CHAPITRE VI
L'ÉGLISE PERSIQUE. — LES PERSÉCUTIONS DES CHRÉTIENS EN PERSE. — LE NESTORIANISAIE ET SES DESTINS DANS CET EMPIRE (1).
Dans le grand empire de Perse l'Église avait fait jusque vers le milieu du IVe siècle de si brillants progrès, que l'on pouvait espérer, si le repos intérieur et extérieur eût continué, d'y voir bientôt l'Évangile prendre sur le parsisme un complet ascendant. La province de l'Àdiabène, par son contact avec l'Arménie et l'Oshroène, était déjà presque toute entière chrétienne. C'étaient surtout les provinces occiden-
(1) LiVrea consultés : Sozomènc, II , 9-15 ; Tlicodorct , hist, ecc, V, 39 ; Cyrilli scytopol. vita S. Euthymii in Analect. &r. Paris, 1688, 1 , 19- 20 ; Johan. Simon. Asscmani, bibliotlieca orientais. Romœ, 1726, t. II, III; Ada înartyrum orientalium et occid., edit. St. Evod. Assemanus, Kom.T , 1718, P. 1 ; MnrUrcs orientis. Cotte collection en syriaque des Actes des Martyrs de Perse fut faite au Ve siècle par Maroulhas, évoque de Tagrit , en Mt^opotamie , etSozomène y avait déjà puisé. Marouthas appela sa ville Martyropolis à cause de la quantité de reliques de martyrs perses qu'il parvint à y rassembler.
laïcs, où la population syrienne affluait, qui acceptaient la foi nouvelle; aussi la longue liste des ôvêques de Perse nous monlre-t-clle presque exclusivement des noms syriens. Tant que les chrétiens furent persécutés dans l'empire romain, on ne fit rien contre eux en Perse, loin delà on ouvrit un asile à beaucoup d'entre eux; mais aussitôt que la religion chrétienne fut devenue celle de l'empire, la rivalité politique fit naître dans les rois, adorateurs du feu, et dans les mages, la haine de cette religion; et ils en vinrent contre les chrétiens à des cruautés tellement raffinées, que leurs persécutions surpassent celles des plus impitoyables Césars païens.
En accusant les chrétiens des provinces de l'ouest de pencher vers les Romains bien plus que vers les Perses, et de favoriser les premiers dans toutes les guerres entre les deux empires, les mages et les Juifs, établis en très grand nombre dans ces contrées, surent pousser le roi Schapour II à une première persécution contre ses sujets chrétiens. Ils lui persuadèrent que quand il envoyait à l'empereur de sages et brillantes lettres, avec les plus riches présents, elles n'étaient reçues qu'avec dédain , tandis que le plus petit, le plus mesquin billet de l'archevêque de Seleucie était accueilli par l'empereur avec des signes de vénération et lu avec une attention profonde. De là cette formule des persécuteurs : abjurez la religion de l'empereur romain, et adorez les dieux de Schapour, roi des rois. En 330 , la dix-huitième année du règne de ce prince, plusieurs chrétiens furent exécutés, et parmi eux deux frères de Beth-Asa , nommés Jonas et Brichjesus, sur lesquels les mages essayèrent en vain les tortures les plus atroces. Leur haine immola encore, en 342, les evêques Schapour et Isaacius, et les laïques Mahan, Abraham et Siméon, accusés de mettre obstacle au culte du feu par leur mépris pour le soleil et leur manque de respect pour les eaux. Mais la grande persécution n'éclata que l'année suivante. Le roi commença par grever les chrétiens d'intolérables impôts, qu'il fit lever par des hommes d'une sévérité
barbare. En même temps les fidèles, dépouillés de leurs droits civils, furent réduits à l'esclavage. Le primat de l'Église de Perse , l'archevêque de Klesiphon et de Seleucie, Siméon Barsaboë écrivit alors au roi : que le Christ, source de toute puissance terrestre, ayant racheté par son sang les hommes de la servitude, ils étaient en conséquence résolus à secouer le joug que le roi voulait leur imposer; qu'ils ne possédaient, conformément aux préceptes du Seigneur, ni or ni argent ; et qu'adorant le Créateur de toutes choses, ils ne pouvaient vouer aucun culte à des créatures. Dans ces paroles si libres et inouïes pour la Perse, le roi vit l'intention d'exciter le peuple chrétien à la révolte, et il ordonna de châtier rudement les prêtres et les diacres, de raser les églises, de souiller tout ce que les chrétiens vénéraient, d'employer à des usages profanes leurs vases et leurs ustensiles sacrés. Quant à Siméon, garotté avec deux prêtres, Àbdhaïkla et Ananias, il fut conduit à Ledan, au pays des Houzites, et présenté au roi. Sa conduite dans celle circonstance fut calme, forte et noble; il ne se prosterna point à l'orientale devant le souverain. On l'avait traîné , enchaîné devant son tribunal, dans l'espoir de le forcer à renier sa foi; on pensait que son exemple et sa parole suffiraient pour attirer au parsisme le reste des chrétiens; aussi n'épargua-l-on ni menaces ni promesses. Le roi lui représentant qu'il était insensé à lui, pour ne pas renoncer à un rêve, de sacrifier tant de milliers d'hommes, Siméon répondit que ce n'était pas lui, mais le prince lui-même qui serait la cause de leur mort et qui en supporterait la responsabilité. On reconduisit le confesseur en prison pour lui donner le temps de changer de sentiment. Eu traversant la porte du palais, il y trouva assis un des premiers eunuques, Gouhsciatazadès, qui avait été précepteur du roi, et qui, par crainte de lui déplaire, avait renié la Croix. Humblement salué par cet homme, l'archevêque détourna les yeux sans lui rendre son salut; ce qui frappa tellement l'apostat , qu'à l'instant il revêtit un habit de deuil, et déclara au monarque étonné
qu'il était prêt à mourir comme chrétien. Condamné à perdre la tête, il demanda pour dernière grâce que, pendant qu'on le mènerait au supplice , un crieur proclamât qu'il périssait uniquement pour sa persévérance dans la religion du Christ. Schapour lui accorda cette demande , comptant par là effrayer les autres chrétiens. Peu de temps après , Siméon fut aussi exécuté , avec cent évêques , prêtres et ecclésiastiques subalternes. Avant de le saisir lui-même , le bourreau les massacra tous sous ses yeux ; mais cette mesure, qui avait pour but de l'ébranler, lui permit, au contraire, de les encourager tous. L'un des prêtres, ayant été lié et dépouillé de ses habits, commença à trembler fortement ; mais un employé même de la cour, Fouzik, s'approchant, lui dit: « Courage, Ananias! ferme les yeux du » corps pour un moment , et ceux de ton âme vont immé- » diatement après s'ouvrir dans la lumière du Christ. » Le roi s'irrita si fort contre cet audacieux, qu'il lui fit arracher la langue , supplice dont l'officier mourut. Sa fille, qui s'était consacrée à la virginité, le suivit au martyre.
La même année et le même jour fut publié un èdit qui condamnait à mort tous les chrétiens, sans distinction de rang ni de sexe. Dés lors ils furent dans toutes les provinces égorgés par bandes , sans autre forme de procès , et sur le simple aveu de leur foi. Cette boucherie dura depuis le vendredi de la semaine sainte jusqu'au dimanche d'après Pâques. Mais s'élant aperçu que parmi les victimes était Azzadès, un de ses eunuques les plus chers, le roi se relâcha de sa cruauté et restreignit son édit aux moines, aux nonnes et aux prêtres chrétiens. Cependant la rage des persécuteurs avait été telle durant ces dix jours , que Sozomène , en ne comptant que les martyrs dont les noms sont connus, élève leur nombre à seize mille. Les deux sœurs de saint Siméon , accusées par les mages et les Juifs d'avoir causé par des moyens magiaues la maladie de la reine , périrent aussi de l'horrible supplice de la scie, et, à travers leurs membres
— ni — suspendus à des pieux , la reine fut conduite par les mages pour se délivrer du prétendu sort jeté sur elle.
Quelques mois après la mort de saint Siméon , périt un autre martyr illustre de la Perse , l'évéque Milles. Auparavant soldat au service du roi, il sentit, après son baptême, un irrésistible penchant à communiquer aux autres les convictions qui l'avaient rendu heureux , et il fut sacré évèque de Suze par Gadiab , évèque de Lapela , lequel tomba aussi dans cette persécution. Après avoir visité Jérusalem et Alexandrie , il avait vécu deux ans avec les anachorètes dans les déserts d'Egypte, et en était revenu doué du don des miracles. Goufriz, gouverneur de la province, le fit flageller deux fois, et puis amener devant son tribunal , où, choqué des réponses hardies de l'évéque , il lui plongea de sa main son épée dans le cœur, pendant que son frère Narsès le blessait en même temps au flanc. Milles expirant prédit aux deux frères que dès le lendemain ils s'entregorgeraient. Et, en effet, le jour suivant, étant à la chasse, ils se blessèrent l'un l'autre mortellement de leurs javelots. Sciadouslès , successeur de saint Siméon , sur le siège de Seleucie , après cinq mois de captivité, fut également condamné à mort avec cent vingt-huit vierges et ecclésiastiques , que l'on décapita devant les portes mêmes de Seleucie , tandis que l'archevêque allait subir son supplice à Lapeta.
Schapour se plaisait à faire des chrétiens renégats les bourreaux de ceux qui restaient fidèles. Il contraignit ainsi plusieurs grandes dames de la province de Belseleucie à lapider le prêtre Ouhanam , et un ecclésiastique apostat dut par son ordre décapiter un eunuque converti. La cinquième année do la persécution , cent onze lévites et neuf vierges, après un long emprisonnement et des tortures diverses , furent décapités à la fois. Enfin Barbascemin , neveu et second successeur de saint Siméon à Seleucie , ayant refusé toutes les offres splendides que lui faisait Schapour afin de le séduire , perdit la vie avec seize prêtres. Son martyre fut suivi , en 348 ou 349 , d'un nouvel édit royal enjoignant à
— us — Joui chrétien d'adorer le soleil , de vénérer le feu et l'eau , et de joindre à sa nourriture le sang des botes. Or la règle apostolique de s'abstenir du sang était alors rigoureusement observée dans les églises d'Orient. Tout contrevenant à ces ordres devait être livré aux juges et aux. gouverneurs royaux, poui être torturé et mis à mort. L'église deSeleucie resta vide durant vingt ans. Mais quelque nombreuses qu'aient été les victimes de ce dernier édit , Marouthas ne put recueillir sur elles que peu de renseignements. Les persécuteurs conservaient l'usage de faire exécuter les fidèles par des apostats; ainsi le gouverneur de Tauschapour, Narsès , ordonna au prêtre Paul , qui par lâcheté et avarice s'était soumis à l'édit , de décapiter cinq vierges, et le misérable exécuta cet ordre.
Sauf quelques interruptions , la persécution durait déjà depuis trente-six ans , lorsqu'en 378 et 379 elle développa une nouvelle fureur. Cette recrudescence futcausée par de nouveaux soupçons d'une trame ourdie avec les Romains; par l'antipathie religieuse et le dépit de voir que , malgré des torrents de sang versé, le christianisme gagnait chaque jour de nouveaux adeptes. Accusé par un renégat de servir d'espion aux Romains , l'évêque Ebedjesu , avec son prêtre Abdallah , de la province de Gascar en Chaldée , fut amené devant Ardeschir, gouverneur de Hadiab, qui, sur la déclaration que ces deux hommes étaient chrétiens, en conclut aussitôt qu'ils étaient certainement ennemis du roi des rois. « Quoi! reprit Ebedjesu, vous qui avez vieilli sur ce tribu- » nal, devant lequel journellement sont torturés des chréjd tiens , vous dont la bouche a condamné à mort ua si » grand nombre des nôtres , vous nous connaissez encore » assez peu pour nous croire capables d'espionuerie et de » complots secrets! et vous vous servez d'accusations aussi » nulles pour verser le sang des innocents! » Torturés après ces paroles, l'un et l'autre furent ensuite reconduits en prison jusqu'au jour de leur martyre. Sur ces entrefaites, l'évêque de Cascar, Abdas , fut aussi amené avec seize
prêtres, neuf diacres et sept vierges, et tous furent voués au supplice. Deux frères qui avaient suivi les martyrs, et <|iii sur la place d'exécution baisèrent le cadavre d'Abdas, furent aussitôt décapités. Le lendemain , à la mêms place , périrent Ebedjesu et Abdallah. Schapour avait condamné Badem , abbé de Betlapeta, et un riche chrétien, Marayas, également saisi, se déclarant prêt à obéir au roi, il lui ordonna de trancher la tète de l'abbé pour obtenir la liberté. Mara j as le fit, mais en tremblant, de sorte que la tète du martyr ne tomba qu'au quatrième coup.
Un autre édit royal de 379 fit redoubler de cruautés en ordonnant aux gouverneurs de saisir tous les chrétiens sans aucune distinction et d'employer contre eux les plus terribles tortures. Les plaintes des mages étaient devenues, dans ces dernières années , plus pressantes que jamais. « Les » chrétiens, disaient-ils, mettent tout en jeu pour ruiner la » religion de nos ancêtres ; ils enseignent un seul Dieu , rc- » fusent au feu et au soleil le culte public, font servir l'eau » à des usages obscènes , interdisent à l'homme le mariage » et la génération et ('éloignent du service dans l'armée » royale ; ils réprouvent la peine de mort contre tout » homme , et permettent en retour de tuer toute espèce » d'animaux sans exception; ils souillent la terre en y ense- -» velissant les morts, et soutiennent que les serpents , les » scorpions et autres bêtes venimeuses sont créés , non par » l'être mauvais, mais par le Dieu bon. »
Il paraît que les dernières victimes de cette longue persécution furent Accpsimas, évèque octogénaire d'Onita en Assyrie, le prêtre Joseph et le diacre Aïthilahas. Ils furent flagellés à Arbcla , puis torturés de la plus horrible manière ; et après trois ans de prison, leur supplice recommença si intense qu'Acepsimas y succomba : le prêtre et le diacre, après avoir soutenu encore diverses tortures avee une force surhumaine, furent enfin lapidés, et par des chrétiens, hommes et femmes. Car le dernier éilit royal portail exil. 8
prcssémenl que chaque exécution de chrétien serait forcément accomplie par ses frères, surtout celle des prêtres par les laïques. Dans l'interrogatoire, le préfet résuma trèsclairement l'idée que la Perse avait alors du christianisme et de ses effets. « Je n'exige de vous que peu de chose, di- » sait-il, invoquez le soleil, mêlez du sang à votre nourri- » ture, mariez-vous et obéissez au roi. C'est folie de cher- ) cher une autre religion que celle du grand monarque, et » de tenir pour faux et vide ce qu'il regarde comme vrai » et juste. Comment serait-il faux le culte que professent le » roi, les grands de l'Empire, les nobles et les riches du » pays, et comment serait-elle véritable la religion qui n'est » pratiquée que par vous, pauvres mendiants, la lie du » genre humain? » Le prêtre Joseph ayant répondu que leur pauvreté était volontaire, et qu'ils pourraient aussi eux devenir riches, si, au lieu de distribuer ce qu'ils avaient, ils voulaient entasser des trésors , le préfet reprit : « Ce n'est » là qu'un prétexte à votre paresse; vous louez la pauvreté » par horreur du travail et des métiers qui conduisent à la » richesse; car il est dans la nature même que chacun dé- » sire être riche, et personne ne croira les chrétiens disant : j) nous haïssons les richesses. »
Après quarante années de souffrances, l'église de Perse jouit d'un peu de repos sous le règne de Yezdézerd I,r, prince qui leur montra de la bienveillance. Mais cette paix fut troublée par le zèle indiscret de l'évêque Abdas qui, se liant sur l'aversion du roi pour les mages et sur sou penchant pour le christianisme, osa, en 418, renverser un temple du feu. Le roi lui ordonnant de rebâtir ce pyrée, et n'étant point obéi, le condamna à mort, et fit abattre toutes les églises chrétiennes. Les mages ne négligèrent pas d'exciter le feu rallumé de la persécution ; de nombreuses victimes paraissent être tombées alors. Et quand Bahram V, le plus grand ennemi des chrétiens, fut remonté sur le trône, la persécution déploya un appareil de vengeance et de tor-
lares vraiment pcrsiqucs{\).Vn supplice particulier consistait à jeter les martyrs, pieds et poings liés, dans des fosses, remplies de rats et de souris, qui les dévoraient vivants. Néanmoins il se trouvait des chrétiens qui se présentaient d'eux-mêmes aux juges pour confesser leur foi. Le roi condamna un prince perse , de l'antique famille des Achémcnides, nommé Hormisdés, à conduire, moitié nu , les chameaux de charge de l'armée. Quelques jours après le voyant tout couvert de poussière et brûlé du soleil , et pensant à son illustre origine, il lui fit donner un habit blanc, et l'appela auprès de lui. Mais comme il l'engageait de nouveau à renier le fils du charpentier, Uormisdés déchira sa robe blanche , et la jetant aux pieds du roi , il lui dit de reprendre son présent s'il avait compté par cette faveur le faine apostasier. Montrant celte fois une modération extraordinaire, le roi se contenta de le bannir de ses états. Un autre grand de la Perse, Suenès, possesseur de mille esclaves, fut fait lui-même esclave par Bahrain, et donné, ainsi que tous les autres et sa famille entière, au plus méchant de ces mille individus, qui reçut en outre pour femme l'épouse de Suenès; et ce héros endura avec fermeté toutes ce? ignominies. L'ambassadeur romain intervenant en faveur de Benjamin, diacre emprisonné, le roi consentit à le relâcher, pourvu qu'il s'engageât à ne prêcher le christianisme à aucun disciple de Zoroastre : l'ambassadeur crut pouvoir faire celte promesse au nom de Benjamin; toutefois, celui-ci déclara qu'il ne pouvait cacher aux autres la lumière qu'il avait reçue du ciel. Et connue il continuait réellement ses prédications, Bahram, au bout d'une année, le fit ressaisir, le somma d'abjurer le Chiist;et,sur son refus, le fit torturer, puis empaler. Le plus célèbre martyr do cette période fut saint Jacques, surnommé le découpé, qui, après avoir joui
(1) Tiuttfinc mi /^)«-,r«:.(.(ii[ brièvement l'h kfi Sootote-', 7,18 Théodoret donne !
de grands honneurs à la cour du roi Yezdézcrd, avau enfin, par amour pour ce prince, abjuré sa foi. Mais une lettre de reproches de sa mère et de sa femme éveilla ses remords, et la lecture des livres sacrés acheva sa conversion. Instruit de ces faits, Bahrain l'appela auprès de lui, et assuré par ses propres aveux <|ii'il était vraiment nazaréen, il chargea ses courtisans de lui inventer un nouveau genre de mort. L'un d'entre eux proposa de faire arracher au condamné les membres l'un après l'autre, et il subit courageusement ce supplice inouï en présence d'une grande masse de peuple, qui fut témoin de la joie de son visage : seulement quand on lui arracha la jambe droite, sa douleur fut sur le point de prendre le dessus, et il appela Jésus-Christ à son secours. Il pria ensuite pour obtenir la fin de sa propre passion, et celle de la persécution terrible qui menaçait d'anéantir l'église de Perse, et après cela il fut décapité.
Pendant cette épreuve, qui dura plus de trente ans, beaucoup de chrétiens s'enfuirent sur le territoire romain. En dépit des mages, qui avaient fait garnir la frontière de corps de gardes sarrazins, chargés de poursuivre les fuyards, il s'en échappa une grande quantité , dont une partie se dirigea sur Constantinople. Bahram exigea leur extradition de la part de Théodose le jeune; et, sur son refus, il usa de représailles contre les Romains qui se trouvaient dans ses états. Il en résulta, en 422, une guerre entre les deux puissances; pendant celte guerre, qu'un traité de paix termina bientôt, le roi de Perse fut frappé de la grandeur d'âme d'Acacius, évêque d'Amida : les Romains avaient enlevé de la province d'Arzanem sept raille Perses, qui seraient morts de faim dans le désert, si cet évêque, pour les secourir, n'eût vendu tous les ustensiles et ornements de son église, et jusqu'aux vases sacrés ; par ce moyen , il put les racheter, leur donner des habits, des vivres, et en outre de l'argent pour retourner chez eux. Celte action et la conclusion de la paix paraissent avoir interrompu, ou du moins adouci la
persécution en Perse (I). Mais s'étant rallumée, elle ih> cessa plus jusqu'à la fin du règne de Bahrain, el sous son fils Yezdézerd II, jusqu'en 'i 19 ou 450.
Le Nestorianisme commençait à pénétrer dans l'église de Perse et à la désorganiser. Acacius le syrien , Bar sou nias de Nisibe, Maanés d'Ardaschir, Absatas de INinive , Mrchée Dagon, Paul de Ledan et quelques autres, chassés d'Édesse par Raboutas . se tournèrent vers la Perse et s'y firent sacrer évéques. Pour grossir leur parti , ils déclarèrent licite le mariage des prêtres; et dans le synode qu'il réunit à Adri . Barsoumas fit rédiger un canon où, s'appuyant sur les paroles de Jésus-Christ et de saint Paul , relatives à ceux qui ne peuvent s'abstenir, il décida que les évéques ne mettraient plus d'obstacle au mariage de leurs prêtres et diacres, que même les secondes noces leur seraient permises. EL pour donner l'exemple, ou, suivant les historiens du nesto rianisme qui croient par là l'excuser, pour ne pas perdre la laveur du roi Phirouz qui lui demandait de se conformer aux mœurs persiques eu prenant femme, Barsoumas épousa la nonne Mammée. Les évéques grecs ayant fait des reproches à Babou, évêque de Seleucie, de ce qu'il tolérait de tels désordres dans son église, il répondit, en s'excusant, qu'ils étaient sous un gouvernement impie, et ne pouvaient sévir suivant les lois de l'église contre les coupables, ui empêcher maints abus de se glisser. Barsoumas sut . à JNisibe, obtenir celte lettre des deux moines qui en étaient porteurs; il la montra au roi Phirouz, représenta l'archevêque comme un espion des Romains, et ajouta que tant que les chrétiens de son empire auraient un même symbole avec les Grecs, ils
(1) Le syrien Cosinus, dans àssemani , acta niait., Il , .V29, attribue la cessation de la persécution à l'inlluence de saint Simeon Stylitc, qui était puissant même à la cour de Perse , ei duni il raconte qu'il sauva par un miracle trois cent cinquante captifs chrétiens destines à mourir de faim.
ne pourraient lui être sincèrement dévoués; que, si le roi lui donnait toute puissance, il amènerait les chrétiens aux doctrines de Neslorius, homme Irès-haï des Grecs, à cause de son penchant pour les Perses et de ses prédications, où il engageait ceux de Constantinople à une humble soumission vis-à-vis de leurs ennemis; qn'en conséquence le nestorianisme formerait entre les deux églises une insurmontable barrière. Celte idée plut au roi, et il autorisa Barsoumas à la réaliser : quant à l'archevêque Babou, qui dans sa lettre appelait impie son gouvernement, il le fit pendre par un doigt et flageller jusqu'au dernier soupir, en 485 (1). Escorté de soldats royaux, Barsoumas parcourut alors les provinces, forçant les ecclésiastiques à se marier et à reconnaître sa communion , et introduisant dans leur âme et parmi leurs ouailles le nestorianisme. Il faisait tuer les recalcitrants, et le nombre des chrétiens immolés par lui est évalué à sept mille sept cents. L'effroi de son nom le précédait, au point qu'apprenant son approche le métropolitain d'Àrbela prit la fuite; il fit arrêter et conduire à JNisibc le métropolitain Bar-Sohed et les douze moines du couvent deKouchta, qu'ils fit plus tard exécuter: dans le monastère de Biznith, quatre-vingt-dix prêtres furent égorgés par son ordre. Il voulait faire de Tagrit (Marty ropolis) le théâtre de ses cruautés; mais les habitants de cette ville menacèrent de le dénoncer au roi pour ses crimes, et il dut les épargner. Le tyran devint bientôt insupportable même à son diocèse de INisibe, et les nonnes du mont Abdin le tuèrent, suivant le tradition, à coups de clefs. Les nestoriens cherchèrent plus tard à réhabiliter sa mémoire : en 605, ils réglèrent dans un synode qu'il serait fait mention de lui dans les
(1) Amrou et les autres écrivains nestoriens cherchent à pallier l'odieux de cette action de Barsoumas, et varient dans le récit qu'ils en donnent, mais ils s'accordent pour le fond.
prières publiques, el ils anatbématisèrent Ions les adversaires de sa personne et de ses écrits.
Le successeur de l'archevêque Babou , Acaeius , autre élève de l'école d'Edesse,et pour cela seul accusé de penchant au neslorianisine, niais faible et sans caractère, n'osa d'abord prolester contre Barsoumas, craignant la puissante vengeaucode cet ennemi sanguinaire. Seulement lorsque, durant son ambassade à Constantinople, les évoques grecs lui eurent déclaré qu'ils Texclueraient de leur communion s'il ne lançait pas l'analhôme sur le meurtrier de sou prédécesseur et l'auteur des impudiques lois pour le mariage des prêtres, alors enfin il se résolut à excommunier Barsoumas. qui du reste l'avait lui-même accusé calomnieusemcnt de mener une vie impure. Mais Barsoumas n'était plus, quand revint Acacius; et les nestoriens avaient tellement pris ra cine, qu'à la mort de ce dernier, en 498 , ils purent élever sur le trône arcbiépiscopal de Modaina ou des deux villes (Seleucic et Ktesiplion) un liomnie de leur parti, un laïque marié, Babéus. Leurs rivaux avaient été les uns égorgés, les autres bannis; les églises étaient pour la plupart entre leurs mains : alors ils firent cesser toute communication entre leur métropole Modaina et le patriarcat d'Antiocbc, proclamèrent leur indépendance des patriarches d'Orient, et donnèrent à leur archevêque de Seleucie le litre de katholikos ou chef universel des églises ncslorienncs orientales. Ceci eut lieu dans le synode tenu par Babéus el les évêques du neslorianismc en 499, el où fut promulguée l'ordonnance inouïe qu'à l'avenir tous les patriarches, évêques et prêtres devraient être mariés; même les veufs furent tenus à de secondes noces, et aucun ecclésiastique ne put vivre, hors du couvent, sans épouse. Le désir de se rendre agréable aux Perses, qui abhorraient le célibat d'une manière toute particulière, et de gagner de plus en plus les faveurs de la cour, eut certainement une grande part dans la raison de celle loi. C'esl ainsi que pour combattre la communauté des femmes, professée par la secte d« Ma/dak.
le roi Dschamasp avait jadis ordonné que tout Perse eût une épouse. Ce synode anéantit les actes, peu honorables pour le parti , qui contenaient la correspondance entre Acacius et Barsoumas. Peu après, Elisée et IXarsès ayant été simultanément élus patriarches, ce double choix produisit une scission qui s'étendit à toute l'église nestorienne de Perse, au point que dans chaque diocèse les deux partis rivaux avaient chacun leur évoque. Le schisme ne cessa qu'au bout de quinze ans, en 535 , par la mort de JNarsès et la déposition d'Elisée (l). Le relâchement de discipline qui suivit la loi sur le mariage des prêtres, relâchement rendu universel par le schisme, nécessita un synode réformateur, que le patriarche Mar-Aba convoqua en 544, et qui retira la loi relative au mariage des évêques et patriarches. Depuis ce temps les prélats nestoriens gardent le célibat, comme ceux de l'église grecque.
Ces hérétiques qui par la protection de rois infidèles avaient étouffé en Perse l'église catholique, ne tardèrent pas à sentir ïes suites amères de celte protection païenne : dans toutes leurs affaires spirituelles intervenait la volonté despotique et arbitraire du monarque; déjà Mar-Aba était mort d'ans le cachot où l'avait fait jeter le roi Khosroès- INouschirvan. Le médecin Joseph, qui avait guéri le prince d'une maladie, lui succéda comme patriarche en 552, et devint le tyran des évoques et des prêtres. Il chassa de leurs églises plusieurs des plus respectables , retint Siméon, évoque d'Anbar, dans un emprisonnement perpétuel , et fit attacher, pour les insulter, des prêtres à des crèches, comme
(1) On croit que vers ce temps le roi Kabad envoya le prêtre Simeon, depuis évéque de Bcth-Arsam , parcourir la Perse et le Sennaar, partie de la Mésopotamie et de la Babylonie , pour séparer de la secte nestorienne ceux qui y avaient été forcément incorporés , et les rétractations écrites de tous ces individus furent ensuite déposées dans (les archives de l'église de Tagrit, seule ville qui eût su se préserver de l'hérésie.
des bêles de somme. Après de longs et vains efforts pour obtenir de lui plus de douceur, un synode prononça contre lui l'anathême et la déposition; mais Joseph n'en continua pas moins de faire des ordinations et de célébrer la messe, jusqu'à ce que les évoques, ayant gagné le roi, obligèrent enfin par la force l'impie à s'éloigner.
Le traité de paix conclu par Justinicn avec les Perses, en 562, contenait un article qui assurait aux catholiques de Perse la liberté du culte, à condition de n'attirer à leur église aucun disciple du parsisme ; mais le roi Khosroès étant tombé de nouveau en guerre avec les Romains d'Orient, força les Catholiques à passer au parti nestorien. Le patriarche de cette secte, Sebarjesus, mourut en 60 ï, et les siens élurent, pour le remplacer, Grégoire de Cascar. pendant que le roi désignait, au contraire, le métropolitain de INisibc, et, trouvant de la résistance, jurait dans sa colère qu'il ne souffrirait plus en Orient de patriarche chrétien. Grégoire n'osait donc ordonner les évoques; et les Métropolitains ne se risquaient pas même à parcourir leurs diocèses. Les Chrétiens étaient grevés d'impôts et vexés de mille manières, et après la mort de Grégoire, le patriarcat dut rester vacant tant que vécut Khosroès, c'est-à-dire l'espace de vingt ans.Iesuiab de Gadala, qui paraît avoir obtenu de Mahomet la fameuse lettre des garanties et libertés nestoriennes, fut enfin élu en 628. Mahomet et les premiers kalifes montrèrent réellement au nestorianisme plus de sympathie qu'à tous les autres cultes étrangers, chrétiens ou non chrétiens, ce qui peut être venu des rapports amicaux entre le moine nestorien Sergius et le prophète d'Arabie , qu'il est censé avoir aidé à confectionner son koran. Iesuiad obtint, dit-on, du kalife Omar, un autre diplôme qui l'affranchissait lui et les siens de tout tribut; une troisième charte aurait été encore octroyée par le kalife Ali au patriarche Marein. en récompense de services rendus. C'est pourquoi le successeur de Marcm. Iesuiab d'Adiabène, écrivit à Siméon, métropolitain du Pharsislan : « Les Arabes, à qui Dieu vient de don-
ner la domination du monde, régnent sur nous, comme tu sais, mais ils nous traitent avec douceur, honorent notre foi, les prêtres et les saints du christianisme, et même font des donations à nos églises el à nos couvents. » On voit en effet plusieurs Nestoriens auprès des kalifes , dans des places importantes , comme celles de trésoriers , de gouverneurs de villes et de provinces; on les voit surtout secrétaires et médecins (i); et il leur était facile de faire servir leur pouvoir, tant sur le peuple que dans le gouvernement, à l'avantage de leur parti.
Mais les Musulmans n'étaient pas toujours également tolérants pour les Nestoriens. Ainsi les habitants de Marou, dans le Khorasan , pour pouvoir rester chrétiens , furent sommés de céder la moitié de leurs biens , et plutôt que d'y consentir passèrent tous à l'islamisme; le patriarche Iesuiab se plaint amèrement que, parmi tant de milliers d'apostats, il ne se soit pas trouvé un homme capable de verser son sang pour sa foi. Entre 6G0 et G80 , le patriarche George , faisant sa tournée pour ramasser l'impôt que lui devaient les paroisses nestoriennes , fut pris et torturé par un émir arabe, désireux de s'approprier les trésors que venait de recueillir le patriarche , et, comme ce dernier s'obstinait à les refuser, l'émir en colère fit raser plusieurs églises du pays d'Akoula et de Hira. Le patriarche Ananjesu fut encore plus maltraité, pour s'être permis de dire que l'islamisme était non une religion établie par des miracles du ciel , mais une puissance terrestre fondée par le glaive. Instruit de ce propos, le kalife Abdoul-Melik lui fit couper la langue. Alors éclata un nouveau schisme. Jean , archevêque de ]Nisibc, surnommé le lépreux , s'empara , en 692 , par force et par
(1) Ces derniers jouissaient près de leurs co-religionnaires d'une telle influence, qu'ils siégeaient même au synode pour le choix du patriarche, et représentaient le peuple, fidelis plcbs, hoc est medici et scribee , dit le pontilical des Chahlc'ens , traduction d'Asscmani , t. Ill, 11, 97.
argent, du siege patriarcal, et les Nestoricns se partagèrent entre Ananjesu et Jean, dont la tentative de faire périr son rival échoua. Ce dernier, grevé de dettes, prit enfin la fuite par frayeur de ses créanciers, et mourut en fuyant. Ananjesu , redevenu seul patriarche , régna jusqu'à sa mort en 699. Mais, dans les provinces éloignées, le lien de la subordination hiérarchique s'était depuis quelque temps ou hrisé ou extrêmement relâché. Les prélats du Pharsistan et du Katara (le sud de l'Yemen et les îles adjacentes) ne reconnaissaient plus la suprématie du patriarche et lui refusaient le tribut accoutumé ; ils s'adressèrent même aux gouverneurs civils de leurs provinces et leur remirent un écrit pour exposer leurs droits à être indépendants du siège de Seleucic. Vainement Iesuiah leur expédia des évèques pour les rappeler à l'unité ecclésiastique, vainement il leur représenta que leur scission d'avec lo primat de leur Église les dépouillerait eux-mêmes de toute la puissance épiscopale et sacerdotale, qui ne leur avait été communiquée que parce que leur métropolitain l'avait reçue au moyen de l'imposition des mains du patriarche, source unique de la souveraineté religieuse ; que cette séparation, en se prolongeant, éteindrait bientôt en eux l'épiscopat légitime. Comme ces provinces s'obstinaient dans leur résolution, il les excommunia dans un synode, en G 5 ï, déposa leurs pasteurs et somma le peuple d'élire d'autres évèques qu'il enverrait ensuite à Seleucic pour y recevoir l'ordination. Flus vraies cl par conséquent plus puissantes auraient été les remontrances du patriarche, si lui-même, séparé de l'Église universelle, n'avait pas rompu tout rapport avec le centre unique de l'autorité ecclésiastique. L'auarchic intérieure du nestorianisme n'était que la conséquence naturelle du principe d'isolement proclamé par lui , principe destructeur qui poursuit toute église séparée et dissout toute secte, en dissolvant la force même par laquelle elle s'est violemment élevée.