CHAPITRE VIII
PROPAGATION DE L'ÉVANGILE ET SON HISTOIRE EN OCCI- DENT;— CONVERSION DES GOTHS; — L'ARIANISME CHEZ LES PEUPLADES ALLEMANDES, LES OSTROGOTHS EN ITALIE, LES BURGONDES EN GAULE (1).
La religion des anciens Allemands était le culte de la na ture et des astres, dans toute sa grossière simplicité. Avec le soleil, la lune, les planètes, ils adoraient les arbres, les fleuves, les ruisseaux, les pierres, les collines, les vallées, qui leur tenaient en même temps lieu de temples; ils pratiquaient en outre la magie et l'aruspiciue, et tiraient des présages du vol des oiseaux; ils sacrifiaient les prémices des fruits, im-
(1) Livres consultés : Pour les Goths, Socrato, 4, 33 ; Sozoui., G, 37 ; Théodoret , 4 , 33 ; Philostorge, 2, 5 ; Jornandès dans Muratori. Pour les Ostrogots , Amin. Marcellin et Fanon. île Valois , Procopc , Cassiodore. Pour les Burgondes, Orose.,ch. S2;Socrate, 7, 30; Avili Viennens. epist. dans la bibl. max. PP., t. IX, et la collât, episc. coram regfi Gundcbaldo, dans le spicil. Acherii , t. V.
molaient des bêtes, surtout des chevaux, et aussi des hommes, tels que les prisonniers de guerre et les criminels dont l'exécution était chez les Germains un acte religieux. Les dieux les plus populaires chez les différentes tribus étaient probablement ceux dont les noms se sont conservés pour désigner les jours de la semaine : le dieu du soleil Wodan (Wednesday) ; thor, dieu du tonnerre (thursdag) ; freya ou hertha, déesse de la terre (freitay). Si, plus tard, des missionnaires chrétiens ont cru trouver parmi ces peuples le culte d'idoles romaines, de Mars, de Mercure, de Diane, c'est ou que la ressemblance des attributs leur faisait appliquer ces noms à des divinités allemandes, ou que certaines tribus, en contact avec les Romains, en avaient adopté le culte. Une caste sacerdotale, comme celles des Druides en Gaule, n'existait point chez les Germains; tout père y était prêtre de sa famille, tout foyer était un autel; les prêtres des tribus et chefs-lieux n'étaient autre chose que les juges, dont les arrêts exprimaient la volonté du ciel. Mais la puissance de ces prêtres était grande, puisque leur chef, parmi les Burgondes , était , sous le nom de Sinist, supérieur au roi lui-même, et ne pouvait jamais être déposé , pendant que le roi , responsable de sa gestion , perdait le pouvoir si de grands malheurs venaient à tomber sur le peuple.
En général la religion des Germains était si simple, si pauvre en définitions précises sur l'essence de Dieu et les rapports de l'homme avec la divinité, les esprits étaient si peu asservis à un cercle convenu de symboles religieux, que le christianisme dut trouver chez eux un abord facile, l'ancien système n'opposant au nouveau qu'une très-faible résistance. Comme leur culte était local, partiel, lié à des bois, à des sources, à des fleuves, à des lieux saints, leurs migrations, hors des campagnes natales, vers des régions étrangères , faisaient perdre à ce culte sa signification et sa force et affaiblissaient la foi dans les âmes, devenues par là beaucoup
fjlus accessibles au christianisme qu'elles ne l'auraient probablement été dans leur première patrie. Et, en effet, les Saxons, qui ne l'avaient pas quittée, se distinguèrent par leur obstination dans le culte des idoles et leur hostilité au christianisme.
Mais toutes les tribus allemandes qui émigrèrent dans les provinces occidentales de l'empire reçurent, à l'excepliou des Francs et des Anglo-Saxons, un christianisme mutilé, défiguré par les erreurs d'Arius. C'est môme ce qui contribua le plus, au IVe siècle, sous Constantius et Valens, à donner à l'arianisme une prépondérance momentanée. La persistance avec laquelle tous ces peuples, excepté les Visigoths et une partie des Lombards, s'attachèrent à cette hérésie, môme au milieu des populations catholiques, paraît avoir sa cause dans la liaison naturelle existant entre l'arianisme et le polythéisme. Comme ils avaient été primitivement convertis par des Ariens, ils ne s'élevèrent point à l'idée d'une Église unique et la même pour tous les peuples; accoutumés dès leur origine à voir dans les diverses formes religieuses l'expression des nationalités, ils envisagèrent l'arianisme comme le génie de leur race. Ils ne furent point ébranlés par l'isolement où cette croyance les plaçait vis-à-vis des habitants catholiques de leurs provinces, l'unité religieuse ne leur paraissant ni nécessaire, ni môme désirable. Aussi n'abusèrent-ils point de leur puissance pour persécuter les autres chrétiens, excepté dans les cas d'irritation politique. Si on peut reprocher des persécutions aux Vandales d'Afrique, c'est qu'ils étaient dégénérés et pervertis; puis leur position au milieu d'une population catholique hostile et viuyt fois plus nombreuse qu'eux, dans un pays accessible à toutes les invasions, leur paraissait nécessiter l'égalité religieuse et la fusion des croyances et des intérêts comme moyen et garantie de leur propre conservation.
Les Golhs furent les premiers Germains baptisés. Venus de la lointaine Scandinavie , au-delà de la mer du
Nord , ils avaient apparu, dès l'an 215 , sur la rive gauche du Danube , s'étaient établis sur ce fleuve et sur les côtes ouest et nord du Pont-Euxin et étaient devenus pour l'empire romain de formidables ennemis. Ils formaient deux grandes tribus sous deux dynasties ; celle des Ostrogoths s'étendait du Dniestre au Don, celle des Visigoths du Dniestre à la Theisz. Des prisonniers qu'ils avaient ramenés de leurs excursions dévastatrices en Grèce et en Asie mineure, implantèrent chez eux l'Évangile vers le milieu du IIIe siècle, et au synode de Nicée figurait déjà un évêque des Goths , nommé Théophile. C'était la foi catholique qui se répandait parmi eux , surtout parmi les Visigoths , jusqu'à l'avènement de l'empereur Valens. Mais, vers l'an 370, deux factions en vinrent aux mains chez les Visigoths , et le chef de l'une , Fridigern , succombant sous son rival, Athanaric, demanda du secours à Valens. Parmi les Goths qu'il lui avait envoyés était l'évêque Ulphiîas ou Wulfila , dont le grand-père ou l'aïeul avait été emmené de la Cappadoce par une bande de Goths pillards (1). Ce prélat, qui avait jusqu'ici suivi la communion des évêques catholiques , fut gagné à la cour impériale par les chefs de l'église arienne, surtout par Eudoxius. On exigea , comme condition des secours impériaux , que lui et ses ouailles se déclarassent du parti arien de Valens et de l'évêque Eudoxius ; Ulphiîas y consentit , et ses Goths cédèrent d'autant plus vite à sa parole vénérée qu'il sut leur présenter l'opposition des Ariens au concile de Nicée, comme une querelle accidentelle qui ne touchait en rien aux points importants et qui était plutôt le résultat de la passion et de l'ambition de certains chefs (2). Fridigern lui-même et la plupart des Goths de sa tribu .
(1) Philostorge, qui était lui-même cappadocien, indiqueSadagolthina comme le lieu natal d'Ulphilas.
(2) Théodoret croit que les Goths ne turent que demi-ariens et refusèrent de voir dans Jésus-Christ une simple créature.
pour s'unir davantage avec Valens, reçurent alors le baptême et en même temps la foi arienne. Alors Athanaric se posa d'autant plus comme défenseur du vieux culte national et se mit en devoir d'exterminer, autant qu'il put, le christianisme chez les Goths; il en fit exécuter un grand nombre, entr'autres les saints Sabas et Nicetas, et ceux qui restaient eurent enfin la permission de s'enfuir et de passer chez les Romains.
Ul phi las mérita bien de sa nation en la dotant d'un alphabet modelé sur celui des Grecs et d'une traduction des livres saints , d'où il élagua toutefois , remarque Philostorge , le livre des Rois afin de ne pas augmenter encore par cette lecture la passion de ses Goths pour les entreprises guerrières (1). Quoique depuis Ulphilas Parianisme ait prédominé chez les Goths chrétiens, il s'y trouvait pourtant encore des catholiques ; parmi eux étaient probablement les deux ecclésiastiques , Sounia et Fretila , qui écrivirent à saint Jérôme pour l'interroger sur quelques variantes entre la traduction latine vulgaire des psaumes et la traduction grecque-alexandrine. Parmi les Goths qui servaient en grand nombre dans les armées romaines beaucoup devaient être catholiques, puisque saint Chrysoslôme leur fit bâtir une église spéciale dans Constantinople et y laissa célébrer le service divin dans leur langue par des prêtres de leur nation. Le respect des Goths pour les églises et pour les malheureux qui s'y étaient réfugiés lors de la prise de Rome par Alaric, leur roi , en 410 , dut venir de la faveur, dont le christianisme jouissait parmi eux. Jérôme remarque même que ces barbares aux cheveux blonds avaient parmi leurs tentes des églises portatives, et que, s'ils combattaient avec succès les Romains, c'était parce qu'ils croyaient à la même religion. Des Visigoths, le christianisme, c'est-à-dire l'hérésie arienne,
(1) Voyez Zahn , codex iirgenteus, 18(f3.
passa aux peuples qui leur étaient alliés, aux Ostrogoths, aux Gépides , puis aux Vandales , aux Alains , aux Suèves. Les Vandales étaient déjà en grande partie chrétiens, lorsqu'ils franchirent le Rhin et envahirent les Gaules, et s'il est vrai , comme l'écrit Idacius, que leur roi Genseric , qui commença à régner en 428, passa du catholicisme à l'hérésie arienne , il s'ensuit que ce peuple n'avait pas dû seulement aux Goths les premières prédications évangéliques.
Les Ostrogoths , à qui l'empereur Marcien avait assigné des demeures en Pannonie, partirent de là, en 488, sous leur roi Théodoric.Ils se répandirent sur l'Italie, où ils détruisirent la puissance de l'Hérule Odoacre, fondée depuis onzeans, et que remplaça le grand empire gothique, qui, outre l'Italie et la Sicile , embrassait la majeure partie des provinces de Rhétie, JNorique, Vindelicie, Pannonie et Dalmatie. Le roi et son peuple étaient ariens , mais jusqu'à la trentesixième et dernière année de son glorieux règne, Théodoric eut la sagesse d'épargner, même de proléger l'Église catholique. Il avait pour maxime de ne point chercher à influencer l'Église, ni ses affaires intérieures; il proclama etsut faire respecter la pleine liberté de croyance. L'application loyale de ce principe aux cas particuliers, le respect pour le catholicisme et même la vénération témoignée à son souverain pontife furent principalement l'œuvre du chancelier Cassiodore, qui, comme premier ministre de ce prince, développa à la fois dans le plus haut degré tous les talents de l'homme d'état et toutes les vertus du chrétien. Vers la fin de sa vie seulement, Théodoric se laissa aller à des idées haineuses et bientôt à des actes tyranniques contre les orthodoxes. Son motif était la loi de l'empereur Justin , de l'année 523, laquelle enlevait aux ariens les églises, qu'ils possédaient encore en Grèce. A cette nouvelle , Théodoric appela le pape Jean à Ravenne et lui ordonna d'aller à Constantinople engager l'empereur non-seulement à restituer aux
ariens leurs églises, mais encore à faire rentrer dans l'arianisme ceux qui s'étaient laissé gagner par les catholiques. Comme le roi goth menaçait de fermer en représailles les églises catholiques d'Italie, le pape dut se soumettre à cette mission. La capitale de l'empire grec le reçut avec les plus grands honneurs; mais on ignore le résultat de ses négociations en faveur des ariens; les uns croient que Justin consentit à leur rendre leurs églises, d'autres disent au contraire que le pape alla jusqu'à bénir ces églises de ses propres mains pour l'usage catholique. En tout cas, Théodoric ne fut pas content de l'ambassade du pape Jean , il le soupçonna de s'être entendu avec l'empereur contre les Goths, et à son retour il le fit jeter dans une prison, où le pontife mourut de besoin l'an 526. Vers ce même temps, le monarque avait aussi tourné ses soupçons contre Boèce et Symmaque, anciens patriciens et consuls de Rome, et, sur la déposition de faux témoins, les avait condamnés et fait périr. Alors les catholiques durent réellement évacuer leurs églises et les remettre aux Ariens, en vertu d'un décret exécutoire le 30 août 526 , mais quatre jours auparavant Théodoric avait cessé d'exister.
L'oppression religieuse paraît ne s'être point renouvelée sous ses successeurs; et, lors de ses négociations avec Bélisaire, assiégeant Rome, le roi Viligès put soutenir que la domination des Goths n'avait jamais vu un Italien changer ou volontairement ou de force sa croyance, ni un Goth recevoir de châtiment pour son passage au catholicisme. Le roi Thèodat se permit, il est vrai, quelques violences; il bannit, en 536, l'archevêque de Milan Dacius, et l'envoyé de Justinien, Pierre, lui reprocha de s'être emporté contre quelques évêques et d'avoir pillé des églises; mais ces actes provenaient moins de l'arien que du monarque soupçonneux. Après les longues guerres des Romains d'Orient sousBélisaire et Narsès (535-566) et une brave résistance des Goths en Italie, la puissance gothique succomba enfin , catastrophe amenée par l'arianisme. qui se plaçait comme une muraille
de séparation entre les dominateurs et la population italienne et empêchait tout rapprochement des esprits , toute fusion des races, toute naturalisation des Goths. Et ils disparurent de la liste des nations; il ne surnagea pas même quelques débris de ce peuple autrefois si puissant et qui avait de belles qualités; après l'an 567, son nom même n'est plus cité dans l'histoire.
Les Burgondes, qui s'étaient avancés peu à peu du nordest vers le centre de l'Allemagne, s'établirent, au commencement du Ve siècle , dans la partie romaine de la haute Germanie, d'où ils s'étendirent jusqu'en Helvétie et en Savoie, soumirent les Gaules en deçà et au-delà du Rhône et de la Saône, et donnèrent leur nom à ces contrées. Devenus chrétiens et catholiques , immédiatement après leur passage du Rhin, ils traitèrent les Gaulois de leur domaine non comme des vaincus, mais comme des frères en religion, ainsi que l'atteste Orose, vers l'an 417, époque à laquelle ce peuple était déjà converti. Une autre branche plus petite de la même nation ne reçut le baptême, suivant Socrate, qu'en 430. Refoulée par les Huns, elle invoqua le dieu des Romains, et demanda le baptême par l'entremise d'un évêque gaulois qui, après l'avoir instruite et l'avoir soumise à un jeûne de sept jours, baptisa cette tribu, dont les guerriers, au nombre seulement de trois mille, marchèrent ensuite contre l'armée bien plus nombreuse des Huns , et la battirent. Mais sur un autre point la principale tribu des Burgondes était mise en complète déroute par les Huns d'Attila. Les Burgondes restèrent catholiques sous leurs rois Gondikar, Gondioch et Chilpéric, qui avait son siège à Genève ; mais après l'an 490, sous le règne de Gondebaud, qui fit égorger son frère Chilpéric et toute la famille de ce prince, excepté deux filles, ils devinrent ariens, à l'instigation du monarque. Ce Gondebaud n'était pas sans instruction; il lisait l'Écriture sainte et se mêlait de querelles théologiques : plusieurs fois il sollicita de l'évêque de Vienne,
Avitus, qu'il vénérait, des éclaircissements sur certains passages bibliques qui lui semblaient obscurs ou douteux. Ceci encouragea les évoques catholiques Avitus, Appollinaire de Valence. Eonius d'Arles, Etienne de Lyon, à demander au roi, dans l'année 500, une discussion publique, en sa présence, entre eux et les ariens. Gondebaud leur répondit d'abord par des reproches, disant que leur coreligionnaire, le roi franc Clovis, voulait lui arracher ses états, et que, du reste, il n'avait point lu dans la Bible qu'il y eût trois dieux; il finit néanmoins par accorder la conférence, dans laquelle Avitus porta la parole pour les catholiques, et Boniface pour les ariens. Ce dernier, ne pouvant répondre à son adversaire, se répandit en injures contre le catholicisme, et la parole lui ayant enfin manqué, aucun des autres évoques ariens ne voulut prendre sa place. Les catholiques ayant offert de s'en remettre à la décision d'un miracle sur le tombeau de saint Just, leurs rivaux s'y refusèrent également, sous prétexte que c'étaient là des procédés de magie, défendus par la loi divine. Le roi mit fin aux débats en congédiant avec honneur Avitus et Etienne, et se recommandant à leurs prières. Saint Avitus réussit enfin à convaincre Gondebaud de la vérité du catholicisme, et le roi lui demanda de l'admettre dans son église par la Confirmation secrète; mais l'évèque refusa de lui donner le sacrement de cette manière, et exigea une rétractation publique, à laquelle le prince ne put se résoudre, par crainte des ariens devenus puissants et du roi ostrogoth Théodoric. Les remontrances d'Avitus réussirent mieux auprès du fils de Gondebaud, Sigismond, qui abjura publiquement l'hérésie et partit en pèlerin pour Rome, où le pape Symmaque le reçut avec joie et lui remit plusieurs reliques. Après la mort de son père, en 517, Sigismond rétablit le catholicisme dans les états paternels, où l'hérésie ne régna ainsi que vingt ans; mais elle y conserva des partisans, comme le prouve l'expulsion de l'évèque d'Embrun, Calulinus, hors de son église.
par des ariens puissants qui le forcèrent à se réfugier près de saint Avilus. Les évêques du pays se hâtèrent de convoquer un synode pour rétablir la discipline et l'ordre ecclésiastique, très-déchus dans les derniers temps : le synode eut lieu à Épaona, dès l'an 517, sous la présidence des deux archevêques Avitus de Vienne et Viventiolus de Lyon. Dixsept ans plus tard, la déroute du dernier roi Godomar fit tomber le royaume des Burgondes sous la domination des Francs.