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CHAPITRE XX

PROPAGATION DE I/ISL\MISME PAR LES KU.IFES. — SORT DES CHRÉTIENS SOUS LA DOMINATION MUSUL- MANE (I).

La mort de Mahomet rendait nécessaire le choix d'un successeur pour gouverner, comme chef spirituel et civil . le nouvel empire. Les Ansars de Mediue voulaient que ce chef fut pris parmi eux ou qu'il y en eût deux, l'un pour Medine , l'autre pour les Mohadchers; mais les Koréïchiles parvinrent à faire décider que ce chef serait unique et choisi dans la tribu du prophète. Ali, gendre et cousin de Mahomet, eut pour lui quelques voix : cependant les principaux

(1) Livres consultés: AbosHéda , Annales muslemici, Hafniae, 178'.». Taberistaneinis(Abou-Jafer), Annales régnai atque legatorum Dei, sfob.

et lat., Li|»s., 1831. Elinacin , Historia saracinica , arah. el lai. , Lttgd. Batav., 1023, in-f°. Ockley, Conques! of Syria, Persia and Egypt by the Saracens, Lond., nos. Eutychius, Annales. Oxon, h;jk. Bar Hebraeus", (MiioiiK nu sviiaeinn , Lips., 1781» , 2 vol. in i". 1 > 1 1 même . Chronicoti iialiicum, Oxon., I0<i.}, in-4°.

Koréïchites, Omar en tôle, proclamèrent Abou-Bekre, père d'Ayecha, une des épouses du fondateur, parce qu'il avait été le plus fidèle des Mohadcheis , s'était trouvé dans la caverne avec Mahomet fuyant et avait été nommé par lui pour le remplacer dans les prières publiques. Tous l'acceptèrent bientôt et il prit le titre de kalifa Resoul-Allah, vicaire de l'envoyé de Dieu. Comme pontifes de l'islamisme, lui et ses successeurs interprétaient le Koran et ses lois, réglaient la discipline religieuse, faisaient la prière et prêchaient dans la mosquée. Chancelant dans son berceau , l'empire avait besoin d'un homme qui réunît, comme Abou- Bekre , une prudence circonspecte à une inébranlable fermeté. Car le trépas du réformateur avait été le signal de la défection pour la plupart des tribus, entrées de force dans l'islamisme. Il ne resta de fidèles que ceux de Medine , les Koréïchites et les Thakifiles. Encouragés par le succès de Mahomet, de nouveaux prophètes, se prétendant aussi inspirés, et parmi eux surtout Moseilama et Toleicha, avaient entraîné à leur suite des tribus entières. La cause de ce mécontentement général était l'odieux impôt , introduit sous le titre de pieux dons par Mahomet. Puis les tribus confédérées des Asadites , des Gatafanites et des Tajiiles, aimaient mieux , par jalousie , suivre uu prophète de leur choix que d'obéir à celui des Koréïchites , comme le disait le Gatafanite Ojeina en passant avec les siens au parti de Toleicha. Ces trois tribus firent déclarer au kalife qu'elles consentiraient à continuer la prière musulmane , mais non plus à payer l'impôt. « JNe refuseriez-vous qu'une corde de » chameau, répondit Abou-Bekre, ce serait pour moi une » raison de vous combattre. » Ensuite il envoya onze généraux , chacun avec une troupe de fidèles , contre les révoltés.

Ces chefs étaient précédés d'un message du kalife, disant que Dieu avait prédit daus le Koran la mort de Mahomet, regardée par beaucoup comme preuve de la fausseté de sa mission: qu'il n'avait été qu'un homme, instrument de Dieu;

que ceux qui n'adoraient que lui s.ichent donc qu'il n'est plus, mais que les adorateurs de Dieu restent assurés que Dieu vit et ne mourra jamais; qu'il se vengera de ses ennemispar la guerre sainte,el que ses envoyés détruiront par le fer et le feu les obstinés et n'épargneront que celui qui confessera l'islamisme. Les Musulmans étant unis, pendant que les insurgés étaient divisés et que chaque tribu ne songeait qu'à protéger ses femmes . ses enfants et ses biens , les bandes de ceux-ci furent soumises l'une après l'autre par la valeur de Kaled et rentrèrent sous le joug. Moseilama ayant péri avec dix mille des siens dans une bataille, toute l'Arabie se trouva au bout de deux ans reconquise par le kalife. Le sang avait cimenté les bases de la nouvelle religion , le sang devait en garantir la durée. Les plaines de la Péninsule étaient semées de cadavres; les grandes tribus des Hanifites et des Kandites étaient à peu près anéanties; les Musulmans eux-mêmes avaient acheté cher leur victoire; trois cent soixante , suivant d'autres , six cents vainqueurs avaient succombé dans la guerre contre Moseilama. Des exécutions suivirent le triomphe ; mais Abou-Bekre suspendit les cruautés de Kaled et pardonna aux vaincus.

Maîtres absolus de l'Arabie, les croyants se tournèrent avec toute l'énergie de leur enthousiasme contre la Perse et la Syrie. « A qui combattra pour Dieu , dit Abou-Bekre . » Dieu comptera pour chacun de ses pas sept cents bonnes » actions, il lui pardonnera sept cents péchés et lui accor- » dera sept cents degrés d'honneur. » La richesse, la fertilité et la beauté des contrées voisines attiraient les fils indigents du désert; Mahomet avait déjà sanctifié à leurs yeux leur amour du pillage; en tirant le sabre du brigand , chacun d'eux croyait combattre pour Dieu. Le roi Yesdezerd ayant reproché aux Arabes qui avaient été accueillis jusqu'ici dans son empire comme marchands et gens pauvres, vêtus de haillons et se nourrissant des plus misérâMèd aliments, de vouloir, après avoir goûté des richesses et ^'^ douceurs de la Perse . s'en emparer violemment sous un

prétexte religieux, le cheikh Maghourah répondit: « Ce que » tu dis , ô roi! de l'ancien état des Arabes est vrai ; ils se » nourrissaient de lézards verts, enterraient vivantes leurs » filles nouvellement nées ; quelques-uns môme se repais- » saient de cadavres et buvaient du sang, tandis que d'autres » égorgeaient sans honte leurs parents , pour s'appro- » prier leurs possessions ; ils étaient vêtus de bure en crin ; » ils ne distinguaient pas le bien du mal, ni la loi de l'illé- » galité; mais Dieu dans sa miséricorde nous a envoyé par » un prophète un saint livre, où se trouve la vraie foi, qui » nous commande de lutter contre les infidèles et d'échan- » ger notre misère pour leur opulence. INous te sommons » donc d'accepter volontairement notre foi et alors aucun » Arabe ne foulera plus sans ta permission le sol de tes » états. Tu n'auras à payer que l'impôt légal ordonné par » le Koran. Si tu refuses de te convertir, il te faudra payer » le tribut des infidèles, trente-cinq pour cent de tous tes » biens; si tu refuses ce tribut , prépare-toi à la guerre. »

La sommation aux chrétiens et aux Perses était la même : « Nous vous apportons le paradis ou l'enfer; choisissez » entre l'islamisme, le tribut, ou la mort par le glaive. » Le cri de guerre était: « Devant vous le paradis! derrière vous » l'enfer!» Avec de telles convictions, ces hommes aguerris ne pouvaient être arrêtés par les légions énervées de la Perse et de l'empire grec. Les Byzantins ne résistaient guère qu'à l'aide de soldats étrangers; comme on coupe, disaient-ils, le diamant avec le diamant , ainsi ils opposaient aux Arabes musulmans des Arabes chrétiens. Mais grevées d'impôts et de tyrannies, et minées par l'esprit de secte, la Syrie et l'Egypte étaient devenues pour le moins indifférentes à un changement de gouvernement. Pillées par leurs propres garnisons, des villes et des provinces acceptèrent même avec joie le joug arabe, espérant y trouver plus de sécurité. Les chefs des armées grecques, lâches et jaloux, se trahissaient, ou se déchiraient les uns les autres, pendant que les musulmans, dans leur pieux élan, savaient sacrifier au bien gé-

lierai leurs antipathies privées. Quand Omar déposa le victorieux Kaled, ce dernier se soumit malgré sa haine contre Omar, et oubliant la querelle qu'il avait eue avec Abou Obeida, il lui obéit avec la même joie qu'il avait auparavant montrée dans le commandement suprême. « J'obéirais » à un enfant, disait-il. si le kalife lui confiait la con- » duite de l'armée. »

Abou-Bekre mourut en 634 , le jour de la conquête de Damas; comme kalife il ne prenait pour lui sur le trésor public que trois drachmes par jour , et à sa mort il n'en laissa que cinq ; il n'avait jamais possédé qu'un chameau et un esclave abyssinien. Désigné par lui, son successeur fut Omar, dont le prophète avait déjà dit que, si Dieu voulait envoyer un autre prophète, ce serait Oniarqu'il choisirait. Omar est bien, avec Ali, le plus noble caractère de l'islamisme primitif, qu'il représente , on peut le dire, dans ses meilleures parties, mieux que Mahomet toi-même. D'abord impétueux, même sanguinaire, ne parlant que d'abattre les têtes des païens, et réalisant souvent sa parole, quand il fut devenu kalife, il se domina complètement : son ancienne violence devint amour inébranlable de la justice; il fut simple, prudent, désintéressé; il n'eut, comme Abou-Bekre, ni palais, ni garde, ni cour. Il priait et prêchait dans la mosquée, s'asseyait sous le péristyle, y mangeait, y dormait avec le peuple , et y recevait les ambassadeurs des rois. Maître d'une partie des trésors de l'orient, il portail un habit rapiécé, se nourrissait de pain noir et d'eau. L'esprit d'égalité fraternelle des premiers Musulmans tempérait la puissance des kalifes ; Omar délibérait dans la mosquée , sur les affaires importantes , avec le peuple , et écoutait tranquillement les contradictions et le blâmé. Lorsqu'il envoya Saïd-Ebn-Omir, comme chef d'un renfort, à l'armée de Syrie, celui-ci répondit à ses conseils, en lui recommandant de craindre Dieu plus que les hommes , d'aimer tous les Musulmans comme lui-même et comme ses propres enfants, de n ordonner jamais que le bien. Omar écoula Said.

les yeux baissés et mouillés de larmes; et se levant il dit: « Qui peut accomplir ces choses sans l'assistance divine? »

Mais tout ce qui pouvait agrandir et développer la foi . la vie, les mœurs des Arabes, en les éloignant de l'observance la plus littérale du Koran, et de l'extrême simplicité des anciens nomades , était soigneusement écarté par Omar. A l'interdiction jetée sur la peinture, la sculpture, la musique, il joignit celle sur l'architecture, la navigation et l'étude des langues étrangères. A la prise de Modain (Ktesiphon) , il fit jeter dans le Tigre la bibliothèque de cette ville. Quelques-uns de ses guerriers, séduits par le luxe syrien, ayant commencé à porter de longs vêtements de soie, il les fit étendre dans la boue, et mit en lambeaux leurs habits. D'autres, qui avaient bu du vin, furent punis de quatre-vingts coups de bâton; après quoi Omar invita les croyants, qui auraient commis la môme faute en secret, à en faire volontairement l'aveu; le sentiment religieux était si fort que plusieurs firent cet aveu , et se soumirent au châtiment. Une telle simplicité excluait toute tentative d'hérésie et de disputes pour l'interprétation du Koran : personne ne songeait à le sonder en critique; Omar d'ailleurs ne l'aurait pas souffert. Mahomet ayant défendu l'examen des questions religieuses, le kalife seul pouvait les résoudre , et le moindre doute sur sa parole aurait été un crime digne de mort. Dans un sermon qu'il prononça près de Jérusalem, Omar prit pour texte les mots du Koran : « Celui que Dieu guide ira toujours droit; et tu resteras » sans ami loi qui veux redresser celui que Dieu mène à » l'erreur. » Là dessus un prêtre chrétien s'étant écrié que Dieu n'égare jamais personne, le kalife, pour toute réponse, dit aux siens de couper la tête à cet homme, s'il osait répéter ses observations.

Cependant les Arabes faisaient en Syrie de continuels progrès. Vostra, Gaza, Damas tombées, Jérusalem fut menacée à son tour. L'empereur Heraclius ayant demandé dans une assemblée d où pouvait venir (pic de pauvres bar-

bares à demi-nus, comme l'étaient les Arabes, si inférieurs aux romains en nombre , en moyens d'attaque . en science militaire, triomphaient pourtant, un vieillard répondit que leurs victoires venaient de la colère de Dieu contre les Romains, qui, foulant aux pieds l'Évangile, s'abandonnaient aux plus infâmes désordres, et par leurs excès, leurs violences, leur perversité, leurs usures, se faisaient enlr'eux une guerre plus mortelle, que celle même des Sarrasins. L'empereur convint du fait, et décida qu'on abandonnerait la Syrie, avant même qu'Antioche et Jérusalem fussent prises. Désespérant de sauver celle dernière ville, il en enleva la vraie croix qu'il avait auparavant reprise sur les Perses, et l'emporta à Constantinople. Balbek et Emèse conquises, et l'armée grecque ayant été défaite à Yarmouk. Jérusalem ne put résister aux efforts des Arabes avides de la posséder, comme étant le berceau et la tombe des prophètes, et ia ville sainte, d'où Mahomet avait fait son ascension nocturne. Le patriarche Sophronius ne voulut la rendre qu'au kalife en personne. Alors Omar quitta Medine (637) et dans le costume d'un Arabe du peuple , moulé sur son chameau , qui portait des vivres contenus dans deux sacs, il se présenta aux portes de la ville. La capitulation, rédigée dans cette circonstance, servit de modèle aux Arabes pour toutes les autres des temps postérieurs. Les conditions accordées aux chrétiens furent : sécurité des personnes et des biens , et usage de leurs églises , où ils gardèrent seuls le droit de célébrer leur culte . mais sans en pouvoir interdire l'entrée aux Musulmans, sans pouvoir les surmonter de croix, ni en sonner les cloches, ni en bâtir de nouvelles; obligation de nourrir gratuitement pendant trois jours les voyageurs Musulmans; exemption pour les chrétiens de faire apprendre le Koran à leurs enfants , mais défense de parler de leur religion avec des Mahometans et de chercher à les convertir, ou d'empêcher leurs parents d'embrasser l'islamisme; défense de montrer dans les rues leurs croix et leurs livres, de prendre en quelque endroit que ce In'

le pas sur des Musulmans, de porter des vêlements ou la coupe des cheveux à la musulmane; obligation deise distinguer par un costume particulier, par une langue et des noms à part; prohibition du port d'armes, de l'usage des chevaux sellés, de la vente du vin, défense de se servir d'un valet qui eût déjà servi un Musulman; enfin obligation de payer ponctuellement le tribut des infidèles, et de regarder le kalife comme leur souverain.

Cette capitulation conclue, Omar entra dans la ville ayant le patriarche à côté de lui et pénétra dans l'église de la Résurrection . au centre de laquelle il s'assit. Sophronius dit en pleurant aux chrétiens qui l'entouraient que c'était bien là cette abomination dans le lieu saint prédite par Daniel. Omar ne consentit qu'avec peine à se dépouiller de son habit de poil de chameau et à revêtir un autre vêtement jusqu'à ce que le premier fût lavé. L'heure de la prière ayant sonné, il ne voulut pas, comme l'avait craint Sophronius , la faire dans la basilique , de peur que les Musulmans ne s'appropriassent ensuite un lieu où leur kalife avait prié ; mais il se rendit sous la colonnade orientale de l'église de Constantin et y pria. Décidé à bâtir une mosquée sur l'emplacement où Jacob est censé avoir vu l'échelle des Anges durant son sommeil , Omar aida de sa personne à débarrasser ce lieu des immondices et décombres qui le couvraient. A. l'instigation des Juifs, il fit abattre la croix qui couronnait le mont des Oliviers; après quoi toutes celles qui se trouvaient dans la ville furent détruites. Omar avait accordé une lettre de garantie à l'église de Bethléem , où il avait prié , ee qui n'empêcha pas les Musulmans de s'emparer plus tard de celte basilique, aussi bien que de la colonnade près de l'église de Constantin à Jérusalem , et d'élever des mosquées en ces deux endroits.

La Syrie et la Palestine étaient à peine soumises que déjà Amrou dirigeait sur l'Egypte une petite armée musulmane. LesKoptesou indigènes, vexés de mille manières par les employés impériaux et tes colons grecs, les uns et les autres appe-

lés Melchites ou partisans de l'empereur, s'étaient jelésen majorité dans le parti jaeobile. Ils avaient repoussé les conclusions du concile de Chalcédoine par haine contre la cour qui les défendait et contre leurs tyrans melchites, qu'ils ne croyaient pas capables de soutenir autre chose qu'une hérésie. Dans cette disposition, les Koptes, qui formaient alors six millions d'âmes, tendirent les mains aux Arabes. Un traître, le jaeobile Moknoukas, receveur d'impôts, lequel exerçait sur ses compatriotes la plus grande influence et avait déjà lié une correspondance secrète avec Mahomet , fraya le chemin aux conquérants. Il conclut avec Amrou, au nom de la population kople, un traité stipulant la liberté religieuse et un tribut annuel de la valeur de deux ducats pour chaque famille. Le patriarche des Jacobites, Benjamin, chassé d'Alexandrie , errait alors en proscrit dans la Haute- Egypte ; l'habile Amrou s'empressa de faire proclamer par toute 1 Egypte que chaque lieu où s'arrêterait Benjamin jouirait d'une pleine sécurité et que le patriarche lui-même pouvait reparaître à la tête de son peuple et de son église pour en gérer les intérêts. A la première entrevue qu'il eut avec lui , Amrou le combla de caresses et lui demanda de prier pour le succès de la domination arabe et pour son extension sur l'Egypte. Ensuite il fit donner aux Jacobites toutes les églises appartenant aux Melchites. La conquête d'Alexandrie , après une vigoureuse résistance, entraîna la soumission de toute l'Egypte, en 640, et les Koptes s'aperçurent entiu, mais trop tard, combien était pesant le joug ismaélite.

Suivant Aboulfaradsch,Omar fit détruire à Alexandrie la bibliothèque impériale du Serapcuni, qui était la plus grande du monde. Le philosophe Jean Philoponus ayant prié Amrou de lui faire présent des ouvrages philosophiques qui s'y trouvaient, le général arabe crut devoir en instruire d'abord I»' kalife ; celui-ci répondit : « Quant aux livres dont lu me a parles, Si leur contenu est conforme! à l'Ecriture sainte. » nous n'en avons pas besoin: s'ils lui sont contraires, nous

» pouvons encore moins en user ; délruis-les donc. » Ils servirent à chauffer les bains publics. Cet arrêt d'Omar est bien conforme aux idées d'un kalife qui avait déjà fait jeter dans le Tigre la bibliothèque de Modain (Ktesiphon) ; cependant on Ta révoqué en doute. Les contemporains n'en disent rien et ce fait n'est pas raconté avant le XIIe siècle. Une si énorme collection de livres aurait pu , du reste, bien difficilement être rassemblée après la perte de la bibliothèque de Brucbion et la dispersion de celle du Serapeum , arrivées à peine cent soixanle ans avant la conquête d'Amrou. Toutefois Alexandrie devait avoir une bibliothèque publique , mais moins considérable qu'on ne l'a prétendu, et c'est elle qu'Omar livra aux flammes, suivant le récit du chrétien Aboulfaradscb, confirmé par l'Arabe Abdollatif qui écrivait avant lui.

Le règne d'Omar fut la belle époque du kalifat. L'étendard triomphant du prophète flottait des déserts de sable de la Cyrènaïque aux rives de l'Indus ; les Musulmans vainquaient dans chaque bataille, n'assiégeaient point de ville en vain ; il semblait dépendre d'eux de décider où ils placeraient leurs frontières et combien de peuples ils soumettraient au tribut. Mais sous Othman , successeur d'Omar, commença la dissolution intérieure. Ce noble élan et cette maturité de vertus, qu'on admire dans Omar et Ali, ne se retrouvèrent plus que dans quelques natures privilégiées; l'islamisme était trop mêlé de passions humaines et même impures , pour être , comme le christianisme , en état d'ennoblir les masses, de les élever à une haute morale. La perspective des plaisirs sensuels du paradis peut faire braver avec joie la mort dans les combats, mais elle ne peut inspirer l'esprit de renonciation qui vous fait subjuguer vos propres penchants, maîtriser vos plus ardents désirs. Sous les deux premiers kalifes, l'énergie mahométane, dirigée entièrement vers l'extérieur et la lutte contre les infidèles, y avait trouvé un aliment puissant à toutes les passions. Mais quand les principales conquêtes furent accomplies, quand la Perse. la

Mésopotamie , la Syrie , l'Egypte , une partie du nord de l'Afrique, furent subjuguées, le feu de ces âmes, qui ne trouvait plus au-dehors assez d'activité, se replia au-dedans d'elles-mêmes avec une force dévorante. Beaucoup avaient adopté le Koran avec des doutes cachés au fond du cœur; puis voyant qu'il assurait à ses fidèles les richesses du monde , que dans leurs mains s'entassaient les trésors des nations, ils s'abandonnèrent aux passions hypocrites favorisées à un si haut point par l'islamisme; ils couvrirent du masque religieux leur avarice, leur ambition , leur soif du pillage. Les germes de meurtre et de tyrannie semés par le prophète produisirent leurs innombrables fruits. Une anarchie sauvage, d'atroces vengeances, la déloyauté, l'aveuglement, le fanatisme, devinrent des génies vengeurs, qui. à partir de l'assassinat d'Othman , commencèrent à mettre en lambeaux l'empire de l'islamisme et apportèrent une mort violente à presque tous les chefs qui avaient aidé Mahomet dans son œuvre sanguinaire. Olhman et Ali , Yezid, les fils d'Ali et d'Abou-liekre, les neveux et les gendres du prophète, périrent tous, avec des milliers de partisans , sous les poignards de leurs concitoyens , souvent même de la main de leurs proches.

Sous le kalifat d'Othman , l'antique simplicité et tempérance des mœurs arabes (it place à un luxe sans frein ; les richesses conquises produisirent leur effet. Abbas, oncle de Mahomet, laissait à sa mort une fortune de plusieurs millions. Le pressentiment des plaies morales qu'allaient engendrer la soif de l'or et la vénalité produisit une secte, fondée par Abou-Dar, ancien compagnon du prophète. Elle enseignait que les richesses étaient une source de perdition et qu'il fallait forcer les riches à donner leur superflu. Un visionnaire vint annoncer que Mahomet allait reparaître pour châtier les tyrans avides qui pressuraient ses fidèles. La primitive liberté de parole dans les assemblées publiques dégénéra , sous le faible Olhman, en une telle violence, que le kalifc fut un jour chassé de la tribune à coups de pierres.

Des bandes armées , parties d'Egypte et des nouvelles villes de Koufa et de Bassora , vinrent assiéger Olhnian dans sa maison de Medine et le massacrèrent en 656. Ce crime , dit Aboulfeda , ouvrit la porte à tous les autres. Lorsqu'Ali , cousin et gendre de Mahomet, qui l'avait déclaré son Aaron, prit le kalifat , toutes les horreurs de la guerre civile commencèrent. Une de ses causes fut l'ancienne jalousie des Ommiades contre les Hachemites ou la famille de Mahomet, jalousie que la fusion des intérêts par l'islamisme avait suspendue, mais non éteinte. Le chef des puissants Ommiades, Moaviah, fils de cet Abou-Sofian, si long-temps antagoniste du prophète et alors gouverneur de Syrie, se déclara le vengeur du kalife Olhman, son parent, de la mort duquel il prétendit qu'Ali était complice . parce que les meurtriers avaient contribué à son élévation. Un motif religieux vint encore envenimer la discorde: favori de Mahomet, son premier initié et son premier croyant , Ali devait posséder mieux que personne la pure doctrine et le vrai sens du Koran, pendant que les chefs des Ommiades. s'inquiétant peu du fond de la doctrine , voulaient , au moyen de prétendues traditions, plier l'islamisme à leurs vues.

Moaviah et Amrou, avec l'armée de Syrie, n'avaient pas encore paru , que déjà la veuve du prophète , Ayecha , les précédait pour venger la mort d'Olhman, et, avec une troupe d'habitants de la Mecque, marchait contre Ali. Talha et Zobeir, respectés pour leurs anciennes liaisons avec Mahomet, la suivaient, quoiqu'ils eussent tous les deux prêté serment d'obéissance à Ali. Zobeir se débarrassa de sa parole de la manière indiquée par le Koran, c'est-à-dire en affranchissant un esclave. Ala bataille de Chariba, Ali vainquit Ayecha, qui fut faite prisonnière, et dix-sept mille Musulmans jonchèrent le sol. Sept mois après , les deux plus grandes armées arabes qui eussent encore été vues étaient en présence dans les plaines de Saffein , l'une sous Ali , l'autre sons Moaviah. Quatre vingt-dix escarmouches enle-

vèrent au kalife vingt-cinq raille soldats et à Moaviali quarante-cinq raille; il y eut parmi les morts vingt-six compagnons de Mahomet, qui avaient déjà combattu à Bedre. Craignant une déroute complète, Moaviali fit apporter le Koran sur le champ de bataille et demanda que la querelle fût décidée par des textes du livre; Ali fut contraint par ses soldats d'accepter cette proposition et deux juges furent choisis dans les deux camps. L'un d'eux, Amrou , trompa l'autre, Abou Mousa,en le convainquant de la nécessité de déposer à la fois Ali et Moaviali , puis en allant proclamer dans son parti Moaviali pour kalife, tandis qu'Abou-Mousa dans le sien annonçait fidèlement la déposition convenue. La guerre recommença ; mais l'armée d'Ali était démoralisée par la désertion ; beaucoup passaient à la secte des Kharedc.hites (désunis), lesquels rejetaient Moaviali et refusaient également de reconnaître Ali , parce que , disaientils , en appelant la force humaine à décider dans une cause où Dieu seul est juge, il s'était rendu indigne du rang suprême. Un corps de quatre mille guerriers, formant l'élite de celle secte , fut taillé en pièces par Ali. Mais trois Kharedchilcs se dévouèrent pour assassiner en môme temps Ali, Moaviali et Amrou, comme auteurs de tous les maux. Moaviali ne fut que blessé, un des officiers d'Anirou périt à sa place, Ali seul fut frappé à mort, en 661.

A partir de ce jour, la race d'Abou-Sofian et de Henda, qui, à la bataille d'Ohod , lacérait avec ses dents les cadavres des Musulmans tombés, gouverna quatre-vingt-dix ans. Moaviali transforma le kalifat éleclif en une dignité héréditaire et fit reconnaître par le peuple et l'armée son fils comme son successeur. Damas en Syrie devint la capitale de l'empire. L'aîné des fils d'Ali, le faible el dégénéré Hassan , se retira volontairement ; son frère cadet , Hussein , et une bande, presque uniquement composée de ses frères, fils et proches parents, périrent) cernés à Kerbela, en 680. Ali avec sa famille fut maudit dans toutes les mosquées; mais les

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