte que, au second siècle, la magie s'était introduite dans tou'es les classes de la société et avait fait alliance avec les religions nationales contre le christianisme.

Au lieu de faire rentrer l'homme en lui-même et de développer en lui le sens moral; au lieu de le rendre attentif à la voix de sa conscience et de l'appliquer au perfectionnement de son cœur et de son esprit, la religion païenne l'en détournait plutôt et le concentrait sur des choses extérieures tout-à-fail vides, sur des pratiques mystérieusement vaines, le retenant ainsi à la fois dans une inquiétude superstitieuse et dans une fausse sécurité. Comme on ne croyait pas que les dieux gouvernassent d'après les lois de la sagesse et de la justice éternelles, mais que, au contraire, on leur attribuait dans la direction du monde toutes les passions et les caprices des hommes , on s'imaginait pouvoir découvrir leur volonté à l'aide des signes les plus minutieux, dans le vol des oiseaux, dans les entrailles des victimes, et dans la manière dont mangeaient les poulets sacrés. S'agissait-il des affaires les plus importantes et de graves résolutions, les premiers dignitaires de l'état dépendaient du rapport des devins et des aruspices. Le Romain éclairé se laissait, aussi lui, effrayer comme un enfant par les mauvais présages : un songe suffisait pour le frapper de terreur. Il ren-

trait en toute hâte, s'il avait, en sortant, heurté le seuil de la porte, ou chaussé son pied droit du soulier du pied gauche; de pareilles vétilles troublaient son intelligence et paralysaient son énergie.

L'assurance si consolante pour le chrétien qu'il ne tombe pas un cheveu de sa tète sans la permission divine, était donc lout-à-fait étrangère au païen : celui-ci s'abandonnait aux angoisses du désespoir et de l'inquiétude, là où le premier demeure calme et plein d'espérance. Mais, d'un autre côté, le polythéisme offrait à ses seclaleurs des moyens de se tranquilliser qui les berçaient dans une sécurité funeste et complètement inconnue des disciples de l'Evangile, nous voulons parler des sacrifices expiatoires et des purifications. Ces pratiques, il est vrai, révèlent en même temps un besoin profond et généralement senti de la nature humaine, le besoin de satisfaire à la justice de Dieu, de se laver de ses souillures et de détourner les châtiments encourus par le péché. L'idée d'une substitution de mérites et de peines a ses racines dans chaque cu;ur d'homme , dans le sentiment que nous avons tous de notre insuffisance à expier pleinement nos fautes : de là les sacrifices d'animaux (1).

Outre ces sacrifices, il y avait une foule de cérémonies au moyen desquelles les dieux, croyait-on, devaient être apaisés et les fautes effacées, et ce qui, d'abord, n'était sans doute qu'un symbole destiné à rappeler la nécessité de la satisfaction et le besoin de se purifier, fut regardé, dans la suite, comme possédant la vertu de produire ce double

(1) Celte Idée de substitution dans le sacrifice se trouve clairement exprimée chez les anciens, par exemple dans Ovide : « Cor pro corde precor, pro vibris accipe vibras;

» Ilauc animam vobis promcliore damns.» (Fast. I. VI.) Le sang , comme siège de l'âme et de la vie, avait, dans le sacrifice, une importance particulière, et cette Ame, ainsi que le dit Ovide, était offerte poor urte autre éint , d'où la dénomination d'um | . . g », vicaria anima.

effet. Le meurtrier, l'adultère, le faux témoin remplissaient une facile prescription rituelle, telle que de s'asperger d'eau lustrale, et, sans repentir, sans changement de sentiments ni de conduite , apaisait sa conscience, tenait son crime pour entièrement lavé et se croyait lui-même pur et sans tache (1). À mesure que la corruption s'étendit dans l'empire romain, à mesure que les forfaits et les iniquités de toute espèce augmentèrent, les prêtres devinrent plus ingénieux à inventer de nouveaux procédés d'expiation. Ainsi s'introduisirent sous les empereurs les tauroboles et les crioboles qui étaient censés effacer toutes les fautes et auxquels on attribuait le pouvoir d'opérer à la fois une purification complète et une renaissance spirituelle. Voici eu quoi consistait le rit : celui qui voulait être purifié, se couchait dans une fosse recouverte d'une planche trouée; sur cette planche on immolait un bélier ou un taureau de manière que le sang arrosât, comme une pluie, le corps du patient (2).

Si dans les doctrines et les pratiques de sa religion, le païen, au lieu de motifs de repentir et d'amendement , ne trouvait, au contraire, que des raisons et des moyens de s'étourdir sur ses fautes,et deles continuer sans inquiétude, les notions qu'il avait du sort de l'homme dans l'autre vie n'étaient pas plus propres à le rendre meilleur. L'idée d'une justice vengeresse, dont l'homme doit subir l'arrêt après sa mort, n'existait que chez quelques individus qui s'y étaient élevés à l'aide de la réflexion ou par la connaissance des traditions antiques. Quant au peuple , c'était pour lui un dogme étranger, sa religion ne le conduisait pas jusque-là. Elle lui parlait simplement d'une vie triste des ombres dans les enfers; quelques ennemis particuliers des dieux étaient seuls

(1) «Ah nimium faciles, qui tristia crimina caulis

« Fluiuincà tolli posse putatis aquà.» (Ovid. Fast.) (2) 11 suffit de citer ici la curieuse inscription rapportée par Gruter : « Dis magnis, niatri Deûm et Attidi, Sexlus Agcsilaus Aedisius, Taurobolio Criobolioquc in aeternum renatus aram sacravit.»

punis dans leTarlare, comme aussi quelques-uns de leurs favoris seulement prenaient part à la félicité toute charnelle de l'Elysée. Bien plus, l'immortalité de l'àme avait cessé d'être admise par un grand nombre dés les derniers temps delà république, comme le prouvent deux discours de César et de Caton en plein sénat, que Salluste nous a conservés, et comme nous le savons d'ailleurs par Ju vénal. Tous les désirs, toutes les espérances des sectateurs du polythéisme n'avaient d'autre objet que la vie présente ; leurs prières aux dieux ne concernaient que les biens terrestres; ils n'avaient aucun pressentiment de la résurrection future, de l'union béatifique de l'àme avec Dieu, ni de l'éternelle et claire vue de sa splendeur; cet espoir des chrétiens devait leur paraître aussi insensé que présomptueux. Craindre et honorer les dieux parce qu'ils comblent de leurs faveurs ici-bas ceux qui les servent, et accablent de mauxeeux qui les méprisent, telle était, pour le païen, la substance de la religion et le but de la piété.

De môme que le polythéisme était dépourvu de toute doctrine morale, de même le culte païen était privé de toute espèce d'enseignement : c'est dans l'église chrétienne que la parole vivante, les instructions et les exhortations firent, pour la première fois, partie du service religieux ; là, pour la première fois, les prêtres joignirent à leurs autres fonctions Gene's de docteurs : le sacerdoce du paganisme était muet. La connaissance des cérémonies et celle des animaux propres aux sacrifices comprenait toute l'instruction nécessaire au prêtre païen; il n'ouvrait la bouche que pour prononcer des formules mille fois répétées, et le peuple, abandonné à lui-même, n'avait d'autre nourriture spirituelle que les mythes ou histoires des dieux fondées sur les traditions populaires, et les obscurs sentiments éveillés en lui par les pompes religieuses (1).

(l) Les Pères de l'Eglise font admirablement ressortir ce vice du paganisme, par exemple Lactance, Insiii. 1,3: «Deorum cultus non habet

Les païens n'eussent pas moins vainement demandé aux secrets des mystères ce qui leur manquait dans le culte public. Outre que ces mystères demeuraient toujours inaccessibles au plus grand nombre, et que la légèreté et la lubricité qui régnaient dans plusieurs, en excluaient toute leçon morale, ils n'offraient, à part le prestige des cérémonies et la maguificence du spectacle, que des idées cosmogoniques et l'explication physique des mythes communiqués aux initiés (1).

» sapientiam, quia nihil ibi discitur, quoi! proliciat ad mores excolendos » vitamquc foruiandam ; nec habet inquisitioneni aliquam veritatis, sed » taiitummodù ritum colendi, qui ministerio corporis constat.»-- Voyez aussi S. Augustin, de ci vita te Dei, 1, 6.

(1) C'est ce qui faisait dire à Cicèron après avoir parle' des mystères d'Eleusis et de Samothrace : «Quibus explicatis ad rationemque revo- » catis, rerum magis natura cognoscitur quam Deorum.»

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