VIII
Les Eglises. Les Autels. Les Images. La Croix (1).
Les premières assemblées religieuses des chrétiens avaient lieu dans des maisons particulières. Au IIe siècle , ils avaient déjà des édifices destinés spécialement à leur culte. Or, afin de ne pas éveiller les soupçons, ces édifices ne se distinguaient nullement dans le principe des habitations ordinaires, et, dans tous les cas, n'avaient rien de commun avec les temples du paganisme : aussi les apologistes prétendirent-ils longtemps que les Chrétiens , différents en tout des Juifs et des Païens, n'avaient ni temples, ni autels. Déjà, en 202 , l'église d'Édesse fut détruite par une inondation. Dès l'an 236, Maximin fit renverser les églises des chrétiens; mais Gallien restitua aux évoques le terrain où elles avaient été construites. Jusqu'en 303 on bâtit un nombre considérable de grandes églises : elles excitèrent, comme on devait s'y attendre , le mécontentement et la jalousie des païens, de sorte que durant la persécution deDioclétien, il fut ordonné de les raser de fond en comble. Mais grâce à la
(1) Livres consultés : Pomp. Sarnelli , antica Basilicografia , Napol., 1686 ; Jo. Ciampini, Synopsis hist, de œdificiis a Constantino M. exstruclis, Rom., 1693 ; Ejusd., vêlera monumenta, Rom., 1690; God. Voigt Thysiasteiïologia , Hamburg., 1709; Thiers, sur les principaux autels des églises, Paris, 1688; Miinter, Sinnbilder und Kunstvorstcllungen der alten Christen, Altona, 1825 ; P. Aringhi, Roma subterranea, Paris, 1659 ; Bottari , Sculture e Pitture sagre , estratte dai Cimiteri di Roma , Rom., 1733 ; J. Grctseri , de cruce Christi., Ingolsl., 1608.
protection de Constantin, deséglises beaucoup plus spacieuses qu'auparavant, s'élevèrent de toutes parts. La ville de Rome possédait au IVe siècle plus de quarante basiliques, et dans l'Orient un grand nombre d'églises, la plupart magnifiques, furent construites aux frais de l'empereur et de sa mère Hélène. Les temples des païens, n'étant pas destinés de leur nature à contenir une grande quantité de personnes, et pouvant difficilement servir d'églises à cause du peu d'espace qu'ils présentaient à l'intérieur . étaient beaucoup moins souvent appropriés à cet usage qu'on ne l'aurait fait autrement. En revancbe, les empereurs chrétiens abandonnaient souvent au nouveau culte les basiliques , comme on les appelait, c'est-à-dire les superbes édifices destinés à l'exercice de la justice et aux délibérations publiques: ainsi fut cédée à Rome la Basilica lateranensis ; dans la suite on donna aussi ce nom aux églises bâties dans le même goût. Le plus grand nombre et les plus remarquables sont dues à Justinien, surtout à Constantinople, et parmi elles il faut distinguer particulièrement sainte Sopbie. A la consécration de cette église, Justinien se vanta d'avoir surpassé Salomon ; plus de quatre cents clercs et cent portiers étaient ebargés de la desservir. A Rome, le Panthéon, construit par Agrippa sur le champ de Mars et cédé par l'empereur Phccas au pape Boniface IV, fut transformé, en 606, en une église dédiée à la sainte Vierge et aux martyrs.
Les églises (on les appelait ecclesiœ, dominica, *upi***/, irftfftvKTiift*., et depuis le IVe siècle, tempi*, basilica:) avaient, dés les temps les plus reculés, la forme oblongue d'un vaisseau et étaient ordinairement tournées vers l'Orient. Depuis le règne de Constantin la plupart furent construites soit en forme de croix, soit en octogone. L'édifice comprenait d'ordinaire trois parties principales. Le vestibule (v*pt»|, wpoy*oc) avait une cour à colonnades et une fontaine ou citerne servant aux ablutions; il s'appelait aussi, en y comprenant l'entrée, portique extérieur. Le vestibule intérieur, ou portique proprement dit, contenait l'espace où se plaçaient les
catéchumènes, les pénitents et les païens. De ce vestibule, on entrait par les grandes portes ou portes royales dans la nef, où se tenaient les pénitents plus avancés et les fidèles ; là se trouvait l'ambon pour les lecteurs et les chantres. Les deux sexes avaient des places particulières , séparées par des cloisons de bois ou par des rideaux , et du côté des femmes se plaçaient les religieuses et les veuves qui étaient également séparées des autres. En Orient les femmes avaient aussi leurs places dans des jubés. Le sanctuaire {&»(**, *ym, près by 1er i uni , chorus) , élevé ordinairement de quelques degrés, était séparé de la nef par une balustrade de bois et n'était accessible qu'aux clercs; un rideau dérobait particulièrement la vue de l'autel. Dans la partie la plus reculée du sanctuaire nommée. Apsis, étaient rangés en demi-cercle les sièges des prêtres avec le trône de l'évêque au milieu. L'autel — c'est ainsi que l'appellent toujours les anciens Teres qui soutenaient en face des païens qu'ils n'avaient pas d'autels, c'est-à-dire semblables aux leurs — était placé, en forme d'une table reposant sur quatre colonnes , au milieu même du sanctuaire. Dans le principe il était ordinairement de bois ; depuis le IVe siècle il était quelquefois de pierre et couvert d'un baldaquin dans les grandes églises. Pendant longtemps il n'y eut dans chaque église qu'un seul autel, comme c'est encore l'usage en Orient. Les épîtres de Grégoire-le-Grand font pour la première fois mention de plusieurs autels: elles parlent par exemple des treize autels que Pallade. évoque de Saintes, éleva dans sa cathédrale en l'honneur des Apôtres» A l'un des côtés de l'autel se trouvait YOblationarium ou la Prothcsis, comme on l'appela dans la suite : c'était une table destinée à recevoir les oblations des fidèles.
Les bâtiments attenants étaient le baptistère et le secretarium ou grand diaconique (il y en avait un plus petit dans le chœur où les prêtres s'habillaient). Le grand diaconique que nous nommons aujourd'hui sacristie, était un lieu où l'on renfermait les vases et les ornements sacrés, en un mot ,
lout le trésor de l'église, et il était en même temps si spacieux qu'on pouvait y tenir des conciles. Des écoles et des bibliothèques considérables renfermant , outre les livres de liturgie, des bibles et des dyptiques, étaient aussi attachées à plusieurs églises. La consécration des églises paraît cire presque aussi ancienne que les églises mémos, car immédiatement après la persécution de Dioclétien, elle était déjà généralement en usage et se faisait avec la plus grande solennité. Plusieurs évoques se réunissaient d'ordinaireà cet effet ; voilà pourquoi l'on tenait aussi des conciles à l'occasion de ces pieuses cérémonies. La fête même durait quelquefois plusieurs jours et l'on en célébrait régulièrement l'anniversaire. Lorsque l'autel était de pierre, il était pareillement béni au moyen de l'onction du saint chrême, ainsi que l'ordonne le canon du concile d'Agde de 506. Dans le sacramentaire de saint Grégoire, la consécration des églises et des autels est signalée comme une cérémonie très-solennelle et composée de six actions. On apportait à cette consécration des reliques de martyrs que l'on gardait ensuite sous l'autel ; en général on élevait chaque autel sur la tombe d'un martyr, ou bien on y déposait des reliques. L'image de la croix, à dater du Ve siècle, ne se trouvait pas sur l'autel , mais audessus : de là le canon du concile de Tours de l'an 567 qui dit que le corps de Noire-Seigneur doit être gardé sur l'autel sous l'image de la croix. Dès le Ve siècle on suspendait dans les églises des martyrs, à l'intercession desquels on attribuait sa guérison, des images votives ou des ligures en or et en argent représentant les membres guéris d'une manière miraculeuse. On allumait dans les églises , du moins depuis le IVe siècle, des cierges et des lampes, même pendant le jour; aux fêles solennelles on en allumait une plus grande quantité. On ne les plaçait pas sur l'autel, mais tout à l'entour , ou sur des lustres suspendus au plafond. Dans beaucoup d'églises les lampes ou cierges brûlaient jour et nuit. Les premiers chrétiens , parmi lesquels régnait encore l'ancienne aversion des Juifs pour tout ce qui représentait
la forme du corps humain, et qui avaieut en horreur le culte des païens et tout ce qui s'y rattachait, n'avaient pas d'images dans leurs églises. Les premières représentations plastiques dont ils se servirent, étaient des symboles du Christ, de la Foi et de l'Espérance. C'était un poisson, une colombe, un navire, une lyre, une ancre; on les fixait à des cachets, à des lampes et à des sarcophages; selon Tertullien, on mettait sur les calices l'image d'un pasteur. Le concile d'Elvire défendit, à la vérité, dans un temps où le paganisme était encore plein de vie , d'orner les églises d'images , « parce » qu'il ne convenait pas de représenter sur les murs l'objet » de notre adoration, » ce qui semble se rapporter particulièrement aux images du Christ. Il faut aussi reconnaître que l'emploi de ces signes extérieurs était incompatible avec la doctrine secrète alors en usage. Sur la fin du IVe siècle, Épiphane crut môme qu'il fallait ôter un rideau portant l'image de Jésus-Christ ou d'un Saint, qu'il vit dans l'église d'Anablathe en Palestine. Mais de son temps les images étaient déjà introduites dans plusieurs églises, et il dit lui-môme, dans le fragment d'une lettre (si toutefois elle n'est pas apocryphe), que son zèle aveugle contre cet usage éprouva une vive opposition de la part des évêques et des prêtres. Grégoire de Nysse parle de certaines images représentant l'histoire des martyrs, dans les églisesqui leur étaient dédiées, et Paulin, évèque de Noie, fit peindre, dans celles de Noie et de Fundi , des sujets tirés de la Bible , comme aussi le supplice de quelques martyrs et même la sainte Trinité. Mais celle-ci était figurée d'une manière symbolique, à savoir: le Christ sous la forme d'un agneau , et le Saint-Esprit sous celle d'une colombe; quant au Père, il n'était représenté que par les mots qui se firent entendre du ciel lors du baptême de Jésus-Christ dans les eaux du Jourdain. Saint Ambroise crut retrouver , dans une personne qui lui apparut la nuit, la figure de l'apôtre saint Paul qu'il connaissait bien par ses portraits. Plusieurs Pères, tels que FUI, disciple de saint Chrysostôme, et, dans la suite, Gré-
goire-le-Grand, conseillèrent d'orner les églises de représentations tirées de la Bible , par la raison que c'étaient des sujets convenables et instructifs pour le peuple. Grégoirele-Grand, lui-même, blâma Serenus, évêque de Marseille, d'avoir arraché et fait briser les images qui se trouvaient dans les églises de son diocèse, et une grande partie des ouailles de celui-ci abandonnèrent, pour ce motif, la communion de leur premier pasteur. Les images du Christ et des Saints une fois placées dans les églises et dans les maisons particulières, il était naturel qu'aussitôt après la disparition du paganisme , et lorsqu'on ne fut plus menacé du danger de voir rétablir le culle des idoles, le souvenir vivant des originaux chrétiens fit témoiguer à leurs copies une vénération extérieure , qui ne se rapportait nullement à celles-ci, mais aux personnes qu'elles représentaient. C'est ainsi que le pape Grégoire-le-Grand dit qu'il était déjà d'usage de son temps de se prosterner devant l'image du Sauveur , non parce qu'on regardait cette image comme la divinité même, mais parce que l'on adorait de la sorte celui dont elle figurait la naissance, les souffrances ou la majesté.
Il n'existait du reste dans l'Église primitive aucune tradition précise a l'égard du corps et du visage du Sauveur. Plusieurs Pères, tels que Tertullien, Clément, Basile et Cyrille d'Alexandrie , prétendent qu'il ne se distinguait en aucune façon par la beauté physique, et qu'il avait plutôt un extérieur difforme; mais cette assertion n'est appuyée d'aucun témoignage historique , elle repose uniquement sur l'interprétation donnée à quelques passages du prophète Isaïe (LU. 14, et LUI, 1, 3, 12). Cependant les mêmes Pères reconnaissent que l'essence divine s'exprimait en lui par la dignité de son maintien, par la puissance de son regard, par le calme et la majesté de tous ses traits. Le concile in Trullo de l'an 692 ordonna que Jésus-Christ ne fût plus figuré, suivant l'ancienne coutume, sous la forme d'un agneau , mais seulement sous forme humaine. Il est
difficile de dire à quelle époque on a commencé à représenter le Sauveur sur la croix. Avant le VIe siècle on ne trouve aucune trace certaine de l'usage du crucifix, ni dans l'Orient, ni dans l'Occident; il paraît qu'on ne se servait que de la simple image de la croix. Dans les catacombes de Rome , qui sont la plus riche mine de l'art chez les anciens chrétiens . on a trouvé des images du Christ , de la sainte Vierge, des Apôtres saint Pierre et saint Paul et d'autres Saints, des symboles du Christianisme, des croix, des images représentant des sujets tirés de l'Écriture sainte et le supplice des martyrs, ainsi que des tableaux figurant le baptême et l'agape, mais on n'y a pas découvert un seul crucifix.
Ce qui prouve que, dès les temps les plus reculés, les fidèles avaient de la vénération pour l'image de la croix, c'est le reproche de l'adorer que leur adressaient les anciens païens et qui fut renouvelé par Julien. On attacha aussi de bonne heure la croix à des lampes et à des sarcophages. Depuis le règne de Constantin, qui fit metlre des croix sur les places publiques et sur la monnaie , on rivalisa de respects et d'honneurs pour ce signe de la rédemption. L'exemple de sainte Paule cité par saint Jérôme prouve que l'on se prosternait devant la croix. Maison avait une vénération particulière pour la vraie croix du Sauveur, qu'Hélène, mère de Constantin, retrouva à Jérusalem. On en distribua de tous côtés des parcelles; les fidèles les enchâssaient dans de l'or et les portaient suspendues au cou comme un préservatif contre les dangers. Grégoire de Wysse et Paulin en possédaient. Il y avait à Jérusalem, sous le nom de 3-t*^o^x*£, un prêtre spécialement attaché à la garde de la croix, laquelle selon le témoignage de saint Paulin, ne diminuait pas de volume malgré les parcelles qu'on en détachait.