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ÉCOLES PHILOSOPHIQUES. DÉCADENCE DES MOEURS

Lorsque sortant du cercle des croyances communes et des pratiques générales, un païen aspirait à une connaissance des choses divines plus claire et mieux fondée, les écoles philosophiques s'offraient à lui avec leurs brillantes promesses. Mais dans cette foule de doctrines en flagrante contradiction les unes avec les autres, laquelle devait-il choisir? Où trouver l'heureux fil qui pût le tirer de ce labyrinthe de théories arbitraires et des angoisses du doute éveillé dans sou âme? Chez tousles philosophesil rencontrait de fausses, d'indignes notions de la divinité et de ses rapports avec l'homme et avec le monde; tous admettaient la pluralité des dieux. Même celui qui a reconnu et pressenti le plusde vérités, Platon, tout en enseignant un Dieu suprême, un principe unique de tous les êtres, parlait aussi de dieux inférieurs qui avaient créé ou formé le monde , et auxquels on devait les mêmes hommages, la même adoration (1). De plus il

(l) Toutefois il semble que, dans sa doctrine ésotérique, Platon professait pins explicitement l'unité de Dieu. On peut du moins l'inférer du passage suivant d'une de ses lettres' dans lequel il declare : «Que celles - où il ilii m Bim n'expriment passa véritable pensée, mais bien les autres » où il écrit S B»«;»

n'y en avait pas un qui ne tombât dans le dualisme, puisque tous déniaient la vertu créatrice au dieu supérieur, et qu'ils reconnaissaient, en dehors de lui, une matière éternelle, incréée, existant par soi-même. Platon, comme les autres, croyait que Dieu avait trouvé une masse chaotique préexistante, mue au gré du hasard, et dont il s'était servi comme de substratumpour produire l'univers.

L'impuissance de la raison livrée à elle-même, et obscurcie par le péché et par les passions, se manifestait encore davantage danslesinfructueuxessais de la philosophie pour déterminerles rapportsde ladivinité avec l'humanité. Si les dieux d'Epicure, entièrement étrangers à l'homme, etle regardant sans colère comme sans pitié du sein de leur heureux repos, l'abandonnaient à ses propres caprices et à ceux du hasard aveugle placé au-dessus de lui, de leur côté les stoïciens panthéistes niaient la personnalité et la providence divine, tandis que les néopythagoriciens ecclectiques eux-mêmes subordonnaient l'une et l'autre aux immuables lois du destin. L'idée chimérique d'une influence exercée par les astres sur les destinées humaines contribua aussi beaucoup à altérer, dans les esprits, la vraie notion de Dieu. Lorsque Je christianisme parut, le dogme d'une providence libre, omnisciente, était généralement nié, et l'erreur avait des racines si profondes, que même les païens les plus éclairés (comme le témoigne le langage de Cœcilius, dans Minucius Felix) raillaient et traitaient d'absurdes, à ce sujet, les disciples de l'Evangile (1).

Ce que les philosophes enseignaient sur la destination de l'homme, sur la nature de l'âme et son état après la mort, n'était ni moins triste ni moins erroné. La plupart tombaient dans l'un de ces deux extrêmes : ou bien ils regardaient

(1) «Christian) quœ monstra , quae portenta coniingunt? Deum illum » su uni, quem nec ostendere possuiit, nec videre , in omnium mores, «omnium actus, verba etiam et occultas cogïtationes diligenter inqui- » rere, molestum illum volunt, inquietum , impudenter emiosum.»

l'âme humaine comme un être passager, finissant avec la vie du corps, ou ils la divinisaient et ne lui accordaient l'immortalité que parce qu'elle était, à leurs yeux, de nature divine. Les nouveaux pythagoriciens partageaient celte erreur, et, méconnaissant l'intervalle infranchissable qui sépare le créateur de la créature, allaient jusqu'à prétendre que l'homme pouvait être appelé dieu à cause de sa parenté et de sa ressemblance avec la divinité. Cette même école admettait, conformément à la doctrine de Pythagore et de Platon, la préexistence et la transmigration des âmes, non seulement dans les corps d'hommes, mais aussi dans les corps d'animaux. Ils soumettaient de la sorte aux aveugles instincts des brutes l'être qui devait partager les prérogatives de la nature divine, tant il y a peu loin de l'exaltation superbe de soi-même au plus profond avilissement. A cette doctrine se rattachait celle qui voyait dans la vie terrestre un châtiment, et qui regardait le corps comme une prison, dans laquelle l'âme est enfermée avec conscience de sa nature supérieure. Les épicuriens et les stoïciens, au contraire, niaient formellement l'immortalité de l'âme, et ceux-ci, conséquents eu cela au panthéisme qui faisait le fond des opinions du Portique, enseignaient que les âmes se dissolvaient soit immédiatement après la mort, soit plus tard, pour retourner aux éléments d'où elles étaient sorties. Senèque lui-même ne voyait dans la croyance à l'immortalité qu'un beau rêve dont il assurait s'être éveillé depuis longtemps. Enlin Platon, le divin Platon, voulant démontrer, dans le Phédon , l'éternelle vie des âmes, ne trouve d'autre moyen que de supposer qu'elles existaient dans l'Hadès avant leur venue en ce monde, que tout ce que nous apprenons ici-bas n'est qu'un ressouvenir d'idées antérieures, oubliées depuis, et que l'âme de chaque homme, soumise à une continuelle migration, ne vient pas à la vie seulement une fois, mais qu'elle passe, à diverses reprises. dans différents corps et même dans les corps des bêtes.

Quelles consolalions de (elles doctrines pouvaient-elles

— ;î2 — présenter contre les horreurs de la mort, quel adoucissement au milieu des angoisses de la vie? Vainement les philosophes déployaient leurs sophismes les plus spécieux pour prouver que la mort, pur anéantissement, n'est pas un mal, que même, à proprement parler, ce n'est rien, puisque tout le bonheur ou le malheur de la vie reposent suides sensations qui finissent avec elle; vainement ils disaient que ce n'est qu'un sommeil sans réveil dont on ne doit pas plus s'alarmer que du sommeil de chaque jour, toutes ces maximes ne réussissaient nullement à arracher des âmes l'horreur naturelle du trépas, ni à couvrir ce qu'il y a d'affreux dans la pensée d'un éternel anéantissement. Aussi, d'après le témoignage de Plutarque, la plupart des hommes regardaient, avec Mécène, l'entière cessation de l'existence comme un mal pire que la vie la plus triste au sortir de ce monde. Mais c'était surtout à fortifier ses disciples contre l'infortune, à leur donner le courage de supporter les souffrances physiques et morales, que la philosophie était impuissante. La croyance qui a fait endurer avec joie par tant de milliers de chrétiens les plus cruels supplices en les leur faisant considérer comme un effet de l'amour de Dieu pour les rendre plus purs et plus parfaits, cette croyance pleine de consolation était tout-a-fait étrangère aux sages de l'antiquité. A la place d'une foi en même temps humble et forte, Epicure met le calme imperturbable qui accompagne le sage à travers les orages de la vie : mais il était rare de voir ce courage d'école supporter l'épreuve de la réalité, et les stoïciens voulant, aussi eux, donner leur type idéal, n'en avaient point trouvé d'autre que celui d'un homme appuyé sur son orgueil, qui ne courbe la tète sous aucune douleur,jusqu'à ce que l'existence lui étant devenue un poids intolérable, il s'en décharge par la mort volontaire.

Quelle que fût l'assurance avec laquelle les philosophes et les fondateurs d'écoles présentaient , comme autant de vérités absolues, de simples conceptions individuelles , ils ne laissaient pas souvent que de sentir, d'une manière acca-

blante , l'incertitude de leur savoir , l'imbécillité de la raison abandonnée à ses propres forces et le besoin d'une communication supérieure, d'une révélation de la divinité (I). Alors ils avouaient formellement que notre esprit ne pouvant rien connaître avec certitude, et tout reposant sur de chancelantes opinions, il fallait qu'un Dieu vint dissiper les ténèbres dans lesquelles le monde était plongé. Mais à l'époque de la propagation du christianisme, on aurait en vain cherché, parmi les disciples dégénérés des grands maîtres, cet esprit de retenue, ce sentiment de la faiblesse humaine; autrement beaucoup d'entre eux eussent été conduits par là à reconnaître la vérité, et l'Évangile n'eût pas trouvé précisément chez les philosophes ses adversaires les plus ardents et les plus opiniâtres. En général ils étaient trop dégradés, la bassesse en eux s'alliait trop souvent à l'orgueil, pour que la foi nouvelle pût attendre de leur part une consciencieuse appréciation.

La meilleure des écoles philosophiques, les anciens platoniciens avaient depuis longtemps disparu. Déjà les premiers disciples de Platon s'étaient éloignés, sur beaucoup de points, de la doctrine du maître; le scepticisme, cette absolue négation de toute science, avait surgi du sein de l'académie sous Arcésilas, et Senèque nous apprend que, parmi ses contemporains, aucun philosophe remarquable ne professait plus les doctrines des académiciens, soit anciens soit modernes (2). La philosophie néoplatonicienne, qui commença au troisième siècle avec Plotin, fut une fille très peu ressemblante à sa mère. Quant aux sectes des épicu-

(1) Cicéron s'exprime sur ce sujet avec beaucoup île Force : « Qui (oiune.s » pene. veleres) nihil cognosci, nihil percipi, nihil sciri posse dixerunt, » angustos sensus, inihecilles animas, in profundo veritatem immersam, » opinionibus et institutis omnia teneri, nihil veritati reliiiqiii; deinceps » omnia tenebris circumtusa esse dixeiunt.» Arad. Quaesf. I, 13.

(2) «Itaquctol familix philosophorum sine successore deiiciunt. Aca- » demici et veteres et minores nullum atitistitem reliquerunt.» Seneca , Nat. Quaest. I. VII, c. vi.

riens, des stoïciens et des cyniques, elles devinrent d'autant plus nombreuses et florissantes, du moins à l'extérieur. Ces mous épicuriens affichaient leur dédain pour la foi du peuple, ainsi que pour tout sentiment noble, et déjà Cicéron signalait les effrayants progrès d'une secte qui comptait, disait-il , des troupes entières de partisans. Les stoïciens avaient encore dans leurs rangs quelques hommes distingués, tels qu'Ëpictète, Senèque, Antonin; mais les écrits de Senèque lui-même témoignent de la dégénération de cette école. Les maîtres y traitaient l'enseignement comme un métier. Copistes hébétés des anciens, ils faisaient de la philosophie une pure affaire de mémoire, passant des années entières à commenter Chrysippe, ou se bornant à répéter ce qu'avaient dit avant eux Zenon et Cléanthe. D'autres s'exerçaient etformaienl leurs disciples à manier habilement le sophisme : ils regardaient comme le nec plus ultra l'art d'enfermer et de vaincre un adversaire dans le cercle d'arguments captieux: d'autres enfin, ceux-ci étaient les philosophes rhéteurs, ne faisaient cas des doctrines de l'école qu'autant qu'elles fournissaient matière à de brillantes et sonores déclamations. Souvent aussi , à la table des riches et des grands, des stoïciens remplissaient le vil rôle de parasites; la sévérité affectée de leur maintien, de leur mine et de leur costume , contrastait d'une manière grotesque avec la licence qui régnait dans ces repas, et servait d'amusement aux convives; souvent alors le grave disciple du Portique avait à endurer les plus indignes traitements delà part de celui qui l'hébergeait. Cependant les cyniques surpassaient en impudence et en dégradation tout ce qui portait le nom de philosophes. Sortis pour la plupart de la lie du peuple, c'était sur elle particulièrement que s'exerçait leur influence. On les voyait, sur les places publiques, ameuter autour d'eux la foule, et prêcher, en paroles et en actions, une impudeur effrénée, une licence digne des brutes. Ils couraient avec uue égale effronterie chez les riches et chez les personnes élevées en dignité . leur exlor-

quaient des présents, ou parvenaient, à force de bassesses et de flatteries, à se glisser en qualité d'amis de la maison et de parasites tolérés, dans leurs demeures et à leur table. De là vint que la philosophie, depuis longtemps soupçonnée par le peuple d'être incompatible avec la religion, fut de plus en plus méprisée, et que les philosophes de toutes les écoles perdirent chaque jour davantage dans l'opinion publique, mais c'était pure justice, car s'ils avaient sans cesse à la bouche les maximes d'une morale austère, leur conduite offrait trop souvent le contraste des vices les plus honteux.

Nous sommes donc en droit d'affirmer que, à peu d'exceptions prés , lorsque le christianisme fit son entrée dans le monde, ceux qui appartenaient à quelque école philosophique, n'étaient pas pour cela meilleurs, mais souvent, au contraire, plus corrompus. Ce qui a été dit précédemment a déjà pu faire concevoir les effets pernicieux qu'exerçait en général la religion populaire sur les mœurs des païens. On trouvera la confirmation de nos paroles dans de nombreux passages des anciens auteurs qui peignent la vie du temps, et où respire l'impression produite sur les esprits par les débauches et les crimes des dieux , tels que les racontaient les mythes. Celui qui voulait commettre quelque action mauvaise, avait soin de s'encourager par le souvenir de ce qu'un dieu avait fait en pareille occasion; les fautes commises s'excusaient par le même procédé, ou étaient rejelées sur la divinité qui y avait poussé avec une force irrésistible. Joignez à cela l'effet des scènes immorales de la Mythologie , peintes à fresques sur les murs et les plafonds des maisons, comme on en a découvert récemment à Herculanum : dételle sorte que l'adolescent et la jeune fille qui avaient grandi au milieu du spectacle continuel de ces images, se trouvaient familiarisés, dès la plus tendre enfance, avec les infamies qu'elles contenaient. Quant aux représentations théâtrales, quiconque a lu Aristophane, sait combien elles étaient funestes à la pudeur.

— 3fi —

Après tout ce que l'on vient de voir, on ne doit plus être étonné de trouver dans l'empire romain, immédiatement avant la prédication de l'Évangile , et tant que règne le paganisme , une horrible corruption de mœurs, une dissolution presque incroyable de tous les liens sociaux. S'il est vrai, en général , que les chefs des peuples représentent la société de leur temps, s'ils ne sont, pour la plupart, avec leurs vertus et leurs vices, ni au-dessus ni au-dessous de leurs sujets, que devons-nous penser rien qu'en voyant la suite des empereurs jusqu'à Constantin ? C'est d'abord le sombre, le misanthrope Tibère. Retiré à Caprée, dans cet antre de sa tyrannie, il s'abandonne aux vices les plus contraires à la nature ; une foule de délateurs l'environnent, et sur les calomnies de ces misérables, stipendiés par lui-même, il condamne à mort les premiers citoyens de Rome. Il envoie une mère au supplice pour avoir pleuré la mort de son fils; il fait exterminer des familles entières uniquement parce qu'elles ont eu des relations avec Séjan, son favori disgracié. Vient ensuite Caligula, qui ne respectait pas ses propres sœurs, transformait son palais en un lieu de débauches et relevait la saveur d'un festin par des tortures et des exécutions. Ce fut lui qui fit couper un pont chargé de monde et qui , au milieu de ses folies et de ses forfaits , se croyant sérieusement dieu , ordonna d'ériger des autels en son honneur à Rome et dans les provinces. Claude lui succède, époux presque imbécile de Messaline, dont le nom dit tout; dominé par une troupe d'eunuques et d'affranchis ; lâche, mais en même temps cruel et passionné pour les supplices d'un genre monstrueux. Puis Néron , le meurtrier de sa mère; Néron , qui fit pratiquer à sa cour l'empoisonnement comme un métier ; Néron qui incendiait Rome et paraissait en comédien sur le théâtre. Galba et Othon passent, suivis du dégoûtant Vitellius. Le monde respire quelque temps avec Vespasien et Tite pour retomber sous la tyrannie du rapace et féroce Domilien , dont l'appétit sanguinaire augmentait à mesure qu'il faisait mutiler, torturer, crucifier ,et qui inscrivait en tête de ses

— :t7 — edits :« JNolre Seigneur et Dieu ordonne. » Après de lels prédécesseurs, il semble impossible d'inventer de nouvelles cruautés, de nouveaux, raffinements de voluptés infâmes; mais Commode et Héliogabale résoudront le problème. Et de pareils monstres adorés comme des dieux pendant leur vie l'étaient encore plus expressément après leur mort; et Senèque lui-même pouvait figurer comme acteur dans l'apothéose de Claude !

Maintenant, nous le demandons, ces tyrans doivent-ils être considérés comme des phénomènes extraordinaires, comme de fortuites anomalies du monde moral , étaient-ils isolés sur le Irène par leurs forfaits? ]Non! Même en attribuant une partie de leurs folles turpitudes à une puissance qui s'étendait illimitée sur des millions d'hommes, ils étaient, en somme, ce que leur éducation et leur entourage les avaient faits. Une foule de partisans de leurs goûts, exécuteurs empressés de leurs ordres sanguinaires, et ministres de leurs débauches, les poussaient au crime ; les proconsuls, les gouverneurs pillaient et tuaient à l'exemple de ceux dont ils tenaient la place; le sénat et le peuple, la capitale cl les provinces rivalisaient de bassesse dans l'adulation, et les citoyens des premières familles s'associaient avec joie aux orgies de leurs maîtres. En un mot, les sujets étaient généralement dignes de leurs souverains, et ceci doit s'entendre non-seulement de Rome, ce grand égout de tous les vices, mais encore des provinces les plus éloignées comme des plus voisines.

La première et la plus importante institution sociale, le mariage, était déjà chez les Grecs, à l'époque de leur plus grande prospérité, dans un état effroyable de dissolution. Le goût du célibat s'accrut au point qu'il fallut des lois pour le combattre. Chez les Romains, dès les derniers temps de la république , l'adultère et le divorce étaient des événements journaliers. À peine y avait-il, parmi les contemporains de Cicéron les plus distingués, un homme qui n'eût séduit les femmes de plusieurs

maris et auquel, de même, une ou plusieurs femmes n'eussent été infidèles. Beaucoup de citoyens, pour se livrer avec moins de retenue à toutes sortes d'excès, restaient célibataires. Ce fut afin de remédier à ce mal qu'Auguste porta la loi Pappia-Poppaea, mais elle souleva tant de mécontentement qu'un jour les chevaliers assemblés à l'amphithéâtre en demandèrent l'abrogation. Elle ne leur fut point accordée, mais la loi n'en fut pas pour cela mieux obéie, on l'éluda par mille subterfuges. L'impudence des femmes surpassait presque celle des hommes. « Il n'y en a » pas une seule, dit Senèque, qui rougisse à présent du di- » vorce, depuis que quelques-unes du premier rang comptent » leurs années non plus par le nombre des consuls, mais » par celui de leurs maris. » Souvent, lorsque le divorce souffrait des difficultés ou qu'il eût entraîné une perte de fortune, l'un des deux époux se débarrassait de l'autre par le poison. Croirait-on, si Tacite et Dion Cassius ne l'attestaient, que Tigellin détermina les premières femmes de Rome à imiter les courtisanes, dans une fête qu'il donna à Néron.

Que pouvait être l'éducation de l'enfance dans ces familles démoralisées? Souvent les parents , abrutis par la débauche et étrangers à toute affection pour leurs enfants, se déchargeaient sur des esclaves du soin de les élever. Ceux-ci, apportant chez leurs maîtres les vices de leur pays, ou se formant là à tous les vices naturels à la servitude, en inoculaient le germe, dés le plus bas âge, aux élèves confiés à leurs mains impures. Sans aucun doute, l'esclavage en lui-même était une source féconde de corruption , une de ces grandes maladies de l'humanité que le christianisme seul pouvait guérir radicalement. Des centaines ou plutôt des milliers d'hommes se voyaient livrés à l'arbitraire d'un seul, privés de leur dignité et de leurs droits naturels, réduits à être de simples instruments du luxe, des plaisirs et des caprices d'un de leurs semblables, menacés des châtiments les plus durs et les plus honteux s'ils n'obéissaient au premier signal, ou

s'ils commettaient la moindre négligence dans un service trop souvent humiliant. Heureux encore ceux qui, quoique enchaînés pour la plupart, labouraient les champs, ou gardaient les troupeaux loin des regards de leurs maîtres et inconnus d'eux! Du moins, au milieu des simples occupations de la campagne, ils n'étaient pas exposés à chaque caprice de ces hommes sans cœur et à la corruption qui infectait les maisons des grands. Bien autrement déplorable était le sort des esclaves achetés de toutes nations qui avaient à remplir les services les plus divers auprès des riches. Tout ce qui blesse la dignité de l'homme, énerve son corps, déprime son intelligence, éveille et fomente en lui les plus mauvaises passions, tout cela était commis sur ces infortunés ou accompli par eux.

Mais la corruption n'était pas seulement répandue dans les rangs les plus élevés comme dans les plus infimes, elle avait également envahi la classe moyenne. Ce qui prouve combien, là aussi, le sens moral était émoussé, c'est le plaisir avec lequel les gens de cette classe assistaient aux plus indécentes représentations théâtrales et aux sanglants combats des gladiateurs. Hommes et femmes, adolescents et jeunes filles, les vestales elles-mêmes repaissaient leurs regards de ces horribles jeux donnés régulièrement à Rome et dans les provinces, et où souvent l'on voyait de six à sept cents paires de combattants. Aux fêtes que donna Trajan et qui durèrent cent-vingt jours, on lâcha les uns contre les autres cinq mille paires de gladiateurs et plusieurs milliers de bêles féroces. Lipse a calculé que , dans certains mois, il avait péri jusqu'à vingt mille hommes dans ces spectacles. Des fers ardents et des coups de fouet étaient employés pour forcer à se battre à outrance les malheureux qui reculaient devant l'épée; le peuple, sans eutrailles, mettait sa joie dans le bruissement du sang Réchappant à bouillons, dans la vue d'affreuses blessures, dans le ràlc de la mort; puis, lorsqu'un blessé tombait incapable de continuer la lutte, des milliers do mains s'étendaient pour faire signe qu'on l'achevât. Au rap

port de Senèque, le peuple romain était si insatiable de ces combats meurtriers que les gladiateurs qui avaient échappé, le matin , à la gueule et aux griffes des bêles , devaient, dans l'après-midi, combattre de nouveau sans aucune arme défensive, pour rassasier les spectateurs par la grande quantité de blessures mortelles et par la foule des mourants.

Vraiment le frisson vous saisit lorsque vous considérez le tableau de la religion et des mœurs dans l'empire romain. Et c'était à ces hommes dégradés par la lâcheté et la bassesse , par une inextinguible soif de rapine , de débauche et de toutes sortes de voluptés contre nature, par l'amour du sang; c'était à une société ainsi gangrenée, ainsi décomposée par tous les vices, que les apôtres devaient porter la foi nouvelle et annoncer l'inflexible rigueur des préceptes évangéliques! quel succès pouvaient-ils humainement espérer? Mais ne méconnaissons pas que, au milieu des païens de cette époque , on pouvait encore trouver beaucoup d'hommes meilleurs sur lesquels, à la vérité , l'histoire garde un silence presque absolu , parce qu'ils vivaient obscurs. On ne saurait douter en effet que, parmi les artisans, parmi les habitants de la campagne et les esclaves, dans ces classes qui menaient une vie laborieuse et pénible, mais sobre, et par cela môme moins troublée, il n'y eût bien des âmes accessibles à la révélation , des âmes ayant faim et soif de la vérité et delà justice. Le paganisme avait aussi ses hommes de désirs (1) qui, mécontents de la religion du peuple si vide d'idées élevées et consolantes, nourrissaient un secret pressentiment d'une doctrine plus pure, d'une doctrine divinement certaine dont ils appelaient avec ardeur la manifestation. Purs et intacts au milieu de la peste des vices dominants, ce furent ces hommes de bonne volonté, ces hommes choisis auxquelles messagers divins s'adressèrent particulièrement et qui accueillirent, pleins de joie, la parole du salut. De

(1) Daniel, K», 11 , |i>.

mêqae qu'ils avaient pénétré et s'étaient approprié jusqu'alors

ce qui restait de pur et de vrai dans les doctrines et dans le culte du pagauisme, de même ils reconnurent, dans la révélation de la grâce de Dieu en Jésus-Christ, l'objet de leurs vœux et de leur fervent espoir. Rien, dès ce moment, ne les arrêta: ils suivirent le puissant attrait qui les pressait et devinrent de zélés disciples de l'Évangile.

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