II
sépulcre qui l'interrogent sur sa foi. Fidèle, ils le laissent reposer en paix; infidèle, ils le frappent avec des massues de fer brûlant et le livrent à des tortures effroyables jusqu'au jugement dernier. L'état des âmes jusqu'à ce dernier jour n'est cependant pas défini dans le Koran, et là-dessus les opinions des Musulmans se partagent (1). Quant à la résurrection des corps, elle se trouve dans une foule de passages , comme un dogme fondamental , et aussi essentiel que celui de l'unité de Dieu. Le prophète est sans cesse occupé à défendre cette croyance contre les objections et l'incrédulité de ses compatriotes païens. Il appelle la résurrection une seconde création, montre que Dieu, ayant tiré l'homme de la poussière une première fois, il ne lui sera pas difficile de l'en tirer encore, qu'il accomplit journellement des œuvres tout aussi miraculeuses, comme la formation de l'embryon au sein de la mère, la fécondation du sol par la pluie, le développement du blé , l'éclat de la flamme jaillissant de deux branches, frottées l'une contre l'autre. Mais il n'est nulle part fait mention d'une différence entre le corps ressuscité et celui d'avant la mort; le corps glorieux ou transfiguré du dogme chrétien est inconnu à l'islamisme, qui ne voit dans ces corps renouvelés qu'une sensibilité plus grande, soit pour les douleurs, soit pour les jouissances charnelles.
Le jugement dernier sera précédé de signes terribles et de fléaux qui ravageront toutes les villes sans aucune exception. Iadchouch et Madchouch (Gog et Magog) dévasteront la terre et Jésus reparaîtra. Quand sera venu le dernier jour,
(1) Les âmes des prophètes et celles des martyrs semblent être les seules qui entrent immédiatement dans le paradis. Une tradition montre celles des martyrs voltigeant quelquefois dans le ciel sous la forme d'oiseaux verts. Il paraît que les âmes des morts sont censées dormir, puisque le Koran dit qu'au dernier jour elles s'éveilleront comme si elles n'avaient dormi que du soir au malin.
connu de Dieu seul , une épaisse fumée obscurcira les airs et apportera à tous les infidèles de cuisantes douleurs ; le soleil se plissera, la lune s'obscurcira, les montagnes s'écrouleront, le ciel se déchirera; fendue, à force de secousses, la terre rejettera tout ce qui était dans son sein ; elle sera broyée et réduite en atomes; les étoiles dans leur chute incendieront la mer. Au premier son des trompettes, tous les habitants du ciel et de la terre, excepté ceux que Dieu préservera, tomberont inanimés; au second , tous les morts se lèveront. Le jour du jugement durera mille ans (cinquante mille suivant un autre passage) et néanmoins il paraîtra s'être rapidement écoulé. Chaque âme sera amenée devant le juge qui sait tout par deux anges , l'un guide , l'autre témoin. D'autres anges descendront du ciel avec le livre des actions humaines; les prophètes et les martyrs rendront témoignage ; chacun d'eux parlera à son tour. La sentence, motivée sur ses actes, sera remise à chaque homme, aux fidèles dans la main droite , aux infidèles dans la main gauche.
Alors le paradis, grand comme le ciel et la terre, reçoit les bons, et l'enfer ouvre pour les impies ses sept portes. Les premiers , couchés sur de riches tapis , dans de délicieux bosquets, près des fontaines, reçoivent de la main de beaux enfants, brillants d'une jeunesse éternelle, les mets les plus doux , le breuvage le plus enivrant. Mais leur principale félicité consiste dans la compagnie des houris aux yeux noirs, qui, pures de tout défaut terrestre, avec une virginité sans cesse renaissante , sont données comme épouses en grand nombre à chaque fidèle. Ces voluptés sensuelles, peintes dans le Koran et surtout dans les traditions avec les plus menus détails, sont évidemment prises à la lettre ; les Musulmans les ont toujours entendues dans le sens réel et elles sont peut-être la principale cause de cet irrésistible enthousiasme, de ce dévouement dans les combats, qui étendirent si vite l'islamisme sur une grande partie de la terre. Quelques mystiques, comme Al-Ghazali, ont cherché à
couvrir celle parlie honteuse de leur doctrine en soutenant avec les chrétiens qu'au-dessus de toutes les autres jouissances du paradis est une félicité suprême consistant dans la contemplation continue de Dieu , laquelle fait oublier tout le reste. Mais le Koran n'en dit rien et déclare seulement en général que Dieu augmentera sans cesse le bonheur de ses élus (1).
L'enfer est peint sous d'affreuses couleurs ; situé au centre de la terre et partagé en sept zones , il fait subir aux coupables le feu , la soif et mille tortures ; les damnés prient en vain l'ange, placé aux portes de ce lieu, d'obtenir du Seigneur leur anéantissement ; mais aussi souvent que le feu éternel a consumé leurs chairs , aussi souvent il leur croît une chair nouvelle. L'éternité des peines est expressément soutenue , contre l'opinion attribuée aux Juifs , qu'ils ne souffriraient qu'un temps dans l'enfer. Cependant Mahomet paraît , en deux endroits , avoir cru à la possibilité d'une rédemption de l'enfer, dont il fait dépendre la durée de la volonté de Dieu. Aussi l'opinion dominante des Musulmans est-elle que si un croyant mourait dans l'impénilence, il ne resterait pourtant pas éternellement damné et que son supplice ne serait qu'un moyen de purification pour le rendre capable de paraître devant Dieu et de jouir du bonheur des élus. La condamnation éternelle n'atleint donc que les infidèles; encore ceux d'entre ces derniers qui meurent dans l'enfance vont-ils au paradis, attendu que tout enfant, selon Mahomet, naît avec l'islamisme dans le cœur et ne devient Juif, chrétien ou adorateur du feu que par les suggestions de ses parents. Il est inutile de remarquer quelle pernicieuse influence a eu sur la moralité des Musulmans la croyance que la foi suffit pour être sauvé.
Quant aux principes moraux du Koran , ils s'appuient sur
(1) Les femmes musulmanes ont un paradis à part et sans communication avec celui des hommes.
— •-»<•> 1 — ce que le penchant au mal est naturel à l'homme et que la corruption est générale dans le monde, quelle que soit la source d'où elle vient ; car il n'est point dit qu'elle est la suite du péché originel, étendu à toute l'humanité. Cependant l'hérédité de la faute est une tradition musulmane, puisqu'il est dit que deux Anges ouvrirent le cœur de Mahomet , à l'âge de trois ans , et en arrachèrent la tache noire qui est dans l'homme la source de tous les péchés; de môme les théologiens de l'islamisme regardent deux seuls êtres, Marie et son fils, comme ayant été exempts du péché originel.
On est frappé de voir que le Koran ne parle que des actions extérieures et jamais de l'intention ni de la sainteté intérieure. Pendant qu'il évite tout contact avec cette morale universelle, qui fait la base de l'Évangile , le Koran se hérisse de prescriptions et d'observances particulières ; ce qui a mené ses adeptes à croire permis tout acte, même immoral, qui ne se trouvait pas être l'objet d'une prohibition spéciale. En outre, les conseils moraux du Koran sont une série monotone de continuelles répétitions et de lieux communs sur ce que l'homme doit être bon , pieux , juste. Les passages , qui résument les devoirs , disent brièvement qu'il faut croire en Dieu et en son jugement, aux Anges, au Koran, aux prophètes; secourir ses proches, les orphelins, les pauvres, les pèlerins, délivrer les captifs, dominer sa colère, supporter l'adversité, faire les prières voulues et payer l'impôt de la guerre sainte.
Les crimes, condamnés dans le Koran , sont : le meurtre d'un croyant , d'un enfant ou de soi-même, l'insulte aux fidèles et l'usure. L'orgueil et la jactance apparaissent comme haïs de Dieu. L'enfer le plus profond est promis aux hypocrites qui abandonnent Dieu ou se partagent entre lui cl les idoles. Mais le seul péché irrémissible . d'après le Koran, c'est l'idolâtrie. La prostitution est punie par des coups et l'adultère d'une femme lui attire un emprisonnement à
perpétuité. Suivant Omar, un texte disparu du Koran fixait pour ces deux crimes la lapidation.
Le Koran conseille de pardonner l'injure et de rendre le bien pour le mal , mais il déclare permise la vengeance. Celle pour le sang versé est même approuvée , mais elle ne doit s'exercer que par les mains du plus proche parent de l'assassiné, de sorte que, s'il pardonne au criminel, ce dernier ne peut plus être condamné qu'à une amende pécuniaire. Il faut remplir les vœux faits à Dieu et les promesses jurées ; pourtant un serment peut être rompu ; mais en expiation il faut vêtir et nourrir dix pauvres ou jeûner pendant trois jours. Tous les croyants doivent se regarder comme frères et à des esclaves croyants qui demandent la liberté, ils feront bien de l'accorder. La polygamie n'est pas permise sans restriction ; nul ne peut avoir plus de quatre femmes, mais chacun peut jouir de toutes ses esclaves; elles sont la ressource de qui est trop pauvre pour épouser plusieurs femmes libres. Le Koran interdit le mariage entre les mêmes degrés de parenté que ceux marqués dans la Bible. Il défend de s'unir à des idolâtres, mais non à ceux qui ont reçu l'Écriture , c'est-à-dire aux Juifs et aux chrétiens. La chasteté, la retenue pudique et l'obéissance sont les devoirs des épouses; l'autorité du mari sur elles est absolue, il peut même les châtier par des coups; son pouvoir n'est tempéré que dans quelques cas particuliers. Quoique regardé parle Koran comme un mal à éviter, le divorce est rendu facile; il dépend entièrement du bon plaisir de l'homme ; le seul amortissement de sa passion est une raison suffisante ; il peut répudier deux fois sa femme, mais à la troisième fois il n'a plus droit sur elle, jusqu'à ce qu'un autre l'ait épousée et répudiée à son tour , car au bout d'un temps fixé les femmes divorcées peuvent se remarier.
Le sentiment de la chasteté est proprement inconnu du Koran; là où il le recommande aux femmes, ce n'est que comme fidélité conjugale et moyen d'éviter tout ce qui éveillerait la jalousie de l'époux. Appliquée aux hommes,
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la cbaslclé ne signifie que l'abstinence de la prostitution, de l'adultère, du commerce avec des femmes ou esclaves étrangères. Le célibat des vierges est interdit. Suivant le commentateur Thalebi , dix des disciples de Mahomet s'étaient réunis dans la maison d'Olhman pour mener une vie ascétique sévère , s'abslenant de viande et de toute jouissance sensuelle, jeûnant, veillant, se macérant dans la contemplation; mais le réformateur les blâma et déclara au peuple que l'abstinence des femmes , de la viande et des parfums , lui paraissait vicieuse; qu'il n'entendait point qu'on s'épuisât en veilles . ni qu'on vécût comme les prêtres et les moines chrétiens ; qu'à ses yeux le véritable moine était le guerrier.
Les quatre grands devoirs de l'islamisme sont la prière, l'aumône, le jeûne et le pèlerinage à la Mecque. La prière est nommée la colonne du culte et la clef du paradis ; aux Thakeliles offrant de se soumettre sans accepter la prière. Mahomet répondit qu'une religion sans prière n'était bonne à rien. Peu à peu il établit cinq prières pour les vingtquatre heures du jour, au soleil levant , à midi , dans l'après-midi, avant le coucher du soleil, après son coucher et avant la première veille nocturne. Une tradition fait remonter l'ordre de ces cinq prières à l'ascension du prophète vers le trône de Dieu ; elles ne se trouvent pas clairement ordonnées dans le Koran , quoiqu'il mentionne différents temps pour prier, par exemple, une partie de la nuit . ce que les commentateurs interprètent par la cinquième prière. Pour bien accomplir cet acte , il faut faire la kebla , série très-variée de mouvements du corps en se tournant vers le temple de la Mecque et en prononçant des litanies de Ion, m ges sur les qualités du Dieu unique. Toutes ces règles sont censées venir du prophète par tradition . car elles ne se trouvent pas dans le Koran, qui ne prescrit que les purifications avant chaque prière , en se lavant le visage , les ni ains et les pieds, ou bien tout le corps si l'on s'est souillé par des rapports sexuels. Suivant le législateur, la propreté
est la moitié de la religion et les ablutions sont si indispensables qu'à défaut d'eau on doit se frotter avec du sable fin.
L'importance de l'aumône est souvent mise en parallèle avec celle de la prière. Sous le nom d'aumônes sont compris et les dons libres aux parents, aux orphelins, aux pauvres, et les contributions légales pour les frais de la guerre sainte. Il faudrait à la rigueur donner tout son superflu en aumônes, tant secrètes que publiques; le Koran est plein de menaces contre les avares. Mahomet, conformément aux traditions, nommait le jeûne la porte de la religion, et disait que l'haleine du jeûneur est plus agréable à Dieu que l'odeur du musc. Tout le mois de ramazan, pendant lequel Dieu fit descendre le Koran du ciel, il faut s'abstenir des femmes, de tout aliment et de toute boisson depuis l'aurore jusqu'au coucher du soleil. Les malades et les voyageurs, dégagés de cette obligation, doivent jeûner plus lard un nombre de jours égal à celui qu'ils ont omis. A certaines époques des mois saints , les fidèles observent en outre des jeûnes volontaires.
Tous les hommes et même les femmes doivent faire une fois dans leur vie le pèlerinage de la Mecque. « Nous con- » damnerons, dit la XXIIe soure, aux plus terribles peines » les incroyants qui détournent leurs frères soit de la vraie » religion, soit du voyage à la Mecque, que tout homme » doit visiter. » Là sont laCaaba, maison de Dieu, et la sainte montagne Arafat, où Adam et Eve se retrouvèrent, et où l'ange Gabriel instruisit Abraham. Ismael et les saints patriarches ont foulé ce sol , d'où est sorti primitivement la vraie religion, et où le dernier et le plus grand des prophètes l'a relevée sous le nom d'islamisme. Les nombreuses et pénibles pratiques auxquelles le pèlerin doit se soumettre avant, pendant et après son pèlerinage, sont déjà en grande partie indiquées dans le Koran. Il faut faire ce voyage pendant les mois saints, et, tant qu'il dure, ne tuer aucun animal . pas même un insecte, laisser croître sa barbe, ses
ongles et ses cheveux; il faut faire sept fois le tour de la Caaba, trois fois d'un pas presse, les autres fois d'un pas lent; aussi souvent qu'il passe devant la pierre noire, où sont empreints les pas d'Abraham, le pèlerin la baise ou la touche de sa main qu'il baise ensuite. Il parcourt également sept fois la vallée entre les monts Safa et Merva ; il visite la source de Zemzem , qui jaillit autrefois de la terre pour Ismaël mourant de soif; il boit de ses eaux : puis il gravit la cime de l'Arafat, passe une nuit à prier et à réciter le Koran dans la chapelle deMosdalifa, et jette, comme Abraham, sept pierres dans la vallée de Mina, pour chasser les mauvais esprits. Enfin, dans ce vallon, sont immolées les offrandes des pèlerins, brebis, chèvres, vaches ou chameaux. Ils mangent ensemble de la chair des victimes, en distribuent les restes aux pauvres et alors ils peuvent se couper les ongles et les cheveux : leur pèlerinage est accompli. Cependant la participation à la guerre sainte est plus méritoire que tous ces actes si recommandés. D'abord purement défensive, comme le prouve la IIe soure, qui déclare un crime d'attaquer ceux qui n'attaquent pas, cette guerre, par suite del'éblouissement du triomphe, devint agressive, et animée d'une insatiable soif de conquêtes. Les païens n'eurent plus que le choix entre la mort et la conversion à l'islamisme; aux croyants de l'Écriture, tant juifs que chrétiens, la guerre dut être faite jusqu'à ce qu'ils devinssent tributaires. Aussi le combat pour la foi devint-il obligatoire pour tous sans exception; quiconque, non malade, ni estropié, s'en exemptait, était destiné à l'enfer. Le prophète dit, d'après la Sunna : « Le paradis est sous l'ombrage des épées. »Il est mieux de combattre que de prier 70 ans dans sa mai- »son; aller une fois à la guerre sainte vaut mieux que 50 «pèlerinages; une blessure suffit pour recevoir de Dieu le »sceau du martyre. Les martyrs au ciel aspirent à retour- » ner sur la terre pour y périr encore dix fois sur le chemin » de Dieu . instruits qu'ils sont des récompenses attachées à «une telle mort.» Par de semblables images le novateur
sut enflammer les fidèles d'une ardeur guerrière, à laquelle nulle puissance terrestre ne put alors résister, et qui ébranla tous les empires.
Les quatre mois sacrés , le premier , le septième , le onzième et le douzième de l'année, continuèrent à être, comme sous les Arabes païens, des mois de trêve et de paix, excepté à l'égard de ceux qui violaient les premiers l'armistice. Le sabbat des Juifs et le dimanche des chrétiens fureut remplacés par le vendredi, que le Koran nomme jour des assemblées, et qui fut choisi comme terme de la semaine, soit parce que Dieu finit en ce jour la création, soit parce que c'est celui qui termina la fuite de Mahomet et vit son entrée dans Médine , ou plutôt parce qu'il fallait avoir un jour de fête différent du jour juif et chrétien. Les Musulmans l'appellent le jour par excellence ; quoiqu'obligé de le sanctifier en assistant aux offices de la mosquée, le croyant peut , saus le profaner, eu consacrer une partie à des travaux manuels. « La prière «publique finie, retournez à vos affaires, dit la LXlILsoure.»
Mahomet conserva l'usage païen des sacrifices dans la Caaba, mais en ordonnant que le nom du Dieu unique serait invoqué sur la victime , et en rappelant que ce n'est pas le sang des animaux, mais la piété du suppliant qui peut apaiser le ciel. Outre les holocaustes à la Mecque , chaque fidèle, à la secoude fête de Beyram, doit, s'il le peut, immoler de sa main une brebis , un bœuf ou un chameau , en manger, et distribuer le reste à ses frères. On offre encore des sacrifices, lors de la naissance d'un enfant, comme fit Mahomet pour son fils Ibrahim, ou lors de la circoncision , après la guérison d'un malade, à la fin d'un voyage ou d'une bâtisse. Enfin le gouvernement lui-même , dans les circonstances solennelles, offre des animaux. Mais ces sacrifices musulmans ont presque perdu tout caractère religieux, et ils n'appartiennent point à la partie publique et générale du culte. Ils ne se font pas sur un autel, ni par une main sacerdotale, mais sont un acte vulgaire que chacun exécute dans la cour de sa maison. Etranger à toutes les conceptions
profondes de la religion , Mahomet ne leur donne d'au Ire sens que celui d'action de grâces à la bonté de Dieu , qui procure le bétail aux hommes. L'idée d'une victime médiatrice ne se trouve point dans le Koran.
Ce livre ne fait nulle part mention d'une classe enseignante et consacrée au culte; les kalifes étaient eux-mêmes grands-prêtres, et prêchaient les fidèles ; ils finirent pourtant par reconnaître la nécessité d'établir un corps spécial d'hommes voués, sous le nom d'ûnon*, au service des temples. Cette espèce de clergé se compose de cinq classes : les chéïkes, qui prêchent à la mosquée ; les khalibs , qui font chaque vendredi la prière publique; les imans qui récitent devant le peuple les cinq prières du jour, et, comme une sorte de curés, circoncisent , marient , enterrent les fidèles de leur district; les muezzins, qui du haut des minarcls crient les heures où il faut prier; et les kayïmes , portiers et serviteurs des mosquées.
Un usage antérieur, que Mahomet conserva , sans le mentionner dans le Koran, la circoncision, fut respectée par lui comme venant d'Abraham, mais non jugée, comme chez les Juifs, absolument nécessaire: aussi quantité de Musulmans, qui n'ont pas subi celte opération dans leur enfance, restent incircoucis. Le Koran défend expressément de se nourrir de sang, de chair de porc , ou d'animaux étouffés; il défend aussi d'user de vin et d'autres boissons enivrantes , de se livrer au jeu , d'élever des statues, inventions de Satan, qui éloignent du Dieu unique, comme le vin et le jeu désunissent les hommes et les poussent à se haïr. La sunna va jusqu'à égaler le buveur de vin à l'idolâtre. L'interdiction des statues, dirigée d'abord uniquement contre les idoles, s'étendit par degrés à toute représentation soit d'hommes, soit d'animaux , et détermina chez les Musulmans cette horreur fanatique des arts qui a causé la destruction de tant de chefs-d'œuvre. Toutefois les deux défenses du vin et des images ont fréquemment été violées , la première de tout temps et la seconde surtout dans notre siècle. La musique
même fut bannie par le prophète qui éprouvait une aversion singulière pour tous les arts , la poésie exceptée. « Ecouter » ou faire de la musique, dit-il, c'est pécher contre la loi. » Peut-être craignait-il pour ses guerriers les effets énervants de cet art. Mais en dépit du Koran , la nature prévaut et cette défense est violée bien plus souvent encore que celle du vin et des images.
L'ensemble de la législation mahométane est une étrange confusion de choses mal assorties et dont l'influence contradictoire se montre dans le caractère des peuples qu'elle a soumis. Son principal défaut est l'oubli complet du médiateur et de la rédemption , oubli qui fait pencher par la base la plupart de ses institutions et de ses doctrines, privées ainsi d'un principe vivifiant; c'est ce qui a fait devenir l'islamisme une froide et stérile affirmation de l'unité de Dieu et de son prétendu prophète , une antithèse violente et matérielle contre le polythéisme et tous les antagonistes du Koran. Pendant que le chrétien , convaincu de son insuffisance, espère son salut des infinis mérites du Sauveur, unis à ses acles personnels , le Musulman tranquille n'attend le sien que de sa foi dans Mahomet , son unique intercesseur, comme le dit positivement la sunna. De celte manière, le mérite des œuvres devient un pur hasard , qui , loin de découler de l'intervention d'un médiateur, n'émane pas même de l'intention intérieure, puisque la fatalité règle tout et que les actions n'ont de mérite que comme obéissance passive aux commandements du ciel.
Les textes du Koran relatifs à la majesté et aux attributs de Dieu rappellent les prophètes de l'ancienne alliance , dont l'esprit semble avoir plus d'une fois animé le réformateur. D'un autre côté , beaucoup de ses préceptes moraux respirent l'amour évangélique. Ses sévères prescriptions du jeûne et de l'aumône pouvaient contribuer puissamment à éveiller dans l'homme l'abnégation de luimême. Mais la quantité de menues et frivoles observances dont ces pratiques sont surchargées rabat de nouveau l'âme
vers la matière ; cette tendance a peu à peu enveloppé la vie du fidèle d'un immense réseau de petits commandements (les commentateurs en comptent soixante -dix mille) qui empêchent l'esprit de s'élever dans une sphère supérieure.
Plus fatale encore est la croyance à la prédestination et à l'invariable destin de chaque être. Le Koran et les théologiens musulmans cherchent, il est vrai, à l'affaiblir en soutenant dans maint passage le libre arbitre de l'homme quant à ses actions et réduisant à la seule foi religieuse l'influence irrésistible. Mais quoique non étendue aux événements politiques, cette fatalité est trop souvent exprimée dans le Koran, trop intimement liée avec l'ensemble de l'islamisme, le croyant est trop accoutumé ci voir sur le front de tout infidèle le sceau indélébile de la réprobation pour qu'il puisse cesser de se considérer comme l'unique élu. Cette foi au destin inévitable le précipita mille fois dans la mêlée contre des ennemis extrêmement supérieurs en nombre et lui procura la victoire. Mais les conséquences destructives de l'erreur ne tardèrent pas à succéder à ces avantages momentanés. Dès la dix-huitième année de l'hégire, le calife Omar revenant à Medine d'une campagne de Syrie, d'où le chassait la peste, ses soldats murmuraient de ce que leur kalife voulait échapper aux arrêts immuables de Dieu et proléger sa vie contre le danger qui venait du ciel. De là résulta une lâche et léthargique soumission au destin, qui paralysa les forces, tant individuelles que nationales, et fit tomber successivement tous les empires de l'islamisme.
Les formules de la prière, avec ses ablutions et ses mille postures du corps, distrayant l'esprit au lieu d'élever le cœur à Dieu, tendent à faire du culte un ensemble de cérémonies toutes physiques. C'est, en effet, à cet état de pétrification qu'arrive nécessairement une religion purement humaine, dans laquelle toutes les prescriptions arbitraires, données comme expression de la volonté de Dieu, finissent par absorher la partie générale et bonne de la doctrine. Les
menaces de Mahomet contre les incrédules de son temps, ses auathèmes contre les ennemis de sa personne, l'éternelle damnation qu'il leur annonce, tout cela, resté dans le Koran, repasse continuellement avec la prière sur les lèvres du croyant et nourrit son fanatique mépris pour l'humanité non élue. En même temps , les invocations , toujours les mêmes , au Dieu unique et à son prophète , la récitation monotone et sans cesse renouvelée des quatre-vingt-dixneuf attributs divins , les louanges intarissables données à Mahomet et aux quatre premiers kalifes, toutes choses qui doivent être rigoureusement accomplies dans le nombre et l'ordre voulu , font de la prière musulmane un exercice mécanique, qui a tout au plus le mérite de rappeler habituellement la présence de Dieu, mais sans inspirer ce libre élan vers lui, cet essor de l'àme , que provoque la prière chrétienne. Dieu pour le Musulmans n'est pas un père , c'est un maître; tout l'amour mystique qui s'est développé plus tard dans les sectes mahomélanes ne peut être regardé comme une émanation du Koran; il est dû au voisinage et à l'influence des chrétiens.