‹ Origines du ChristianismeChapitre 57 sur 69 · CARACTÈRE DE MAHOMET. — LE KORAN · texte numérisé non relu

CARACTÈRE DE MAHOMET. — LE KORAN

Mahomet parait avoir possédé au plus haut degré toutes les qualités qui pouvaient lui gagner sa nation et l'attirer à sa doctrine. Gai, affectueux, égal, il traitait avec dignité les étrangers et avec bonté et indulgence ses esclaves et les gens de sa maison. Eloigné de toute pompe et de toute mollesse , dans sa simplicité il ne dédaignait pas de traire ses chèvres, de réparer ses habits et ses chaussures, d'allumer son feu et de nettoyer sa chambre. Ses repas étaient de la plus grande frugalité ; il se livrait souvent à des jeûnes sévères. Chaque jour, il priait en commun avec le peuple dans la mosquée ; il le faisait debout appuyé au tronc d'un palmier pendant les huit premières années de l'Hégire; il se flt depuis élever un siège à trois marches , sur la plus haute desquelles il se plaçait. Très-charitable envers les pauvres, il en nourrissait ordinairement quarante et ne refusait jamais l'aumône, ce qui le mettait quelquefois lui-même dans le besoin. « Dieu, disent les croyants, lui avait offert les clefs » des trésors de la terre, mais il les avait refusées. »

Son vice prédominant était la volupté. Si sage d'ailleurs, si maître de lui-même, il ne pouvait résister à l'effet que produisait sur lui la beauté d'une femme ; il devenait l'es-

clave aveugle de chaque nouvelle passion, et pour la satisfaire il compromettait même sa dignité de prophète. «Deux » choses m'entraînent , disait-il lui-même, les femmes et les » parfums ; par ces deux choses , mon cœur réjoui devient » plus apte à la prière. » Il paraît avoir réellement mêlé dans sa pensée la religion et la volupté, mélange propre au paganisme et qui forme un des traits les plus hideux du culte des démons. Il ne pouvait retenir à la vue d'une femme les mouvements de la plus frivole vanité, et il dévoila sans honte sa jalousie en défendant à qui que ce fût de dire un seul mot à ses femmes. Cette jalousie, jointe à la crainte que les détails de ses faiblesses, inconnues au public, ne fussent révélés par ses femmes dans l'intimité du mariage , lui fit ordonner qu'aucune d'elles ne pourrait être épousée, après sa mort , par un musulman. De là ces paroles de la XXXIIIe soure : « Le prophète est le plus intime parent qu'aient les » fidèles et ses épouses sont les mères des croyants, de sorte » qu'un mariage avec une d'elles serait pour le croyant un » inceste. » Tant que vécut Khadidcha , sa première épouse, il lui resta fidèle; mais quand elle fut morte, il s'abandonna à sa passion, et quoique âgé de cinquante ans épousa successivement jusqu'à douze femmes, dont neuf lui survécurent, sans compter les esclaves qui durent se livrer à lui. Dans la soure qu'on vient de citer, il se fait accorder, parla voix de Dieu , le privilège sur tous les croyants d'augmenter à sou gré le nombre de ses femmes, tandis que les autres fidèles n'en pouvaient avoir que quatre à la fois. En outre, il se prétendait autorisé d'en haut à en agir à l'égard de ses femmes suivant son caprice, les répudiant et les reprenant à volonté.

Deux traits, conservés dans le Koran même, prouvent jusqu'à quel degré il poussait l'abus du nom de Dieu et des entretiens avec Gabriel , sans désabuser pourtant ses aveugles disciples. Il s'éprit subitement d'amour pour la femme de Séid , sou affranchi et son fils adoplif , lequel divorça par complaisance pour le prophète ; mais comme un tel

mariage était illégal et contre nature aux yeux des Arabes , Mahomet dut évoquer du ciel une révélation pour se tirer d'affaire et calmer le scandale. Il se fait en conséquence, dans la XXXIIIe soure, envoyer de la part de Dieu même l'avertissement que le ciel lui a donné pour femme Séïneb , pour laquelle il avait trop longtemps caché son amour, par crainte des préjugés humains; « qu'à l'avenir » les croyants ne s'abstiennent donc plus, par scrupule de » conscience, d'épouser, s'ils en sont épris, les femmes de » leurs fils adoptifs.» La LXVP soure fait allusion à un autre cas du môme genre. Déjà arrivé à l'âge de cinquante-neuf ans, Mahomet avait embrassé, chez son épouse Hafza , fille d'Omar, une esclave du nom de Marie , envoyée parmi les présents du gouverneur d'Egypte. Hafza avait aperçu l'action de son mari , qui ne l'avait calmée et n'avait obtenu d'elle le silence qu'en lui promettant par serment qu'il ne loucherait plus à Marie. Mais Hafza ne fut pas discrète, elle raconta l'histoire aux autres femmes du prophète, ce qui les rendit jalouses et mécontentes. Mahomet alors répudia Hafza, se sépara pour un mois de toutes ses femmes et fit descendre du ciel une soure qui le déliait de son serment et l'invitait à ne plus désormais se refuser, par complaisance pour elles , ce que Dieu lui avait permis. En même temps, ses femmes étaient menacées d'être remplacées par de meilleures, que Dieu lui enverrait.

Un autre vice du novateur était la cruauté froide avec laquelle il se débarrassait des ennemis de sa personne et de sa doctrine, par tous les moyens , même par l'assassinat. Il n'était pourtant pas naturellement cruel , ni plus vindicatif que ne le sont en général les Arabes. Dans la suite, quand sa puissance fut affermie, il se montra même parfois généreux envers ceux qui avaient été ses ennemis les plus acharnés; mais où sa cause était en péril , la vie d'un homme n'était rien , et les instruments aveugles de ses ordres odieux accomplissaient dans ce cas la vengeance , d*' manière à en porter seuls la responsabilité dont il savait toujo ursse dé-

charger. Uu Arabe , qui l'avait gravement offensé , vint un jour lui demander grâce. Mahomet le laissa longtemps dans une posture suppliante , espérant que les assistants par de prompts coups de sabre le débarrasseraient de cet homme. La chose n'étant point arrivée, il se crut en honneur obligé de pardonner au suppliant ; quand il l'eut enfin congédié, il demanda à ses disciples pourquoi ils ne l'avaient pas vengé en voyant sa répugnance à pardonner ; sur leur réponse qu'ils avaient attendu de lui un signe , il répondit froidement qu'il ne convenait pas à un prophète de faire des signes.

]Nul doute qu'il n'ait possédé à fond l'art de séduire et de s'attacher les hommes. L'hypothèse qu'il ne fut qu'un rusé imposteur ne se soutient pas devant l'histoire. L'Arabie de son temps, par le contact des religions juive, chrétienne et persique , était dans un état de crise ; le passage d'un culte à un autre était fréquent, ainsi que le prouve l'exemple de ce prince arabe qui avait successivement embrassé le judaïsme, le christianisme et le parsisme. Comme enfant de la Mecque et membre d'une tribu renommée, dont la gloire se fondait sur la possession de la ville sainte et de la Caaba, comme descendant de la famille gardienne du sanctuaire national , Mahomet prit de bonne heure une tendance religieuse et apprit à juger les événements de son pays dans leurs rapports avec la religion. A trente-cinq ans , il fut arbitre d'un procès concernant la Caaba; accoutumé dès sa jeunesse à s'enorgueillir de sa descendance d'Ismaël et d'Abraham, il s'était convaincu dans ses voyages que la foi de ces patriarches n'était plus celle de leurs descendants dégénérés , que l'idolâtrie était une funeste innovation et que la réhabilitation du monothéisme serait le plus grand bienfait pour son pays. A mesure que la nécessité de cette régénération lui apparaissait plus clairement et qu'il se convainquait qu'une telle transformation serait agréable à Dieu, à mesure aussi il mûrissait en lui la pensée qu'il était l'élu de Dieu , il sentait en lui l'énergie et la supériorité nécessaires pour accomplir

celte grande œuvre. Dans la longue solitude à laquelle il s'astreignit , l'exaltation de son urne peut aussi avoir éveillé chez lui l'état magnétique; dans cet état, il peut avoir eu des visions et avoir entendu des voix d'anges , qui lui décernaient l'apostolat et lui annonçaient que le moment était arrivé pour l'accomplissement de son vœu le plus ardent. Dès-lors, il peut, en toute sincérité, avoir cru à ces visions et à la réalité de sa mission, comme fit plus tard Swedenborg. L'imagination enflammée et poétique de Mahomet revêtit à l'orientale les pensées, qui dormaient depuis longtemps dans son âme ou que le magnétisme lui donnait pour la première fois; il les exprima avec une harmonie de langage , une richesse et une majesté d'images , qui enchantèrent ses contemporains. Retombé dans la vie vulgaire , pourquoi n'aurait-il pas lui-môme admiré les vers sublimes qui s'échappaient de sa bouche dans ses moments d'hallucination religieuse? Pourquoi n'y aurait-il pas vu sincèrement quelque chose qui surpassait ses forces ordinaires ? Vers la fin de sa vie , on ne peut plus si facilement le justifier du reproche d'imposture et de mensonge; il en était venu alors à se faire à lui-même les illusions les plus grossières , les plus inexplicables , pour tromper ses adeptes. Il arriva sans doute peu à peu au principe que le but sanctifie les moyens et que sa cause était celle de Dieu. L'aveuglement avec lequel ses paroles étaient prises pour des oracles divins dut le séduire lui-même et le porter à user de ses prétendues révélations pour satisfaire à tous ses désirs. Une fois entré dans cette voie , il ne s'arrêta plus et appela les oracles de Dieu à l'appui de toutes «es faiblesses et même de ses crimes.

On ne peut dire que la religion ait été dans ses mains un simple instrument pour obtenir et fonder son pouvoir en Arabie. Le progrès de sa doctrine resta toujours son principal but, celui auquel tout devait céder. La puissance politique ne lui fut décernée que plus tard par le cours naturel des choses ; il paraît ne l'avoir pas cherchée pour elle-

même, mais seulement comme un moyen d'assurer la durée et la propagation de sa croyance. Destinée d'abord à n'être qu'une religion nationale du peuple arabe et l'instrument de la réunion de toutes les tribus, jusque là hostiles entr'elles, en un grand peuple et en un seul état , cette croyance devait naturellement confondre le culte avec l'ordre civil et donner la puissance politique au réorganisateur de la nationalité , en le proclamant à la fois grand-prêtre et roi , conformément au caractère de toute religion , faite exclusivement pour un peuple. Il faut pour bien apprécier le réformateur, distinguer dans sa vie de prophète deux périodes: la première et la meilleure dura jusqu'à la mort de Khadidcha ou jusqu'à la fuite de la Mecque. Durant cette époque, persécuté et honni par ses ennemis, il resta personnellement à peu près sans reproche; ses actions ne ternirent point la dignité de la cause qu'il soutenait contre les idoles, il ne voulait la faire triompher que par la conviction et non par la force, ni par le glaive. La seconde période, celle de tout son séjour à Medine , fut souillée par la volupté et le meurtre , par les blasphèmes contre Dieu , rendu complice de ses désordres moraux , et enfin par la violence avec laquelle il se servit du sabre pour détruire les païens et fonder son système.

Ses croyants avaient pour lui une vénération presque idolâtrique , buvant avec respect l'eau où il s'était lavé et avalant dans leur fanatisme même la salive qu'il avait crachée; à plus forte raison ses cheveux, quand il les coupait, étaient-ils recueillis avec empressement. Ceux qu'il s'était coupés , dans son dernier pèlerinage à la Mecque , étaient conservés par le célèbre chef Khaled, qui les portait continuellement à son turban comme un gage assuré de la victoire. Le trait suivant prouve l'amour extrême dont il était l'objet : les Koréïchites ayant pris Khobaïb-Ebn- Ada , le firent périr dans de lentes et affreuses tortures ; comme il les subissait, interrogé ironiquement par ses ennemis s'il ne voudrait pas mettre Mahomet à sa place : « Non,

» répondit- il, je préférerais souffrir encore davantage pour » épargner à Mahomet même l'égratignure d'une épine. »

Souvent sollicité de prouver sa mission par des miracles, Mahomet s'y refusa constamment, quels que fussent les sarcasmes dont l'accablaient à ce sujet les incrédules. Le Koran est plein de commentaires et de justifications du faux prophète , relativement à cette impuissance reconnue. Tantôt il prétend que sa mission est de prêcher et non de faire des prodiges , qu'il est un simple homme envoyé de Dieu et ne pouvant faire que ce que Dieu lui a commandé; tantôt il se rejette sur le Koran, où sont déposées assez de preuves de sa mission divine , ou bien il prétexte la volonté de Dieu , qui n'a pas décidé d'amener par cette voie les incroyants à la vérité. D rappelle qu'aux villes anéanties jadis pour leur impiété, Dieu n'a pas daigné accorder des miracles pour les convertir. « Car, fait-il dire à Dieu dans la VIe soure, » quand je leur aurais envoyé des anges, quand j'aurais fait » parler les morts, quand je leur aurais dépeint toutes mes » splendeurs, ils n'auraient cependant pas cru. » D'où il conclut : « La foi n'est qu'un don libre de Dieu ; celui à qui » Dieu accorde cette grâce n'a pas besoin de miracles pour » croire, et ceux à qui Dieu la refuse, aveuglés et maudits, » ne croiraient pas, môme à la vue de tous les miracles. » D'après le Koran, l'absence du don des miracles chez Maho met est précisément un signe de la clémence et de la miséri corde divine; puisque s'il en avait fait, les témoins de ces prodiges , restant malgré cela incroyants , auraient perdu ainsi tout moyen de conversion ultérieure et reçu immédiatement de Dieu leur juste punition , comme autrefois les cités impies, tandis que dans le cas contraire le ciel peut encore temporiser avec eux. Aux Juifs surtout qui lui demandaient d'opérer des choses surnaturelles , il répondait qu'ils avaient appelé menteurs les anciens prophètes venus à eux avec la puissance thaumalurgique , et que même après avoir contemplé les plus éclatants miracles, ils relevaient le veau d'or pour l'adorer. Des railleries dont il était l'objet.

it se consolait avec les prophètes antérieurs qui n'avaient pas été mieux traités. Parfois aussi il prétendait que sa mission n'était pas sans miracles quoiqu'ils ne ressemblassent point à ceux des premiers prophètes, et il présentait comme un incontestable prodige l'ensemble du Koran , que ses antagonistes montraient au contraire comme un tissu de rêveries et de contes, lequel prouvait le talent poétique, mais non la mission divine de Mahomet. Plus tard, il invoqua son ascension nocturne, dont à la vérité personne ne fut témoin ; enfin il présenta sa première victoire à Bedre comme un prodige réel, parce que les ennemis étaient dans ce combat deux fois plus nombreux que leurs vainqueurs.

Après et même avant la mort du prophète, et sans doute non à son insu , on commença à répandre parmi le peuple des récits d'événements merveilleux accomplis par lui ou à cause de lui. Ces prodiges furent ensuite invoqués par les fidèles. Un arbre était allé à sa rencontre; deux autres arbres très-éloignés l'un de l'autre s'étaient rapprochés à son ordre, puis étaient retournés à leur ancienne place ; l'eau avait coulé de ses doigts , des pierres l'avaient salué apôtre de Dieu , une poutre avait soupiré à son approche , une épaule de mouton lui avait révélé qu'elle était empoisonnée, etc. Sur les mots de la LIVesoure: «L'heure approche, la lune se » fend, » allusion aux signes avant-coureurs du dernier jour, ses amis bâtirent une histoire d'après laquelle leur prophète aurait, sur le mont Abou-Kobéïs, près de la Mecque, devant une grande multitude de croyants et d'infidèles , d'un simple geste de la main, fendu la lune en deux moitiés.

Néanmoins le Koran ne cessa jamais d'être donné comme le plus décisif des miracles, ainsi que le défi lancé par Mahomet aux plus éloquents des Arabes, qui ne l'acceptèrent pas, de composer, avec l'aide de tous les hommes ensemble, une seule soure comparable à celles du Koran. Quoique l'Arabie fût alors pleine des plus éloquents poètes , que leur art fût cultivé avec la plus ardente émulation , chacun pourtant reconnut, ou formellement ou par son silence, l'inimila-

ble beauté de ce livre et l'impossibilité de produire quelque chose de semblable. Aussi des passages, même des vers isolés, produisaient-ils de soudaines et miraculeuses conversions, comme celles d'Omar et du poète Lebid. Celui-ci fut tellement ravi de la IIe soure , qu'il enleva du temple de la Mecque , où il était suspendu, son propre poème , pour le remplacer par les paroles de Mahomet, et se déclara aussitôt son disciple. La polémique des théologiens musulmans en faveur de leur chef se fonde donc avant tout sur ce miracle permanent du Koran , qui est plus grand que la résurrection des morts; le motazelite Iza-Almerdar et ses adhérents, ayant soutenu que d'autres hommes pourraient un jour produire un livre égal au Koran en éloquence et en beauté , furent anathematises comme hérétiques.

Quant au don de prévoir l'avenir, Mahomet n'y prétendit jamais formellement, quoique ses théologiens le lui aient attribué plus tard et même à un degré plus haut qu'à aucun prophète antérieur. La XXXe soure contient cependant une prédiction ; en mentionnant une déroute des Grecs par les Perses, il ajoute que les Grecs reprendront le dessus , ce qui se réalisa sous l'empereur Héraclius. Mais une prédiction pareille , sans époque fixe , ne courait guère le risque d'échouer. Les autres prédictions du réformateur sont relatives aux progrès futurs de sa doctrine et aux triomphes de ses croyants.

La révélation faite à Mahomet et par là même la publication du Koran ou ce qu'il faut lire dura vingt-trois ans. D'après l'auteur, c'est une copie d'une partie du livre des décrets divins, apportée dans le ciel inférieur par l'ange Gabriel , qui lui en communiqua successivement tous les chapitres. Ce dévoilement progressif eut pour objet de lui fournir à chaque événement imprévu la règle de conduite qu'il devait suivre et le moyen de sortir de chaque embarras, en même temps que de graver plus complètement dans sa mémoire l'ensemble de la révélation; car, ne sachant ni lire ni écrire, contrairement à la plupart des réformateurs primitifs , il

n'aurait pu retenir d'un seul coup tout l'ensemble. Dans le fait les diverses parties du Koran correspondent si fidèlement aux principaux et même à plusieurs insignifiants événements de sa vie, qu'on y trouve toute son histoire unie aux destinées de sa doctrine. A. chaque mauvais pas de sa carrière, pour condamner un homme important , confirmer un dogme, établir une loi nouvelle ou eu raffermir une ancienne, Mahomet recevait du ciel une feuille du Koran , qui lui devenait par là un moyen toujours prêt d'ordonner ce qui chaque jour lui semblait bon en prétextant la volonté de Dieu. La tradition que chaque nouveau passage du livre, en se dévoilant au prophète, l'ébranlait au point de couvrir tout son corps d'une sueur froide est croyable relativement aux premières années de sa mission ; de tels symptômes peuvent accompagner une inspiration profonde et une extase même toute terrestre.

Ses contemporains soutenaient déjà qu'il avait eu un ou plusieurs aides pour la composition de son livre ; ce fait n'a rien que de vraisemblable ; des auteurs chrétiens lui donnent pour conseillers un Juif, Àbdallah-Ebn-Salam , un chrétien de la Perse, Salman , et un moine nestorien , Sergius. Nul doute que le réformateur n'ait employé des secours étrangers ; au reproche que lui en firent ses rivaux, il répondit simplement que son prétendu maître parlait une autre langue, et que son livre au contraire était l'ornement de la langue arabe.

La collection des soures du Koran, restées éparses et dans lamémoire des disciples, tant que vécut Mahomet, fut faite deux ans après sa mort. Comme un grand nombre des plus anciens croyants avaient péri dans la bataille contre le faux prophète Moseilama , le kalife Àbou-Bekre , craignant que certaines parties du livre ne tombassent en oubli, chargea Séïd Ebn-Thebelh , un des scribes de Mahomet , de rassembler tous les chapitres dispersés du Koran en un seul volume , qui fut déposé chez Hafza , fille d'Omar et veuve du prophète, pour pouvoir être consulté eu cas de doute sur

le texte. Mais des copies vicieuses ne tardèrent pas à se répandre en foule et à causer des querelles Ihéologiques; c'est pourquoi le kalife Othman fit rédiger, en 650, beaucoup de copies , d'après l'original conservé chez Hafza T et les répandit dans tous les pays musulmans, donnant ordre d'anéantir toutes les copies antérieures. L'ordonnance du livre par Séïd avait été faite sans goût et souvent à contresens; l'ordre chronologique des chapitres, qui aurait singulièrement aidé à les comprendre, fut si négligé, que la plus ancienne révélation forme aujourd'hui les deux premiers versets de la soure XCVK Tout fut entassé sans choix et sans critique. Un seul et môme fragment, apporté avec variantes par diverses personnes, était reproduit dans différents chapitres avec toutes ses variantes. De là ces continuelles et monotones répétitions , qui rendent si fatigante la lecture non interrompue du Koran. Les dernières soures, les plus courtes et les plus obscures, sont sans doute des fragments que Séïd n'avait pu insérer dans les grands chapitres ou qui lui vinrent trop tard , quand il avait déjà classé tout le reste. On ne peut faire retomber sur Mahomet la faute d'un tel désordre, d'une telle confusion de sujets et de vers, rapprochés mal à propos et sans liaison d'idées; si son auteur en avait lui-même coordonné les différentes parties, le Koran présenterait probablement de bien plus grandes beautés.

Loin d'être simple et clair, ce livre est donc en grande parlie obscur, vague, plein de phrases douteuses et à double sens ou même de contradictions. Aussi les théologiens musulmans ont-ils entassé sur leur Koran une masse de commentaires , dont le plus estimé est celui de Beïdhavi. Mais ces commentateurs rattachent au texte sacré tant de détails arbitraires et des temps postérieurs, qu'ils obscurcissent le sens primitif au lieu de l'éclairer. En outre, composé dans le dialecte korèïchite, qui n'est parlé que dans l'Hedjaz, le Koran contient une foule d'idiolismes, dont les Arabes mêmes ont souvent perdu le sens. Tour parer à cet inconvénient, qui

commença à se faire sentir bientôt après la mort de Mahomet, le kalife Othman décréta que toutes les explications du livre auraient lieu en dialecte korôïchite.

Durant le long cours de sa mission , il arriva que des circonstances ou des changements survenus dans sa pensée obligèrent le réformateur de modifier ce qu'il avait auparavant donné comme la volonté de Dieu ; il déclare donc que , malgré l'origine divine , quant au sens et quant à la forme, de chaque vers du Koran, cependant il peut arriver que Dieu retire une de ses ordonnances et commande justement le contraire. « Si nous retirons un vers du Koran ou » t'en faisons oublier un, dit la IIe soure, c'est pour le rem- » placer par un semblable ou un meilleur. » Les commentateurs ont basé là-dessus tout un système ^abrogation, au moyen duquel ils concilient les contradictions du texte. Ainsi ils regardent comme abrogé le premier passage où Mahomet donne mille ans de durée au jour du jugement en faveur d'un autre texte où il le fait durer cinquante mille ans, de même que, après avoir promis, dans laXLIP soure, le paradis à qui pardonne une injure, il recommande ailleurs la vengeance des insultes comme une vertu. Les textes des premières années qui conseillent de tolérer et de protéger les idolâtres sont également déclarés abrogés. On distingue en général trois espèces de passages abrogés : ceux qui le sont quant à la lettre et quant au sens , ceux qui ne le sont que quant à la lettre et dont le sens est resté, enfin ceux qui , abrogés quant au sens, demeurent néanmoins comme texte. De cette dernière espèce , on compte deux cent trente-trois passages dans soixante-trois chapitres.

Page 1