SORT DU PAGANISME SOUS LES SUCCESSEURS DE JULIEN
Julien succomba , à l'âge de trente-deux ans , dans une bataille contre les Perses, après un règne de vingt mois. Sa prompte mort paraît avoir préservé l'Église de plus grands maux. En effet, dans les derniers temps de sa vie, son animosilé contre les chrétiens s'était tellement accrue que , selon toute apparence, à son retour, il aurait employé les plus violentes mesures pour comprimer l'Évangile, et, malgré ses précédentes résolutions , la résistance qu'il aurait rencontrée eût sans doute amené une persécution sanglante. Mais dès-lors s'écroula d'elle-même l'œuvre péniblement élaborée de la restauration du paganisme. Cette foule d'apostats qui avaient vendu leur religion à la faveur impériale, et qui, suivant l'expression de Tbemistius (1), « ado- » raient, non pas la divinité, mais la pourpre, » sévirent amèrement déçus, car Jovien, successeur de leur maître et leur modèle , était chrétien. À peine monté sur le trône , il
(1) Or. ad Jovian., p. 67, cd. Harduin.
manifesta ses sentiments d'une manière éclatante, en ordonnant aux gouverneurs des provinces de protéger les chrétiens dans le libre exercice de leur culte , et de rendre aux ecclésiastiques, aux vierges cousacrées a Dieu et aux veuves tous les privilèges qui leur avaient été accordés par Constantin et ses fils, mais que Julien leur avait retirés. En même temps , il assurait aux païens la liberté de religion , leur permettait les sacrifices et n'interdisait que la magie. Aussi le païen Themistius, dans son discours tenu devant Jovien, loue-t-il la sagesse de cet empereur, qui semble seul bien comprendre que la religion ne doit être soumise à aucune violence; puis il peint , en termes énergiques , la légèreté avec laquelle la plupart, à cette époque, passaient des tables saintes des chrétiens aux autels des dieux , et retournaient de ces autels aux tables qu'ils avaient abandonnées (1). Il blâme aussi très-clairement , mais sans le nommer, la conduite de Julien: « Cette loi (de tolérance) , dit-il, n'est pas » moins importante ni moins précieuse que le traité conclu » avec les Perses, car jusqu'à présent nous avons été plus » hostiles les uns contre les autres que les Perses ne l'ont » été contre nous , et nous avons moins soufiert des incur- » sions des Perses que de nos dissensions religieuses. » Libanius , au contraire , continua d'exalter sans restriction Julien, son héros , son demi-dieu , et de trouver tout en lui excellent et divin. Il avait conçu , avec ceux qui partageaient ses sentiments , le brillant espoir de voir, après la victoire de Julien sur les Perses, les tombeaux (il veut dire les églises chrétiennes) céder si complètement la place aux temples , que tous allaient , de nouveau, se précipiter aux autels des dieux et offrir des sacrifices. Or cet espoir était toul-à-faitauèanti.Une nuit profonde (ce sont ses paroles) re-
(1) o Oi «{/Toi -Trpsç Ëwy.oiç, Trfoç iipîtotç , mpot kyxXuxs-t , itfOÇ T-jUfTliÇmÇ {1 bule m). »
couvrait l'empire comme avant Julien (2). « Les temples , « s'écrie encore douloureusement Libanius, les temples quo » l'on avait commencé de bâtir sous le grand empereur, » restent inachevés ou bien sont détruits de fond en comble » au milieu des risées des chrétiens. Les prêtres et les philo- » sophes sont obligés de rendre compte, ceux-là de l'argent » employé par eux aux sacrifices, ceux-ci des sommes qu'ils » ont reçues de la munificence du prince. » Sans doute on n'écouta pas partout le sage conseil donné, aussitôt après la mort de Julien, par Grégoire de Nazianze aux fidèles, de ne pas abuser de la prépondérance) qu'ils venaient de reconquérir et de ne point rendre à leurs ennemis l'oppression qu'ils en avaient reçue; mais, dans tous les cas, la réaction, de la part des chrétiens , ne peut avoir été que rare et faible , presque toutes les charges importantes étant encore entre les mains des païens.
Valentinien Ier, qui succéda , dès l'année 3G4 , à Jovien , mort subitement , reconnut aussitôt une liberté religieuse générale et illimitée, à l'exception seulement de la magie et des sacrifices nocturnes ; encore ne larda-t-il pas à limiter cette dernière prohibition sur les remontrances du proconsul d'Achaïe , qui lui écrivit que les Grecs ne pouvaient célébrer leurs mystères sans sacrifier pendant la nuit , et qu'une défense absolue sur ce point les pousserait au désespoir. Il laissa aux prêtres païens leurs privilèges; il promit même des dignités à ceux d'entre eux qui se distingueraient par leur sagesse dans l'exercice de leurs fonctions. Les temples reçurent des gardes ; toutefois l'empereur défendit que l'on employai à ce service des soldats chrétiens , comme faisaient des fonctionnaires païens pour molester les fidèles. Avec une telle protection accordée au paganisme, il y a lieu de s'étonner que Valens et Valentinien , suivant le rapport
(2) Libanius, I, p. 617
de Libanius , aient , dans la suite, interdit les sacrifices, et n'aient toléré que l'hommage de l'encens. Du reste (ceci est un fait reconnu), Valens, souverain de l'Orient , épargnait les païens, et, en sa qualité d'arien , il ne persécutait que les catholiques.
L'empereur Gratien (375-383), fils de Valentinien, manifesta plus décidément son antipathie contre les païens. D'après le témoignage un peu suspect de Sozime, il serait le premier empereur qui se fût dépouillé du titre et des insignes de souverain pontife. L'autel de la déesse de la Victoire avait été enlevé, dès l'an 357, par l'ordre de Constantin, de la salle des séances du sénat de Rome , mais Julien l'avait fait rétablir. Gratien le fit enlever de nouveau. De plus il réunit au trésor public les revenus consacrés aux prêtres et aux sacrifices païens, abrogea les privilèges et immunités de ces mêmes prêtres, ainsi que des vestales , et attribua d'avance au fisc impérial les terres qui leur seraient données , soit à eux, soit aux temples. Vainement les sénateurs païens essayèrent d'obtenir la révocation de ce décret , par une ambassade à la tête de laquelle était le célèbre Q. Aurelius Symmachus ; les sénateurs chrétiens firent aussi des remontrances , lesquelles appuyées par le vénérable Ambroise , êvêque de Milan, déterminèrent l'empereur à persister dans sa première résolution. A la même époque , le préfet de Rome, Gracchus, fit détruire la caverne où se célébraient les mystères de Mithra.
Deux années plus tard , lorsque le jeune Valentinien II eût succédé , sur le trône impérial , à son frère Gratien , Symmaque, devenu préfet de Rome, renouvela , au nom de la partie païenne du sénat , la demande en révocation des ordonnances dont nous venons de parler. « Nous ne dési- » rons, disait-il , que le support, la conservation de cette » religion, sous laquelle le sénat romain a si longtemps et » si magnifiquement fleuri, de cette religion qui a pour elle » la majesté de tant de siècles. Rome veut rester fidèle au » culte de ses ancêtres, à un culte qui lui a soumis le monde
» entier. Paix et protection à nos dieux nationaux , aux » dieux de la cité. Ce que nous avons trouvé étant enfants, » vieillards nous voudrions le léguer à ceux qui viendront » après nous. Jusqu'à présent nous avons juré, dans le sé- » nat, sur l'autel de la déesse de la Victoire, l'empereur ne » voudra pas que désormais nous ne jurions plus ou que » nous fassions de faux serments. Ici, ô empereur, votre » conscience n'a rien à sacrifier, car nous ne vous deman- » dons pas d'accorder quelque privilège à la religion qui » n'est pas la vôtre, nous vous demandons seulement de la » laisser en possession de ses anciens droits. »
Ambroise représenta, au contraire, à Valcntinien, dans un écrit plein de nerf et d'éloquence : « que le service et la » gloire de Dieu devaient passer avant toute autre consi- » dération; que de même qu'il ne devait obliger personne » à un acte religieux opposé à sa croyance et à sa volonté, » de même on ne pouvait exiger de lui une chose contra- » dictoire avec sa foi , tel que serait le rétablissement de » l'autel de la Victoire au milieu de Rome. S'il faisait des » présents aux temples païens, les églises chrétiennes ne » pourraient plus en recevoir de lui; s'il élevait un autel » aux faux dieux, l'autel du Christ le repousserait. IN'était-ce » pas un fait inouï qu'un empereur païen eût jamais élevé » un autel chrétien? Que si l'on offrait des sacrifices dans » la salle des séances du sénat, c'était, en quelque sorte, » une action d'État accomplie au nom de l'empereur, et » qu'il ne pouvait, en sa qualité de chrétien, conséquem- » ment permettre. » Plus loin Ambroise rappelle que les prêtres chrétiens sont encore moins favorisés que les prêtres païens en ce qui a rapport aux legs; qu'ils ne peuvent pas même, d'après des lois récentes, accepter la donation de biens-meubles par testaments, et que néanmoins aucun d'eux ne fait entendre de plaintes; puis il somme les païens de montrer les captifs qu'ils ont rachetés, les pauvres qu'ils ont nourris avec les biens des temples, tandis que tout le inonde sait que les biens de l'ttglisesont en même temps les
biens de quiconque en a besoin. Ces représentations eurent leur effet; la demande des sénateurs païens fut rejetée une seconde fois (1).
Théodose Ier (379-395) porta au paganisme de plus rudes coups que ses prédécesseurs par les lois qu'il publia d'abord pour l'Orient, et qu'il appliqua, depuis l'année 388, à l'empire entier. Il commença par priver du droit d'hériter et de tester ceux qui abjureraient la religion chrétienne, puis il interdit, en 381, les sacrifices ayant pour objet de chercher l'avenir dans les entrailles des victimes. Comme alors on ne sacrifiait plus guère que dans ce but, beaucoup virent dans cette ordonnance de Théodose une interdiction des sacrifices en général. Toutefois, selon Libanius, des sacrifices publics continuèrent d'être offerts aux dieux, à Rome, à Alexandrie, et sans doute dans d'autres villes. Il y avait aussi, dans chaque province, un grand-prêtre chargé de surveiller tout ce qui avait rapport au culte païen, et, chose singulière, cet emploi, ou du moins le titre, était souvent conféré à des chrétiens, de sorte que Théodose se vit obligé de défendre à ceux-ci de l'accepter, et aux païens de le leur donner.
Désormais c'étaient les païens qui se plaignaient de l'injuste oppression de leur liberté religieuse. Ils employaient,
(1) Ambroise , dans le même écrit, fail une observation tout-à-fait digne de remarque. Il dit que, malgré toutes sortes de distinctions , de privilèges et de riches revenus , malgré la perspective de se marier plus tard (puisque l'obligation à la virginité n'était pas pour toute la vie), les païens pouvaient à peine rassembler dans Rome sept vestales, bien qu'on les choisît pour cet état dès l'enfance. Ensuite il oppose , comme contraste, le grand nombre, la pureté et la modestie des vierges chrétiennes consacrées à Dieu, lesquelles, sans honneurs, sans privilèges et sans richesses, passaient leur vie dans la plus sévère chasteté. Le poète chrétien Prudentius réfuta aussi les assertions de Symmaque dans un poème, divisé en deux livres , où il dit que les plus anciennes familles de Rome , celles des Annius , des Olybrius, des Paulinus , des Bassus, des Probus, des Gracchus, etc., étaient déjà chrétiennes.
pour la défendre, les mômes arguments que les chrétiens, dans les temps de persécution , à savoir : que ce n'était point par la force et la contrainte , mais par l'instruction et la persuasion que l'on devait essayer de les convertir. C'est à ce temps que semblent se rapporter les plaintes douloureuses de Libanius, quand il dit : « qu'il a voulu recourir » aux autels et à la puissance des dieux, mais que, en pré- » sence de leurs images, il n'a pas osé prononcer une seule » parole, et n'a su que verser des pleurs en silence. » A celte époque, beaucoup d'entre les chrétiens, ecclésiastiques et laïques, pensaient qu'il fallait frayer le chemin de la religion véritable, au peuple encore païen, par la destruction des monuments de l'ancien culte; qu'une religion tout extérieure, comme était le paganisme, perdrait nécessairement sa puissance sur les esprits et disparaîtrait bientôt lorsqu'une fois les autels et les images des dieux seraient renversés; qu'enfin le besoin d'une forme religieuse déterminée, exerrant alors sur les païens son influence nécessaire, les conduirait naturellement dans les bras du christianisme. En conséquence, un grand nombre de temples furent détruits dans les campagnes, principalement par les moines, ou à leur instigation, car on croyait pouvoir compter, sinon sur l'aveu, du moins sur l'indulgence de l'empereur. Quelquefois aussi c'était la cupidité qui, excitée par la richesse de ces mêmes temples, prenait, pour les piller, le masque du zélé religieux. La rage avec laquelle les païens voyaient de pareilles dévastations et les moines qui en étaient les principaux auteurs, les moines déjà détestés par eux pour d'autres motifs, s'exprime avec une grande énergie dans le discours que Libanius prononça, ou du moins écrivit alors en faveur des temples. « Les moines , dit-il , attaquent » particulièrement les temples des campagnes, eteepen- » dant ces temples sont l'âme des champs, l'unique con- » solation des pauvres paysans qui, en perdant ces sanc- » tuaires sacrés , croient avoir perdu l'assistance des » dieux et n'ont plus de goût pour leur travail. De plus.
» souvent pillés eux-mêmes par les moines, sous prétexte » qu'ils ont offerts des sacrifices, ils ne trouvent nulle pro- » tection auprès des évêques(l). Que si le peuple des cam- » pagnes se permet des repas en l'honneur des dieux et » tue des animaux à cette occasion, ce ne sont pourtant pas » là des sacrifices proprement dits. Beaucoup de ces gens » n'ont embrassé la religion chrétienne qu'en apparence, et » restent intérieurement attachés au paganisme ; ils visitent » les églises et semblent prier, mais c'est aux anciens » dieux que s'adressent leurs prières (2). » Ensuite il rappelle que , à Rome môme et à Alexandrie , il est encore permis d'offrir des sacrifices; dans cette dernière ville, à cause du Nil, qui, sans cela, dit Libanius, ne féconderait plus le pays. Par une singulière subtilité , le sophiste trouve dans la tolérance encore partiellement accordée par les empereurs au culte des idoles, une preuve qu'ils jugent ce culte bon et utile, sans remarquer qu'il les provoque ainsi à ne plus accorder la même tolérance. Enfin, il demande que les temples soient conservés au moins comme édifices publics, comme ornement des villes et des campagnes. Les représentations de Libanius ne produisirent aucun changement dans les idées de Théodose, et précisément dans le même temps, c'est-à-dire en 384 ou 386, le préfet Cynegius reçut l'ordre de faire fermer tous les temples, sans exception, en Orient et en Egypte.
(1) Les vols dont il est ici parlé se réduisaient vraisemblablement à la confiscation des vases employés aux sacrifices et des antres ustensiles dn culte païen.
(2) Saint Augustin attaquait aussi ces abus : « À quoi sert , dit-il , que » les païens soient extérieurement chrétiens , qu'ils assistent de corps » dans nos églises quand leurs cœurs sont ailleurs (Op. V , Serai. 62, » p. 254). » Et dans sa lettre aux Madauriens : « Vos temples sont plus » aisément fermés aux idoles que vos cœurs (Op. II, p. GiO). » Il les exhorte , en conséquence , à ne pas détruire les images des dieux , « à » moins d'en être chargés par l'autorité publique ; c'est du cœur des » païens que l'on doit d'abord arracher les idoles. ••
Une des plus terribles atteintes portées au paganisme sous le règne de Théodose , ce fut la destruction du Serapeuni et des autres temples à Alexandrie et à Canope, par la faute des païens eux-mêmes. L'évêque Théophile ayant converti en église un ancien temple de Bacchus que lui avait abandonné l'empereur, fit promener publiquement dans la ville, à la confusion des païens, les honteux objets symboliques et les instruments trouvés dans ce temple. Les païens irrités coururent aux armes, tuèrent et blessèrent un grand nombre de chrétiens, puis se retranchèrent dans le temple de Sérapis qui, après leCapitole, passait pour le plus vaste et le plus magnifique édifice de l'empire romain. Ils y entraînaient les chrétiens qu'ils faisaient prisonniers dans leurs sorties, les contraignaient à sacrifier, et donnaient la mort, au milieu des tourments, à ceux qui s'y refusaient. Un philosophe, nommé Olympus, était à leur tète, et les excitait à abandonner plutôt l'existence que la religion de leurs pères. A cette nouvelle, Théodose pnblia un décret dans lequel , tout en faisant grâce de la vie aux meurtriers (estimant heureux, disait-il, les chrétiens qui avaient donné leur sang pour leur foi), il ordonnait que l'évêque Théophile fit abattre tous les temples d'Alexandrie avec l'assistance du préfet et du comte. Cet ordre fut exécuté, en commençant par la statue colossale de Sérapis , sans résistance du côté des païens. Ils croyaient que le ciel allait tomber et la terre s'ouvrir au premier coup porté à une idole faite, disait-on, de la main même des dieux. Leur attente ne s'étant pas réalisée, et le INil, aussitôt après, malgré les prédictions contraires, ayant donné sa bienfaisante inondation périodique, un grand nombre virent dans tout cela une irrésistible preuve de l'impuissance de leurs divinités et embrassèrent la religion chrétienne (l). A Canope,
(1) En renversant plusieurs temples et autels, on uVeouvrit les instruments dont se servaient les prêtres païens pour opérer leurs jongleries. Cette découverte produisit également un grand nombre de conversions
autre siege principal du culte des faux dieux de l'Egypte, à peu de distance d'Alexandrie, les temples furent également détruits. Un couvent de moines s'éleva dans le lieu et donna à la ville son nouveau nom de Metanoë. Dans le même temps, Martin, évêque de Tours en Gaule, et Marcellus, évêque d'Apamée eu Syrie, se distinguaient par leur zèle dans la destruction du paganisme. Le dernier, tandis qu'il faisait abattre un temple à Aulon, fut saisi et brûlé par les païens furieux. Ses fils ayant voulu poursuivre judiciairement les meurtriers, en furent empêchés par le synode provincial.
Pensant que l'heure de l'entière abolition et de la dissolution complète avait sonné pour le paganisme, Théodose promulgua, à partir de l'année 391 , plusieurs lois, dont l'une, publiée en 392, interdisait le culte des dieux dans toutes ses parties et tous ses usages. La recherche de l'avenir dans les entrailles des victimes était assimilée au crime de haute trahison, et conséquemment punie de mort (1). D'autres pratiques païennes, telles que les sacrifices dans
au christianisme. Saint Jean Chrysostôme rapporte avoir vu lui-même des autels , dans l'intérieur desquels il y avait une place pratiquée de manière que le prêtre pût souffler le feu à travers des tuyaux, afin que le peuple regardât comme quelque chose de divin la flamme qui consumait le sacrifice.
(1) « Quodsi quispiam immolare hostiam sacrificaturus audehit , aut » spirantia exta considère , ad exemplum majestatis, roi licitâ cunctis ac- » cusatione delatus , excipiat sententiam compctentem , etiamsi nihil » contra salutem principum aut de salute qusesierit. Sufficit enim ad » criminis molem , naUme ipsius leges velle rcscindere , il I ici ta pcrscru- » tari, occulta recludere. interdicta tentare, finem quaerere salutis alie- » nae, spem alieni interitûs polliceri (Cod. The'odos. XVI , 10). » D'après les premières paroles , on pourrait croire que tout sacrifice d'animaux entraînait la peine de mort , mais ce qui vient ensuite prouve qu'il s'agissait proprement de Yextispicium, c'est-à-dire de la recherche de l'avenir dans les entrailles des victimes. On supposai! , à ce qu'il paraît . qu'il ne se faisait alors de sacrifices que dans cette dernière intention.
les maisons particulières, l'offrande d'encens et lerection
d'autels eu l'honneur des dieux, étaient punies par des amendes et la confiscation. Ainsi toute expression, toute représentation de leurs sentiments religieux était interdite aux seclateurs du polythéisme. Même les hommages rendus, dans l'intérieur le plus secret de la vie privée , aux dieux en qui ils croyaient, leur attiraient de graves châtiments lorsqu'ils étaient découverts. L'horreur de Théodose contre le paganisme alla si loin, que plutôt que de rien relâcher de sa sévérité, il aima mieux voir une foule de ses sujets totalement dénués de religion, et cependant il ne pouvait pas espérer de mesures si rigoureuses, qu'elles suffiraient à les rendre chrétiens. Un autre aurait peut-être pensé que l'adoration de Jupiter et d'Apollon, comparée au fétichisme dans lequel tombaient la plupart de ces hommes placés violemment en dehors de tout culte, était encore le moindre mal.
Sur ces entrefaites, la partie païenne du sénat de Rome avait obtenu d'Eugène , dépendant du païen Arbogaste , la restitution des biens affectés aux temples et le rétablissement de l'autel de la déesse de la Victoire , bien que le nouvel empereur fût chrétien. Toutes les ressources, toutes les pratiques du polythéisme furent mises en œuvre pour assurer . le triomphe du rhéteur couronné sur Théodose qui s'avançait avec ses troupes. Ainsi , par exemple, on plaça dans les défilés des Al pes juliennes , pour arrêter l'armée de Théodose, des statues de Jupiter tenant à la main dos foudres que l'on croyait douées d'une force divine par la consécration solennelle qui en avait été faite. Ce fut en vain. Théodose vainquit; il exhorta les sénateurs païens à abandonner leurs erreurs et révoqua ce qu'Eugène leur avait accordé.
Les fils de Théodose . àreadiuset Honorius, dont le premier régna en Orient de 395 à 410 , et le dernier en Occident jusqu'à l'année 124 , ne trouvèrent rien de mieux à faire, par rapport au polythéisme que de renouvelle!*, de temps en temps, les ordonnances de leur père. Chassée de la
plupart des villes, l'ancienne religion se réfugia dans la campagne, où, par le défaut de surveillance, elle fut pratiquée avec plus de facilité et moins de danger. De là , la dénomination de Beligio pagana, qui apparaît dès 368. Et comme il y avait une quantité considérable de bourgs et de villages sans églises , sans prêtres à demeure , il fallut beaucoup de temps au christianisme pour vaincre son adversaire dans ce dernier retranchement. Les restes des mystères païens furent aussi forcés d'aller cacher bien moins leurs secrets que leur honte au fond des campagnes, car ils s'éteignaient alors pour la plupart dans les villes. Suivant l'expression de Grégoire de JNice, « après avoir été longtemps considérés comme » l'or le plus pur, ces mystères , reconnus enfin dans leur » néant, disparaissent des cités sans y laisser de traces. » Toutefois, au rapport d'Eunapius, la célébration des Eleusines ne fut complètement abandonnée qu'après que les Goths , sous la conduite d'Alaric , eurent détruit le temple d'Eleusis. L'attachement des paysans à l'ancien culte occasionna, en 399, une loi de l'empereur Honorius, en vertu de laquelle les temples devaient être détruits sans inquiétude dans les campagnes , pour ôter à la superstition tous ses points d'appui. Il suffisait en général, dans les villes, de les tenir fermés pour empêcher les pratiques du polythéisme; on les conservait comme ouvrages d'art , comme ornements publics. Mais là où le paganisme, par le nombre et le zèle de ses partisans , avait encore la prépondérance , les chrétiens n'étaient pas portés à considérer et à épargner les temples de ce point de vue. Ainsi Porphyrius , évêque de Gaza , en Phénicie, obtint de l'impératrice Eudoxie, l'an 401, que les huit temples de cette ville , qui ne comptait que trois cents chrétiens, fussent jetés à bas. Parmi ces édifices se trouvait le grand sanctuaire du pays , le temple de Marnas, le plus magnifique de l'empire romain depuis la chute du Serapeum. Sur les ruines du temple de Marnas, une vaste et belle basilique s'éleva aux frais de l'impératrice, et Chrisoslôme envoya des moines pour convertir à la religion chrétienne
les habitants de la Phénicic. Quelques riches et pieuses dames de Constantinople pourvurent aux frais de celle mission. Bientôt après, les temples d'Astarlé à Sidon et de Vénus à Biblos éprouvèrent le même sort.
D'après une idée alors très-répandue parmi les païens et fondée sur un prétendu oracle en vers grecs, Pierre aurait eu recours à la magie pour faire adorer Jésus-Christ; mais ce culle ne devait durer que 305 années, et par conséquent, selon le calcul de saint Augustin, devait iinir en 399, taudis que le polythéisme reprendrait son premier éclat. Mais, précisément à cette époque et les années suivantes, des fails nombreux prouvèrent que c'était la religion païenne ellemême qui s'en allait vers une ruine complète et inévitable. Les livres sybillins, que l'on entourait autrefois de tant de respect et que l'on croyait liés, d'une manière intime, à la prospérité de l'Étal, furent brûlés par l'ordre de Stilicon. Bans l'Afrique, qui était encore très-adonnéc au paganisme, deux fonctionnaires impériaux, Jovius et Gaudentius, firent briser des autels et des emblèmes consacrés aux dieux , entre autres une fameuse statue de Cœleslis, la déesse protectrice de Carthage. Le grand temple de Cœlestis, que l'évêque Aurelius avait changé en église, fut rasé, l'an 421 , d'après la volonté de Constantius. Toutefois l'animosité des païens encore très-nombreux produisit cà et là l'effusion du sang. Ainsi, par exemple, à Sufa dans la Byzacène, soixante chrétiens furent égorgés pour avoir mis en pièces une statue d'Hercule. A Rome, toutes les idoles ayant disparu depuis plusieurs années, les païens voulurent faire considérer la prise et le pillage de la ville par Alaric comme une punition de cet attentat. Mais Augustin leur rappela qu'après la destruction des images des dieux, Rhadagaise, avec sa nombreuse armée, quoique païen lui même, et bien qu'il eut offert des sacrifices, avait été vaincu, et qu'alors les Goths chrétiens étaient entrés les premiers dans Rome.
Plusieurs lois, continuant celles qui avaient été déjà dirigées contre le paganisme, furent portées par le faible Hono-
rius, notamment dans les années 408 et 415, où, l'argent ayant manqué, les revenus qui restaient encore aux temples furent employés à la solde des troupes. Mais la preuve qu'il y avait toujours un grand nombre de prêtres païens, c'est une loi par laquelle ils étaient bannis des principales villes de l'Afrique. D'importants emplois civils et militaires restèrent aux mains des païens jusqu'en 416, où un édit de l'empereur les déclara inhabiles à les posséder. Mais, quelque grande que fût, à en juger d'après ces lois, l'aversion du gouvernement pour le paganisme , il le laissa néanmoins subsister en partie dans certains usages de la vie publique. Un décret de l'année 399 ordonna même que des fêtes et des jeux, dont l'origine et la signification étaient pourtant tout-à-fait païennes, continuassent d'être célébrés, pourvu qu'il ne s'y mêlât aucun sacrifice, aucun acte proprement dit de l'ancien culte. Ainsi les empereurs soutenaient d'une main ce qu'ils renversaient de l'autre. Les évoques s'élevaient incessamment contre la participation des chrétiens à ces jeux , à ces repas païens et immoraux , et un synode tenu à Carthage, dans Tannée 401, en demanda l'abolition à Honorius avec d'autant plus d'instance, que les sectateurs du polythéisme voulaient souvent forcer les fidèles à y assister (l). Suivant le témoignage de Salvien, les poulets sacrés étaient encore nourris en 440 pour les consuls, le vol des oiseaux était encore observé, en un mot le consulat était entouré des mêmes pratiques superstitieuses qui existaient pendant la domination païenne. Un des plus monstrueux produits du polythéisme , les combats de gladia-
(1) L'auteur du discours De. tempore barbarico , inséré parmi les œuvres de saint Augustin (tome IX , p. 321) , reproche à toute la ville de Carthage d'avoir assisté à un spectacle nommé Noctunuim , lequel était représenté avec les images des faux dieux. Saint Augustin lui-même adresse un de ses serinons tout entier (le LXUe) à ces chrétiens qui, pour ne pas déplaire aux païens puissants, prenaient part aux l'êtes et festins donnes dans les temples.
leurs avaient été tolérés, comme sous les règnes précédents, par Théodose lui-même qui, peut-être, craignait de trop aigrir, en les supprimant, le haut et le has peuple dont ce spectacle était l'amusement favori. Or, ce qu'un empereur craignait de tenter avec sa toute puissance, un simple moine osa l'essayer. Ce moine, nommé Télémaque, vint du fond de l'Orient à Rome, exprès pour accomplir son idée sublime, et, un jour, il se précipita au milieu des épées nues pour les suspendre, mais les cruels spectateurs lapidèrent aussitôt le pieux solitaire qui avait troublé un instant leur plaisir. Enfin, parut l'édit impérial qui abolit pour toujours celte gratuite et odieuse effusion de sang humain. En revanche, les lupercales subsistèrent à Rome jusque vers la fin du Ve siècle. Lorsque, dans l'année 495, le pape Gelase parvint à supprimer cette fête licencieuse, plusieurs Romains de distinction, des sénateurs même, s'en plaignirent amèrement et attribuèrent à cette offense envers le dieu Fcbruarius les maladies alors régnant dans Rome, ainsi que la stérilité des champs et diverses autres calamités. Et puisque le pape menace ces hommes de les retrancher de la communion de l'Église, il faut bien qu'ils en aient fait partie au moins extérieurement, d'où l'on peut voir le singulier mélange de paganisme et de christianisme qui se rencontrait, à cette époque, même dans les classes supérieures de la société romaine (1).
En Orient, Théodosc le jeune publia, en 423, une loi dans laquelle il s'exprime comme s'il doutait de l'existence d'un reste de païens, mais les ordonnances que lui-même et ses successeurs ne discontinuèrent pas de rendre contre le polythéisme, prouvent que les partisans de l'ancien culte
(l) Gclasii deer. adv. Andromachum senatorem caeterosque Ilomauos, (|ui lupercalia secundum morem pristinum colenda constituebant , ap, Mansi Conc. coll. VIII, p. 95. Le même pape donne aux Humains dont il s'agit les épithètes suivantes : « Nec Christian] , nec pagani . ubiquè \wr-
lidi , nusquàm Gdeles; ubiquè corrupti,, nusquàm integri. »
étaient toujours assez nombreux pour mériter de fixer sur eux l'attention du gouvernement. Au reste, tout en portant contre les sacrifices offerts aux idoles les peines les plus sévères, telles que la confiscation des biens et l'exil (423), la mort même (426) , Théodose couvrit de sa protection les païens qui se tenaient tranquilles.
CHAPITRK IV.
POLEMIQUE PAÏENNE ET APOLOGÉTIQUE CHRÉTIENNE. — ÉTAT INTÉRIEUR DU PAGANISME VIS-A-VIS DU CHRISTIA- NISME. — ACTION DE L'UN SUR L'AUTRE (1).
Tel était l'acharnement de Julien contre le christianisme, que, dans sa courte carrière, sous le poids du gouvernement de l'empire et au milieu des préparatifs de sa grande expédition contre les Perses, il trouva encore le temps de combattre, dans un livre spécial , la nouvelle religion. Saint Cyrille, dans la réfutation qu'il en a faite, nous a conservé, en grande partie, cet ouvrage dont voici la substance.
Après avoir commencé par déclarer que le christianisme est une misérable invention de la malice humaine, un impur
(1) Livres consultés : Juliani op. et Cyrilli Alex, contra Julianum ; Libaniî orationes ; Themistii orationes ; Eunapii vit.»' sophistarum ; Jamblichi de mysteriis /Egypt. ; Procli op. ; Lactantii op, ; Jul. Firm. Maternus, de errore profanas religionis ; Eusebii Caesareensis praepacaMO et demonstratio evangelica ; Athanasii op.; s. Augustinus , de civitate Dei ; Tfaeodoreti Grac. affectuum curatio ; Zachaei christiani et Apollonii phîlosophi consultatio ap. d'Achery spicileg., t. I.
mélange des éléments les plus mauvais du judaïsme et de l'hellénisme, Julien passe à l'examen de l'ancien Testament. Là, il trouve que Platon a parlé de l'origine des choses et du demiurge beaucoup plus dignement que Moïse, dont le dieu a produit seulement le monde matériel et non les êtres spirituels. Le récit du paradis, du serpent et de la chute, ressemble, dit-il, toul-à-fait aux mythes grecs. D'après le législateur du peuple juif, Dieu se serait grossièrement trompé en donnant à l'homme pour compagne, pour aide, celle qui devait, au contraire, devenir la cause de sa ruine. Il ne trouve pas moins bizarre que Dieu ait refusé aux hommes la connaissance du bien et du mal , sans laquelle ils devaient rester constamment insensés. La tradition de la tour de Babel est un mythe indigne de la Divinité, semblable à celui d'Otus et d'Éphialtès dans Homère.
Le dieu de Moïse, dit encore Julien, a concentré tout son amour, toute sa bonté sur un seul peuple , le peuple juif; il a négligé les autres nations, les a laissées, des milliers d'années, dans les ténèbres de l'ignorance et de l'idolâtrie, et, cependant, il n'a pas su défendre son peuple favori lui-même contre une longue servitude. A la vérité , saint Paul, le plus grand des imposteurs, qui a incessamment changé sa doctrine, veut persuader aux Hellènes que ce dieu est celui des Gentils aussi bien que des Juifs; mais alors pourquoi a-l-il donc envoyé seulement à ceux-ci Moïse, la loi, les prophètes et les fabuleux miracles? Ce même dieu est colère, jaloux , plein de passions humaines: or, si nous devons nous efforcer de ressembler aux dieux, comme l'enseignent les philosophes, qu'y a-t-il donc dans le dieu des Juifs que l'on doive imiter? Serait-ce sa colère, sa jalousie, sa fureur et ses vengeances? S'il a véritablement en horreur l'adoration des autres dieux, il devait empêcher les peuples de s'y livrer. 3Ne l'ayant pas fait, la volonté lui a manqué ou la puissance. Que si l'on compare le législateur du peuple hébreu avec les fondateurs et les régulateurs d'étals des Hellènes, combien ces derniers étaient plus sages que Moïse dont le déca-
logue, à l'exception de la défense du culte des dieux et de la prescription du sabbat , ne contient rien de particulier. En général , les hommes politiques , les orateurs et les poètes des Grecs sont beaucoup au-dessus de tout ce que l'histoire et la littérature hébraïques peuvent offrir. Qui oserait nier, par exemple, que Tbéognis, Phocylide, Isocrale n'ont pas bien mieux écrit que Salomon?
Tournant ensuite directement ses armes contre les chrétiens , Julien leur dit : vous qui reconnaissez dans Moïse et dans les prophètes des maîtres envoyés de Dieu , pourquoi donc n'offrez-vous point les sacrifices prescrits par la loi? pourquoi n'observez-vous pas le sabbat? pourquoi ne pratiquez-vous pas la circoncision? pourquoi, à côté du dieu unique, adorez-vous encore un homme, un juif crucifié? Moïse n'a rien dit d'un second dieu à placer auprès du premier dont il commande exclusivement le culte; il n'a rien dit de la ressemblance ou de la dissemblance de celui-là avec celui-ci, question sur laquelle vous vous disputez. Il enseigne, à la vérité, plusieurs dieux inférieurs, mais non un autre dieu appelé Logos. Et ce Christ, qu'a-t-il donc fait de grand? Il a guéri quelques aveugles et quelques perclus, il a exorcisé quelques possédés dans les villages de Bethsaïde et de Bôthanie; là se bornent ses grandes actions. Il n'a eu pour partisans, et encore en petit nombre, que des hommes de la lie du peuple; ses propres parents ne lui obéissaient pas. Nul de ses disciples, pas même Paul, n'a osé lui attribuer la dignité et la toute-puissance divine; Jean seul l'a fait, mais d'une manière peu nette. Ayant appris que, dans les villes de Grèce et d'Italie, un grand nombre d'hommes étaient atteints de cette nouvelle superstition, et que déjà Pierre et Paul recevaient des hommages au lieu de leur sépulture, Jean essaya à la dérobée et avec adresse de glisser la doctrine de la divinité de Jésus. À ce mort , objet de votre vénération, vous en avez ajouté une foule d'autres que vous vénérez aussi; vous avez tout rempli de sépultures et de tombeaux sur lesquels vous vous roulez pour avoir des
songes prophétiques, car vous tenez cette espèce de magie des Apôlres, qui, eux-mêmes, l'avaient apprise des Juifs. Au lieu d'honorer les signes sacrés que les dieux ont donnés, comme gage de leur faveur, aux Romains, vous adorez le bois de la croix, vous vous marquez, vous et vos portes, de ce symbole d'ignominie. Vous attribuez avec une inconcevable démence à la Divinité des écrits qui n'ont pas encore rendu un seul homme plus sage, plus courageux, plus vertueux, tandis que vous voyez l'œuvre de Satan et de ses adorateurs dans des ouvrages qui éveillent et nourrissent en réalité la sagesse, la justice et toutes les vertus. Vos prédécesseurs, les premiers chrétiens, n'étaient pas seulement les plus bas, les plus méprisés des hommes, ils étaient encore les plus vicieux, comme le prouvent les reproches adressés par saint Paul à ceux de Corinthe. Mais vous croyez que le baptême efface et purifie tout, comme si le baptême, qui n'enlève ni la goutte, ni la lèpre, ni aucune espèce de défaut ou de maladie du corps, pouvait guérir l'adultère, le vol et les autres vices de l'âme? Et vous, etesvous donc beaucoup meilleurs que ces premiers partisans de votre folie? (t) Vous avez tué des païens et des chrétiens hérétiques, les premiers parce qu'ils demeuraient fidèles au culte de leurs pères, les autres, quoique vos frères en superstition, parce qu'ils ne pleurent pas tout-à-fait de la même manière le crucifié. Cependant ni Jésus ni Paul ne vous ont poussés à ces actes de violence, car ils étaient loin d'espérer que vous deviendriez si puissants un jour, eux qui se contentaient de pouvoir tromper quelques servantes et quelques valets et par ceux-là des hommes tels que Cornelius et Sergius. Que si, depuis ce temps, vous avez tel-
(1) Julien paraît avoir eu ici en vue les violences commises parles Ariens sous Constantius. Des païens furent, en effet, probablement tués eà et là en defendant leurs temples attaqués et menacés de ruine ou de pillage.
— salement cru en nombre et en puissance, la cause en est, d'une part, dans noire lâcheté et dans ûos abus qui yous servent merveilleusement, d'autre part dans l'extension que vous avez donnée aux libertés contraires à l'ancienne alliance , de façon à approprier votre culte à tous les peuples, à tous les goûts, et même au genre de vie des hôteliers , des danseurs et autres gens semblables.
Beaucoup d'objections et d'accusations do Julien trahissent une si complète ignorance de l'esprit et de la nature du christianisme, que l'on conçoit à peine comment un homme élevé dans cette religion pouvait produire des choses pareilles. Dans tous les cas, ceci est une preuve qu'il abandonna de bonne heure la foi chrétienne. Sans aucun doute il a lu lui-même l'Écriture sainte, mais avec une intelligence tellement obscurcie par la haîne et la prévention , que , par exemple, il y voit qu'Abraham était adonné à l'astrologie et à la divination d'après le vol des oiseaux, et qu'aucun prophète n'a prédit Jésus-Christ. Quant aux miracles du Sauveur, il les reconnaît en partie, bien qu'il passe les plus importants sous silence, tels que la Résurrection. D'autres de ses attaques mettent à nu sa manière toute extérieure et dès-lors essentiellement païenne d'envisager les questions religieuses. C'est ainsi qu'il s'appuie principalement sur la vaste puissance et domination des Romains , sur les grands poètes et les grands philosophes des Hellènes, accusant le christianisme d'impuissance et de stérilité parce qu'il n'a rien produit de semblable. En même temps son aveugle passion lui fait faire un reproche aux chrétiens de chercher à s'approprier l'art païen, la littérature païenne. Enfin, faute de meilleures armes, il emploie les injures, non-seulement contre les Apôtres, mais aussi contre Jésus-Christ, et Cjrille, comme lui-même nous l'apprend, a laissé de côté les plus outrageantes.
Parmi les apologistes chrétiens de cette époque, le premier en date est Lactancc, l'éloquent disciple d'Arnobe, le précepteur du prince impérial Crispus, mais avec cela si
pauvre qu'il manquait des choses les plus nécessaires. Dans les VII livres de ses Institutions divines (composés entre 316 et 322), d'une part il réfute sans amertume et sans invectives les théories de la religion et de la philosophie païenne, d'autre part il fonde la vérité du christianisme spécialement sur l'accord du nouveau Testament avec l'ancien, sur l'accomplissement des prophéties relatives au Messie, sur l'élévation, la pureté, la sainteté de la morale et la vertu régénératrice de la doctrine chrétienne; il termine en parlant avec détail de la vie éternelle que nous avons à espérer.
Dans le même temps, le savant Eusèbe de Césarée déployait, dans les XV livres de la Préparation évangélique, un trésor d'érudition en tout genre. Il y montre l'absurdité des théogonies et cosmogonies païennes, le vide de la doctrine du destin et des interprétations allégoriques des mythes tentées par les philosophes, comme aussi le caractère à la fois impur et suspect des oracles; ensuite, il expose les motifs qui ont fait adopter aux chrétiens la tradition des Hébreux. Dans sa Démonstration évangélique , dont la moitié seulement nous est parvenue, Eusèbe développe les raisons pour lesquelles les chrétiens n'ont pas pris la loi de Moïse en môme temps que sa doctrine, en un mot la différence qui existe entre !e judaïsme et le christianisme.
En 345 , Firmicus Malernus présenta aux empereurs Constanlius et Constant son livre de ta fausseté des religions profanes, livre plein de chaleur, mais aussi quelquefois de violence, où il excite les deux princes à déraciner les derniers restes du polythéisme. Il est vrai que son but l'obligeait à mettre en lumière les côtés les plus honteux et les plus immoraux de la religion païenne. .Bien autrement profonds et bien plus digues sont les deux discours ou traités de saint Àthauase contre les "païens et sur l'incarnation du Verbe. La division eu est aussi juste et aussi belle que simple. Alhanase fait voir dans la chute originelle le principe du
paganisme et de réloignement de Dieu, puis il explique, toujours en réfutant les objections des païens , la possibilité, la nécessité et la réalité de l'Incarnation de Jésus-Christ.
Mais l'apologie la plus grandiose et la plus complète de l'Église, ce sont les XXII livres de la cité de Dieu, opposée par saint Augustin à la cité du monde, au paganisme. Là, d'une main de maître, dans les X premiers livres, l'évèque d'Hipponc analyse les trois espèces de mythologies polythéistes indiquées par Varron et par le pontife Scévola, à savoir celle des poètes, celle des politiques, et la théologie naturelle ou des philosophes. S'altaquaut surtout à l'école néoplatonicienne, dont Porphyre est à ses yeux le principal représentant, il montre à cette école, comme dans un miroir, son idolâtrie aventureuse, son apothéose des démons, le non sens de sa liturgie et de sa doctrine sur la migration des âmes. Ensuite, partant de ce principe : que la connaissance de Dieu n'est possible que dans Jésus-Christ et par Jésus-Christ, il bâtit, pour ainsi dire, dans les XII derniers livres, la cité de Dieu, commençant par la création et la chute des anges, et poursuivant les destinées de ce divin règne à travers l'ancienne alliance jusqu'au jugement dernier, jusqu'à l'éternelle félicité des justes.
Après la réfutation de Julien par Cyrille, le dernier ouvrage important de ce genre est la Guérisôn des erreurs païennes que Théodoret écrivit vers l'année 430. Dans douze dissertations, il examine parallèlement les doctrines chrétiennes et les doctrines païennes sur le principe de l'univers, sur les auges (les dieux inférieurs des païens) , sur la création, la nature de l'homme, la Providence et la fin du inonde. Ensuite, il rejette la théorie païenne du sacrifice, il défend le culte des saints du christianisme , compare les Apôtres avec les législateurs et les héros païens, les prophéties de l'ancien Testament avec les oracles, et, à la lin, il montre combien la morale de l'Évangile et la conduite des chrétiens véritables l'emportent sur la morale et la conduite des philosophas. A peu près à la mèine époque paraît
avoir été écrite la Conférence entre le chrétien Zachée et le philosophe païen Apollonius , dans laquelle celui-ci, entre autres raisons qu'il allègue pour excuser le culte des dieux, prétend que les chrétiens honorent et môme adorent aussi les images de cire ou de métal des empereurs. Zachée répond que les chrétiens rigides désapprouvent sans aucun doute ces hommages imprudents, bien qu'ils soient trèséloignés d'une divinisation semblable à celle que les païens pratiquent avec les images.
La guerre de plume des païens contre le christianisme semble s'arrêter avec l'ouvrage de Julien : du moins ne voit-on pas, dans ce temps, d'autre agression par écrit, si ce n'est le dialogue de Philopatris composé à la manière de Lucien, et où la doctrine de la Trinité est tournée en ridicule. La polémique avait fort peu d'intérêt pour la plupart des sectateurs du paganisme. Ce qui les retenait dans les liens de l'erreur, ce n'était point une aversion prononcée pour les dogmes de l'Évangile, c'était surtout le poids de leur mollesse spirituelle, la force de leurs habitudes héréditaires, l'absence du besoin religieux. Ceci explique l'observation de saint Jean Chrysostôme que, de son temps, les écrits des philosophes païens contre le christianisme étaient, en grande partie, perdus et qu'on n'en trouvait les restes que chez les chrétiens (1). En outre, l'opinion deThemistius et de Symmaque était alors très-répandue parmi les païens cultivés, à savoir: « que Dieu a abandonné au libre arbitre de chacun » le genre et la forme du culte, ces diverses manifestations » étant tout-à-fait nécessaires au maintien de la religion » elle-même qui, sans cela, aurait depuis long-temps dis- » paru ; que l'on n'arrive pas à la divinité par une voie » unique, mais qu'il y a divers chemins, les uns raboteux , » les autres unis, ceux-là détournés, ceux-ci en droite ligne, » et que chaque individu doit être libre de choisir. C'est
(i) Chrysost. de S. Babyla., éd. Montf.. op. II, p. 539.
j» précisément parce que Dieu veut la diversité des religions, » qu'il se dérobe à la connaissance des hommes et se cache » devant eux (1). » Symmaque disait encore : « que le » Dieu suprême étant voilé au fond d'un mystère impéné- » trahie, chaque peuple avait sa divinité protectrice, son » génie, qui révélait aux siens la manière spéciale dont il » voulait être honoré, ou pour lequel une forme particu- » liére de culte s'établissait d'elle-même d'après l'individua- » lité de la nation (2). »
Sans parler de la paresse qui les enchaînait à leur genre de vie accoutumé, les païens de cette époque avaient eucore d'autres motifs de rester étrangers à la foi nouvelle, et les objections ne leur manquaient pas pour repousser les elTorls du prosélytisme chrétien. Beaucoup d'entre eux s'imaginaient, dans la bonne opinion qu'ils avaient d'eux-mêmes, n'avoir pas besoin de Sauveur, ou bien ils se comparaient avec quelques membres dégénérés de l'Eglise et ils disaient : « Un croyant m'a trompé , il m'a prêté un faux serment ; » moi, païen , je n'ai jamais rien fait de semblable , com-
(l)Themist. or. consul, ad Jovian; ejusdem or. ad Valentem. — « Uno itinerc non potest perveniri ad tàm grande secretuin. » (Symmach. , ep. X, éd. Paris, 160-1, p. 289.) La faiblesse de l'opinion exposée par Themistius et Symmaque ressort d'elle-même. Julien essaya inutilement d'aiguillonner la mollesse de soi: parti, et saint Augustin remarque, dans une de ses énarrations sur les psaumes , que les païens , lorsqu'ils étaient cités devant les juges pour un acte relatif à leur culte , niaient constamment le fait, bien différents en cela des chrétiens toujours prêts à offrir leur sang en témoignage de leur foi.
(2) « Suns enim cuique mos , suns cuique ri tus est. Varios custodes » urbibus cunctis mensdivina distribuit. Ut anima? nascentibus , ità po- » pulis fatales genii dividuntur. » (Symniach., ibid.) Tour preuve de leur manière de voir, les païens, comme Julien dans son livre contre le christianisme, en appelaient à la différence des nationalités qu'aucun effort des gouvernements ne peut détruire, et cette différence ils l'expliquaient par le fait « que chaque peuple a sa divinité protectrice spéciale , dont » les qualités et les forces déterminent précisément l'individualité de ta ■ nation qui lui est soumise. -
i> ment pourrais-je maintenant devenir chrétien (1)? » Et, en effet, la vie déréglée d'un grand nombre, qui n'étaient chrétiens que de nom , formait le principal obstacle aux progrès de l'Évangile. « Si nous étions véritablement chré- » tiens , disait saint Jean Chrysostôme , il n'y aurait déjà » plus de païens (2). » D'autres , tout imbus de la culture rhétoricienue et sophistique du siècle, méprisaient l'Écriture sainte, parce qu'elle était écrite trop peu attiquement et que sa sublime simplicité ne ressemblait pas du tout à la manière des écrivains alors en vogue. Ceux auxquels plaisait le culte sensuel du polythéisme , avec ses nombreux sacriûces , se retranchaient derrière la contradiction, selon eux insoluble, qu'il y avait à ce que le Dieu des chrétiens , qui pourtant doit être aussi le Dieu de l'ancienne alliance , rejetât maintenant les sacrifices qu'il avait lui-même ordonnés (3). Quelques-uns, en demandant « pourquoi Jésus-Christ était » venu si tard , » pensaient avoir élevé contre sa religion une difficulté impossible à résoudre. D'autres , enfin , prenaient pour objection principale les dissensions des chrétiens effectivement divisés par plusieurs sectes, et ils s'appuyaient, avec une certaine apparence , sur l'incertitude où l'on était pour reconnaître, au milieu de cette foule d'opinions contradictoires, la véritable religion du Christ (4).
Beaucoup de païens nourrissaient une sorte de vénération
(1) Augustin, enarr. in ps. XXI et XXV. Théodoret , à la fin de ses Therapeutica , répond en détail aux objections tirées des vices et des tantes des chrétiens.
(2) Homil. X in I Thimolh.
(3) Vobusian. ep. ad Augustin.
(4) La célébration secrète du saint sacrifice servait aussi de matière à une objection : « Quel est donc, disait le philosophe Maximus, le Dieu » des chrétiens que vous croyez voir présent en certains lieux cachés , » tandis (pic nous honorons nos dieux devant tout le monde?» (Ep. ad Augustin.)
vague pour la personne de Jésus , le regardant comme un des hommes les plus sages qui eussent existé. Mais, disaientils, jamais il n'avait pensé lui-même à s'attribuer une nature et une dignité surhumaine ; ceci était le fait de ses premiers disciples. Au fond, disaient-ils encore, Jésus n'était pas réellement l'ennemi des dieux et de leurculle; il n'avait point ordonné de les délaisser et de hriser leurs images ; il n'avait interdit que l'adoration de quelques démons inférieurs , mais les chrétiens avaient ensuite étendu cette défense au service de tous les dieux (1). Jésus , ajoutaient-ils, avait fait des miracles, grâce à sa profonde connaissance de la magie, et il avait déposé ses secrets dans une lettre adressée à Pierre (2). Aussi les conséquences que les chrétiens avaient coutume de tirer des miracles de Jésus-Christ et des Apôtres louchaient-elles peu les païens. Ceux-ci répondaient : Les miracles ne prouvent rien , puisqu'on peut en opérer avec le secours de la magie, et que réellement Apollonius et Apulejusont fait des choses semblables à celles que l'on rapporte de Jésus. Ou bien les païens disaient: « Pour- » quoi ne se fait-il donc plus , chez vous , des miracles » comme ceux attribués à Jésus-Christ et aux Apôtres ? » Augustin répond : « Il s'en fait encore aujourd'hui par » l'invocation du nom de Jésus, par ses sacrements ou par » l'intercession de ses saints, mais , d'ordinaire , ils ne sont » connus que dans un petit cercle , tandis que le récit des » miracles du Seigneur et des Apôtres s'est répandu par- » tout avec l'Écriture ; » puis il en raconte plusieurs dont il a été lui-même témoin (3).
Deux reproches, dans ce temps, étaient spécialement adressés par les païens aux sectateurs de l'Évangile. L'un de
(1) Augustin, do civitate Dei XI\. 2:î,
(2) De Consensu evang. I, 7.
(3) De civitate Dei XXII, s
ces reproches concernait les hommages rendus aux martyrs et à leurs dépouilles mortelles. Les païens regardant comme une souillure l'attouchement, la vue et même la simple approche d'un cadavre , ce vieux préjugé suffisait déjà pour inculper, à leurs yeux, la vénération des corps des martyrs. Aussi Julien , cherchant à remplacer partout les usages chrétiens par les coutumes païennes, défendit de faire des sépultures pendant le jour, « parce que, dit-il , la vue d'un cor- » tége funèbre est une souillure , et que l'on ne peut, en cet » état , s'approcher ni des dieux ni des temples (1). » Les chrétiens qui allaient prier aux tombeaux des martyrs, ou qui conservaient leurs ossements dans les églises , provoquaient donc également l'horreur et les moqueries des païens. Mais laissons parler là-dessus l'auteur des Vies des Sophistes. Après avoir raconté comment des moines furent introduits aussi à Canope, près d'Alexandrie , par ordre de l'empereur Théodose , Eunapius continue en ces termes : « Ils ramassaient les os et les crânes d'hommes suppliciés à » cause de leurs crimes ; ils les faisaient passer pour des » dieux , se roulaient sur le lieu de leur sépulture , et » croyaient s'élever et se diviniser eux-mêmes en se souil- » lant ainsi au contact des tombeaux. Ils nommaient té- » moins et intercesseurs auprès des dieux ces indignes » esclaves qui avaient expiré sous les coups de fouets et » dont les cadavres portaient encore les traces de la juste » punition de leur perversité (2). » Une chose augmentait
(1) « Efferri cognovimus cadavera mortuorum per confcrtnm populi » frequentiam et per maximam insistentium densitatem : quod quidera » oculos hominum infaustis incestat aspectibus. Qui enim dies est bene » auspicatus à funere? Aut quomodo ad deos et templa venietur. » (Cod. Theod.Jib. IX, tit. XVII.)
(2) Eunapii vitœ sophist, cd. Boissonade , I, p. 45. — Voir dans le Misopogon de Julien l'endroit où il parle des habitants d'Antioche, qui ont envoyé de vieilles femmes prier sur les tombeaux des martyrs pour obtenir son éloignement.
encore l'antipathie des païens pour la vénération dont les martyrs étaient l'objet ; c'était l'opinion répandue parmi eux que les âmes de ceux qui avaient péri de mort violente devenaient des démons (1). En outre , méconnaissant toutà-fait la différence essentielle de l'adoration qui n'appartient qu'à Dieu et des hommages qui s'adresseut à des êtres créés, les païens reprochaient, d'une part, aux chrétiens de regarder comme des dieux leurs saints et leurs martyrs ; d'autre part, comparant ceux-ci avec leurs héros, ils disaient « que, » dans tous les cas, le culte d'hommes éminents qui avaient » été , dans les anciens âges , les favoris des dieux , valait » mieux que le culte de misérables, tirés pour la plupart de » la lie du peuple, lesquels n'avaient rien fait que souffrir, » et dont précisément la mort ignominieuse prouvait que, » n'ayant pas été l'objet des faveurs de la divinité , ils ne » pouvaient rien auprès d'elle, a C'est ainsi que le philosophe Maximus de Madame écrivait à saint Augustin : « PTcst-il » pas intolérable que l'on préfère un Mygdon à Jupiter qui » lance la foudre, une Sanaë à Junon, à Vénus, à Vesta, a » Minerve , et le martyr Namphanion à tous les dieux im- » mortels, lorsque ces gens n'ont fait que terminer leur vie » de scélérats par une mort en apparence éclatante (2) ? » A cela les Pères répondaient : « Vous employez une com- » paraison tout-à-fait inexacte entre les hommages que nous » rendons aux glorieux témoins de notre foi montés au ciel, » et le culte que vous rendez à vos dieux et à vos héros ; » nous n'élevons pas de temples aux martyrs, nous ne leur
(1) De là venait que les païens tuaient souvent des enfants dans leurs opérations magiques , non seulement pour observer leurs entrailles , mais encore parce qu'ils pensaient que les Ames de ces enfants, devenues des démons, pouvaient être utiles au meurtrier. — Voir Chrysost. de Lazaro concio II ; in Malth. horn. XXVIII.
(2) Les martyrs d'Afrique dont il est ici question ne sont pas connus autrement.
— Gi —
» .attribuons pas de prêtres , nous ne leur offrons pas de » sacrifices, en un mot , nous ne pratiquons à leur égard ni » les honneurs divins , ni les crimes humains avec lesquels » vous servez vos dieux (1). »
L'autre objection était tirée du déclin rapide et de la faiblesse chaque jour croissante de l'Empire. Les païens comparaient avec la situation présente sa gloire passée , sa grandeur et sa magnificence sans bornes , tel qu'il florissait autrefois sous la protection des dieux, ferme et puissant au dedans, toujours victorieux, toujours invincible au dehors, étendant au loin sur 'es pays et les peuples la terreur de son nom. Maintenant que les dieux étaient méprisés , les sacrifices interdits et qu'il n'y avait plus d'honneurs que pour le Dieu des chrétiens , la misère , la désunion , l'impuissance étaient partout et l'empire allait visiblement à sa ruine. « Désormais, à la place des dieux immortels, disait Liba- » nius avec amertume, on honore ceux (Jésus-Christ et les » Apôtres) qui sont cause de tous nos malheurs (2). » Les chrétiens répliquaient que la misère et la honte des temps présents étaient le fruit nécessaire de la semence répandue dans les âges précédents du polythéisme; que les neveux chrétiens payaient pour la folie et l'indignité de leurs ancêtres païens : ils montraient que la chute et la dissolution de l'Empire étaient déjà visibles lorsque le culte des dieux était encore partout dominant. « Et au fond, s'écriait saint » Augustin, qu'est-ce donc qu'ils regrettent, ceux qui veu- » lent nous charger, nous chrétiens, du poids de l'Empire ■> quis'écroule? Ils regrettent seulement l'éclatextérieur, la » richesse, la sécurité de leurs jouissances, l'arbitraire avec » lequel les riches et lespuissants pouvaient satisfaire chaque » passion. Ils voudraient ramener un état de choses où la
(1) Voir saint Augustin, de civitntc Dpi VIII. 27 et la VIII** dissertation
clos Thcrapeutira de Théodoret.
(2) Libanius, op. ! . p. 191.
— bo — » grande masse des pauvres était servilement soumise aux » riclios, où rien d'incommode n'était ordonné à ceux-ci,
» où rien d'impur ne leur était défendu, où rien n'arrêtait » la licence et la cruauté des jeux publics. Or, précisément » ils désirent ce qui a produit au-dedans la ruine, la dis » solution de l'empire romain, et ce qui a amené, pai » contre-coup, sa décadence au-dehors (1). » Toutefois, il faut le reconnaître, les circonstances rendirent, sur ce point, la défense des chrétiens plus difficile. En effet, l'humanité était arrivée à un de ces moments de transition, où les plus sages reconnaissent l'imminente nécessité d'un nouvel ordre de choses, sans toutefois pouvoir indiquer les voies et moyens par lesquels il se produira, ni la forme qui lui sera donnée. Ainsi Augustin et d'autres peuvent bien alors avoir vu que le christianisme lui-même ne pouvait rendre la force vitale et la santé au corps mourant et déjà décomposé de l'empire romain, ils soupçonnaient peut-être que si sa fin, désormais inévitable, n'était pas suivie de celle du monde, une organisation chrétienne s'élèverait sur les ruines du colosse , mais quand et comment, c'était là ce qui leur restait caché.
En dernière analyse, c'étaient les deux grands ennemis de la vraie religion dans tous les temps, à savoir la sensualité cl l'orgueil , qui retenaient toujours une foule d'hommes dans les liens du paganisme. Beaucoup se révoltaient à la seule idée du dieu apparu sous la forme d'esclave et crucifié. « Dans la naissance humaine de Jésus Christ, disaient- » ils, dans son enfance privée de secours, dans les besoins » de son indigence, est-il possible de reconnaître le Dieu » éternel cl immuable? (2) » Ses divins abaissements, tomme sa pureté sans tache, étaient pour eux quelque chose d'incompréhensible. Bien mieux leur convenaient les
! 1 1 De civitate Dei II , 20.
(2) \ olusian. cp. ad August, op, II. i>. 303 ir.
anciens dieux qui , accessibles eux-mêmes à toutes les passions humaines, prêtaient une oreille complaisante aux désirs charnels des hommes. Quant à la populace, les profusions, les festins de jour et de nuit des fêtes païennes, la liberté illimitée d'actions et de paroles qui régnaient dans ces fêles, étaient bien suffisantes pour l'enchaîner au vieux culle (1). La licence et la cruauté des spectacles issus du polythéisme, bien que tout cela eût été très-atténué sou les empereurs chrétiens, contribuaient puissamment aussi à entretenir l'attachement au service des faux dieux et l'éloignemenl de la religion chrétienne (2).
Au contraire, c'était, en général, la vanité et l'orgueil qui empêchaient les gens instruits, particulièrement les rhéteurs, les philosophes et leurs disciples, de se rendre à la foi nouvelle. Il est difficile de se faire une juste idée de la considération extraordinaire et véritablement sans exemple dont jouissaient les sophistes et les rhéteurs du IVe siècle. La renommée de ceux qui enseignaient à Athènes remplissait l'empire romain ; on prenait partie pour ou contre eux dans les provinces éloignées; les empereurs eux-mêmes les comblaient d'honneurs, les employant a des ambassades, leur confiant les charges les plus importantes de l'État et leur élevant des statues. Ces hommes qui, sauf quelques exceptions, étaient et demeuraient païens et qui, par conséquent, nourrissaient plus ou moins d'hostilité contre l'Évangile, formaient, de beaucoup de manières, par leur influence sur les hautes classes et par leur action sur les jeunes gens, une milice dévouée au soutien et à la propagation du polythéisme. Toutefois, après le triomphe complet que celte es-
(i)Chrysost. de s. Babylê, op. II, p. 5i8.
(2) Voir saint Augustin, éd. Bcncd. V, p. 632. La passion pour les combats de gladiateurs était toujours si grande parmi les païens , que Libanais, comme il nous l'apprend lui-même , excita un ctonnement général lorsqu'il s'en tint éloigné par amour pour l'étude.
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pècc de caste obtint sous Julien, elle commença à décliner dès la fin du siècle, ainsi qu'on le voit parles plaintes de Libanius, de telle sorte que les maîtres les plus renommés, au lieu de salles pleines, comme dans les temps précédents, ne comptaient plus qu'une dixaiue, une vingtaine d'auditeurs (1).
L'école ccclectiquc se soutint plus longtemps, celte école platonico-pylhagoricienne dont les chefs, à Athènes et à Alexandrie, enseignaient les doctrines de Plotin, de Porphyre, de Iamblique devant des disciples toujours moins nombreux, mais d'autant plus dévoués. Pendant que les autres sectes philosophiques étaient, pour la plus grande partie, tombées et dissoutes, l'école eeclcclique continuait de vivre, comme le résultat éprouvé de la philosophie ancienne et nouvelle, comme le dernier fruit de l'intelligence et de la religiosité païennes, et c'est dans cet état qu'elle atteignit le VIe siècle. Toutefois, dès la fin du siècle précédent, iEneas de Gaza se plaignait de ce que presque toute la gloire de l'école d'Alexandrie et d'Athènes était éclipsée. A Alexandrie, le siège principal de celle philosophie ecclectique , Iamblique enseignait du temps de Gonslanlius, et dans la suite, après une longue interruption , sa place fut occupée par Hieroklès et Hypatia. Plutarque, Syrianus, Proclus. Marinus, Isidorus formaient, à Athènes, la chaîne sacrée des maîtres. Enfin, lorsque Justinien eut interdit, dans celle dernière ville, les leçons philosophiques, ils se rendirent en Perse, avec Damascius, Isidorus et Simplicius à leur tèle, pensant qu'ils pourraient enseigner librement et pratiquer leur culte sans obstacle dans un pays hostile au christianisme, sous un roi tel que Chosroès. Ils avaient, en quelque
(i ) - Philosopbi soli in suis gymnasiis remanscrunt. Illi quotidiè à suis consortibus deseruntur, qui copiosi disputant ; isti quotidiè crescunl , qui simpliciter credunt. » (Ambros, de tide lib. I, l. II. p. 164.)
sorte, espéré trouver dans la Perse l'état modèle de Platon réalisé, mais ils furent bientôt détrompés et demandèrent instamment à rentrer dans l'empire romain. Aussi se hâtèrent-ils de regagner leurs anciennes demeures, dès que les Perses eurent stipulé pour eux , dans un traité de paix avec l'empereur de Constantinople, le libre exercice de leur religion.
Au fond , ces philosophes étaient les seuls qui fussent encore attachés avec une espèce de sentiment religieux et une certaine piété à la vieille foi polythéiste, d'après l'interprétation qu'ils lui donnaient. Les prêtres païens étaient, en général, sans zèle et sans affection pour le culte, exercé par eux comme un métier dans la vue des émoluments qu'ils en retiraient. On ne trouve plus nulle part qu'ils aient fortement résisté à la propagation du christianisme , ou qu'ils se soient sérieusement efforcés de maintenir le peuple dans la fidélité au service des dieux. Saint Jean Chrysostôme avait donc raison de dire que ces prêtres honoraient plus les empereurs que leurs dieux, ce qui expliquait pourquoi, sous le règne d'empereurs chrétiens, les temples étaient pleins de toiles d'araignée, les images des dieux couvertes de poussière et l'herbe croissait sur les autels. Ainsi, à proprement parler, les philosophes néoplatoniciens, depuis la fin du IVe siècle, étaient les seuls vrais prêtres, docteurs et prophètes de l'ancienne religion (1) , et leur foi, dans sa partie exotérique, était celle de la plupart des gens cultivés qui, pour telle ou telle raison,
(1) Pi'oclus avait coutume de dire que le vrai philosophe devait . nou pas seulement pratiquer les exercices religieux d'une ville ou de quelques peuples , mais encore être le grand-prêtre du momie entier. Aussi , outre ses hymnes consacrées aux dieux helléniques, il en composa d'autres en l'honneur du dieu Marnas de Gaza , d'Esculape Leontuchos d'Ascalon, du dieu arabe Thyandrites, d'Isis de Phile'c, etc., etc. (Marini vita Prodi , éd. Boissonnade, p. 10.)
demeuraient toujours loin du christianisme (1). Ceci n'empêchait pas les philosophes dont nous parlons de voir que les sectateurs de leur religion diminuaient chaque jour; mais le nombre des véritables sages, des esprits vraiment éclairés, pensaient-ils, devait toujours être petit, tandis que, de tout temps, la grande masse des hommes, retenue dans les ténèbres spirituelles , n'abandonnait une erreur que pour en embrasser une autre. Chrétiens, ils auraient disparu dans l'innombrable foule des croyants: leur orgueil, au contraire, se repaissait de l'idée qu'ils étaient les disciples du divin Platon et les héritiers de sa sagesse, les dernières colonnes d'une religion à laquelle se rattachaient tous les brillants souvenirs de l'empire romain, comme de l'antiquité hellénique, et que les dieux devaient voir en eux avec complaisance le reste fidèle de leurs adorateurs (2). Cependant ils ne pouvaient échapper à l'influence du christianisme. Malgré toute résistance apparente et malgré leur aversion pour la nouvelle religion, ils suivaient, en partie avec connaissance de cause, en partie sans s'en douter, la pente de l'époque, cherchant de plus en plus à niveler, à faire disparaître les contrariétés fondamentales entre les dogmes chrétiens et le paganisme, k donner une couleur chrétienne aux doctrines et aux pratiques polythéistes, bref, à s'approprier, ou du moins à imiter, selon leur pouvoir, les biens spirituels dont ils voyaient en possession les sectateurs de l'Évangile. Ainsi, par exemple, ils voulaient avoir, aussi eux, leurs livres sacrés, ils en appelaient aux écrits d'Orphée, de Tagès, de Trismégiste, lesquels, di-
(i) Amiiiit'ii remarque , comme quelque chose de cuiuui , que le dieu Mercure n'est rien autre que mundi v/elocior sensus.
■ Se Plalonicos vocari vel esse glqriantur, çujus supcrbià nonunis erubescuut esse. Christian! , ne commune il lis eum vulgo vocabulum • vilem facial pallialoruni tan lu magis inllalain , quanlù magis exiguam paucilalein. | August, de civitate l>ei \I1I, i<>.
saient-ils, avaient été composés, dans les temples les plus anciens, sous l'inspiration des dieux (I) : ils s'appuyaient sur les sentences de leurs oracles exactement comme les chrétiens avaient coutume de citer les paroles de l'Écriture sainte; ils invoquaient leur tradition , bien que secrète et nullement livrée au public; enlin, ils avaient pareillement leurs saints et ne manquaient pas de miracles que ces favoris des dieux devaient avoir opéré parmi les hommes en preuve de leur mission céleste. Un de ces saints, ou, en d'autres termes, l'idéal d'un païen pieux et éclairé, dans le Ve siècle, fut le philosophe Proclus, tel que Marinus l'a représenté. Il menait une vie tout-à-fait austère, pleine de jeûnes, pratiquait la chasteté la plus rigoureuse, passait des nuits entières à prier, chantait des hymnes et écrivait ses livres avec le secours de la mère des dieux, sous la spéciale protection de laquelle il prétendait être placé. En outre, Proclus célébrait, avec un soin particulier, l'anniversaire religieux de la mort des anciens philosophes, de ses ancêtres et de ses parents; il s'était élevé, par des opérations théurgiques, à un commerce intime avec les dieux qui souvent lui apparaissaient. Aussi fut-il miraculeusement guéri d'une maladie de membres qui le tourmentait, et l'on vit une fois sa tête resplendir au milieu d'une auréole de lumière.
C'était à la fois un rapprochement du christianisme et un effet de sou influence, que les païens, depuis le IVe siècle, reconnussent, en général, l'unité du souverain Être, du principe primordial de toutes choses. L'ancien et grossier polythéisme n'avait plus cours parmi les esprits cultivés (2).
(1) Longiniani cp. ad August, ed Bcnctl., t. II, p. 643.
(2) « Uncle etiam nunc pagani , quos jàm declarala Veritas de coutumaciâ magis quàm de ignorantiâ convincit, quant à nobis discutiuntur, non se plures deos sequi , sed sub uno Deo inngno plures miiiistros yenerari fatentur. » (Orosii hist. VI, l.)
— ?i — Beaucoup prétendaient qu'il n'y avait pas, entre leur foi et la doctrine chrétienne, relativement à l'unité de Dieu, une dilTérencc fondamentale, et que les reproches qu'on leur adressait par rapport à la pluralité des dieux ne les touchaient pas réellement. « !)u'il n'y ait qu'un seul Dieu » suprême, écrivait à saint Augustin le philosophe Maximus » de Madaure, un Dieu sans commencement, Père de tous » les êtres, c'est ce que chacun sait; mais connue son nom » vérilahle est inconnu, nous invoquons, sous différents » noms, ses forces dispersées dans le monde. » La profession de foi des païens de cette époque, spécialement développée et répandue par l'école néo platonicienne se réduisait aux points suivants : entre le souverain Être primitif et les âmes humaines, lesquelles sont placées au dernier degré des êtres intelligents, se trouve un incommensurable abîme rempli par la grande chaîne d'êtres intermédiaires, dieux , génies , démons, héros. À la vérité tous ces êtres sont profondément au-dessous du Dieu suprême, et ils différent sous le rapport de l'élévation, de la puissance et de la bonté, mais ils partagent l'office de médiateurs entre Dieu et les hommes, car ce sont eux qui font découler sur ceux-ci les bienfaits divins. Par eux les prières et les sacrifices des mortels sont portés aux pieds de la Divinité. Sous leur garde protectrice, l'homme de bien, peu à peu purifié par l'observation des anciens rites religieux, s'élève enfin jusqu'à la connaissance et à la vision du souverain Être (1).
Plaçant leur confiance dans ces demi-dieux et démons, les païens s'imaginaient n'avoir pas besoin du médiateur unique, Jésus-Christ, eu qui les chrétiens mettaient l'espoir de leur salut. Ils prétendaient en même temps que les disciples de l'Évangile ne devaient pas leur reprocher leur foi dans ces êtres supérieurs, ni le culte qu'ils leur rendaient. puisque eux aussi reconnaissaienl , sous le nom d'anges el
i; Longiiiiaui. ep ad Augi
<1 archanges, de semblables puissances invisibles (1). Les chrétiens répondaient : « Nous ne rendons pas d'honneurs » divins aux anges; nous ne partageons pas entre eux et > Dieu l'adoration qui n'appartient qu'à celui-ci. Les bons <> anges eux-mêmes repoussent le culte que vous leur ren- » dez, ils veulent que Dieu seul soit adoré; mais les mau- » vais anges se réjouissent de votre erreur et acceptent » volontiers vos sacrifices (2). » Cette réponse frappait d'autant plus juste, que les docteurs païens de ce temps, suivant les traces de Porphyre, s'accordaient, en grande partie , avec les chrétiens sur la démonologie et distinguaient soigneusement les bons et bienfaisants démons d'avec les mauvais. Ils disaient, comme Iamblique, que les démons malfaisants pouvaient être effrayés et maîtrisés par les menaces, par les deprecations de prêtres véritables (3). L'ac-
(1) Théodoret , Theiapcut., lib. W;Cyrill., lib. Il contra Julianum; August., de civitate Dei VIII, 24, IX, 2i. Ces Pères avouent que les dieux des Platoniciens sont les bons et les mauvais anges des Juifs et des chrétiens. Déjà, bien auparavant, Philon avait dit, dansson Traité des Songes, que ces puissances célestes, appelées dieux par les philosophes, portent le nom d'Anges dans l'Ecriture sainte.
(2) S. August, ad Deo gratias , ep. 102 , t. II , p. 213; ejusdem enarr. ni ps. 90, t. IV, p. 787.
(3) Ils appelaient aussi kmQtoi les mauvais esprits hostiles aux dieux. (lamblich. de myst. JEg., p. 102.) On voit, par le récit d'un écrivain de cette époque, l'influence q,ue les exorcismes de la religion chrétienne exerçaient sur le néoplatonisme. En effet , Damascius raconte que le philosophe Thcosebius, quoique païen , délivra d'un démon l'épouse d'Hiéroklès en invoquant le Dieu hébreu. (Jésus-Christ?) Il est remarquable, au reste, que , dans la suite , les Platoniciens , malgré leur accord sur beaucoup de points avec les dogmes du christianisme . évitaient d'employer les denominations bibliques , sans doute pour échapper au reproche de plagiat que leur adressaient les chrétiens. Ainsi , par exemple, Porphyre, pour avoir parlé d'archanges, fut blâmé par Iamblique et Proclus. Celui-ci s'exprime de la manier» suivante dans soi commentaire sur le limée <?>oc ° Tpowoc ovtos r«s 8«*p»*s,<*xk«
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cord s'étendait même jusqu'à la doctrine qui donne à chaque homme un génie protecteur.
L'enseignement contenu dans les mythes grecs et, en général,dans les traditions populaires, ne pouvait pas arrêter cette école dans la formation de son système pagano-chrétien. En effet les néoplatoniciens prétendaient, comme l'avait déjà soutenu Julien , que ces mythes n'étaient que des voiles jetés volontairement par les peuples primitifs de l'antiquité sur la science qu'ils avaient des commencements et des principes des choses, afin d'exciter les esprits méditatifs à chercher dans l'incohérence même du récit sa signification secrète. Quant aux rites, aux sacrifices, en un mot, aux cérémonies religieuses, ils affirmaient, au contraire, qu'elles avaient été instituées par les dieux mêmes, et que l'on pouvait, en conséquence , pratiquer avec une entière sécurité le culte païen, puisque, loin de contenir rien d'arbitraire ni de fortuit, il était la pure et digne expression de la volonté di- \ine (l). Néanmoins, poussés en avant par les conséquences des principes monothéistes une fois admis, ils reconnaissaient qu'il valait mieux sacrifier immédiatement au Dieu suprême, pouvant ainsi honorer en lui, en même temps, les divinités inférieures placées sous sa dépendance. lamblique remarque, il est vrai , que le bonheur d'offrir ce genre de culte n'était réservé qu'à un très-pclil nombre d'hommes, et encore seulement à la tin de leur vie, après une longue préparation; mais que l'on pouvait porter cette faculté à un point de perfection telle, à une union si entière avec la sou-
i/a.^0-. <•< veut dire, il suffit de se rappeler (pic l'apôtre saint .le. ni avail déjà été désigné sons le nom de : 5 /2»pg«ooç , par le philosophe \mclius de. I,i infime école. Iambliquc avait néanmoins prétendu que les dériômi nations barbares de Dieu el des choses divines valaienl mieux que celles des Grecs, ci il ne voulail parler que îles dénominations égyptiennes et assyriennes! (De myst, VII, î.)
1 1 1 lamblich. de mysl \ . 25.
veraine divinité, qu'il fût loisible, dans quelques cas fort rares, il est vrai, d'omettre entièrement la matière cl les cérémonies du sacrifice.
Le fatum païense trouva aussi rejeté. Iambliquc(l) prétendait qu'il n'y avait pas de nécessité extérieure pour les dieux, mais seulement une nécessité intérieure, essentielle à leur nature, et ainsi la tliéurgie reçut une forme moins choquante, plus rapprochée des idées chrétiennes. Maxime, le maître de Julien, soulenait encore que l'on pouvait, par des moyens théurgiques, forcer les dieux à se plier à la volonté de l'homme (2). Iamhlique et Proclus, rejetant cette doctrine, enseignèrent que la véritable théurgie servait seulement à attendrir les dieux et à préparer auprès d'eux la voie à nos prières, mais que l'on n'obtenait l'objet de ses
(1) Dcmyst. I, 14.
(2) « Taiv àxpcev l<mv ExXttva'v xïi Txvtz iréTraiefji/^svav, /mn 7r*vTa>c îimiv toiç mpanoi; kirivrnaxtriv , àx\ ix.SiAÇi<r$xi mvrov Quov qv<ri\ i^f>K àv nrixï.ivoiÇ'Trpoi;
tov QipzfAiuovr* » . (Eiiunp. vit. Sophist., p. 53.) Le. disciple de Maxime crut, en conséquence, avoir le droit d'être arrogant à l'égard du dieu de la guerre, une fois où, lui offrant un sacrifice, il aperçut des signes menaçants : « Quibus visis , exelamavit indignatus aeriler Julianus , Jo- » vemquc testa tus est , nulla Marti jàrà sacra facturum ; nec resecravit . » céleri morte prseventus. » (Amm. Marc, XXIV, 6.) Ecoutons maintenant à ce sujet un auteur chrétien. Firmicus Maternus , dans son Traite ilc l'erreur des religions j>rofanes , cite les paroles suivantes de Porphyre, tirées du livre de ce philosophe sur les oracles : « Serapis vocatus » et intrà corpus hominis collocatus talia respondit; » puis il ajoute : « Serapis Unis ab homine vocatur, et quum venerit statim jussus inclu- » ditur, et loqnendi nécessitas nolenti forsitàn imperatur. » Ensuite, après avoir dit que ces dieux sont , en effet , soumis à une puissance, à une contrainte supérieure, à la contrainte et à la puissance que les chrétiens exercent sur eux par le nom et la grâce du Sauveur, Firmicus conclut en ces termes : « Sic in corpore hominuui constituti L>ii veslri verho » Dei spirilualium llammariim igné torquentur, et qui apud vos (juasi - Dii coluntur, apud nos religiose lidei medelà Christi gratia* hiimaiio » subjacentes imperio , et tormenta répugnantes sustinent, et victi rœ~ ■ nis ultricibus subjugantur. ••
demandes que par une vie pure et juste , par L'exercice cons tant des saintes pratiques ; que celui qui ne prenait pas cette roule tombait dans la magie et évoquait, à la placodes dieux bons, les esprits mauvais, lesquels, sous une bonne apparence, le trompaient et l'excitaient au crime. Enfin, la philosophie païenne avait toujours rejeté, de la manière la plus formelle, la doctrine chrétienne de la création , soutenant, au contraire, l'éternité et l'individualité de la matière à laquelle la Divinité n'avait fait que donner une forme : mais sur ce point encore il y eut un rapprochement. Le platonicien Hiéroklès surtout fit un grand pas vers le dogme chrétien, en enseignant que Dieu avait créé le monde non point avec une matière préexistante, mais par sa seule volonté (IJ.Ceci, il est vrai , n'était pas encore la doctrine de la création tirée de rien , car, d'après Hiéroklès , le monde devait être co-élernel à Dieu comme l'ombre existe en même temps que le corps (2).
La morale des philosophes païens s'était singulièrement purifiée et améliorée en s'appropriant des idées chrétiennes et même des expressions de l'Écriture sainte. Les preuves de ce progrès se trouvent spécialement dans deux ouvrages de l'époque, à savoir dans le commentaire d'Hérioklès sur les vers dorés de Pythagore et dans celui de Simplicius sur le manuel d'Épietète. Que le péché et l'èloignement de Dieu soit la mort de l'âme dont la conversion est le retour à la vie; que l'âme détachée de Dieu, comme de sa racine, se dessèche et périsse; que l'on doive parer son âme comme un temple de Dieu et s'offrir à lui en holocauste; qu'il n'y ait pas, sur la terre, de demeure plus digne de Dieu qu'une âme pure; que les maux et les souffrances physiques soient des moyens de salut dont Dieu se sert pour le bien des hommes ;
(1) Ap. Phot. WW. cod. 242, p. 552.
(•.*) Proclus défendit aussi, contre les chrétiens , la thèse de ! éternité du monde dans un livre spécial qui a été réfuté par Jean Philoponus.
que l'on doive se tourner vers Dieu comme vers un père, et que la prière soit un excellent moyen d'avancer dans la vertu, etc.; toutes ces vérités, à peine soupçonnées dans les temps qui précédèrent le christianisme , étaient désormais proclamées, souvent avec les propres paroles des livres saints, comme autant d'axiomes (1). Ainsi ce que dit Iamblique sur le prix et les effets de la prière est tout-à-fait chrétien et semblerait sorti de la plume d'un père de l'Église : « Par l'exercice constant de la prière l'esprit de » l'homme est nourri; sou âme, devenue capable de rece- » voir les communications d'en haut, s'habitue aux rayons >> de la lumière divine, elle se purifie de tout ce qui n'est » pas divin, et l'amour de Dieu s'allume en elle. Celui qui » prie est trouvé digne enfin du commerce le plus intime » avec la Divinité (2). »
Avec une pareille direction des esprits, il ne faut pas s'étonner qu'un grand nombre, mêlant ensemble les éléments chrétiens et païens, s'adonnassent à une sorte de syncrétisme religieux. L'école néoplatonicienne ayant purgé le polythéisme d'une si grande quantité de vues et de doctrines contradictoires avec la foi chrétienne, la différence entre les deux religions ne leur paraissait plus fondamentale, ni même importante. Ils admettaient qu'il y avait accord sur les points essentiels et ils regardaient volontiers comme des additions postérieures ce qui, dans le christianisme, contrariait le plus directement leurs notions païennes. On trouve chez Ammien Marccllin l'expression de ces sentiments. Quoique païen, il rend justice à la religion chrétienne : il reconnaît que ses préceptes respirent la mansuétude et l'équité; il exalte la constance des martyrs, « qui souffrent avec une » inviolable fidélité une mort glorieuse; » il loue ces évèques
(i) Hier.ocles , éd. Paris , 1583 , p. li,24a 230. SiuipUcii connu, cd. Sehweighauser, p. 150, iûO, 401.
(•:) De myst. V, 26, p. 1 12.
« qui, par leur vie pure et digne , se recommandent à la » Divinité et à ses vrais adorateurs; » mais en même temps il prend la défense des auspices; il soutient la divination par le vol des oiseaux et par les entrailles des victimes (I). Nous voyons au IVe siècle, dans une direction semblable, Chalcidius qui écrivit et adressa a un chrétien , nommé Osius, un commentaire sur le Timée de Platon. Il parle avec le respect d'un croyant de l'étoile qui conduisit les mages à. la crèche; il parle aussi, mais avec moins de certitude, delà mission divine de Moïse; il admet nettement la doctrine des bons et des mauvais anges , et il invoque sans détour le témoignage de l'Écriture. Mais le même Chalcidius enseigne l'éternité du monde et trois principes d'une essence inégale , à savoir le Dieu suprême , sa providence ou sagesse, et l'âme du monde. Tout en rejetant les dieux du peuple, il attribue aux astres une nature divine cl il défend, comme Ammien, les oracles, les augures, l'inspection des entrailles des victimes, en un mot, tous les moyens par lesquels un démon favorable prédit l'avenir (2).
(1) Amm. Marc, Hist. XXI, 1 ; XXII, 11 ; XXVII, 3.— Cost une chose remarquable que la soif de connaître l'avenir, ce besoin essentiellement païen , garda jusqu'à la lin toute son intensité même chez les sectateurs du polythéisme les plus éclaires. Celle passion maladive , qui séduisait des hommes instruits et intelligents au point de leur faire embrasser les plus crasses superstitions, avait sans aucun doute sa source principale dans le manque de foi et de confiance en un Dieu unique , animé de sentiments paternels pour tous les hommes. Mais celte foi, cette confiance heureuse, le chrétien seul l'avait et pouvait l'avoir.
(2) On a beaucoup disputé sur la religion de Chalcidius , dont l'ouvragese trouve à côté de ceux de saint Bippolyte , éd. Fabric. , t. II. \ oss, lluei, Beausobreet particulièrement Fabricius, l'ont reconnu pour chrétien. Mosheim , au contraire , dans ses remarques sur le système de Cudworth , p. 732 ci suiv., a démontré évidemment que Chalcidius appartenait à la classe des syncrétistes païens. Brucker (hist, philos. III, ï 77 sq.) ;i essayé, mais avec d'insuffisantes raisons, de réfuter Mosheim et de prouver de nouveau que Chalcidius et;iit chrétien. — On a pareil-
D'autres, au contraire, ne pouvaient se contenter d'opinions si incertaines. Ne voulant pas se tenir à une hauteur imaginaire au-dessus des religions exotériques de la foule, et sentaut vivement le besoin d'une foi , d'une rédemption divine, ils sortaient du cercle à la fois trop large et trop étroit du platonisme pour entrer dans le sein de la religion chrétienne. De là les fréquentes conversions des Platoniciens à celte époque , suivant la remarque de saint Augustin (1). Lui-même et Synesius en sont deux grands exemples.
Le clergé et les habitants de Ptolemaïs avaient résolu , dans l'année 409, d'élire pour évéque leur concitoyen Synesius , disciple de la malheureuse Hypatia. Mais Synesius , pénétré d'une véritable douleur à cette nouvelle , déclara que n'étant nullement préparé au sacerdoce et ayant jusqu'alors mené une vie toute différente, il se sentait indigne, à tous égards , d'une charge si haute et si difficile , d'autant plus qu'il n'avait point l'intention de quitter sa femme et qu'il n'était pas d'accord sur tous les articles de la foi chrétienne. En effet , il admettait , disait-il , la préexistence des âmes, la durée éternelle du monde , et il avait , au sujet de la résurrection , des notions différentes de celles du peuple chrétien. Synesius, comme on le voit , flottait alors entre le platonisme et le christianisme ; mais la sincérité de ses recherches l'avait conduit très-près de la vérité. Déjà , lorsqu'il était allé , en qualité de député de Ptolemaïs , à Constantinople , il avait prié , dans les églises de cette dernière ville ,
lement disputé sur Macrobe , que Grotius , Collins , etc. , ont regardé comme chrétien surtout parce qu'il mentionne le meurtre des enfants de Bethléem , mais il est certain que Macrobe était païen; ses Saturnales sont conçues d'après la tendance de l'époque, où l'on s'efforçait en partie d'adoucir et en partie de supprimer le polythéisme. Voilà pourquoi Macrobe présente les dieux du peuple comme des allégories de phénomènes physiques. Voyez Mahul , diss, sur la vie et les ouvrages de Macrobe , classical journal, t. XX, p. 110.
(l) S. August., ep. 08. De verà relig. IV, 7.
les martyrs chrétiens, pour obtenir leur intercession auprès de Dieu (0; déjà, il avait imploré d'en haut la grâce du baptême, et, selon toute apparence, il était catéchumène (2). Lors donc que le patriarche Théophile eut approuvé sa nomination, il reçut en même temps, il est vrai, le baptême et la consécration épiscopale, mais il resta encore au moins sept mois loin de Ptolemaïs , pour s'initier à l'esprit et aux devoirs de sa dignité. La grâce de Dieu l'éclaïra ; il devint un évêque zélé et fidèle , et il enseigna lui-même, dans la suite, le philosophe Evagrius, arrêté par les mêmes difficultés sur la résurrection et sur la fin du monde qui l'avaient égaré lui-même au commencement (3). Augustin, tiré par la philosophie platonicienne de l'obscur labyrinthe du manichéisme et du scepticisme, se trouva peu à peu rapproché de la foi chétienne. Grâce à l'étude des écrits de l'école de Plotin , il surmonta les notions qu'il s'était faites de la matérialité de Dieu et de l'âme. Dans ces écrits, il avait trouvé, entre autres choses, tout ce que saint Jean et saint Paul disent de la gloire et de l'éternité du Logos divin. Là aussi il avait trouvé celte vérité que les
(1) Syncs, hymn. 3, éd. Petav., p. 328.
(2) Ibidem, p. 330 : « 3x»v9ii//* S'iS'oy , tryçiu.yi<îx tîsv, Ktipirpiçt*; J~*.i[Aov*t i->.«c 7iua>y Çaâ.t eù^S; t' air' s//à.ç. Et page 332 : i"fti <pif*tu> <rçp*yi<Pï tt^t^ç
(XïTIÇ -\\J~/1, fit [Ai. [Ai\ i'/^p'.lt; iUfAOTIt <T!/v9«//ct ii TOH i")VG<C 7rf>C7IOX0K , 01
xjtï jtxsfvot/ j2«v9«a X.0V/A0U ■ni/pjù'v kvoJoov nXtiifoçopci. » Ce SCCail, CC gage, CC
signe de reconnaissance ne peuvent signifier autre chose que le baptême.
(3) La résurrection des corps était une des doctrines chrétiennes auxquelles les Platoniciens avaient le plus de peine à se rendre. Toutefois leurs objections attaquaient non pas la doctrine elle-même, mais la notion fausse qu'ils s'en faisaient. « En effet, disaient-ils, un corps terrestre » ne peut pas être dans le ciel , ne peut pas durer éternellement; c'est » une contradiction d'admettre que l'âme jouisse d'une félicité parfaite » et qu'elle continue d'être liée au poids d'un corps matériel. • Voir nu récit remarquable dans Moulins prat, spirit. Bibl. PP. Paris, 1654, XIII, p. 1149.
âmes ne sont heureuses que par un écoulement de la plénitude de la divinité, qu'elles ne sont sages que par.une participation à la sagesse divine , mais il n'y avait rien vu de l'abaissement volontaire du Verbe, de son incarnation et du mystère de la Croix. Il regardait encore Jésus-Christ comme un homme incomparable qui , par une disposition céleste , était devenu notre maître et notre modèle en méprisant les choses de la terre pour l'immortalité. Ce ne fut qu'après avoir embrassé avec humilité et avec foi Jésus-Christ en qualité de Dieu-homme et de Médiateur, qu'il trouva enfin le chemin d'une bienheureuse union avec Dieu , chemin qu'il n'eût jamais trouvé à l'aide seulement du platonisme (1).
Il reste encore deux points importants pour déterminer la position du polythéisme vis-à-vis l'Église : à savoir, la notion païenne du culte des images des dieux et la cessation des oracles opérée sans violence extérieure.
Quant au premier point, la vraie doctrine païenne, en harmonie avec la pratique , était que les dieux habitaient dans les statues qui les représentaient, aussitôt que ces statues avaient reçu la consécration ou dédicace sacerdotale , laquelle avait lieu par l'onction , le couronnement , les prières , les sacrifices , et enfin par l'adoration. Dès-lors le dieu ou démon était présent dans l'image et en quelque sorte lié à elle, et le culte rendu à la statue n'était pas simplement la vénération d'un signe destiné à rappeler la divinité , mais bien l'adoration immédiate de la divinité ellemême habitant substantiellement dans son image (2). L'école
(1) S. August. Confess. 7, 9. 19-21.
(2) « Hacc priusquàm Dcdiealionis accipiant summam religionem , » opera sunt tanlum; Dedicatio estilla , qua; Deuin inducit, quai sede » destinata locat. » (Qnintilian. déclara. 322.) De là cette mordante raillerie de Mihucius Felix : « Quando igitur hic Deus nascilur? Ecce l'undi- » tur, fabricatur, scalpitur ; nondùm Deus est. Ecce plumbatur, cous-
— a — néoplatonicienne prit sous sa protection une idée aussi absurde.
Iainblique consacra tout un ouvrage à défendre cette croyance des païens : que les images des dieux étaient le siège, la demeure de la divinité , non pas seulement celles que l'on appelait J^-« , c'est-à-dire tombées du ciel , mais encore les statues faites par des sculpteurs et acbetées pour de l'argent (t). C'est l'ouvrage que Jean Pbiloponus réfuta dans la suite. Proclus lui-même mentionne la consécration par laquelle Içs images des dieux sont animées et trans-
- truitur, erigilur; nec arihùc Deus est. Écce ornatur, censecratùr,
- oratur ; turn poslremo Deus est, cùm homo voluit et dedicavit. » (XXIII.) Celait, au reste, la foi générale des sectateurs du polythéisme, et Aruobe, parlant de lui-même encore païen, dit: « Lubricatum lapideni et ex olivi » unguine sordidatum, tanquàm e.^set vis prâsens, adulabar, afl'abar, et » benelicia poscebain nihil sentiente de trunco. » (I, 39.) Mais les païens disaient pour justifier leur adoration des images : «Neque nos œra, neque » auri argentique materias, neque alias quibns signa confiunt, eas esse » per se Deos et religiosa decernimus numina : sed eos in bis colimus » eosque vencramur, quos Dedicatio infert sacra, et fabrilibus efficit iu- « habitare simulacris. » (Ibidem, VI, 17.) C'est pour cela que saint Augustin, à propos du chap. XXVIII, v. 18 de la Genèse, fait la remarque suivante : « Nec more idololatriae lapidem perfudit oleo Jacob , velut • fécièns illum Deum ; neque enim adoravit eumdem lapidem , tel ei » sacrificavit. » (De civil. Dei XVI , 38.) Dans le même ouvrage (VIII , 23) , saint Augustin cite un passage de l'Asclepios du prétendu Hermès Trismégiste, où l'on donne, comme une preuve de la haute puissance de l'homme , la faculté qu'il a de confectionner les dieux demeurant dans les temples, « car, dit l'auteur, les images des dieux sont animées ; elles » savent et prédisent l'avenir, elles envoient aux mortels des maladies et » les guérissent. »
(\\ l'Em fitl 0V1 b rx-.Ti; \nuitft/n Bil-j t: i-.^it Tat tiJ tti.lt xv» Olltt u!
T>v7i*( ttvairx:''. » Photii biblioth. cod. 215, pag. 285. Dans son livre sur les Mystères égyptiens (V. 23), lamblique prétend «pie les images composées de diverses matières sont, grâce à la théurgie, de pures, de dignes demeures ei enveloppes de la divinité.
formées en demeures de la divinité (l). L'empereur Julien, au contraire , grâce aux notions chrétiennes qu'il avait reçues, connaissant bien ce côté faible du polythéisme, cherchait, d'après l'exemple de Maxime de Tyr, à présenter , sous un point de vue supportable, le culte des images des dieux : « Ne nous objectez donc pas, disait-il aux chrétiens, » que nous regardons nos dieux comme du bois, de la pierre » et du bronze. Lorsque nous contemplons les images des » dieux, nous ne croyons pas plus voir les dieux eux-mêmes » qu'on ne croit voir l'empereur en personne dans une » statue. » Puis il explique comment l'homme , être sensible , a besoin de signes matériels auxquels il rende les témoignages de vénération qu'il ne peut offrir immédiatement aux dieux (2).
Depuis la diffusion du christianisme dans l'empire romain, les oracles étaient devenus muets peu à peu , sans contrainte extérieure, sans qu'une seule loi impériale, ou la moindre violence, fût dirigée contre eux (3). Ce fait excita également l'attention deschrétiens et des païens. C'était pour ceux-ci un phénomène gênant et difficile à expliquer. Dès le IIe siècle, Plutarque remarquait dans un livre spécial que les oracles , depuis quelque temps , avaient cessé de rendre des réponses, de telle sorte que , dans la Béotie , son pays natal , autrefois si fertile en ce genre de productions , il n'y avait plus à parler que le seul oracle de l'autre de Trophonius (4). Cherchant ensuite les causes de ce silence, les plus
(1) « Oi Ti'h-tndLt i~nt ^ct/iUKTrtfa»! khi ovofXAiust £&>TJxa>v ta à.yH.>[/.xT<t nui
poivra xai Mvoupiva. à.iï<nihouvTiu s Procl. in Timaeum IV, p. 240. Voir aussi Theol. XXVIII, p. 70.
(2) Op. p. 293 et sq.
(3) A l'exception toutefois du temple d'Esculape d'^Egé , mais où il n'y avait pas, à proprement parler, d'oracle.
(4) De defectu oraculonim
vraisemblables lui paraissent être : l°la mort des génies ou démons qui se manifestaient par la voie des oracles ; 2° la nature même des bienfaits divins qui ne sont pas pour tous les temps ; 3° la cessation des exhalaisons de la terre par lesquelles les prêtres et prêtresses recevaient l'inspiration prophétique. Porphyre cite pareillement deux oracles qui ont attribué leur silence à la privation de ces exhalaisons terrestres (I). L'empereur Julien, au contraire, défendait sa cause en disant que le don des prophéties avait aussi disparu , depuis longtemps , chez les Juifs , mais que la bonté de Jupiter avait donné, en dédommagement, aux Hellenes, pour qu'ils ne fussent pas tout-à-fait privés des communications divines, les arts sacrés de la divination et de la théurgie (2). Selon d'autres païens, les oracles ne se taisaient que
(1) Euseb. praep. evang. IV, fi.
(2) Ap. Cyrill. Juliani op. p. 198. Lorsque Julien lit consulter les oracles sur l'issue de son expédition contre les Perses , il ne croyait sans doute pas lui-même à L'authenticité de leurs réponses: il sava.il, ou soupçonnait, que les prêtres des idoles , pour plaire à l'empereur, parlaient au nom des oracles déjà muets; mais il voulait , à toute force, rétablir et observer tous les usages païens. Au reste , le mutisme des oracles ne doit nullement être attribué à une diminution dans le nombre de ceux qui les consultaient. Précisément à l'époque où Plutarque écrivait, il y eut une recrudescence de zèle dans le polythéisme. La divination et les autres moyens par lesquels on croyait pénétrer les mystères de l'avenir , furent, de même que le reste des superstitions païennes, pratiqués avec une extrême ardeur par toutes les classes, par les grands et les petits. Lesempereurseux-mêmcs, Néron, Vespasicn, Trajan, Adrien, Sévère, etc., avaient interrogé ceux des oracles qui parlaient encore , et les réponses de ces oracles eurent plus d'autorité que jamais, parce que l'école néoplatonicienne , essayant de bâtir là-dessus tout un système de théologie , recueillit avec soin les sentences rendues et présenta quelques-unes d'elles comme le texte d'un livre inspiré. Il y avait donc tous les motifs extérieurs d'attendre la continuation des oracles, s'ils avaient reposé purement et simplement sur la supercherie des prêtres des faux dieux. De même , si l'on considère la grande quantité et les sentiments dis païens au IVe siècle , il est impossible de donner pour cause unique de la < i fiou des oracles la prépondérance de la population elm tienne.
— Si —
parce qu'ils abhorraient le nom de Jésus Christ et qu'ils étaient irrités des progrès de la religion chrétienne (1). Les chrétiens partageaient cette opinion en ce sens qu'ils croyaient que la vertu de leur religion avait réduit les oracles au silence. Eusèbe , Athanase, Jérôme, ïhéodoret , la plupart des Pérès vivaient là-dedans une victoire signalée «lu cln istianisme sur les demons (2). En effet , iis ne doutaient pas que ce ne fussent des esprits déchus qui communiquaient par les oracles avec les hommes. Ils donnèie:it pour preuves les sacrifices humains qu'exigeaient ces oracles, les réponses ambiguës au moyen desquels ils causaient la ruine d'un grand nombre , leurs flatteries à l'égard des tyrans, l'apothéose qu'ils faisaient faire des hommes les plus indignes , et cette fatale idée . propagée par eux , du destin dominant toutes choses (3). Mais la pensée des Pères n'était
(1) ■ Cujus (Christi) nomcn audîtum fugat noxios spiritns, iinponit » silenliuin vatibus, aruspices inconsultos rcddit, arroganlium mago- » rum frustra ri cfficit aclioncs, non ho/ /ore, utdicitis, nomhds , scd » majoris licentiâ po testât is. (Aruob. 1, 47.)- Voir aussi Larictant. div. instit. IV, 27; Grcgor. Naz. or. I adv. Julian.
(2) Voir Athanas. de incarn. , c. XLVI , t. I , p. 87-88. « Hoc auteni » significat, quùd post adventum Christi omnia oracula conticuerunt. Ubi » Apollo Delphius et Loxius , Débusque et Clarius et estera idola futu- » rorum scientiam pollicentia , quœ reges potentissimos deceperunt ? ■ (Hieronym. iu c. XLI , Esaiœ , éd. Martianay 111 , p. 315.) Euseb. Demonstr. evang. I, 5, in proœni. ; Théodore!, therapeut. I, 10. « Dii paga- » norum formidiue et nominatœ crucis responsa dare non possunt. ■ (Quaist. ex utroqueTest. ad. Orthod. in JustiniM. qiuest. XXIV. Cyrill. Alex, contra Jul. I, 6, p. 198-199 ; ejusdein in Jesai. I, or. 2.)
(3) Euseb. praep. ev. I, 5-G. Les chrétiens étaient d'autant plus facilement amenés à regarder les oracles comme une opération des démons et à considérer la cessation de ces oracles comme une victoire de Jésus- Christ sur les puissances des ténèbres, qu'il est parlé , dans l'ancien Testament, de l'oracle de Baalzébub à Akkaron, consulté par le roi Ocbozias et que Baalzébub est nommé , dans le nouveau Testament , comme le chef des mauvais esprits.
pas telle qu'on l'a présentée quelquefois; ils ne voulaient pas dire que les oracles , à la naissance de Jésus- Christ et par le seul fait de cette naissance , avaient été tout-à-coup rendus inuels; ils prétendaient seulement que, dans un temps où les temples subsistaient encore , où l'on offrait encore des sacrifices , les oracles qui ne dépendaient pas , comme les sacrifices et les temples, de l'arbitraire volonté des hommes, avaient été réduits au silence par la vertu chaque jour croissante de la parole divine , par la proximité des mystères chrétiens et par la force des armes données à l'Église contre les démons (1).
Maintenant, si nous examinons encore une fois, en terminant, l'influence du paganisme au IVe siècle sur l'Église , cette influence nous apparaîtra comme très-désastreuse et tout-à-fait déplorable. Avec les différents systèmes suivis par la plupart des empereurs depuis Constantin , lorsque les païens . souvent sans vocation intérieure et sans aucune préparation sérieuse, se précipitaient en masse dans le sein
(i) Lorsque sous Théodosc et après lui, s'accomplit la destruction générale des temples et la chute du culte des idoles, les païens se rejetèrent sur les prédictions de leurs dieux et de leurs oracles qui avaient annoncé ces événements. En effet . saint Augustin rapporte une prophétie du prétendu Hermès Trismégiste , où il est dit que, bien que l'Egypte ^oit limage du ciel , le tempi»; du monde entier , néanmoins le culte des dieux disparaîtra un jour entièrement de ce pays. O fut même là l'occasion d'un écrit du grand évèque d'Hippone , intitulé : de divinations dœmonum. Dans cet écrit, saint Augustin expose que les démons, par les sens plus subtiles de leurs corps aériens, par la rapidité de leurs mouvements, par l'expérience beaucoup plus grande qu'ils doivent à la longue durée de leur vie, peuvent connaître et prédire une foule de choses que l'esprit humain est hors d'état de pénétrer, comme aussi , gnlce à leurs facultés physiques , ils peuvent opérer une foule de prodiges. Toutefois, ajoute saint Augustin, ils ne prédisent d'ordinaire que les faits dent ils doivent être les instruments, ou ceux qu'ils peuvent lire dans l'avenir au moyen de signes imperceptibles pour les hommes. Quant à l,i ruine du culte des idoles, les demons a\ aient pu en être instruits par le nom eau Testament en elle est annoncé» de la manière là plus formelle.
de l'Église , poussés par le seul besoin de prendre part au culte d'une religion quelconque , il devait naturellement arriver qu'un très-grand nombre , tout en professant extérieurement la foi chrétienne, restassent attachés non seulement aux mœurs et habitudes, mais encore aux opinions , aux superstitions du paganisme. Le grand fléau moral du IVe siècle était sorti et se nourrissait du polythéisme, nous voulons dire la magie avec tout son cortège de pratiques , les unes insensées , les autres criminelles. Elle était aussi avidement recherchée et exercée par les uns , qu'elle était redoutée et poursuivie par les autres , à savoir par les gouvernants , qui s'en servaient pour eux-mêmes , tandis qu'ils la traitaient partout ailleurs comme uu crime digne de mort. En effet, l'accusation de maléfices, telle était l'arme la plus ordinaire avec laquelle on s'efforçait de perdre un ennemi ; le simple soupçon suffisait pour faire encourir les tortures et le dernier supplice; il était même dangereux de lire ou d'avoir simplement en sa possession des livres de magie (1). Les païens les plus cultivés et les plus sages croyaient fortement à l'efficacité des moyens magiques et ne craignaient pas de professer publiquement cette croyance (2). Saint Jean Chrysostôme se plaint, à diverses
(1) Voir dans saint Jean Chrysostôme (Homil. XXXVIII, in act. MX, p. 293) ce qu'il raconte être arrivé à lui-même. Libaniusfut accusé auprès du César Gallus d'avoir coupé et de conserver deux têtes de femmes, dont l'une devait lui servir à faire des opérations magiques contre Gallus et l'autre contre Constantius. (Liban. 1, p. 69.)
(2) Ainsi Libanius raconte avoir été averti, dans un songe, que sa maladie lui était venue par les opérations magiques de ses ennemis et que l'on avait , en effet , trouvé, dans sa salle, un caméléon mort et mutilé qu'ils avaient employé à cet usage (l, p. 147). — Les philosophes , en particulier, avaient la réputation d'être adonnés à la magie, et saint Augustin remarque (ep. 68, t. Il, p. 260) que, pendant qu'un grand nombre de néoplatoniciens éclairés avaient embrassé le christianisme , la magie en avait attiré d'autres dans ses pièges. Les évocations des
reprises, que, môme parmi les chrétiens, un grand nombre se livrent à la magie ; or, l'emploi de charmes, d'enchantements, était devenu, dans les maladies, quelque chose de si ordinaire, qu'il célèbre, comme une espèce de martyre, le refus d'employer de pareils moyens contre la violence du mal (l). Les autres genres de superstition païenne n'étaient pas non plus négligés par les chrétiens de ce temps (2). On croyait aux présages , on consultait le vol des oiseaux , on attachait aux enfants , pour les préserver , toutes sortes d'amulettes, au lieu de les confier, comme dit Chrysostôme, à la protection de la Croix ; on leur frottait le front avec de l'ordure pour écarter d'eux les regards funestes, les femmes employaient des élixirs d'amour et d'autres enchantements pour mieux plaire à ceux qu'elles aimaient (S).
Il y avait une alliance naturelle entre ce genre de su perstitionset la corruption toute païenne des mœurs, comme aussi ces deux éléments de désordre influaient l'un sur l'autre. L'immoralité, qui précédemment était, pour la plus grande partie, en dehors de l'Église, faisait incessamment irruption dans son sein depuis le milieu du IVe siècle , et croissait à mesure que les païens y entraient par masses, sans vocation intérieure , sans foi vivante. Les plaintes multipliées , les sévères reproches des Pères de l'Église prouvent suffisamment combien les grands et les petits, les riches et les
morts avaient aussi lieu souvent dans le Ve siècle, comme on le voit par un passage d'Enee de Gaza (Galland. Bibl. PP. t. X, p. G37).
(1) Chrysost. Homil. VII in ep. ad Eph, t. XI, p. 44'; Homil. Ill in I Thess. t. XI, p. 447.
(2) Saint Jean Chrysostôme en fait enumeration , Homil. X in I Timoth. t. XI, p. 603 — Gaudentius de Bresce les énumère également : « Veneticia, praccantioncs, suballigaturae , vanitates, angaria, sortes, » observatio ominum , parentalia, undè idololatria? malum extulit caput » erroris (Tract. IV de lect. Exodi , cd. Galeard. p. 57). •>
(3) Chrysost. t. VI, p. 097; X, p. 107, 669; t. IX, p. 27.
pauvres étaient corrompus, dégénérés dans toutes (es parties de l'Empire, à la fin du IVe siècle et au commencement du Ve. Saint Jean Chrysostôme a peint l'état moral de l'Orient pendant cette période, et en particulier celui d'Antioche et de Constantinople. La même chose a été faite pour l'Asie mineure par saint Basile , par saint Augustin pour l'Afrique , par Zenon de Vérone et saint Ambroise pour l'Italie , par saint Jérôme ponr Rome , par Saivien pour la Gaule et l'Espagne. Or, en comparant les traits contenus dans les écrits de ces différents Pères, on obtient un tableau assez semblable à celui que les écrivains païens du I" et du IIe siècle ont tracé des mœurs de leur temps. Débauches , voluptés , luxure de tout genre , usure et avance insatiable (1), dureté eruelle envers les faibles et les pauvres , au point que les créanciers saisissaient même les cadavres de leurs débiteurs et que des pères endettés étaient obligés de vendre leurs propres fils (2) : voilà , en résumé, ce que l'on voit de tous côtés à cette époque. Les riches et les puissants exerçaient, sans aucune crainte, leur prétendu droit de tuer leurs esclaves , et de prendre pour concubines les filles de ces malheureux (3). La soif des jeux publics, devenus une école de tous les vices par leur extrême licence (4),
(1) « Avaritiœ inhumanilas , proprium Romanorum pœnè omnium » malum. ■> Salvian. de Gubematione Dci 7, 15. — « Avarilia , ut putatur, » crimen esse desiit, quia Déminera qui se possit arguere dereliquit. - (Zeno. serra. IX.) Comparez Paulin. Vita S. Ambrosii n. 41 .
(2) Ambros. de Tobiâ 10; 36; ejusdem de N;ibuthe 21.
(3) Salvian 4, 5.
(4) « Per turpitiidines crimirrosasœïerrta illic salus Christiana; pfebis
• extinguitur, et per sacrilegas superstitlones majestés divina violalur. » Dubium enim Don cstquùd la?duut Deum ut pote idolis consecrate. — » Quidquid immiinditiarum est, hoc exercetur in theatris ; quidquid » luxuriarum in patestris ; quidquid immoderationis \ in eircis; qnid-
* quid furoris in caveis. » Salvian. 6, 11).
était montée à un degré de fureur presque incroyante. Suivant le récit de Salvicn, après la troisième prise et dévastation de Trêves . ce qui restait encore d'habitants dans cette ville n'eut rien de plus pressé à demander à l'empereur que l'établissement des jeux du cirque. Lorsque Rome eut été emportée d'assaut par Alaric , beaucoup de Romains, qui s'étaient enfuis à Carthage dans le dernier état de dénuement, se répandirent aussitôt dans les théâtres, où , s'étant passionnément attachés aux divers partis qui soutenaient tel ou tel acteur, ils causèrent le plus grand trouble. De plus , ils se livrèrent dans la ville à des excès comme on n'en avait encore jamais vus (1). Car c'est un fait spécialement remarqué des Pères contemporains , que les ravages des barbares et la misère générale n'avaient pas du tout porté les hommes à la réflexion ni à une meilleure conduite (2). Les gouvernants, avec leurs énormes impôts , qui pesaient particulièrement sur les pauvres , ruinaient en niasse les populations des campagnes , de telle sorte que les paysans de la Gaule et de l'Espagne , poussés au désespoir, formèrent les féroces bandes de voleurs connues sous le nom de Bagaudes. Les propriétaires de terres, pour ne rien retrancher de leur luxe (3), laissaient mourir de faim ceux qui les cultivaient ou réduisaient à la condition d'esclaves leurs fermiers précédemment libres ; les curiales . dans les villes , maltraitaient et pillaient arbitrairement les veuves , les orphelins et la plupart des moines sans défense ;
(1) August, de civ. Dei F, 32, 33.
(2) Salvian. 7, 12.
(3) « Ptulet dicere qiiantus nnmerus rusticorum de possrssionibus
- predict! pompa viventium vcl fame sit m or tuns , vd eleemosynâ » Ecclesis sustentatus. Proh dirum nefas! mortuîsuot homines , in qui- » busomnis census esl possidentis., ità nec presentis temporis utilitatibus
- consulunt, dùm niinià cupiditate caecati sunt.- (Gaudentii serm. di Dativ. Dom, p. 158, )
la jeunesse était énervée par de précoces débauches, la piélé méprisée et honnie (1). En un mot , la religion chrétienne elle-même ne pouvait relever des générations tombées si bas, et l'organisme romain, foncièrement gangrené , était incapable de supporter l'action réparatrice de l'Évangile. C'est pourquoi Dieu appela du fond du Nord et l'Est les peuples germaniques exécuteurs de ses châtiments. Ils devinrent le sol fécond qui reçut les germes pleins de vie du christianisme, et d'où s'éleva le nouvel ordre de choses. Tel est le véritable sens de l'invasion de ces peuples. Deux cents ans plus lard, les Arabes seront aussi pour l'Orient les instruments de la justice divine.
(l) Sulvian 4, 7.