CHAPITRE V
PROPAGATION DU CHRISTIANISME EN ORIENT ; —CONVERSION DES ARMÉNIENS, DES IBÈRES ET DES ALBANES ; — DESTINÉES DE L'ÉGLISE ARMÉNIENNE (1).
Les Arméniens prétendent que l'Évangile fut introduit chez eux du vivant même de Jésus-Christ et des Apôtres. Abgar d'Edesse, dontEusèbe mentionne un échange de lettres avec le Sauveur, était alors roi d'Arménie. Au rapport des chroniqueurs nationaux , il fut baptisé à Edesse par l'apôtre Thaddée ; mais son fils Ananey retourna aux idoles , et fit périr Addey, le premier évoque arménien.
Ainsi la conversion définitive de ce peuple n'eut lieu
(1) Livres consultas: Agalhangelos, acta S. Gregorii. Grœcè et lat. in actisSS. septemb. VIII, p. 321 — 400. (L'auteur de ces actes s'en déclare lui-même témoin oculaire; mais sou livre primitif était certainement différent de celui que nous avons aujourd'hui , lequel , suivant toute vraisemblance) doit les ornements et les additions fabuleuses qui le déparent à un Grec ou à un Arménien postérieur); Moïse de Rhorènc, hist. Arm. éd. Guil et Georg. Winston, arm. et lat. Lond. 1736; The hislory of Vartanand of tin; battle of the Armenians, by Elis.eus. Bp of
qu'au IVe siècle, par saint Grégoire l'illuniiuateur. lequel (lcsceudait en ligne latérale du sang royal arménien des Arsacides. Son père Anak, ayant assassiné le roi Khosrove , et les soldats , pour venger leur prince , massacrant toute la famille du meurtrier, Grégoire , qui n'était encore qu'un enfant , fut sauvé par sa nourrice. Cette femme (elle était chrétienne) le transporta à Césarée en Cappadoce, où il fut baptisé sous le nom de Grégoire. Plus tard , s'étant marié, il eut deux fils. Lorsque Tiridate, fils de Khosrove, aidé des Romains, rentra en Arménie, vers l'an 386, Grégoire l'accompagna ; mais ayant refusé de toucher aux viandes offertes à la déesse Analite (1) , et des informations ayant prouvé sa descendance du meurtrier Anak , il fut , par ordre du roi, torturé et jeté dans un cachot , où il passa quatorze années, nourri et soigné par une chrétienne. Enfin. Tiridate, ayant été saisi d'une grave maladie, pour obtenir sa guérison , mit saint Grégoire en liberté , sur le conseil de sa sœur qui avait eu une vision à ce sujet. Le roi fut en effet guéri , circonstance qui servit merveilleusement les prédications du saint à la cour et parmi le peuple. L'an 302, il alla se faire sacrer métropolitain d'Arménie par l'évêque Léonce de Césarée, et, de retour dans son pays, il baptisa Tiridate, sous le nom chrétien de Jean, ainsi qu'une grande partie du peuple. Sur les ruines d'un temple païen , dans la ville des sacrifias (Achdichad) , il fonda Je monastère de
Ihe Amadunians , translat. by C. F. Neumann , Lond. 1830; Narralio. de rebus Armenia? à S. Gregorio ad ultiinum connu schisma, dansCombefis , biblioth. PP. auclar. t. II ; History of Armenia by Miel). Cbamicb , trans!, by John Audall , Calcutta, 1827 (extrait de la grande histoire arménienne du père Tchamtehcan); Lebeau , histoire du bas empire, revue, corrigée et augmentée d'après les historiens orientaux , par M. de Saint-Martin , Paris , 1824.
(1) Autant qu'il est possible maintenant d'en juger, la religion des Arméniens était un mélange des doctrines parsiques , du polythéisme grec, et des superstitions delà Scythic.
saint Jean-Baptiste , le peupla d'ascètes grecs et syriens qui poursuivirent son œuvre apostolique; puis ayant sacré évoque son fils Ai islake. pour satisfaire son goût ardent de solitude et de vie contemplative, il se retira dans une grotte du mont Sepouh en Haute-Arménie, où , au bout de Quelques années, ou trouva son cadavre. Arislake, ayant été massacré par un chef de tribu , eut pour successeur son frère Yertanne , qui introduisit en Arménie la liturgie et les rites des églises de Jérusalem et de ]Nisibe. Telle est, moins quelques fables ajoutées plus tard, l'histoire de la conversion des Arméniens, racontée parles historiens mômes du pays; d'où il suit qu'ils furent la première nation reconnue comme chrétienne , ce qui , au rapport d'Eusèbe , leur al tira une guerre avec Maximin dès l'année 311.
Les Ibères, habitants de la Géorgie actuelle, placés au nord de l'Arménie , séparés de la Caspienne par le pays des Albanes, et de la mer Noire par la Colchide, reçurent aussi la foi vers l'an 326. Une chrétienne de l'empire romain . Wino , conduite là comme esclave , ou simplement pour fuir les persécutions , guérit par ses prières l'épouse du roi Mihran, ce qui lui fit accorder la permission de prêcher l'Évangile. La reine se convertit la première, puis elle convertit 3lihran; le grand temple du dieu Aramaz ou Armaz , près de la capitale Mtskhitha , fut détruit , et sur ses ruines INino planta une grande croix qui devint dès-lors le palladium des Ibères. Ils le vénéraient encore quand le prince George Bagration l'emporta à Pétersbourg en 1801 , mais sur l'ordre de l'empereur Alexandre , il fut restitué aux Géorgiens. Le roi Mihran avait bâti une église, dans la construction de laquelle on raconte le prodige d'une colonne qui résista à tous les efforts faits pour la dresser, jusqu'à ce qu'en présence de la cour et de tout le peuple , elle s'éleva d'elle-même à la prière de la pieuse INino. Mihran avait. en outre , expédié une ambassade à l'empereur Constantin pour lui demander des prêtres capables d'évangèliser sa nation, et. suivant les documents Géorgiens , ce serait le
célèbre Eustathe , évêque de Sébaste , qui, avec plusieurs prêtres, lui fut envoyé. D'Ibérie, le christianisme se propagea de bonne heure chez les Albanes et autres peuples voisins.
Quant aux tribus confinées dans les vallons du Caucase, entre la Caspienne et la mer JNoire, la foi chrétienne n'y pénétra qu'au VIe siècle. Tzath , prince des Lazes, étant venu à Constantinople sous le règne de Justin Ier, le pria de lui donner le baptême et de le couronner, afin qu'il ne fût pas obligé en recevant , comme ses prédécesseurs , la couronne des mains du roi de Perse , de participer aux sacrifices païens, inhérents à cette cérémonie. Ce peuple apparaît bientôt chrétien tout entier. L'Église ne trouva pas plus de résistance chez les Tzannes, peuplade sauvage et rapace, établie aux sources du Phasis, sur les versants du Taurus, et qui ayant embrassé le christianisme vers l'an 530 , servit déslors dans les armées de l'empereur grec. Les Abasghes, voisins des Lazes, devinrent aussi chrétiens vers cette époque, par les efforts de Justinien , qui leur envoya des prêtres , fonda chez eux une église dédiée à la sainte Vierge, et interdit à leurs rois le honteux commerce d'eunuques, auxquels ils se livraient. D'un autre côté, la tentative pour convertir les Huns de la Chersonese Taurique, fut sans succès. Leur roi Gordès reçut, il est vrai, le baptême à Constantinople, où Justinien lui servit de parrain, et, de releur dans ses foyers , il donna bien l'ordre de livrer aux flammes et de fondre les idoles d'or et d'argent de sa nation ; mais les Huns se révoltèrent contre lui et le massacrèrent.
Par vénération pour leur apôtre , les Arméniens continuèrent à choisir dans sa famille le chef suprême de leur Église. Ainsi, après la mort de Vertanne, son fils Housik ou Hesychius devint métropolitain, ou , comme les Arméniens disent, patriarche. Mais les guerres continuelles du dedans et du dehors, qui après lui dévastèrent l'Arménie , y amenèrent une décadence générale de la religion , en dépit des efforts des métropolitains suivants. Pharnersehet Sahag. les-
quels n'appartiennent déjà plus à la famille de saintGrègoire. Les partisans encore nombreux de l'ancien culte national et du parsisrae s'étaient relevés au point qu'ils espéraient déjà pouvoir déraciner le christianisme, lorsqu'à l'improviste un nouveau rejeton de la famille de l'apôtre, un petit- fils de saint Grégoire, Kersès, fils d'Athanagine, fut élu chef ecclésiastique. Il se rendit à l'église de Gésarée , mère de celle d'Arménie , pour s'y faire confirmer par l'évéque , et, une fois investi de la puissance, il travailla avec succès au rétablissement de la foi. Il est à regretter que son action ait été prématurément suspendue par un voyage d'ambassade à Constantinople, puis par le bannissement dans une île , auquel , en dépit du droit des gens, Constantius le condamna pour sa résistance à l'arianisme. Plus tard, les crimes du roi Arsacés causèrent une nouvelle guerre civile. Le chef arménien Merouyan apostasia et retourna au parsisme afin de s'assurer le concours des Arméniens encore païens et l'aide du roi de Perse, Sapor, dans sa lutte pour occuper le trône ; mais le patriarche Nersès étant intervenu parvint à rétablir Arsacés en 358. Arsacés récompensa, au bout de quelques années, ce saint homme en le déposant (1) et en nommant patriarche à sa place un de ses domestiques nommé Tchounak, que tous les évêques arméniens, à l'exception de deux, refusèrent de reconnaître.
Alors les plus grandes calamités fondirent sur le pays. Arsacés tomba au pouvoir de Sapor, qui lui creva les yeux ; les Perses, conduits par les deux renégats Merouyan et Vahan,
(1) La première femme d'Arsacès , Pharandsem , laquelle était déjà veuve de son neveu, ayant été répudiée, fit empoisonner au moyen d'une hostie sa rivale Olympias, princesse de la famille Constantino. Malgré cet abominable forfait, Arsacés l'ayant reprise, et se laissant maîtriser par elle , Ncrsès, principal auteur du mariage d'Olympias , s'éloigna de la cour, démarche qui amena sa déposition. (S. Martin dans Lel>cau , t. III, p. '272.) Moïse do Khorène, III, 24.
— % — conquirent , en 367 et 388. une grande partie de l'Arménie, détruisirent les villes les plus florissantes et avec elles le siège du patriarcat, Vaharchabed. Merouyan, à qui Sapor avait promis la royaulé à la condition d'exterminer le christianisme et de réhabiliter la doctrine de Zoroastre en Arméuie, réduisit en cendres toutes les églises, les hospices, les couvents , envoya les évêques et les prêtres garotlés en Perse , anéantit tous les livres écrils en grec ou avec des caractères grecs, et prohiba, sous les peines les plus sévères, l'emploi de tout alphabet autre que le persique. Ces mesures devaient amener en môme temps la ruine de la religion chrétienne et la séparation totale de l'Arménie d'avec l'empire romain oriental , en produisant une union intime avec la Perse. Les épouses et les tilles des principaux de la nation, émigrés pour la plupart sur le territoire romain , refusèrent de passer au culte des Perses, et furent indignement livrées aux supplices; le peuple s'enfuit dans les montagnes et y commença une guerre de parlisaus. Enfin , l'an 370, Para, fils d'Arsacès , mis sur le trône par le secours des Romains et des Arméniens expatriés, délivre son pays du joug des Perses, s'appuye sur le patriarche JNersès, détiuit les autels de Zoroastre et relève les églises ruinées.
Mais Para ne tarda pas à se montrer tout aussi incapable et indigue du sceptre que son père. Il s'abandonna aux plus affreux excès , et ne pouvant souffrir les sévères remontrances du patriarche, il empoisonna de sa propre main, en 373, le vénérable vieillard, et le remplaça par Housik ou Hesychius. Le métropolitain de Césarée, saint Basile, protesta, et, à cause du meurtre de Nersès, suspendit toute ordination d'évêques arméniens (1). Depuis lors, les patriarches d'Ar-
(l) Voyez Combeiis et saint Martin, t. Ill, p. 444. Ce fait est probable»* nient le plus ancien interdit ecclésiastique historiquement constaté. Ten avant sa mort, Nersès , venu a Ccsarce, y souscrivit la lettre de saint Basile et îles evêques orientaux à ceux d'Occident.
urènie cessèrent daller chercher à Césarée la confirmation de leur titre. Hesychius et ses trois successeurs, ainsi que les deux prédécesseurs de saint Nersès, étaient de la famille de l'évèque de 3Ianaoazakerd , Albianus , compagnon de saint Grégoire.
Cependant l'incurable anarchie du pays , dont les chefs s'épuisaient en luttes sans fin les uns contre lus autres, aussi bien que contre leur souverain, amenait peu à peu la dissolution du royaume. L'an 390 , un traité entre la Perse et l'empire romain arrêta le démembrement de l'Arménie , dont les quatre cinquièmes échurent à la l'erse; des princes arsacides, vassaux du souverain de Perse, régnèrent encore vingt-six ans sur l'Arménie persique, et même à partir de 394 sur la partie romaine du pays , en payant pour celte dernière province un tribut aux empereurs. L'Arménie obtint de nouveau, en 391, un patriarche du sang d'Arsace, saint Sahag, fils du vénérable JNersès. Pendant cinquante-un ans, Sahag, non seulement chef spirituel, mais encore conseiller et souvent directeur politique de sa nation , se montra infatigable; il atteignit l'âge de cent dix ans, et ses concitoyens reconnaissants l'ont rangé parmi leurs plus grands hommes. Quoique l'influence persique nuisît beaucoup au christianisme, et que les grands d'Arménie, résidant à la cour, se lissent souvent inscrire parmi les zélateurs de Zoroastre, le patriarche réussit pourtant à donner à sou Église de si fermes fondements que les plus terribles orages et persécutions ne pureut la reuverser. 11 encouragea en Arménie l'étude de la langue et des lettres grecques, pour faciliter la continuation des rapports de son pays avec l'église hellénique et paralyser f influence anti-chrétienne de la langue et de la civilisation des Perses; mais en même temps il lui parut indispensable de former un alphabet spécial [tour l'arménien , afin de pouvoir traduire dans cet idiome la sainte écriture. L'un et l'autre projet fut réalisé par son fidèle compagnon, saint Mesrob. Celui-ci, assisté du calligraphy grec, lluliauusde Samosatc. inventa un alphabet de trente-
six lettres, auxquelles on en joignit dans la suite deux autres, et, à l'aide de ses élèves , il fit traduire l'ancien et le nouveau Testament. Ce premier essai de traduction ayant été trouvé trop défectueux , Sahag et Mesrob envoyèrent , en 428, six prêtres arméniens à Constantinople, où ils élaborèrent leur version avec la plus grande exactitude possible. Celte version, acceptée solennellement dans un concile de l'église arménienne, est encore suivie aujourd'hui (1).
Sahag et Mesrob devaient survivre à la destruction de la monarchie nationale. En effet , les grands de l'Arménie ayant décidé la perte de leur roi Ardaschir, et le patriarche refusant de leur prêter son appui, ils le déposèrent, mirent à sa place le prêtre Sorrnak , et l'accusèrent , ainsi que le roi, à la cour de Perse, d'être partisan des Romains. Ces deux personnages furent en conséquence mandés en Perse , où Ardaschir se vit condamner à une prison perpétuelle. La dynastie arménienne des Arsacides expira en lui , après avoir duré 580 ans , et le pays fut réduit en province persique Tannée 429 , treize ans après l'incorporation de l'Arménie occidentale à l'empire romain. Sahag , ayant été retenu en Perse , le siège de saint Grégoire fut occupé par un prêtre syro-perse nommé Berkischoi , sur le dévouement duquel Bahram croyait pouvoir compter. Mais ce prélat, avec sa colonie de prêtres syriens , se fit tellemeut haïr par ses pillages et ses excès, que le monarque dut bientôt , à la demande des Arméniens, ecclésiastiques et laïques, prononcer sa déposition et partager l'administration entre Sahag et un nouveau Syrien du nom de Samuel. Ce dernier, qui avait proprement la puissance patriarcale , mourut en 437, universellement haï , après avoir maltraité et pillé l'Église arménienne , tout comme l'avait fait son prédécesseur. Les
(1) Saint Martin , sur Lebeau, t. V, 317-24. La meilleure édition de cette Bible est celle de Zohrab, Venise, 1805.
— yy — princes arméniens conjurèrent alors Sahag, qui s'était retiré en solitaire au pied d'une montagne , de vouloir bien reprendre la houlette patriarcale , mais le vieillard presque centenaire leur répondit qu'après tant de trahisons ils n'auraient plussacoDfiance; que, depuis longtemps, Dieului avait révélé son intention de les punir de leurs crimes, en livrant aux infidèles l'héritage des Arsacides, en donnant au peuple des maîtres étrangers et en éteignant dans sa personne la race de saint Grégoire. Il mourut en 440. Mesrob gouverna six mois l'Église arménienne , puis fut remplacé par son élève Joseph, qui dut pendant quelque temps céder le siège à Sormak , autrefois déposé et que les Perses réhabilitèrent.
La totale soumission de l'Arménie permit à Yesdézerd II, qui surpassait encore les autres rois sassanides en zèle pour le parsisme et en haine pour l'Évangile, d'essayer de pousser par la force les Arméniens dans le culte de Zoroastre. En lui représentant que les chrétiens pencheraient toujours vers les Romains , à cause de la parité de religion, son premier ministre, Mihir JNerseh , sut l'animer au plus haut degré. Il employa d'abord les présents et les faveurs pour attirer à l'apostasie les grands de la nation . mais la plupart restèrent inébranlables. Ycsdézerd composa alors de tous les peuples chrétiens du Caucase, Arméniens, Ibères, Albanes, Liphénes et Dsodes, une grande armée, qu'il envoya au-delà des monts contre les Huns, espérant amener plus facilement au parsisme ces soldats séparés de leurs familles et de leurs prêtres. Mais la diminution de leur solde, la prison, et pour quelques-uns la torture, furent employées en vain. L'Arménie vit doubler ses impôts , dont furent chargés même les églises et les monastères , exempts jusqu'alors; les évoques et le clergé surtout (Mirent à endurer les plus criantes extorsions. Les Arméniens ayant souffert patiemment tous ces maux, un édit royal, en ïf>0, ordonna enfin à toute celle nation de passer aux rites et à la foi des Perses. Mihir Neraeh lança dans ce but unci très-
curieuse proclamation, où il exposait le symboledu parsisme et réfutait à sa manière. l'Évangile et les prêtres chrétiens, en adressant à ceux-ci, sans s'en douter, un grand éloge. « Le monde , disait-il , est partagé entre Ormuzd et Ahri- » man ; tous les maux, le chagrin , la guerre, la douleur, la .» mort , viennent de ce dernier ; mais du dieu bon décou- » lent la richesse, la gloire, l'honneur, la santé, la beauté, » l'éloquence, la longue vie. Tous ceux là se trompent qui » disent que Dieu a fait la mort , que le bien et le mal sor- » lent d'une même source : mais les chrétiens sont ceux qui » se trompent le plus, en enseignant que Dieu s'est irrité » parce que l'homme a mangé du fruit d'un certain arbre, » que pour cela il a fait la mort et jeté les hommes dans le » malheur : une telle colère n'anime point même les hom- » mes contre leurs semblables; à combien plus forte raison » est-elle indigne de Dieu. Également fausse est la doctrine » d'après laquelle Dieu, qui a fait le ciel et la terre, est apparu » dans ce monde , et y est né d'une femme, sous le nom de » Jésus. A la vérité cet homme a séduit beaucoup de gens; les » Romains surtout ont accepté ses rêves, et dans leur folie » ont abandonné, pour la perte de leur âme, notre foi, la » seule bonne. Mais vous, pourquoi vous êles-vous laissés » séduire et convaincre par eux? Songez que vous devez » avoir la même foi que votre souverain , car ce dernier » aura à rendre compte à Dieu de vos âmes. Ne croyez plus » vos pasteurs, ces Nazaréens, comme vous les nommez, » car ils sont sans foi. Ils vous enseignent de belles choses, » que contredisent leurs actes; ils vous disent qu'il est per- » mis de se nourrir de viande , et eux-mêmes n'en mangent » pas; ils permettent de se marier, et eux-mêmes ne veu- » lent pas seulement regarder une femme; ils déclarent » que c'est un grand péché d'amasser des trésors, ils met- » tent la pauvreté au-dessus de la richesse, estiment le » malheur et méprisent la fortune, se moquent du destin, » voient dans la gloire une fumée, s'habillent grossièrement, » témoignent aux gens obscurs plus d'égards qu'aux
» illustres, glorifient la mort et dédaignent la vie, font peu » de cas de la force génératrice de l'homme et louent la » stérilité. Si on voulait leur prêter l'oreille, la lin du » monde serait proche. Y a t -il quelque chose de plus ab- » surde que ce qu'on lit dans leurs livres : les hommes » attachèrent Dieu à une croix ; ce Dieu mou ru tel fulense- » veli, puis ressuscita et monta dans les cieux. Les Devs » mauvais ne peuvent être contraints ou emprisonnés, ni » tourmentés par l'homme; comment le Dieu créateur » pourrait-il l'être? (I) »
Là-dessus dix-sept évêques, avec plusieurs chorévêques. un nombre considérable de simples prêtres et le kalholicos ou patriarche Joseph , se rassemblèrent dans la capitale Artaxata. Parmi eux était aussi Sormak qui, déchu du trône patriarcal où il s'était intronisé , et devenu éAêque de Beâznun, se montra disposé, comme tous les autres, à défendre la Foi. Aux délibérations assistèrent, en outre, beaucoup de princes et de grands qui approuvèrent les conclusions du corps episcopal. Leur réponse à la proclamation de Mihir INerseh finissait par ces paroles, adressées au monarque : « ]Nos corps sont dans ta main, traite-les » suivant ton plaisir; à toi les tortures, à nous la patience; » tu peux lever le glaive , nous présenterons nos têtes; nous » ne sommes pas meilleurs que nos pères, qui ont sacrifié » à l'Église leurs biens et leur sang. Quand même nous « serions immortels, il nous conviendrait encore de mourir » pour l'amour du Christ, car il était lui-même immortel, » et il nous a aimés jusqu'à accepter la mort terrestre pour » nous délivrer de la mort éternelle. »
Le roi ayant appelé à sa cour les princes arméniens el ibères, et le roi d'Albanie les reçut avec d'amers re-
(1) Voyez l'historien Elisée , principale autorité pour ions les événe-
monts qui vont suivre, et qui <>st probablement le même qui' l'évoque des
Am.iilmiit'iis.
proches: « Vous méprisez nos dieux, leur dit-il, vous souillez » le feu pur et les eaux, vous enterrez vos morts dans le sol » même qui par là devient impur, vous refusez de vous sou- » mettre à la purification, vous prêtez aide à Abriman; et, » ce qui est pire que tout, vous vous abstenez en partie de » vivre avec les femmes, quoique leur commerce soit au su- >» prême degré agréable aux dieux : en un mot , vous foulez » aux pieds tous les préceptes des mages. Je crains que vous » n'attiriez sur nous la vengeance des dieux. » A ces mots il joignit la menace de détruire l'Arménie de fond en comble, et fit jeter les princes en prison. Ces derniers, et parmi eux un petit-fils même de saint Sahag.le général en chef Vartan, ayant feint de vouloir obéir au roi pour se sauver eux et leur pays, Yesdézerd envoya une armée avec quantité de mages pour convertir au culte du feu l'Arménie et les tribus chrétiennes du Caucase. L'édit royal, publié et proclamé en Arménie par sept cents mages avec leur mogbed ou grand-prêtre, disait : « Avant un jour, qui sera fixé, toutes » les églises devront être abattues ou transformées en pyrées » (temples du feu) ; tous les livres saints devront être enlevés » et expédiés au trésor royal; aucun prêtre ne devra en- » seigner le peuplechezlui.et les moines et les nonnes seront » contraints à rentrer dans la vie ordinaire. Les femmes des » princes, les fils et les filles des nobles et du peuple doivent » recevoir l'instruction des mages. La loi chrétienne sur le » mariage sera remplacée par la loi persique, qui permet à » un homme d'épouser plusieurs femmes, ce qui augmen- » tera la population en Arménie. Le père pourra se ma- » rier avec sa fille, la sœur avec son frère, mais non » la mère avec son fils. Que personne ne se permette de » tuer un être vivant, si ce n'est pour un sacrifice, ni de » jeter dans le feu de la poussière ou de la saleté, ni de se * laver sans urine de bœuf. »
Le clergé arménien anima le peuple à persévérer, et, au besoin, à résister. Aussi la tentative des mages, pour s'emparer d'une église dans le district de Dzaghkuda. fut-elle le
signal de l'insurrection. Mais les Perses et leur cuite avaient un puissant allié dans le niarzban (1) Vasag, sous la protection duquel les mages avaient fait déjà de grands progrès. Corrompus soit par des présents, soit par d'autres moyens, un grand nombre de chrétiens apostasièrent. L'église métropolitaine de Vagharschabad venait d'être transformée en pyrée, lorsque soudain eut lieu la révolte générale du pays, qui, dirigée par Vartan évadé de la Perse, expulsa bientôt d'Arménie les persécuteurs. Les mages furent chassés ou tués, avec les apostats qu'ils avaient faits; les églises profanées furent de nouveau bénies, et les pyrées furent démolis. On s'armait de toutes parts pour soutenir une lutte à mort contre le colosse de l'empire perse; des ambassadeurs allaient à Constantinople implorer le secours des Romaius orientaux ; le patriarche et les évoques ordonnaient des jeûnes et des prières générales; mais l'empereur Marcien, qui ne voulait point de guerre avec la Perse, renvoya les députés arméniens, pendant que le puissant Vasag jetait la désunion parmi les insurgés, et parvenait à faire échouer presque toutes leurs combinaisons. Enfin, le 2 juin 451, dans une sanglante et décisive bataille, livrée dans une plaine au pied de l'Ararat, le commandant en chef Vartan tomba lui-même avec une grande partie de la noblesse. L'armée étant complètement défaite, les ennemis inondèrent tout le pays, quoique les plus courageux résistassent encore isolément dans quelques villes et châteaux forts. Le patriarche Joseph, l'évêque Sahag, le prêtre Leontius, élève de Mesrob, av«'C sept autres ecclésiastiques, furent conduits en Perse, où ils périrent dans les tortures en 454. Leur patience et leur énergie firent une telle impression sur leTenbied (pontife des mages) du pays d'Abar et de la ville de ISischapour, qu'on avait chargé de les contraindre à l'apostasie, qu'il se déclara chrétien, et subit le martyre avec eux. Les princes
(1) Dignité arniàincuue , corresiioudant a celle de margrave
et les nobles d'Arménie restèrent douze ans prisonniers en Perse; néanmoins l'héroïque résistance de la nation fît eesser le système de contrainte et de persécution du roi et de son ministre. Le nouveau marzban Adrourmizd permit le libre exercice du culte chrétien, ménagea les prêtres, et même laissa élire un nouveau patriarche, qui fut l'évêque MeletiusdeManazkerd.Mais les apostats revinrent aussi, et avec eux les mages, élevant partout des pyrées; et le nombre des partisans de Zoroastre ne tarda pas à devenir considérable dans toutes les provinces.
Le danger où se trouvait l'Église arménienne devenait de plus en plus grave. Soutenu par toute l'influence des dominateurs et par une foule d'apostats indigènes, le parsisme faisait d'énormes progrès, la persécution se poursuivait par un ensemble de vexations de détail qui fatiguaient et poussaient au désespoir les chrétiens, surtout les riches. Aussi beaucoup d'entre eux èmigrèrent- ils chez les Grecs, ce qui explique pourquoi des noms arméniens se trouvent si fréquemment inscrits dans les armées impériales depuis cette époque. En 475, le roi Phirouz déposa le patriarche Gioud . et mit Christophor à sa place. Le nestorianïsme venait de s'élever. La cour s'en servit habilement pour semer la discorde dans les églises de Perse et d'Arménie, et pour séparer les chrétiens orientaux de toute communication, même spirituelle, avec l'empire romain oriental. On voulut même forcer les légions arméniennes à aller combattre leurs coreligionnaires d'Ibérie, qui s'étaient révoltés contre leur roi Vazden, passé au culte de Zoroastre; mais les princes et les chefs de ces troupes résolurent de tourner plutôt leurs armes contre l'irréconciliable ennemi de leur foi et de leur nationalité, et ils s'entre jurèrent, sur l'Évangile, de combattre pour la défense de ces deux biens. Ils élurent pour chef suprême Vahan, neveu du héros Vartan, qui avait autrefois apostasie pour embrasser le parsisme, mais qui s'était enfin réconcilié avec l'Église. Cependant, quoique le patriarche Jean Mantakouni se déclarât pour cette coali-
— for; —
lion, une grande partie du peuple refusa d'y prendre part. Numériquement si faible, et en dépit de nombreuses défaites, l'insurrection arménienne, en faisant une guerre de partisans, parvint en 482 et 483 à épuiser tellement les Perses, qu'après la mort de Phyrouz ils évacuèrent une grande partie de l'Arménie. Le nouveau roi de Perse. Balach, conclut avec Vaban une paix, qui laissait aux Arméniens le plein et libre exercice de leur culte et approuvait la destruction de tous les pyrées érigés dans le pays; le gouvernement promit même de ne plus exercer sur les individus en particulier aucune propagande t et de ne plus accorder à personne des dignités en récompense de l'apostasie. Vaban lui-même fut nommé Marzban ou gouverneur d'Arménie, et la plupart des renégats du pays revinrent alors volontairement au christianisme.
Mais celte fois encore le repos de l'Église arménienne fut de courte durée. Irrités de ce que le patriarche lîabken, successeur de Jean Mantakouni depuis 487. à la tête du concile national tenu à Vagberscbebad , avait lancé sur eux ranatbême, les Nestoriens firent voir au roi Kabad une union politique dans l'unité spirituelle des Grecs et des Arméniens, manifestée par leur adbésion commune aux décisions du synode de Chalcédoine. Kabad inclinait alors aux idéesdu mageMazdak. qui prêchait un dualismeabsolu, étranger àladoctrinedeZoroastre . et avec ce dualisme l'indifférence pour les actions morales, la communauté des femmes et des biens, l'abstinence de toute viande et l'abolition de la biérarcbie sociale. Cette réforme, qui avait déjà répandu le chaos en Perse, à l'ombre de la protection royale, fut introduite aussi par Kabad en Arménie, où elle fit naître, en 497, une nouvelle révolte; mais le roi, s'étant désisté de sa prétention, obtint de nouveau soumission et obéissance. Le repos dura jusqu'à ce que, en 548 , le Perse Ten-Scbabpour. devenu gouverneur ou marzban, renouvela l'essai d'introduire sa religion en Arménie. Sur la plainte des envoyés de ce pays, Khosroês le rappela en 552.
nomma un nouveau marzban, auquel il ordonna de ne plus troubler le peuple danssa croyance, mais aussi de ne pas souffrir qu'aucun d'entre les Perses devînt chrétien, et même de forcer ceux qui l'étaient déjà à revenir au parsisme. Parmi ces derniers se trouvait le fils du grand mage d'Arménie, Makhoi, nommé au baptême Yzdbouzid, lequel subit héroïquement le martyre et fut enfin crucifié à Douin, en présence d'une multitudeinnombrable.il fut dès-lors unsaint, fêté par tout l'Orient, et souvent les enfants recevaient son nom à leur baptême (1),
En 564 le marzban Souren essaya encore de faire accepter aux Arméniens le parsisme. Il en résulta une nouvelle et sanglante révolte , où les insurgés furent d'abord vainqueurs par le secours des Romains; mais ensuite, abandonnés à eux-mêmes, ils succombèrent sous la supériorité du nombre et virent leur pays, jusque-là florissant, livré, pendant des années, aux plus horribles dévastations. Enfin la chute de l'empire persique vint délivrer à jamais les Arméniens des invasions du parsisme, mais ils trouvèrent dans les Arabes un ennemi non moins dangereux, sinon pour leur religion, du moins pour leur nationalité, un ennemi contre qui la faible puissance des Romains orientaux , auxquels ils se tenaient cramponnés , ne pouvait plus les défendre.
(1) Dans l'anthologie grecque, édition de Jacobs, 1. 1, p. 27, six vers de Menander se rapportent au saint en question, qu'il appelle Io-/3o£»t»{. Voir aussi Maii coll. script, vet. t. II, p. 359-360, où Menander dit avoir composé une tragédie en l'honneur de ce martyr.