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CHAPITRE XIX

RAPPORTS DE L'ISLAMISME AVEC LES RELIGIONS ANTÉ- RIEURES ET NOTAMMENT AVEC LE JUDAÏSME ET LE CHRISTIANISME (1).

Mahomet présenta sa religion comme la révélation primitive, annoncée par une série de prophètes et toujours restée essentiellement la même. Il prétendait avoir reçu mission non pour fonder une nouvelle doctrine, mais pour rappeler aux hommes celle déjà révélée par les anciens prophètes et lui rendre sa force. Chaque époque et chaque peuple avaient eu, selon lui , des envoyés divins; mais de ceux apparus chez les peuples éloignés il ne sait rien du tout; à l'exception d'Adam, de Noë , d'Edris (Henoc) , de Saleh et Choaïb , envoyés aux tribus arabes, il ne connaît que les prophètes juifs. Il n'établit aucune différence entre tous ces révéla-

(I) Livres consultés : l>;iv. Millius, De Mobammedismo ante Mohammedem, dans ses Dissertation.es select», Trêves, 1724. Geiger, Emprunts faits par Mahomet au judaïsme, Bonn, 1833. Mœhler, sur le rapport établi par le Koran entre Jésus-Christ et Mahomet , l'Évangile «i l'isla misme, dans le recueil allemand : Theol. quartalschrift., 1830

(euis d'une même foi , seulement , comme Ismaélite , il se croit spécialement appelé à rétablir la religion patriarcale d'Abraham dans son antique pureté. Ayant d'abord borné ses vues à la réforme du culte national de l'Arabie, le succès seul l'encouragea plus tard à vouloir imposer ce culte particulier et local à l'univers entier. De là vient qu'après avoir présenté aux siens son Koran comme une traduction dans leur langue des livres sacrés juifs et chrétiens, il le donne comme un complément nécessaire, confirmant et rectifiant tout à la fois les révélations antérieures et contenant les règles destinées à mettre fin aux divergences religieuses ; car les querelles théologiques des Juifs et des chrétiens entr'eux sont ce qui rend à ses yeux une nouvelle loi nécessaire , afin d'étouffer l'esprit de secte parmi les possesseurs de l'Écriture, laquelle avait été envoyée aux hommes précisément pour maintenir l'unité parmi eux. Mais comme ils en ont abusé en se livrant aux plus étranges et perverses interprétations, il a fallu un livre nouveau, et maintenant que le monde possède le Koran , tout débat théologique est criminel , attendu que le Koran est d'une clarté telle qu'il répond à tout et ne peut subir aucune fausse explication.

Le réformateur nomme la religion qu'il est venu rétablir islamisme ou soumission plénière à Dieu. Elle est la seule vraie , la seule qui sauve , la seule faite pour tous les hommes , qui doivent s'unir en elle , de manière qu'il n'y ait plus de sectes , mais que tous deviennent comme Abraham , qui n'était ni juif, ni chrétien , mais véritable Musulman ou homme dévoué à Dieu. Or, d'après Mahomet, quoique toutes les révélations se ressemblent quant aux dogmes , elles diffèrent quant aux lois plus particulièrement adaptées à tel peuple ou à tel autre ; la pluralité des cultes s'explique par la pluralité des nations; delà vient que les révélations ne sont pas immuables et que chaque temps les modifie ou les développe d'après ses besoins. Le prophète indique comme ses précurseurs , Adam , ]Noë , Abraham ,

Ismacl. Isaac. Jacob, Moïse, David, à qui Dieu révêla les psaumes, et Jésus. Il ne désigne d'ordinaire l'ancien Testament que sous le nom de loi et l'Évangile ne paraît être à ses yeux qu'une confirmation du Pentateuque. Il se compare à chaque instant aux autres prophètes, montre qu'il est comme eux honni et persécuté , soumis comme eux à lotis les besoins terrestres et qu'à chacun de ces hommes divins s'attache particulièrement un ennemi.

Sur les chrétiens et les Juifs , il tient en général un langage assez conciliant : leur Dieu ne fait qu'un avec celui de l'islamisme ; tous les croyants de l'Écriture, qu'ils soient disciples de Moïse , du Christ ou chrétiens de saint Jean, pourvu qu'ils fassent le bien , peuvent être exempts de crainte et de tristesse , c'est-à-dire sont assurés de la félicité. Ainsi parlait-il, lorsqu'il ne songeait encore qu'à placer sa religion nationale pacifiquement auprès de celle des Juifs et des chrétiens. Mais quand le dédain et les objections de ceux-ci l'eurent exaspéré , il changea de pensée à leur égard, les déclara infidèles et voués à la damnation, qu'ils ne pouvaient éviter qu'en embrassant l'islamisme. Contre les Juifs surtout , sa colère grossissait d'année en année ; il finit par voir en eux ses plus acharnés ennemis. Il était mieux disposé envers les chrétiens . parce qu'ils montraient moins d'orgueil et plus de bienveillance à ses disciples ; ce qu'il leur reprochait principalement c'était leur croyance à la divinité du Christ et leur division en sectes. Il reprochait au contraire aux Juifs l'usure, l'avarice, le parjure, le lâche attachement à la vie et l'opinion que les damnés d'enlr'eux ne resteront pas dans l'enfer à jamais. Il accuse souvent les Juifs et les chrétiens d'avoir falsifié dans l'Écriture les textes prophétiques relatifs à lui et à sa venue el d'avoir anéanti à dessein les témoignages des livres saints sur sa mission. Lui-même cite deux passages du Pentateuque et de riivangile, dans l'un desquels (le dernier) Jésus dit aux Israélites qn'il viendra après lui un grand envoyé qui s'appellera Achmet, nom synonyme de Mahomet. Sur ces pair 18

roles de la LXlc soure se base la prétention que Mahomet est le paraclet promis par Jésus-Christ. Peut-être le réformateur connut-il un de ces évangiles apocryphes, où au lieu de h«p*kxhtcî est écrit <»«/>«*> a™ (le précieux), traduction du nom d'Achmet ou de Mahomet. Un évangile de Barnabe dont les Musulmans ont fait usage, porte en effet cette altération du nom du paraclet, maison ignore si elle n'est pas postérieure à Mahomet et inventée pour justifier son assertion. Malgré le prétendu anéantissement des textes du Pentateuque sur Mahomet, les théologiens de l'islamisme en trouvent néanmoins d'autres dans la Bible. Ainsi les paroles suivantes: «Le » Seigneur vint du Sinaï, il se leva de Séïr et il apparut de » Pharan » (Deut. XXXIII, 2). sont appliquées, la premièreà Moïse, la seconde à Jésus et la troisième à Mahomet , sans égard pour l'énorme distance qui sépare le mont Pharan de la Mecque. Le passage d'Isaïe (XXI. 7) où deux hommes sont montés, l'un sur un âne, l'autre sur un chameau, s'applique au Christ et à Mahomet. Une foule d'autres passages sont cités non moins arbitrairement par les théologiens du Koran.

Quoiqu'il ne vît en Jésus qu'un simple homme et l'un des prophètes, Mahomet parle toujours de lui avec la plus grande vénération: il le nomme la parole de Dieu, passée du ciel dans Marie , l'esprit de vérité , le Verbe divin. Par ce mot, emprunté au langage chrétien, il n'entendait pas assurément le Logos de saint Jean , mais seulement un révélateur privilégié de la paroledivine. Le Koran vante beaucoup la puissance thaumaturgique de Jésus, et, d'après des évangiles apocryphes, raconte qu'étant encore enfant, il prêchait dans son berceau ; qu'il faisait avec de l'argile des oiseaux el les animait; qu'il rendait la vue aux aveugles, la pureté aux lépreux, la vie aux morts. Mais ce qu'il dit de plus singulier se trouve à la Ve soure : là Jésus, afin de prouver sa mission , obtient de Dieu qu'il lui envoie du ciel une table pour servir à ses repas avec ses disciples , légende où l'on aperçoit le sou venir défiguré de l'institution de l'Eucharistie et

«lu miracle dos cinq mille hommes nourris avec quelques pains. L'Eucharistie ne pouvait avoir aucun sens pour le prophète arabe . qui niait la rédemption et même la mort du Christ sur la croi\ . un homme semhlahlc à Jésus lui ayant été, dit la IVe soure, substitue pour le supplice, pendant «pie le vrai Jésus était enlevé au ciel et siégeait déjà tout prés de Dieu. Cette manière d'envisager l'histoire du Messie , évidemment empruntée aux Gnosliquès , mettait Mahomet à l'aise et lui permettait de se placer lui-même à côté du (ils de Marie comme le dernier des prophètes. La mère du Christ est aussi dans le Koran l'objet des plus grandes louanges : elle est nommée l'élue d'entre toutes les femmes, le miracle de son temps ; les Anges mêmes la vénèrent et Dieu l'a élevée avec son fils au plus haut lieu du paradis. Par un étrange anachronisme , Mahomet paraît l'avoir confondue avec Miriam, suuir de Moïse et d'Aaroo.

\ssez familier avec la Bible , Mahomet n'avait que des idées très-vagues sur le nouveau Testament et notamment >ur losAcleset les ÉpUres des Apôtres; il ne dilriendes Apôtres eux-mêmes, si ce n'est qu'à l'incitation de Dieu ils se déclarèrent Musulmans. Son rôle de restaurateur du culte patriarcal d'Abraham le portait naturellement à faire un plus grand usage de l'ancien que du nouveau Testament. Les anciens personnages hébreux forment tout le cercle historique dans lequel se meut le Koran ; encore leurs actions les plus simples sont-elles complètement défigurées par un amas d'additions fabuleuses; les vies de Joseph, de Moïse, de Salomon en sont principalement surchargées . ainsi que le récit de la conception de la sainte Vierge. La plupart de ces rêveries vinrent à Mahomet du Talmud et des écrits rabbiniques; quelques-unes seulement paraissent d'anciennes légendes populaires. Il est à peu prés certain que le prophète ne lut jamais lui-même la Bible et la reçut uniquement par tradition orale des Juifs et des chrétiens ; ceci explique pourquoi les faits et les préceptes qu'il lui a empruntés sent si étonnamment dénaturés. Ne se proposant

que de rétablir dans sa pureté la foi originelle du monde, il fui conduit à une sorte d'ecclectisme et à faire , pour la morale cl la doctrine, un choix dans les livres et les institutions, tant judaïques et chrétiennes, que persiques et arabes. Les Djines et le rôle des mauvais anges sont dérivés du parsisme , comme les peintures grossières du paradis émanent des rabbins; les diverses postures dans la prière, les ablutions répétées , les pèlerinages au temple national avaient déjà été lixés par Moïse. Comme code à la fois religieux et politique, le Koran ressemble singulièrement au Pentateuque. Le pont du ciel (Al-Sirat) , ainsi que les bouris et plusieurs particularités des supplices infernaux , se retrouvent chez les Farsis; les cérémonies du voyage à la Mecque ne sont qu'un reste de l'antique paganisme arabe , aussi bien que la circoncision et l'abstinence de la viande de porc. Les lois du divorce sont moitié juives , moitié arabes. Quant aux emprunts faits à l'Évangile et à sa morale , ils sont en très petit nombro; on peut dire en résumé que dans le Koran c'est le judaïsme qui domine.

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