CHAPITRE IX
LES SUÈVES ET T.ES VISIGOTHS DANS LE MIDI DE Eft GAULE ET L'ESPAGNE; — LEUR CONVERSION AU CATHO- LICISME (1).
Les Vandales, les Alams, et le roi Hermerie avec ses Suèves, ayant franchi les Pyrénées, en 409, se partagèrent la Péninsule. La Galice et l'ouest de l'Espagne échurent aux Saèveset aux Vandales; niais ces derniers ayant accompli, dans l'année V20. leur passage en Afrique, les Suèves se développèrent plus lihremenl et. conduits par Rechila, soumirent tout le nord-ouest de la presqu'île. Les Visigoths qu'Alaric avait menés, en 410, à la conquête de Rome et de l'Italie, et ceux qu'Ataulf avait introduits, deux ans plus tard, dans les Gaules, refoulés par les Romains, passèrent aussi en Espagne, en 414. Ils s'emparèrent de la plu?
(1) Livres consultes : Idacii chronicon, dans Bouquet, historiens des Gaules, t. 1. Sidoine Apollinaire, epist. Isidore d'Espagne, historia suev. et sa chron. des Visigoths. John Biclaricns. chron. dans les antiq. lect. d« < anisins, t. 1. Paul M acre, de vit;! palruin emeritonsinm. Anvers, lf>:is.
grande partie de ce pays, ne laissant aux Suèves qu'un petit état en Galice et en Lusitanie; et peu à peu , sous leurs rois Wallia , Thêoderic et Euric, ils envahirent le sud des Gaules jusqu'à la Loire. Toulouse devint alors la capitale du grand empire visigoth.
Au roi païen des Suèves, Rechila, succéda un roi catholique ; mais Remismond, qui épousa la fille du souverain visigoth Thêoderic, introduisit, en 469, l'arianisme chez son peuple, au moyen d'un prêtre galate, nommé Ajax , qui était passé comme lui à l'hérésie. Quatre-vingt-dix ans plus tard, le roi Théodemir reprit le catholicisme, conformément au vœu qu'il en avait fait, supposé que son fils, dangereusement malade, recouvrât la santé. A la suite de riches présents faits au tombeau de saint Martin de Tours, alors célèbre par ses miracles, le jeune prince ayant été guéri, son père et les grands abjurèrent l'arianisme, en 560, et toute la Galice suivit bientôt leur exemple. L'année suivante, les évoques, qui n'avaient pas osé se réunir pendant tout le temps du règne des ariens, tinrent un synode à Braga.
La destinée du catholicisme, sous le sceptre arien des princes visigoths, fut pleine de vicissitudes. Poussé par des défiances politiques et un zèle religieux rare parmi les ariens germaniques, le roi visigoth Euric se livra à de telles persécutions contre les catholiques de ses provinces, que, suivant l'expression de Sidoine Apollinaire, on pouvait douter qu'il eût à cœur l'extension de sa puissance plus que l'extermination du catholicisme; dans ses attaques contre les villes romaines, il paraissait plutôt le chef de la secte arienne que le roi de ses sujets. Attribuant le succès de ses armes à son zèle pour l'arianisme, il faisait clore avec des fagots d'épines les portes des églises, emprisonnait les prêtres, bannissait les uns et faisait exécuter les autres, notamment les évoques, dont il exigeait que les sièges restassent vacants. Par exemple Bordeaux, Périgueux, Rodez, Limoges, Gevaudan, Cause, Bazas,Commingc,Auch, etc., demeurèrent longtemps
sans évoques. C'est pourquoi Sidoine priait, en 475, l'évoque d'Arles, Basile, un des commissaires pour la paix entre les Romains et les Visigoths, de stipuler la liberté du culte et le droit d'élire des évéques pour les villes soumises au joug gothique : niais ce traité ne put être conclu. Alaric, (ils d'Euric, se montra, il est vrai, beaucoup plus modéré que son père (1); on ne lui reproche que le bannissement de quelques évoques, qu'il soupçonnait de complicité avec les Francs. Mais la confiance des populations catholiques était disparue ; la perle des provinces gauloises fut la conséquence de la dissidence religieuse et du régne d'Euric. Après avoir duré quatre- vingt-neuf ans, le trône de Toulouse tomba sous la domination de Clovis. Il ne resta aux Visigoths que la Septimanie.
Sous les rois Theudès, Theudegisel, Àgila, Athauaric et Liouwa, de 531 a 569, les catholiques espagnols jouirent d'une liberté non troublée, quoique ces monarques aient été tous ariens. Mais sous Léowigild vint la persécution. Il avait marié son fils Hermenegild avec Ingundis, fille du roi d'Austrasie, l'avait admis, du consentement des Goths, à la participation du pouvoir souverain , et lui avait cédé une province, probablement la Bélique. Cependant Goswinthe, seconde femme de Léowigild, arienne zélée, mettait tout en œuvre pour attirer Ingundis à l'arianisme ; irritée par ses refus constants, elle s'abaissa jusqu'à la maltraiter, et lui fit administrer de force le baptême arien. Ingundis n'en réagit que mieux sur l'esprit de son époux, en faveur du catholicisme. Convaincu par elle et par les enseignements de Léandre, évèque de Seville, Hermenegild abjura l'hérésie, en 578, et par le sacrement de Confirmation entra dans l'église catholique. Connaissant l'aversion de sou père pour
(i) il alla jusqu'à permettre, en 5or>, la celebration d'un synode <!ï
vcipies gaulois a Ai; de, laveur que les princes ariens n'avaient pas l'uSagC d'accorder. Voir llardouin, acta concil. t. II, p. 997
celle église, aversion encore augmentée par les excitations de Goswinthe, il crut n'avoir à choisir qu'entre la déposition et l'emprisonnement ou une résistance armée; il appela donc les villes espagnoles du Sud à sa défense, et se ligua avec le patrice des districts maritimes d'Espagne, encore soumis aux Césars d'Orient. Mais ce gouverneur, gagné par Lôowigild, trahit le fils, qui fut assiégé dans Valence par son père. La ville ayant été prise, après un long siège , Hermenegild s'enfuit à Gordoue, où il chercha refuge dans une église, qu'à la persuasion de son frère Rekkared il quitta bientôt pour aller se jeter aux pieds de son père. Malgré la promesse d'un plein pardon , Léowigild le fit dépouiller de la pourpre, couvrir de haillons, et enfermer à Valence. Là, tout fut employé , menaces et promesses, pour le déterminer à recevoir la communion des mains d'un évêque arien ; enfin, lassé de sa constance, son père le condamna à mort. Il fut décapité le jour de Pâques de l'an 584 , à Tarragone , où il avait été transporté de Valence. Son épouse Ingundis fut conduite par les Grecs en Sicile, et de là en Afrique, où elle mourut bientôt dans la misère et la douleur (1).
Léowigild convoqua, en 580, une assemblée d'évêques ariens à Tolède, où il fut décidé, pour faciliter aux catholiques le passage à l'arianisme, qu'on abolirait l'usage odieux de rebaptiser ceux qui reniaient la foi romaine, et qu'ils seraient simplement tenus à prononcer la formule delà doxologie arienne : Gloire au Père par le Fils dans le Saint-Esprit î Beaucoup de catholiques, notamment ceux qui craignaient la rancune du monarque, se laissèrent prendre à ce piège et entrèrent en communion avec les Ariens, se persuadant que par renonciation de cette formule, qui ne présentait à
(1) Les chroniqueurs espagnols contemporains, et même Grégoire de Tours, blâment la rébellion d'Hermenegild contre son père. Ce n'est que cent ans plus tard que l'abbé Valerius ( Florez espagna sagr.) le mentionne comme martyr. Il n'a été canonisé que dans les temps modernes.
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l'extérieur rien d'anli-callioliquc , ils n'abjuraient pas leur foi. Un évèque môme, Vincent de Sarragosse, devint ainsi arien. Mais la résistance énergique des plus zélés contrebalançait ces défections et aigrissait le roi, que son épouse Goswinthe irrita enfin au point qu'il commença une cruelle persécution. Il dépouilla nombre d'églises de leurs droits el revenus, chassa de leurs sièges les évoques Léandre de Seville, Fulgence de Fcija, Licinien de Carlhagène, Fronimius d'Agde; il exila Jean , fondateur du couvent de Biklar; à lin ecclésiastique qui refusait de reconnaître que le Fils est inférieur au Père, il fit donner la torture, puis la flagellation, et enfin il le condamna à mort; mais les bourreaux, adini rant son courage, facilitèrent son évasion, et il s'enfuit dans les Gaules (1). Massona, évèquc de Merida, avait résisté à toutes les menaces cl a toutes les llatleuscs promesses de Léowigild.Ce prince envoya enfin uncertain Sounna comme évèque à Merida, où, aidé du parti arien, il s'empara de plusieurs églises; il voulait également s'approprier celle de Sainle-Eulalic, mais le peuple la défendit avec acharnement. Le roi ordonna alors aux deux évêques de celte ville de sir livrer un assaut théologique, en présence de commissaires : dans celle lutte, la victoire resta si clairement à l'évêque catholique, que Sounna et les commissaires royaux se retirèrent confus et silencieux, laissant le peuple suivre son évèque dans l'église de Sainte-Eulalie pour y rendre grâces au ciel de celte victoire. Léowigild appela à Tolède, où il tenait sa cour, l'évêque Massona , et lui demanda , en le me naçanl de la mort, la remise d'une relique très vénérée même des Ariens et qui était le vêlement de sainte Eulalie : après quoi il l'envoya en exil, sur un cheval très fou gueux qu'il l'obligea à monter, espérant que le pieux per sonnage serait emporté el foulé par le terrible animal: mais
(2) Grégoire d« l'ours (de ^lorui SS. |
au grand élonnemenl de tous, la monture devint tout-à-coup très douce. Le roi n'osa pourtant contraindre les citoyens de Merida à reconnaître l'évêque arien Sounna, et il leur envoya comme pasteur Nepopis, qui probablement avait souscrit la formule ambiguë du Synode arien de Tolède. Au bout de quelque temps, effrayé par une vision nocturne, Léowigild permit à Massona de revenir dans son diocèse , et à cette nouvelle le clergé et le peuple de Merida se levèrent contre l'intrus INepopis, qui s'évada en toute hâte.
Léowigild étant mort en 586, la couronne échut à Rekkared, qui, instruit par Léandre, comme son frère Hermenegild, avait aussi les mêmes convictions. Au commencement de 587, il convoqua donc une assemblée de tous les évêques, tant ariens que catholiques, de ses étals; et, après avoir fait exposer à chacun des deux partis ses preuves , il se déclara pour celui qui soutenait l'égalité des trois personnes divines, reçut publiquement le baptême de l'Église et exprima le vœu que tous les Goths suivissent son exemple ; mais il promit de ne jamais les contraindre. Les Espagnols et les Suèves, incorporés depuis 584 avec l'empire visigoth, saluèrent joyeusement le roi catholique; la plus grande partie du peuple, des grands et des évêques visigoths renoncèrent même sans peine à l'arianisme; les résistances ne furent que partielles. Il y eut cependant en Septimanie, à la voix de l'évêque arien Athalok et des seigneurs visigoths Wildigern et Granista, une révolte dans laquelle plusieurs catholiques succombèrent, mais qui fut promptement réprimée par les généraux de Rekkared. A Merida , l'évêque arien Sounna ourdit d'abord un complot avec ses partisans et Witteric, qui devait plus tard être roi; il s'agissait de faire périr Massona et le gouverneur de la Lusitanie, Claudius. Ce plan ayant échoué, il en forma un autre pour massacrer à la procession du jour de Pâques tous les catholiques: mais Witteric lui-même dénonça ce furieux; Sounna fut banni en Mauritanie, et ses complices furent diversement punis. Enfin la veuve même de Léowigild, Goswinthe, se
ligua «avec Ouldila, évêquc arien de Tolède, pour se débarrasser de Uekkared; mais elle fut aussi dénoncée. Ouldila dut quitter l'Espagne, et Goswinthc mourut sur ces entrefaites.
Pendant ce temps, Rekkared restituait leurs biens aux couvents et aux églises, rappelait les bannis, amassait tous les livres ariens dans une maison qu'il livrait ensuite aux flammes, et en 589 convoquait à Tolède un grand concile national pour affermir le catholicisme et relever la discipline religieuse, très affaiblie durant les dernières persécutions. Cinq archevêques et soixante-deux évoques (1) parurent à cette assemblée, que présida, comme doyen d'âge, l'archevêque de Merida, Massona; mais la principale influence fut à l'évêque de Seville, Léandre, et à l'abbé Eutrope. Là, le roi, la reine, huit évêques ariens, beaucoup d'ecclésiastiques, enfin les grands de l'empire, déposèrent un écrit, contenant leur symbole de foi; l'hérésie y fut frappée de trente anathêmes, que ces huit évèques et plusieurs hauts personnages souscrivirent (2). Puis il fut ordonné que dans toutes les églises le symbole de JNicée serait chanté à la messe. Depuis ce concile, l'arianisme ne se releva plus, et bientôt disparut de l'Espagne presque sans laisser de vestiges.
(1) L'empire visigoth contenait au VIIe siècle quatre-vingts évêchés:, dont huit pour la Gaule narbonnaise et soixante-douze pour la renin suie. Voir Masdeu, hist, de Espagna, l. XI, p. 186.
(2) Les noms de ces évêques sont encore gothiques : l'abolition de l'a nanisme permit seule aux deux races de s'unir et de se confondre dans la Péninsule.