IX
Les Fêles et les j i unes ds l'Eglise (1
D'après la doctrine de l'Église primitive, chaque jour, à proprement parler , devait être regardé par les chrétiens comme un jour consacré à Dieu, et la vie chrétienne toute entière comme une fête continue. C'est dans ce sens que, suivant une dénomination introduite de bonne heure, chacun des jours de la semaine s'appelait férié (feriaj. Toutefois, depuis le temps des Apôtres, il n'y en eut pas moins , dans chaque semaine, certains jours regardés comme les anniversaires des grands événements du christianisme, et destinés à ranimer la piété de la masse du peuple, que l'uniformité de la vie ordinaire entraîne facilement dans la paresse et l'indifférence.
hedimanche(*t>fia*ii)dominica)) signalé déjà dans l'Apocalypse comme le jour du Seigneur, était sanctifié, depuis les Apôtres, comme le jour auquel Jésus-Christ, par sa résurrection glorieuse, avait accompli et scellé l'œuvre de la rédemption. Le dimanche étant un jour de jubilation , on ne jeûnait jamais ce jour-là, et l'on priait debout, coutume qui fut transformée en règle par un canon spécial du concile de INicée. On ne voit pas encore dans les premiers siècles
(1) Livres consultas: Guyeii Heortologin , Paris, 1057 ; Ad.Baillet, histoire des fesles, dans ses Vies des Saints, Paris, 1707; Prosp. Lambertini COIIUB, de Jesu Cbristi fjlisque inatris testis , P.itav., 1752; Thomassin, Traite des jeûnes de l'Église, Paris, I08o.
de l'Église qu'on eût appliqué au dimanche les lois du sabbat des Juifs ; seulement Tertullien demande que l'on remette les affaires de ce jour au lendemain. Constantin fut le premier qui, en faisant de la célébration du dimanche une loi civile , obligatoire même pour les païens , ordonna de suspendre ce jour-là tout travail manuel, ainsi que les fonctions judiciaires ; il permit toutefois les travaux de la campagne. Le concile de Laodicée recommanda le repos le dimanche, mais seulement « au degré où il serait possible aux » chrétiens. » Des lois impériales défendirent aussi dans la suite de choisir le dimanche pour la célébration des jeux publics. L'observation de ce jour devint insensiblement plus sévère , surtout dans l'Église grecque. D'après les maximes de celte église, Théodore de Gantorbéry fit du dimanche, dans la Grande-Bretagne, une fete pendant laquelle on devait même renoncer à toute affaire domestique et à tout voyage. Le concile d'Orléans de 538 déclara, au contraire, que l'extension qu'on donnait de cette façon au repos du dimanche, était plutôt conforme à la loi juive qu'au christianisme; il statua en conséquence qu'il suffisait de s'abstenir des travaux de la campagne et de tout ce qui empêchait de fréquenter les églises. Le concile de Mâcon de 585 alla jusqu'à ordonner d'interrompre les travaux de la campagne sous peine de châtiments corporels.
Outre la fête du dimanche, celle du sabbat fut maintenue dans un grand nombre d'églises, nommément dans celles de l'Orient qui, dans le principe, se composaient pour la majeure partie, de Juifs converlis. On attribuait aux Apôtres l'institutiou de cette fêle célébrée, en mémoire de la création du inonde, de la même manière que le dimanche, mais il n'était pas défendu de travailler. Le jeûne du samedi fut donc regardé dans ces églises comme inadmissible, et un des canons apostoliques le défendit même sous peine d'excommunication, parce qu'il était en usage chez les Marcionites, Toutefois cette fêle n'existait ni dans l'Église de Rome, ni dans celle d'Alexandrie : même en Svrie , où on la célébrait
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particulièrement, saint Ignace s'était prononcé contre ceux qui l'observaient avec un zèle minutieux et exclusif. Le concile de Laodicée avait défendu d'interrompre le travail le samedi , et il parait que du temps d'Épiphane on ne chômait pas ce jour là dans l'Ile de Chypre. A Rome et antérieurement aussi en Espagne, il avait été ordonné, par opposition au sabbat des Orientaux , de jeûner le samedi à cause des souffrances du Sauveur, tandis que dans les églises de Milan , de la Gaule et d'une partie de l'Afrique ce n'était ni un jour de jeune ni un jour de fêle. Celle diversité scandalisait beaucoup de ch réliens, surtout ceux venant d'Orient, comme par exemple Cassien; mais saint Ambroise leur donna le conseil bien simple de se conformer toujours à l'usage de l'église où ils se trouvaient, par conséquent de manger le samedi à Milan et dejeuner le même jour à Rome.
Le mercredi et le vendredi étaient, depuis le temps des Apôtres, des jours de station, c'est-à-dire de jeûne et de prières eu commun. Le jeûne pendant ces jours s'appelait demi-jeûne, parce qu'il finissait à trois heures (ainsi trois heures plus tôt qu'en carême), et qu'il était, surtout en Occident, plutôt une coutume qu'une obligation. Dans l'Église grecque on a conservé le jeûne des mercredis et vendredis de toute l'année, à l'exception du dodécahéméron , c'est-à-dire des douze jours qui se trouvent entre Noël et l'Epiphanie et des trois semaines appelées Prosphonésîma , sfpocrcos et Tyrophagos. Dans l'Occident, ce jeûne resta facultatif jusqu'au IXe siècle. Constantin ordonna de célébrer en général, outre la fêle du dimanche, celle aussi du vendredi en mémoire de la passion de INotre-Scigneur, et l'usage s'élablit bientôt en Orient de suspendre ce jour-là les fondions judiciaires.
Le carême (tet^p^xotth, quadragesttnà) .jeûne observé par les chrétiens pour se préparer à la fêle de Pâques, est, sinon une institution apostolique, du moins un usage qui dale du temps de Apôtres. Cependant au il' siècle il ne régnait rien moins que de l'uniformité dans l 'observation
de ce jeûne. Quelques personnes ne jeûnaient qu'un seul jour, d'autres deux ou plusieurs jours, comme jours de jeûne prescrit par l'Église, et pendant lesquels il n'y avait ni messe ni baiser de paix; le reste dépendait de la volonté de chacun. Encore au Ve siècle, on ne jeûnait que trois semaines dans quelques églises. Mais dès le IVe siècle, il était généralement dUisage dans l'Occident, en Afrique et en Egypte dejeuner pendant six semaines avant Pâques, ce qui , déduction faite des dimanches, donnait trente six jours de jeûne. Le carême durait le même temps en Orient où , à dater du IVe siècle , on commençait déjà à jeûner la septième semaine avant Pâques, parce que les samedis n'étaient pas jours de jeûne. L'usage de s'abstenir de la viande les dimanches fut également établi de très-bonne heure. L'abstinence de la viande et du vin, avec la coutume de ne manger que vers la fin de la journée , tels sont en général les traits caractéristiques du jeûne quadragesimal. Les chrétiens fervents transformaient souvent leurs repas en une xérophagie, dans laquelle ils ne prenaient que des aliments secs. Dans l'Asie mineure et dans la Syrie, ces xérophagies qui ne se composaient que de pain et d'eau, et tout au plus de légumes, étaient généralement observées. Le concile in Trullo de l'année 692 introduisit en Orient une pratique uniforme à cet égard, et ce fut ainsi que le jeûne quadragesimal y devint, en quelque sorte, une xérophagie continuelle , car on s'abstenait de viande, de poisson, d'ecufs, de lait, de vin et d'huile d'olive. Il y avait moins de sévérité en Occident, où la xérophagie n'était d'obligation que le vendredi saint ; ce fut le huitième concile de Tolède de 653 qui le premier frappa de peines canoniques l'usage de la viande pendant le carême. Le jeûne libre durant plusieurs jours sans rien prendre, s'appelait superpositio (u^pS^u) et s'observait particulièrement dans la semaine sainte. Tant que durait le carême on ne célébrait point de fêtes des martyrs; d'après un canon du concile de Laodicée, les noces et les réjouissances à l'occa-
sion du baptême étaient interdites, et les lois impériales défendaient d'appliquer pendant ce temps les punitions corporelles. On trouve une série de sermons pour chaque jour du carême dans les œuvres de saint Jean Chrysostôme.
Dans le principe, le vendredi et le samedi étaient seuls consacrés à la commémoration de la passion et de la mort de Notre-Seigncur; bientôt on y ajouta le mercredi, et depuis la fin du III' siècle, on consacra toute la semaine d'avant Pâques, qu'on nomma alors la grande semaine, à la célébration et à la méditation de ces mystères. Elle se distinguait par un jeûne rigoureux, par des veilles et, comme la semaine de Pâques elle-même, par la cessation de tout travail et de toute affaire temporelle. Le jeudi était spécialement consacré à la mémoire de l'institution de l'Eucharistie. Comme c'était un jour de joie, plusieurs personnes croyaient pouvoir rompre le jeûne, ce qui fut défendu par le concile de Laodicée , tandis qu'on le permettait en Afrique. Dans l'Occident, à dater du Ve siècle, on consacrait les saintes huiles le même jour. Dès l'époque de Terlullien on célébrait le vingt-cinq mars comme étant le jour de la passion de Notre-Seigncur, ce qui néanmoins ne peut pas être ; mais bientôt on transforma en fêtes mobiles, le jour de la passion et celui de la résurrection , de sorte que le premier tombât toujours un vendredi. Chez les Grecs on l'appelait v*rx* et même ^r*up»«//ov, pour le distinguer de la fête nommée v*<rz* kj*<rr*vtuov, c'est-à-dire le jour de Pâques. Ce jour était considéré, depuis le temps des Apôtres, plutôt comme une fêle consacrée à la prière, au travail et à la mortilication, qu'au repos et à la joie. Dans l'Orient elle commençait toujours la nuit précédente, que l'on passait à l'église, et où l'on faisait la lecture de l'histoire des souffrances de Jésus-Christ. Dans l'Église romaine, depuis le Ve siècle, on récitait aussi ce même jour les prières usitées encore aujourd'hui pour les infidèles, les Juifs, les hérétiques et les schismatiques, lesquelles étaient suivies d(! l'adoration de la croix. Le samedi soir commençait
— 37i; — la grande vigile de la fête de Pâques, qui durait jusqu'à l'aurore du dimanche, eu sorte que les fidèles restaient à l'église d'un jour à l'autre; mais les cérémonies prescrites absorbant trop de temps, on en fixa insensiblement le commencement au samedi matin. Ces cérémonies étaient le dernier scrutin des catéchumènes , la bénédiction du symbole de la résurrection, c'est-à-dire du cierge pascal, laquelle décrite parEnnodius fut, dès le VIIe siècle, introduite dans la plupart des églises d'Occident , les leçons de l'ancien Testament relatives au baptême et la consécration de l'eau bénite. Ensuite avait lieu l'administration du baptême et l'on célébrait pour les néophytes le saint sacrifice qui, à proprement parler, faisait déjà partie de la fête de Pâques, et commençait à peu près à l'heure de la résurrection de Noire-Seigneur vers la quatrième veille. Le dimanche de Pâques (^p/**» ^y***) était la plus auguste fête de toute l'année ; les chrétiens s'embrassaient les uns les autres en s'adressant cette salutation : « Le Seigneur est » ressuscité, il est vraiment ressuscité! »
Après que le concile de JNicée eut condamné ceux qui, comme les Juifs, célébraient la fête de Pâques le quatorzième de la lune de mars, et qu'il eut décidé que désormais toutes les églises célébreraient uniformément celte fêle le dimanche après le quatorzième de la même lune, il resta encore un petit nombre de schismatiques sous le nom de Quartodécimans. Le concile de INicée avait en outre chargé les évêques d'Alexandrie de notifier annuellement d'avance aux autres églises le jour auquel la fête de Pâques devait tomber. Ils se servaient à cet effet d'un cycle de dix-neuf ans, tandis qu'à Rome on employait un cycle de quatre-vingt-quatre ans plus ancien et défectueux ; de là il résulta , surtout dans les années 387 et 444, une différence très-sensible dans l'Orient et dans une grande partie de l'Occident. Enfin, on rétablit l'uniformité par l'adoption qui eut lieu , en 527, du cycle de Denys-lc-Pelit, basé sur le cycle alexandrin. Durant toute la semaine pascale, appelée par les Grecs
inv.nivA-nu'A el par les Latins lubdomas alba à cause des habits blancs que portaient les néophytes, on continuait de célébrer la Pâques, comme aussi d'administrer le baptême, et les lois impériales, d'accord avec les lois ecclésiastiques, ordonnèrent , à dater de 389 , de suspendre pendant ce temps les fonctions judiciaires et de s'abstenir de toute oeuvre servile. Le dimanche suivant (Pascka clausum, àvTmoLTx*) les néophytes déposaient leurs vêlements blancs (Dominica in albis se. deposilis , ou post albas), et se mêlaient pour la première fois à la masse des tidèles.
Les cinquante jours qui suivent la fête de Pâques, furent regardés, dés les premiers siècles de l'Église, comme un temps solennel consacré à la mémoire de la Résurrection de Noire-Seigneur et de ses effets. Dans cet intervalle le saint sacrifice était célébré tous les jours; tous les jours on communiait; on ne jeûnait pas, on ne priait pas à geuoux, et Tertullien se réfère à ces cinquante jours pour prouver que les chrétiens avaient encore plus de fêtes que les païens. L'Ascension (*pr» *™ àv*x>i4«*c, appelée en Gappadoce » sTr/ro^V-ev» , jour du salut) qui se célébrait toujours le quarantième jour après Pâques, était une des quatre plus anciennes fêles de l'Église. De même que la fêle de Pâques chez les chrétiens remplaça la pàque hébraïque, ainsi la Pentecôte (lurm**™ dans un sens plus restreint, »/*«p* ™ «rw*fùimc) fut instituée en mémoire de la descente du Saint- Esprit, à la place de la fête des Semaines et de celle des Prémices que célébraient les Juifs. En conséquence les premiers chrétiens imitèrent les Juifs dans la fixation de cette fêle, aussi bien que de celle de Pâques, et la Pentecôte paraît avoir été toujours célébrée le dimanche, depuis que l'on eut renoncé, pour la fêle de Pâques, au quatorzième de la lune de INisan.
Le jeûne des quatre-temps, qui s'observe au commencement de chacune des quatre saisons de l'année, était déjà établi dans l'Église romaine vers le milieu du \ ' siècle, de manière que !<• jejâne de l'été eût lieu immédiatement après
Ja Pentecôte, celui de l'automne en septembre, celui de l'hiver en décembre et celui du printemps dans le carême. Il paraît qu'on se proposa pour but, à Rome, de remplacer le jeûne volontaire de chaque semaine qui ne s'observait plus exactement, par celui des quatre-temps rendu obligatoire, et en effet les jeûnes des stations, surtout celui du mercredi, tombèrent dès lors de plus en plus en désuétude. Cette institution d'origine romaine fut adoptée, mais seulement peu à peu, dans les autres églises d'Occident. En Orient on jeûnait aussi la semaine après la Pentecôte, suivant une règle déjà établie par les Constitutions Apostoliques.
La fête de V Epiphanie fut d'abord instituée en Orient, au plus tard depuis le IVe siècle, en mémoire du baptême de 3Notre-Seigneur, dans lequel le Père et le Saint-Esprit déclarèrent Jésus Fils de Dieu et Messie véritable. Ce jour là ou la veille, avait également lieu dans tout l'Orient, en Egypte et dans une grande partie de l'Afrique, l'administration solennelle du baptême aux catéchumènes («ffr? *»» «p»™ )• immédiatement avant cette cérémonie on consacrait l'eau bénite. A la fête du baptême on joignait celle du premier miracle opéré à Cana. Depuis un temps immémorial, la manifestation de Jésus-Christ aux prémices de la gentilité, ou l'adoration des Mages, fête que les Grecs joignaient à celle de la naissance du Sauveur, était particulièrement célébrée en Occident, et déjà saint Augustin défeudait cette fête contre les Donatistes qui la rejetaient. A proprement parler, comme le remarquent Maxime de Turin, Pierre Chrysologue, etc., l'on célébrait à la fois eu Occident le souvenir des trois faits auxquels convient également le nom d'Epiphanie, à savoir: le baptême dans le Jourdain, l'adoration des Mages et le miracle de Cana. La fête de la Nativité de Notre-Seigneur , instituée plus lard que les fêtes de Pâques, de la Pentecôte et de l'Ascension, semble avoir été à cause de cela, pendant longtemps , moins considérée que ces dernières, comme on peut le voir par ce qu'en dit saint Augustin. L'incertitude qui régne à l'égard
du jour de la naissance de Jésus Christ , placé par les uns au mois de mai, par les autres au mois d'avril, par d'autres encore au six janvier, doit avoir donné lieu à cette différence. En Palestine et en Egypte, jusqu'au Ve siècle, on joignit, le six janvier, la fête de la Nativité à celle du baptême. Mais depuis le IVe siècle, l'église latine toute entière, à l'exemple de celle de Rome, célébrait la Nativité le vingt-cinq décembre. Les églises d'Antioche et de Constantinople suivirent cet exemple; et, à partir de 430, la fêle de la Nativité fut célébrée à la même date dans tout TOrient. La conjecture que c'est à Rome qu'on fixa pour la première fois cette solennité au vingt-cinq décembre, afin de donner à la fête du retour du soleil , que les païens célébraient le même jour, une direction et une signification conformes au Christianisme, se trouve corroborée par une remarque de saint Ambroise relative à la coïncidence de la fête chrétienne et de la fêle païenne. Un jeûne servant de préparation à la fêle de la Nativité fut d'abord introduit, en 462, dans les Gaules par Perpetuus, évêque de Tours, et ensuite approuvé par le concile de Mâcon en 581 ; depuis la Saint-Martin on jeûnait trois fois la semaine. A dater du VIe siècle, le premier janvier était célébré, dans quelques églises , comme l'octave de la Nativité , et en Espagne , depuis le milieu du VIIe siècle, comme la fête de la Circoncision de Notre-Seigneur. Déjà antérieurement l'Église avait fait du premier janvier un jour de fête, afin d'empêcher les Chrétiens de prendre part aux excès auxquels les païens se livraient ce jour là*
La fêle de la Purification de la Sainte Vierge ou de la Présentation de Jésus-Christ au temple (^^av™) 9 se célèbre le deuxième jour de février, en vertu d'une loi de Juslinien de l'an 542, Déjà le pape Gélase l'avait opposée à Rome aux Lupercales des païens, et au VIIe siècle elle fut célébrée dans toute l'Église. Insensiblement on établit aussi, le vingt-cinq mars, la fête de V Annonciation (•'*•>■>«- <™ ) en mémoire de l'incarnation du Verbe divin : elle est
mentionnée pour la première fois en Orient par le concile inTruUode l'an 692. En Espagne, le concile de Tolède de 656 la transféra au mois de décembre à cause de sa coïncidence avec la fêle de Pâques. Dans l'église grecque on célèbre, depuis le VIIe siècle, la fêle de la Transfiguration de Jésus-Christ (*»* ,MêTapop$<i««a'c).
Une loi de l'empereur Valentinien prouve que, dans l'Église primitive, on célébrait annuellement la fête de tous les Apôtres et que, ce jour-là, les fonctions judiciaires étaient suspendues. En Orient, on la célébrait toujours le trente juin; dans l'Occident, la fête des Apôtres saint Pierre et saint Paul, laquelle tombe le 27 juin et qui était également célébrée dans l'Église orientale, paraît avoir remplacé la première. A dater du IIe siècle , les fêtes des martyrs se célébraient dans les églises où ils avaient vécu et souffert; en conséquence, il n'y avait pas de fêles de martyrs célébrées d'une manière générale et uniforme ; la seule fête du premier martyr saint Etienne avait lieu , depuis le IVe siècle , dans tout l'Orient et tout l'Occident. En général la fête des martyrs tombait le jour de leur mort qu'on nommait naialitia (yivtfai*). Elle était précédée d'une vigile dans laquelle les prières alternaient avec le chant des psaumes et des hymnes. Le sermon contenait le panégyrique du Saint, dont on lisait les actes; les riches donnaient ensuite un repas public aux pauvres. Une loi de Constantin ordonne déjà d'observer , même sous le rapport civil , les fêtes des martyrs à l'instar des dimanches. Il n'y avait que la très-ancienne fêle de saint Jean-Baptiste, déjà regardée comme telle par saint Augustin, qui fût fixée au jour de sa naissance. Dans l'Orient, on célébrait annuellement une fête de tous les martyrs dès le IV0 siècle. Les fêtes des Saints qui n'avaient point été martyrisés, se célébraient en Orient depuis le commencement du Ve siècle; elles furent établies plus tard en Occident. La première que l'on y rencontre de cette dernière espèce est celle de saint Martin, évêque de Tours, laquelle date de la fin du VIe siècle. En mémoire de l'épiscopat de saint Pierre , on
célébrait à Rome, depuis le milieu du IVe siècle , une fête (natale Petri de cathedra) qui fut aussi établie, dès le VIe siècle, dans la Gaule. Aux fêtes particulières des diverses églises, appartenaient également les anniversaires de l'ordination des évêques et de la bénédiction des temples ebrétiens (encœnia ) qu'on célébrait déjà dans le IVe siècle , ainsi que les anniversaires relatifs à des événements remarquables. Les Rogations, dans la cinquième semaine après Pâques , consistant dans un jeûne de trois jours avec des processions et des prières publiques, furent instituées en 469 par Mamert, évoque de Vienne en Daupbiné. Cette fête fut d'abord établie dans loute la Gaule par des décisions synodales ; bientôt elle le fut aussi dans les contrées voisines, et enfin à Rome dans l'année 795. La grande litanie , instituée dans cette dernière ville, en 590, par Grégoire-le-Grand à l'occasion d'une peste, était une fête semblable qui, à dater du Vile siècle, se célébrait toujours le 25 avril.
Les Prières journalières. La feneration des Saints et de leurs reliques. Les Bénédictions. Les Etablissements de bienfaisance ecclésiastique. Les Funérailles. L'Excommunication.
Depuis le temps des Apôtres, certaines heures du jour étaient destinées à la récitation des psaumes. Dans les Constitutions Apostoliques, les fidèles sont exhortés à prier six fois par jour , au lever du soleit pour remercier Dieu de la journée qui commence, à la troisième heure, parce que c'est l'heure où Notre-Seigneur fut condamné à mort, à la sixième, à laquelle il fut crucifié, à la neuvième, à laquelle il mourut, au soir, par reconnaissance pour le repos que Dieu accorde aux hommes, et au chant du coq pour le retour du jour. Les chrétiens devaient s'assembler pour la prière, soit dans les maisons, soit dans les églises, et lorsqu'il n'était pas possible de prier en commun , chacun en son particulier , ou bien deux ou trois ensemble devaient remplir ce devoir. Tertullien et Cyprien citent la troisième, la sixième et la neuvième heure (9, 12, 3), comme les heures fixes consacrées à la prière. La prière du matin et celle du soir spécialement se faisaient en commun et en public, et l'on se réunissait à cet effet aux jours non liturgiques, c'est-à-dire aux jours où l'on ne célébrait pas le saint sacrifice. La prière du matin commençait pendant la nuit , avant le point du jour , par le psaume LXIP, après quoi l'on récitait dans quelques églises les prières pour les catéchumènes et les pénitents , ainsi que pour les autres classes de personnes; ces prières se lerini-
liaient par une action de grâces et par la bénédiction de l'évêque. Lorsque les persécutions eurent cessé . les nocturnes avaient aussi toujours lieu, surtout aux vigiles qui précédaient les fêtes. D'après la division de la nuit en quatre veilles, usitée chez les Romains, on chantait ordinairement trois psaumes dans chacune des trois premières (au soir, à minuit et au premier chant du coq) ; la quatrième comprenait les matines dans lesquelles on chantait les laudes; mais à dater du Ve siècle on ne conserva plus que la quatrième veille, et l'on y récita ou chanta les psaumes de toutes les autres. Dans plusieurs églises on faisait d'abord une confession générale avant ces nocturnes que l'on prolongeait jusqu'au malin; ensuite l'assemblée des fidèles, partagée en deux chœurs, chantait alternativement les divers psaumes qui, à la pointe du jour, finissaient avec le Le. La prière du soir commençait par le CXLe psaume; ensuite l'on récitait les mêmes prières que le matin, et tout se terminait par la bénédiction de l'évèque. Souvent on joignait aux psaumes des leçons de l'Écriture sainte et des hymnes. Dans le IVe et le Ve siècle le peuple paraît avoir encore assisté en grand nombre à la prière du soir et au nocturne qui avait lieu avant le lever du soleil. Il est probable qu'on ne priait en commun et qu'on ne chantait les psaumes à tierce, à sexle et à none que dans un petit nombre d'églises; encore ne le fit-on pas longtemps, puisque, à partir de la fin du IVe siècle, cette coutume ne se retrouve plus que dans les couvenls. L'heure de prime fut établie au commencement du Ve siècle, dans le couvent de Bethléem , d'où elle passa dans d'autres monastères.
Les chrétiens ont toujours cru que les Saints, qui jouissent del éternelle félicité peuvent, en vertu de la communauté des biens spirituels et de l'assistance (pie se prêtent mutuellement les membres de l'Église, obtenir de Dieu par leurs mérites et par leur intercession des faveurs pour les fidèles vivants : aussi a-l-on toujours regardé dans l'Église l'invocation des Saints comme une chose salutaire. Déjà au III' siècle, sainte Jus-
tine, vierge et martyre, invoquait, suivant le rapport de saint Grégoire de Nysse, l'assistance de la sainte Vierge. Dans les actes de saint Tryphon et de saint Respicius qui souffrirent le martyre sous l'empereur Dèce, on raconte que les fidèles qui enterrèrent leurs corps, se recommandèrent à leur intercession. Non-seulement les Pères du IVe siècle, Éphrem, Basile, Grégoire de Nazianze, Chrysostôme, Augustin et d'autres, recommandent souvent et expressément la vénération et l'invocation des martyrs , mais ils en donnent eux-mêmes l'exemple , et représentent cet usage comme généralement établi de leur temps. Les païens et les hérétiques , surtout les Manichéens accusaient, à ce sujet, les Chrétiens d'avoir substitué au culte des dieux le culte de personnes mortes, ou, comme disait le manichéen Faustus, d'avoir remplacé les idoles par les martyrs. Dans les premiers siècles de l'Église on vénérait les Esprits célestes de la même manière que les Saints, et Origène parle déjà de l'invocation d'un ange pour obtenir son aide et sa protection. Mais le culte superstitieux rendu aux anges par la secte des Angéliles , culte païen plutôt que chrétien, fut condamné par le concile de Laodicée. Les fidèles rassemblaient, conservaient religieusement et révéraient toujours les reliques des Saints. Ceux de Smyrne disent dans une lettre à leurs frères de Philadelphie, qu'ils ont soigneusement recueilli et enterré les restes du saint martyr Polycarpe, plus précieux pour eux que l'or et les pierreries, afin de pouvoir célébrer régulièrement l'anniversaire de sa mort sur la tombe qui renferme ses reliques. Voulant justifier cette vénération , les Pères invoquent le témoignage de l'Écriture sainte , d'après laquelle l'attouchement des os du prophète Elisée opéra la résurrection d'un mort; ils parlent du suaire et de la ceinture de saint Paul, lesquels guérissaient les malades qui les touchaient, et chassaient les démons; ils croient que ces diverses reliques possèdent une vertu sanctifiante particulière , et que cette vertu, se communiquant par le simple attouchement, passe même aux vases et au linge qui les contiennent. Les écrits
contemporains rapportent un grand nombre de guérisons miraculeuses opérées par les reliques. Saint Augustin raconte, comme témoin oculaire, qu'une foule de faits de ce genre signalèrent la découverte des corps de saint Gervais et de saint Protais par saiut Ambroise à Milan, et celle des reliques de saint Etienne en Afrique. Isidore de Pclusium en appelle à ces guérisons pour justifier les bommages rendus aux reliques. Saint Cbrysostôme mentionne déjà la coutume de les exposer à la vénération publique dans des occasions particulières et de les porter dans les processions. On les plaçait le plus souvent dans l'intérieur des autels ou dessous, quelquefois aussi dans les cbapelles dédiées aux martyrs ; c'était là que les fidèles venaient leur rendre un culte assidu. Gaudence, évêque de Bresse en Italie, fit exprès le voyage de Cappadoce afin de s'y procurer des reliques pour son diocèse , et il arrivait que des villes entières s'eD disputaient la possession. Au reste, Grégoirele-Grand observe qu'on n'envoyait d'ordinaire à ceux qui demandaient des reliques à Rome, que des linges {branded) bénits par l'attoucbement des corps ou des tombeaux des Apôtres.
Au nombre des cérémonies les plus anciennes, puisqu'elles datent du temps des Apôtres, il faut compter les bénédictions, par lesquelles certains objets destinés à l'administration des sacrements sont délivrés de la malédiction qui pèse sur la création entière depuis le pécbé originel, et appropriés au service des fidèles comme agents d'une force supérieure. L'eau baptismale et l'huile qui sert à la confirmation et à l'extrème-onction, étaient bénites depuis le Ier siècle par le signe de la croix et par des prières. En remontant jusqu'au commencement du IVe siècle, on trouve des indices d'une eau bénite distincte de l'eau baptismale. Le VIIIe livre des Constitutions Apostoliques renferme déjà la formule de consécration, dans laquelle on attribue à cette eau la vertu de guérir et de chasser les démons; mais on ne sait pas au juste si, dès le principe, elle différait de l'eau baptismale, ou bien
si l'on faisait également servir celle-ci à l'usage pour lequel on employa dans la suite une eau bénite particulière. La formule des Constitutions Apostoliques montre que l'on consacrait et qu'on employait aussi de l'huile pour un but semblable. La bénédiction des fruits et des aliments doit sa naissance à Poblation des prémices qui étaient bénites par l'évêque; on conserva l'usage de bénir ces objets, même après que les oblations furent tombées en désuétude. Nous avons déjà parlé des pains bénits ou eulogies. La puissance ayant été donnée à l'Église de tout renouveler en Jésus-Christ et d'arracher tout à une puissance étrangère , la bénédiction de l'eau, du sel et de l'huile était souvent accompagnée d'exorcismes, ou bien la bénédiction même avait la forme d'un exorcisme. Pour tout cela, l'on faisait le signe de la croix dont les premiers chrétiens se servaient à chaque occasion, comme le remarque Tertullien; on le faisait particulièrement sur le front, et au rapport de saint Chrysoslôme, telle était l'habitude de ce signe que plusieurs personnes le faisaient même en entrant dans un bain ou en allumant une chandelle, souvent sans y penser.
Les églises pourvoyaient, avec une sollicitude vraiment maternelle, aux besoins des pauvres dont le nombre ne pouvait pas être considérable en vertu de la constitution romaine; elles s'occupaient de même des orphelins et des enfants trouvés. A cet effet, les églises riches aidaient les églises pauvres, et sous ce rapport celle de Rome se distinguait particulièrement. On s'empressait d'exercer l'hospitalité envers quiconque prouvait, par une attestation de son évêque, qu'il appartenait à l'Église catholique. Les malades, même ceux qui étaient frappés de la peste, étaient l'objet des soins les plus assidus, et aussitôt que l'Église jouit de sa liberté, les évêques érigèrent des hospices appelés wmhwoa**** et gno^*»*, ainsi que des établissements pour les personnes faibles et estropiées et pour les vieillards. Déjà Eustathe, évêque de Sé^ baste, dans le Pont, nommait Aerius directeur d'un pareil établissement («r»^*^!»). Saint Basile construisit et dota
un immense hospice à Césarée; saint Chrysoslômc fonda plusieurs établissements de ce genre à Constantinople , et le concile de Chalcédoine ordonna que les directeurs ecclésiastiques de ces maisons seraient toujours subordonnés aux évéques. Dans les localités moins importantes, les malades trouvaient aussi un asile dans la demeure de l'évéque; voilà pourquoi le biographe du grand évêque d'Hippone dit que ce Saint mangeait à une môme table avec les malades.
La persuasion que le corps du fidèle est le temple du Saint- Esprit, béni par les Sacrements, destiné à être un jour renouvelé et à participer à la gloire éternelle, inspirait aux chrétiens une estime et une vénération inconnue des païens pour les morts. Dès le principe, ils avaient de l'aversion pour les bûchers et mettaient ordinairement les corps en terre: c'est pour cela que sous les empereurs chrétiens les bûchers tombèrent bientôt en désuétude. Ils embaumaient fréquemment les corps morts, surtout ceux des martyrs, ou du moins ils cherchaient , au moyen de l'embaumement avec de la myrrhe, à empêcher qu'ils ne se corrompissent, et pouvaient ainsi plus facilement tenir leurs assemblées religieuses dans les galeries et les corridors souterrains, dans les cryptes et les catacombes, où ils les ensevelissaient. Les chrétiens croyant ne contracter aucune souillure par l'aspect ou l'attouchement des corps morts, faisaient leurs enterrements, non comme les païens pendant la nuit, mais en plein jour depuis la fin des persécutions; toutefois à dater du IVe siècle on les accompagnait avec des flambeaux. On lavait le corps, on l'habillait décemment, quelquefois on le révélait d'habits précieux, le plus souvent on l'enveloppait de linges blancs, puis on l'exposait dans la maison ou dans l'église et l'on veillait auprès de lui en chantant des psaumes. Les évoques portaient quelquefois eux-mêmes les personnes de distinction au tombeau; cet honneur fut rendu à Paule, matrone romaine, par les évéques de Palestine. Les frais de la sépulture des pauvres étaient supportés par l'église, qui, dans les grandes villes . avait ses parabolains et ses fos-
soyeurs pour remplir cette fonction. Ceux qui suivaient le convoi funèbre chantaient des psaumes, comme il est déjà prescrit dans lesGonstitulions Apostoliques; près de la tombe l'on récitait des prières pour le repos de l'âme du défunt. Si l'enterrement avait lieu le matin, on célébrait le saint sacrifice aussitôt après, autrement on le faisait l'un des jours suivants , ordinairement le troisième. Les Pères blâment un deuil immodéré et trop prolongé; en revanche, ils approuvent et recommandent la coutume d'honorer les morts par d'abondantes aumônes. Le premier couciledeBrague ordonne de refuser la sépulture aux suicides. Les Chrétiens , comme les Juifs et les Païens, avaient leurs cimetières (areœ, cœmeteria , dormitoria) hors des villes. Dans leurs cryptes souterraines, les sarcophages de pierres se trouvaient souvent dans les renfoncements des murailles, et on les murait aussitôt que le corps y était déposé. Constantin-le-Grand fut le premier qui voulut être enseveli dans l'église des Apôtres à Constantinople; Théodose et Honorius y furent enterrés dans la suite. On avait aussi déjà commencé à enterrer quelques personnes à côté des tombeaux des martyrs, par conséquent dans l'intérieur ou près des églises consacrées à ceux-ci. Toutefois, pendant longtemps, on n'accorda qu'aux empereurs et aux évoques la permission de se faire enterrer dans les églises situées dans l'intérieur des villes, et plusieurs conciles s'opposèrent aux efforts que les fidèles ne cessaient de faire pour obtenir une sépulture dans les temples chrétiens. Contre les hétérodoxes incorrigibles, les criminels et les récalcitrants, l'Église employait d'ordinaire, comme dernier moyen, C entière excommunication (iravTEXiK à?o/nT//o? ), par laquelle on était absolument retranché du nombre des fidèles, et privé de tous les droits des chrétiens. L'Église avait reçu ce pouvoir de Jésus-Christ et s'en servait pour sa propre conservation, pour mettre ses membres à l'abri de toute corruption et pour sauver son honneur. Cette excommunication, appelée Anathèmc , différait de celle qu'on infligeait comme simple pénitence pour un certain temps; elle n'était
employée que contre des hommes incorrigibles qu'on abandonnait à eux-mêmes et qui, d'après les paroles du Seigneur, étaient regardés comme desétrangers avec lesquels on n'avait plus aucun rapport. Déjà saint Augustin dislingue pour cette raison entre la prohibilio morialis et la prohibitio medicinalis, et plusieurs Pérès croient que la première a remplacé la peine de mort prononcée dans l'ancienne Alliance contre ceux qui violaient la loi. Celui qui était frappé de cette peine n'était plus reçu dans aucune église; on évitait d'avoir avec lui aucune relation, même dans la vie civile, et l'évêque qui l'avait excommunié, en informait les églises voisines, surtout celles où il était dans le cas de se rendre, ainsi que les principaux métropolitains, pour qu'il fût partout repoussé de la communion des fidèles. Tous les Pères conseillent de n'employer ce moyen extrême qu'avec beaucoup de circonspection et seulement dans le cas d'une absolue nécessité.
§xi.
Le Célibat. Les ascètes cl les anachorètes. Origine des couvents. Propagation de la vie monastique en Orient et en Occident. Ordre des Bénédictins. Couvents de religieuses (1).
De même que Jésus -Christ , né d'une vierge , resta luimême vierge toute sa vie, et qu'il approuva le vœu de virginité fait en vue du royaume des cieux ; de même que les Apôtres, pour imiter et pour servir leur maître, avaient tout quitté jusqu'à leurs femmes, ainsi l'on adopta en principe , dès le commencement de l'Église chrétienne , que les prêtres les plus parfaits seraient ceux qui , pour offrir le saint sacrifice avec la pureté convenable , pour édifier leur troupeau par l'exemple des vertus les plus difficiles, et afin de vaquer en toute liberté aux fonctions de leur ministère, vivraient dans une continence perpétuelle. Les secondes noces , après la mort de l'épouse, trahissant un défaut de contiuence, saint Paul (I. Timoth. III, 2-12) défendit d'ordonner diacre un bigame. Or , par ce mot
(1) Livres consultes : Joli. Cassiani opera , Atrebali , 1628 ; Palladii liistoria Lausiaca, in Cotelerii montrai. Eccl. grœc; Theodoreti historia religiosa; Joh. Moschi prattitn spirituale in Cotelerii monum.; Grcgorii Magni , vita s. Benedicli . seu dialogorum liber in actis sanctorum Ord. s. Benedicti , Paris, 1068 ; Luc. Holstenii , Codex regularum monasticarum ; Alteserrae Asceticon , sive Origines rei monastic» , Paris , 1674 ; Martene de antiquis monachorum ritibus , Lyon , 1690 ; Mabillon , Annales Ord. s. Benedicti , Paris, 1703.
entend une bigamie successive et non simultanée , comme le démontre d'une part la nature même de la chose , puisque celui qui vivait dans la bigamie simultanée , c'est-à-dire dans l'adultère, n'était pas même chrétien, et comme il résulte encore de la recommandation que l'apôtre fait plus loin (V, 9) de n'ordonner diaconesses que des veuves qui n'avaient été mariées qu'à un seul homme. C'était aussi une régie généralement établie dés le temps des Vpôlrcs, et bientôt ce fut une loi formelle qu'un prêtre ne pouvait plus se marier après son ordination s'il le faisait . il était nécessairement déposé . comme le concile de Néocésarée, de 314, l'ordonne dans son premier canon : l'on ne connaît point d'ailleurs d'exemple du contraire. Toutefois comme on manquait de célibataires dignes de l'état ecclésiastique, on ordonna un grand nombre d'hommes mariés, qui alors se séparaient ordinairement de leurs femmes ; cependant cela n'était pas exigé, mais seulement laissé eu général a la conscience individuelle. Le concile d'Àncyre ue permit aux diacres de se marier après leur ordination que dans le cas où l'évêque les aurait admis malgré la déclaration préalable de leurs intentions. D'après le témoignage de Socrate et de Sozoméne, on avait, il est vrai - proposé au concile de jNicée, que les prêtres mariés avant leur ordination fussent obligés de s'absienir de leurs femmes à l'avenir : mais le concile, sur la proposition de l'évêque égyptien Paphnuce, décida qu'on laisserait ce point a la discrétion de chacun. Ce fut encore ainsi que le concile de Gangra défendit les prêtres mariés contre les Eus! al biens qui . rejetant le mariage en général , interdisaient à ces prêtres la participation au sacrifice de la messe.
Cependant saint Jérôme assure que le célibat était exactement observé dans les églises d'Egypte et de Syrie et que les prêtres mariés s'abstenaient aussi de leurs femmes. Epiphane dit la même chose de l'Église en général ; mais ce qu'il ajoute que cela se pratique surtout dans les contrées où les lois de l'Église sont exactement observées, prouve qu'il y
avait déjà en Orient une différence à ce sujet. Toutefois les évêques en Egypte devaient vivre dans une continence parfaite , comme le montre l'exemple de Synésius, qui n'accepta point l'évêché de Ptolémaïs parce qu'il aurait dû renoncer aux relations conjugales avec sa femme. L'assertion de Socralc, que plusieurs évêques eurent des enfants même après leur sacre, doit donc s'appliquer particulièrement au patriarcat de Constantinople auquel cet historien appartenait ; ce fut là aussi, dans le diocèse du Pont , que naquit saint Grégoire de Naziance d'un père déjà évêque. Le relâchement dans les mœurs et la tiédeur devinrent de plus en plus dominants en Orient; enfin le concile in Trullo, tenu en 692 , et qui se composait d'évêques du patriarcat de Constantinople , ne conserva plus que les formes de l'ancienne discipline de l'Église, tandis qu'en réalité il détruisait le célibat dans ses fondements. On y déclara nul , il est vrai , le mariage contracté par un prêtre après son ordination ; mais les évêques seuls devaient être privés des droits du mariage et leurs femmes reléguées dans des monastères éloignés; l'on ne dut exiger des prêtres ni des diacres, lors de leur ordination, aucune promesse de continence, ni mettre en général des entraves à leurs relations conjugales. Tout ce qu'on exigea d'eux , ce fut d'observer la continence lorsqu'ils devaient servir à l'autel. Les choses sont encore en cet état dans l'Église grecque.
Il eu fut bien autrement dans l'Église d'Occident. Déjà le concile d'Elvire , en Espagne , ordonne , en 306 , de déposer les prêtres qui ne quitteraient point les femmes qu'ils avaient épousées avant leur ordination. Celte discipline sévère se soutint dans tout l'Occident. Les papes Sirice et Innocent Ier maintinrent cette règle, et si , d'après le témoignage de Sociale , la loi d'une parfaite continence fut imposée à tous les ecclésiastiques ayant reçu les ordres majeurs, en Thessalie , en Macédoine et dans l'Achaïe, cela vint de ce que ces provinces appartenaient au patriarcat de Rome, à ce patriarcat auquel saint Jérôme attribue,
ainsi qu'à ceux de Syrie et d"Égypte, l'observation du célibat dans toute la force du terme. L'Église d'Afrique observait la même discipline ; deux conciles de Garlhage, le second , en 390 , et le cinquième , en 40 1 , renouvelèrent , d'après les traditions du siège apostolique et la coutume de l'Église primitive , les lois relatives au complet célibat des prêtres. Les lois étaient si strictement obligatoires sur ce point, que saint Augustin a pu citer l'exemple de clercs mariés, qui, ordonnés malgré eux, supportaient néanmoins patiemment le lourd fardeau de la continence. Toutefois il y eut de fréquentes transgressions , comme le prouvent les plaintes de saint Àmbroise et les suppliques adressées aux papes par les évêques gaulois et espagnols, et, en effet, les prêtres devaient être soutenus et fortifiés par la grâce de Dieu, pour observer une règle comme celle qui leur fut imposée par le pape Léon Ier, à savoir, que sans quitter les femmes qu'ils avaient prises avant leur ordination, ils devaient vivre avec elles dans des relations purement fraternelles et changer leur mariage charnel en un mariage tout-à-fait spirituel. Mais l'Église ne se relâcha point de cette rigueur et ne chercha à l'adoucir qu'en ordonnant le moins qu'il lui fut possible d'hommes mariés.
Du reste, on donnait toujours comme motif principal de la loi sur le célibat la pureté nécessaire pour célébrer le saint sacrifice et administrer les sacrements. L'Église d'Orient reconnaissait aussi ce devoir; mais on pensait, surtout depuis le concile in Trullo, que l'observation en pouvait être laissée à la discrétion de chacun des prêtres , d'autant plus qu'ils n'étaient point appelés à offrir chaque jour le saint sacrifice. Au contraire, dans l'Église latine on commença , depuis la (in du IVe siècle, à étendre aussi l'obligation du célibat aux sous-diacres parce qu'ils servaient à l'autel. Ceci s'observa d'abord en Afrique. En Espagne et en Sicile, ils purent, jusqu'au VIe siècle, continuer à user du mariage contracté avant leur ordination, mais le concile de
Tolède, en 527, l'interdit en Espagne et le pape Pelage II le défendit en Sicile.
Le besoin de mener une vie vraiment spirituelle dans le détachement le plus complet des choses de la terre et dans une union continuelle avec Dieu, qui ne soit point troublée par le monde extérieur , ce besom de faire son salut loin des embarras de la vie temporelle est vraiment chrétien. La vie monastique . sous quelque forme qu'elle se présente , appartient essenliellement à l'Église chrétienne; aussi l'y a-l-on toujours rencontrée. Dès le temps des Apôtres, il y avait des vierges, des laïques et des prêtres, appelés ascètes, qui s'efforçaient de se soustraire à la corruption et même an contact du monde, se livraient aux exercices d'une piété plus austère, s'abstenaient du mariage, renonçaient à toute possession et s'imposaient un jeûne plus rigoureux. Les anciens Pères de l'Église appelaient ce genre de vie, qui cherchait à s'approcher le [this possible de la perfection evangélique. la suprême sagesse chrétienne, en prenant ce mot dans le sens antique , c'est-à-dire en marquant par là moins un système spéculatif qu'une manière de vivre fondée sur certains principes, et l'on cite plusieurs martyrs qui supportèrent d'autant plus courageusement les tourments de la torture romaine, qu'ils étaient déjà plus endurcis par la vie ascétique. Ces anciens ascètes, quoique habitant dans les villes et souvent même au sein de leur famille , avaient su pourtant se dégager des liens de la société dans leurs relations journalières; mais il y en eut d'autres, à dater du milieu du IIIe siècle , qui se retirèrent dans le désert , poussés d'abord par les persécutions, puis par le désir de renoncer complètement au monde; telle fut d'abord la vie des anachorètes d'Egypte. C'est ainsi que saint Paul s'enfuit, en 251, dans les solitudes de la Thébaïde, et qu'en 270, il y avait déjà en Egypte un grand nombre d'ermites, qui toutefois n'habitaient point dans le désert , mais près des villages. A celte époque , l'Égyptien Auloine , frappé de la parole du Seigneur (Saint Mathieu , XIX, 21), distribua ses
— 3ft9 — biens aux pauvres , se soumit à la direction de ces ermites ascètes, et , en 285 , après avoir vécu quinze ans dans une complète solitude et soutenu les plus rudes tentations, traversa le Nil, s'avança dans le désert, au milieu des montagnes situées près de la mer Rouge, et là, visité de temps en temps par ses amis , passa vingt ans dans le renoncement le plus rigoureux. Sa sagesse et les guérisons miraculeuses opérées par lui, lui amenèrent un grand nombre de fidèles , qui se firent ses disciples et ses émules et qui vivaient sous sa direction dans des habitations séparées. Lorsqu'il vint à Alexandrie, en 311, pour fortifier les chrétiens persécutés, et en 325, pour combattre l'arianisme , il se lit honorer et admirer même des païens et en convertit plusieurs. La communauté de femmes dirigée par sa sœur est le premier couvent de religieuses dont l'histoire fasse mention. Anion , contemporain et ami d'Antoine , fonda dans la contrée de Nitric , dans la liasse-Egypte , des communautés d'hommes pieux , qui vivaient dans des cellules séparées, mais qui se réunissaient le dimanche pour le service divin; leur nombre . à la fin du siècle, s'élevait à cinq mille. Un disciple de saint Antoine, saint Hilarion, qui mourut en 371, choisit pour sa retraite le désert entre Gaza et l'Egypte. Le bruit de sa sainteté et de ses miracles attira près de lui beaucoup de personnes qui se placèrent sous sa direction, de sorte que lorsqu'il visitait leurs cellules, il se voyait entouré de plus de deux mille frères. La solitude de Scélé, en Egypte, se remplit aussi de cellules après que saint fllacaire s'y fut établi.
Tous ces hommes vivaient en ermites: les couvents proprement dits furent institués par saint Pacùme. Formé par l'ermite Palémon aux dures privations et aux pratiques austères des anachorètes d'Egypte, il établit , en 325, une communauté religieuse à ï abenna , dans la llaute- Égv pte, puis fonda huit autres monastères, et leur donna une règle que nous possédons encore dans la traduction latine de saint Jérôme. Tous ces couvents étaient étroitement
unis sous la conduite d'un abbé , et ils formèrent ainsi le premier ordre monastique , celui des Tabennésiotes. Les moines étaient divisés en plusieurs classes, selon leurs diverses occupations et leurs professions. Un économe administrait les intérêts temporels de l'ordre, et déjà on avait introduit un court noviciat. Le travail manuel remplissait la pliss grande partie delà journée, le produit de ce travail nourrissait les frères, parmi lesquels un petit nombre seulement étaient prêtres et avaient été ordonnés avant d'embrasser la vie religieuse. Le couvent principal , dirigé par saint Pacôme, contint plus tard, d'après le témoignage de Palîadius, jusqu'à quatorze cents moines*
De l'Egypte, la vie monastique passa en Palestine; il y avait encore, dans le IVe siècle , des monastères florissants sur le mont Sinaï et dans le désert de Raïthu , non loin du mont Horeb. L'an 580 , saint Jean Climaque , abbé d'un monastère sur le mont Sinaï , dédia son Echelle sainte à l'abbé de Raïlhu. Chariton fonda, dans la Syrie , à Pharan d'abord, puis à Suça, une laure, c'est-à-dire une réunion de cellules placées à quelque distance les unes des autres , et dont les habitants , se réunissaient le samedi et le dimanche pour assister au service divin dans l'église de la laure. De la Syrie, la vie cénobitiquese répandit en Mésopotamie et en Perse; Eustathe, évêque de Sébaste, l'introduisit dans l'Arménie et la Paphlagonie; saint Basile en fut le plus illustre propagateur dans la Cappadoce et le Pont ; en sa qualité de prêtre, il avait auparavant dirigé un couvent à Césarée et avait composé une règle pour ses disciples, tant pour ceux qui vivaient seuls que pour les cénobites.
Les anachorètes qui se maintinrent toujours près des cénobites et qui , après avoir été formés dans un cloître, embrassaient ordinairement un genre de vie plus solitaire pour atteindre à une plus haute perfection, habitaient des cavernes ou des tentes, quelquefois même des catacombes ou tombeaux que l'on appelait (upofniu. Lorsque plusieurs habitaient dans un désert des cellules peu éloignées l'une de l'autre ,
ils formaient une laurc. Quelques-uns étaient continuellement en prière sur des colonnes en plein air, selon l'exemple que le fameux saint Siméon Stylite leur avait donné en \ 10. Bientôt après , saint Daniel vécut de la même manière aux environs de Constantinople. On en cite également qui vivaient sur les montagnes sans jamais rester sous un toit, et qui ne se nourrissaient que d'herbes. D'autres s'enfermaient dans d'étroites cellules pour le reste de leur vie. Cependant les hommes les plus graves et les plus illustres Pères de l'Église donnaient ordinairement la préférence à la vie monastique. Il y avait aussi une classe intermédiaire de moines, que l'on nommait Sarabaïles ou Rebomolh, lesquels vivaient deux ou trois ensemble, mais ils n'étaient soumis à aucun supérieur et s'attirèrent un mauvais renom par leurs querelles, par une vanité enracinée et par leurs excès dans le boire et le manger après le temps des jeûnes.
En Occident, ce fut saint Athanase, qui, lorsqu'il chercha un asile à llome, éveilla le premier le goût de la vie monastique par le récit de la vie de saint Antoine et par les moines qui l'accompagnaient. Saint Jérôme cite déjà plusieurs couvents de religieuses et un grand nombre de moines a Rome. A Vcrceil , l'évèque Eusèbe , par ses discours et par son exemple , avait introduit parmi son clergé le genre de vie austère des moines de l'Orient. Aux portes de Milan, il y avait un monastère sous la protection de saint Ambroise; déjà même quelques-unes des petites îles de l'Italie étaient peuplées d'anachorètes. Saint Martin, évèque de Tours, fonda le premier couvent dans les Gaules et déjà deux mille moines se trouvaient réunis à ses funérailles. Vers le même temps, c'est-à-dire à la lin du IVe siècle , parurent aussi les premiers cloîtres en Afrique , à Carthage, à Tagaste, à Hipponc, et les Donatistes, qui faisaient un crime à saint Augustin d'avoir introduit la vie monastique , lui demandaient dans quel endroit l'Écriture sainte parle des moines. Ce grand docteur de l'Église avait déjà comme prêtre fondé à llippoue un monastère . dans lequel il vivait
avec des clercs dans la pauvrelé et dans la communauté des biens. Plus tard, lorsqu'il fût évoque, il transforma jusqu'à son palais episcopal en un couvent pour les ecclésiastiques.
Toutefois les moines proprement dits n'étaient primitivement que des laïques en Orient et en Occident, et pendant quelque temps l'état monastique parut incompatible avec l'état ecclésiastique, parce que les moines, jusqu'à la fin du IVe siècle , vivaient dans la solitude et loin des villes , et qu'un ecclésiastique ne pouvait être ordonné, d'après les canons, que pour une église déterminée. Mais bientôt on sentit le besoin, dans les grands monastères éloignés d'une église cathédrale ou paroissiale, d'avoir des prêtres particuliers , et lorsqu'on 392 , une loi de Théodose-le-Grand eul permis aux moines de s'établir aussi dans les villes, il s'éleva bientôt dans les plus grandes cités de l'Orient des monastères très-peuplés , dont les supérieurs ou archimandrites étaient ordinairement des prêtres. Mais en général les moines furent encore considérés comme des laïques au concile deChalcédoine. Il était d'ailleurs assez nalurel de regarder les couvents comme une espèce de séminaires, et une loi de l'empereur Arcadius exhortait déjà les évoques à choisir au besoin leurs prêtres parmi les moines : on le fit d'autant plus ordinairement que les papes, tels que Sirice et d'autres après lui, renouvelèrent cette recommandation. Bientôt on choisit de préférence, dans tout l'Orient, les évoques parmi les moines . et la sixième novclle de Jusiinien dit simplement que l'évêque doit être pris soit parmi le clergé soit dans les couvents.
Les édits impériaux excluaient les curiales de l'état monaslique . ainsi que du clergé, à moins qu'ils ne cédassent leurs biens a d'autres et ne fissent remplir par eux leurs fonctions. Les esclaves ne pouvaient eulrer dans un monastère qu'avec la permission de leurs maîtres , les époux que d'un consentement réciproque et les enfants qu'avec l'agrément de leurs parents. Une loi de Jusiinien accordait ,
il est vrai , aux deux époux un droit de désertion , indépendant du consentement mutuel, et prononçait en ce cas la dissolution du mariage, mais l'Église n'admit pas celte loi, du moins en Occident. Juslinien défendit aussi aux parents de détourner leurs enfants de l'état religieux. Le quatrième concile de Tolède ordonna , contrairement a l'esprit général de l'Église, que ceux qui avaient élé consacrés à la vie monastique dans l'enfance par leurs parents, ne pourraient plus l'abandonuer dans l'âge mûr.
Il n'était pas d'usage dans les couvents de porter des habits d'une forme et d'une couleur particulières. Les disciples de saint Pacôme paraissent s'être distingués en Orient par un vêlement spécial, en Occident, les moines portaient le coslume ordinaire , mais seulement d'une plus mauvaise élofle. On ne connaissait pas encore les vœux proprement dits. Celait une règle générale que les religieux fussent dans une pauvreté complète et qu'ils se nourrissent du travail de leurs mains. Souvent ceux qui embrassaient la vie monastique distribuaient leurs biens aux pauvres , et les moines d'Egypte, en particulier, étaient lellemeut révères à cet égard que leurs couvents ne possédaient aucuns biens ni revenus. Ils partageaient entre les pauvres les dons qui leur étaient faits. On insistai! spécialement sur le travail manuel les dangers de l'oisiveté élaieut représentés sous les couleurs les plus sombres ; aussi saint Augustin composa-l-il un ouvrage particulier sur celle matièie. Ce que les moines gagnaient en sus de leurs besoins personnels appartenait d'ordinaire aux pauvres. L'obligation d'une continence perpétuelle était purement tacite ; mais bien qu'on ne retînt pas au monastère des personnes incorrigibles , on regardait néanmoins comme une chose illicite et même criminelle de rentrer dans le monde. Le concile de Chalcédoine prononça l'excommunication conlre un moine ou une religieuse qui se marierait. Une obéissance prompte et parfaite aux ordres des supérieurs était considérée comme le premier devoir: le moine devait , selon le mol de saiut Basile, re-
noncer à sa propre volonté et s'abandonner avec une entière confiance à la conduite de son chef. Les supérieurs portaient le titre d'abbés, d'hégumènes , d'archimandrites, et jouissaient d'une autorité suprême , c'est-à-dire qu'ils réglaient le service divin et les prières en commun , qu'ils maintenaient la discipline et infligeaient les peines. Ils étaient en même temps les directeurs spirituels des moines soumis à leur conduite. Les peines consistaient dans une privation temporaire des sacrements , dans des châtiments corporels, et enfin, lorsque tout cela était inutile, dans l'exclusion de la communauté. Du reste , les abbés avec leurs moines étaient sous la juridiction épiscopale. D'après le quatrième canon du concile de Chalcédoine, aucun couvent ne pouvait être construit sans la permission de l'évêque , et celui-ci était tenu de surveiller convenablement les monastères de son diocèse. Dans l'Occident, les monastères étaient aussi subordonnés complètement à l'autorité des évêques.
L'île de Lerins , sur les côtes de Provence , où Honorât , depuis évêque d'Arles , fonda , en 410 , le premier couvent des Gaules, devint une florissante colonie de moines. C'est de ce monastère , dont les religieux vivaient soit en commun, soit séparés comme des anachorètes, que sortirent les grandes lumières de l'Église gallicane , entre autres Hilaire d'Arles, Loup , évêque de Troyes , Valérien , évêque de Cémèle, et Vincent, auteur du célèbre Commonitorium. Vers le même temps , Jean Cassien , qui s'était formé dans un couvent de Bethléem et qui avait ensuite visité les ermites d'Egypte et vécu avec eux , fonda deux monastères à Marseille. II fut en Occident le plus grand maître de la vie monastique , ayant consigné les résultats de son expérience dans deux ouvrages, dont l'un , les Institutions, retrace la règle et l'organisation des couvents de l'Orient , et l'autre , les Conférences , contient les entretiens qu'il eut avec les anachorètes de Scété sur la vie contemplative et la prière continuelle. Les Orientaux eurent des traités semblables
dans les écrits ascétiques de saint Nil , qui , après avoir vécu pendant plusieurs années comme ermite dans le désert du mont Sinaï, mourut en 430, et dans l' Échelle sainte de Jean Climaque, surnommé le Sinaïtc (580) , où sont enseignés les degrés et les vertus de la vie spirituelle la plus élevée.
On ne tarda pas à s'apercevoir que les monastères rendaient de grands services aux prêtres et aux évêques comme établissements d'instruction. Saint Patrice, élevé lui-même à Tours sous saint Martin , donna cette direction aux couvents qui furent établis en Irlande de son vivant et après sa mort. Ailbe, Fiech de Sletty, Mel d'Ardagb , Moitlicus de Loulb et d'autres fondèrent , sur la fin du Ve siècle, de pareils séminaires en Irlande. Dans l'ouest de la Grande-Bretagne, il y eut, pendant le VIe siècle, la grande abbaye de Banchor, laquelle, dans chacune de ses sept subdivisions, comptait trois cents moines qui vivaient du travail de leurs mains. En Irlande , il existait aussi une florissante abbaye du même nom , d'où sortit saint Colomban , fondateur des monastères de Luxeuil , de Fontaine et de Bobbio. Sa règle, observée dans plusieurs couvents de la Gaule jusqu'à l'introduction de celle de saint Benoît , et la seule en usage dans l'Italie septentrionale jusqu'au IXe siècle, fut approuvée parles évêques de l'Eglise gallicane, au concile de Màcon, en 624 , malgré la critique qu'en fit un certain moine nommé Agrestius. C'est celte règle qui nous fait le mieux connaître la discipline des nombreux couvents de l'Irlande. Les points principaux consistaient dans une obéissance passive, dans le silence, dans l'abstinence de la viande et dans le travail des mains imposé aux moines comme moyen de subsistance. Toutefois il leur restait encore assez de temps pour se livrer à l'élude , pour copier des livres et pour assister aux leçons qui se donnaient dans tous les monastères irlandais. Dans la Gaule, Césairc, évêque d'Arles, avait déjà précédemment (520) composé une règle , d'après laquelle les moines devaient habiter ensemble dans une même chambre et consacrer leur temps alternativement à la
prière, à la lecture et au travail manuel. Le mérite d'avoir fait de la transcription des livres une lâche régulière pour les religieux, appartient au savant chancelier Gassiodore, lequel fonda, dans les environs de Squillace, sa ville natale, deux monastères, l'un de cénohiles et l'autre d'ermites, et qui lui-même mourut moine en 565.
Mais en Occident toutes les inslilutions ascétiques furent peu a peu éclipsées et remplacées par l'ordre de saint Benoît. Ce patriarche des moines de l'Occident, ne en 480 sur le territoire de Pîursie , en Ombrie, se relira très-jeune dans une caverne isolée prés de Subiaco , où il resta caché pendant trois ans. Cependant sa réputation de sainteté lui ayant insensiblement attiré un grand nombre de disciples, il fonda, en 520, douze monastères dont chacun contenait douze moines et dont il prit lui-même la direction. Des sénateurs romains lui confièrent leurs enfants, parmi lesquels Placide et Maure furent deux de ses disciples les plus distingués. Celui-là introduisit la règle de son maître en Sicile et l'autre en Gaule. Benoit fonda encore, en 529, le monastère du Mont-Cassin , si célèbre dans la suite , mais qui fut détruit quarante ans après par les Lombards ; il fonda également celui de Terracine, où il reçut une visite du roi des Golhs, Totila, et mourut en 543.
Jusqu'ici une règle déterminée et uniforme n'avait été observée que dans un petit nombre de monastères. Ou possédait les règles de saint Basile, deMacaire, dePacôme, les inslilutions de Cassien, les vies des anachorètes d'Egypte et de Syrie, les traditions des fondateurs el des premiers supérieurs; de tout cela, l'on composa une règle dans laquelle le choix des articles dépendait de la manière de voir des abbés, du plus ou du moins de zèle des moines et de la situation particulière du couvent , et qui par conséquent n'offrait , dans les divers monastères , ni assez d'uniformité , ni une différence assez notable pour en faire des ordres spéciaux. Cependant la règle de saint Benoît opéra à cet égard un grand changement , d'une part , parce que son au-
tour obligeait d'abord ses disciples , en verlu d'un vœu solennel , à l'observer ; de l'autre , parce qu'ayant été préférée bientôt assez généralement à toutes celles qu'on connaissait en Occident, elle fut adoptée, dès le principe, dans plusieurs couvents nouvellement fondés et que peu ;i peu on s'en servit exclusivement dans les anciens monastères. En éloignant les moines de tout commerce avec le monde , en les niellant à l'abri de toute tentation extérieure et de tout soin temporel . en les soumettant à la pauvreté , à. l'obéissance, au travail , à la contemplation journalière et à la prière continuelle, saint Benoît se proposait de faire de véritables adorateurs de Dieu en esprit et en vérité. Ceux qui postulaient avec humilité et constance pour entrer étaient seuls admis , et après un noviciat d'une année . ils faisaient des vœux solennels et perpétuels. Les prèires euxmêmes étaient mis à l'épreuve , mais ils avaient le premier rang après l'abbé. Après minuit , on chantait l'office de la nuit, et pendant le jour, on s'assemblait sept fois à l'église pour y clin nier les autres parties de l'office et pour y prier. Il fallait consacrer sept heures au travail qu'imposaient les supérieurs, deux à l'élude et le reste de la journée au délassement du corps. La viande était exclue de la nourriture qui était simple, mais suffisante. Les moines devaient porter les habits alors en usage parmi les pauvres et les gens de la campagne. Nul ne possédait rien en propre; tout, jusqu'aux babils , appartenait au monastère. Pour se rendre d'autant plus vile à l'église au premier signal , on couchait avec ses habits. Les peines consistaient d'abord dans la séparation des frères , ensuite dans les châtiments corporels , et enfin ù.:r.s '.'expulsion du couvent. Cependant si, après avoir été expulsé , on montrait du repentir, on pouvait être accueilli de nouveau jusqu'à trois fois. L'abbé était choisi par la totalité des religieux : il nommait le prieur et le doyen qui était le supérieur de dix moines; dans les affaires importantes, il consultait tousles frères réunis, mais il décidait à lui seul.
La règle de saint Benoît ne fut d'abord observée à l'exclusion de toute autre que dans quelques monastères particuliers. Selon une ancienne tradition , c'est au monastère de Glanfeuil-sur-Loire qu'elle fut introduite pour la première fois en Gaule, et ce fut saint Maur qui l'y importa. Ailleurs on lui fit seulement des emprunts et on l'allia avec d'autres règles. Le pape Grégoire-lc-Grand lui-même, bien qu'il en fasse l'éloge dans sa biograpliie de saint Benoît, ne paraît pas l'avoir adoptée , du moins complètement , pour son monastère de saint André à Rome : ce cloître étant destiné à être une pépinière de prêtres et démissionnaires, il voulut que l'on consacrât à l'étude le temps réservé par saint Benoît pour le travail manuel. Le monastère qu'érigea Augustin, disciple de saint Benoît, à Cantorbéry, observait , d'après l'assertion du pape Iïonorius , la règle de Grégoire. Il en fut de même sans doute des autres monastères anglo-saxons, dont celui-ci fut le berceau , tandis que les moines qui appartenaient aux couvents du nord de ia Grande-Bretagne, suivaient pour la plupart la règle que l'Irlandais Columbkill avait introduite dans l'île d'Hy. Avant le VIIIe siècle, on ne trouve en Espagne que çà et là quelques traces d'un usage partiel de la règle de saint Benoît; ainsi la grande extension et la domination universelle de celte règle n'appartiennent qu'à l'époque suivante.
Le pouvoir des évêques sur les monastères ne reçut dans son ensemble aucune atteinte. Les privilèges que les évêques octroyaient à certains couvents et que les rois et les papes confirmaient quelquefois, concernaient la libre élection de l'abbé, la protection donnée à leurs biens temporels contre toute entreprise arbitraire. Le pape Adéodat fut le premier qui , en l'an 670, accorda une exemption de la juridiction spirituelle de l'évêque au monastère de saint Martin à Tours, toutefois, comme il le dit lui-même , contre la coutume et la tradition du siège de Rome , et uniquement parce que l'évêque de Tours y avait consenti de plein gré avec d'au-
très évoques de L'Église gallicane. Le concile de Carlhagc avait, dès Tannée 525 , limité considérablement le pouvoir des évé(|ues sur les monastères de l'Afrique , qu'il avait soumis immédiatement au primat de Carthage; dans le patriarcat de Constantinople, il y avait, au VIIe siècle, beaucoup de couvents entièrement exempts de la juridiction épiscopalc et placés directement sous celle du patriarche ou de l'exarque délégué par celui-ci. Ce rapport d'un couvent avec le patriarche était indiqué au moment même de sa fondation par la croix patriarcale qu'on y plantait.
Il y avait déjà, dans l'Église primitive, un grand nombre de vierges consacrées à Dieu. Elles demeuraient avec leurs parents , mais l'obligation dans laquelle elles étaient de garder une chasteté perpétuelle, était regardée comme inviolable, et une infraction à cet égard était, suivant l'expression de saint Cyprien, un adultère commis contre Jésus-Christ. Une fille qui désirait se consacrer à Dieu déclarait publiquement sa résolution dans l'église, en présence de l'évèque, et faisait le vuui de chasteté ; elle recevait alors des mains de l'évèque le vêlement des vierges , dont le voile et un ornement d'or pour la tête (mitrella) faisaient spécialement partie. Si plus tard elle venait à se marier, elle encourait l'excommunication d'après un canon du concile deChalcédoine; une loi de l'empereur Jovien menaçait de mort celui qui épouserait une vierge consacrée à Dieu. La consécration des vierges était un acte réservé à l'évèque : en Afrique pourtant, elle se faisait aussi par des prêtres avec l'autorisation de leur prélat. D'anciens synodes n'exigeant pour l'admission à cet état que l'âge de dix-sept ans (par exemple le troisième concile de Carthage) ou celui de vingtcinq , il est tout à fait surprenant que des conciles postérieurs, tenus dans la Gaule et en Espagne, n'aient pas permis de donner le voile à une vierge , c'est-à-dire de la consacrer, avant sa quarantième année.
Les monastères de tilles sont aussi anciens que lot monas-
lores d'hommes. Dès le lemps de saint Antoine et de saint Pacôme , nous voyons leurs sœurs à la tète de couvents de religieuses. La règle de saint Pacôme s'appliquait également aux femmes qui étaient assujélies aux mêmes exercices que les hommes; lorsqu'il est fait mention de monastères où l'on vit en commun d'après sa régie , il faut entendre par là des couvents d'hommes et des couvents de femmes, situés les uns près des autres et dont une rivière par exemple fait toute la séparai ion. Du temps de Théodoret, il y avait dans certains couvents jusqu'à deux cent cinquante religieuses occupées la plupart du temps à tisser de la laine. Dans l'Occident , on cite des monastères de femmes à dater de la fin du IVe siècle. Saint Augustin , dont la sœur était supérieure d'un monastère, ébaucha une règle pour des religieuses , d'après laquelle elles étaient dirigées par une supérieure , nommée en Syrie Anima, c'est-à-dire mère, et par un piètre , toutefois sous la surveillance de l'évèque. Dans le royaume des Francs, la régie de saint tîésaire d'Arles fut suivie dans plusieurs monastères de religieuses. Dans l'Orient , elles se faisaient couper les cheveux lors de leur entrée dans le couvent . ce qui ne se pratiquait pas en Occident. Outre les religieuses vivant en commun dans les monastères, il continua à y avoir encore des vierges qui, quoique consaciées a Dieu, habitiiieut avec leurs parents: ce qui le prouve , c'est un canon du cinquième concile d'Orléans, en 549. Ce canon constate en même temps l'observation de la clôture dans quelques monastères sinon dans tous, et la durée du noviciat qui éiait d'un an. Plusieurs conciles de l'Église gallicane défendirent et déclarèrent invalide le mariage des religieuses. Saint Giégoire-Ie-Grand, sous le pontificat duquel il y avait trois mille religieuses à Rome , ordonna que chaque monastère de femmes aurait un prêtre expérimenté qui lui servirait de conseiller et de représentant, afin que les religieuses, sans relations avec le monde, pussent vivre lout à fait selon leur vocation. Dans l'origine, ces monastères n'avaient que de simples oratoires,
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et les religieuses se rendaient le dimanche en commun à l'église, mais, à dater du VIe siècle, elles obtinrent des églises particulières , et ainsi loule occasion de passer le seuil de la porte du couvent fut supprimée. Dans l'Orient surtout , et aussi en Espagne , les monastères d'hommes et de femmes étaient réunis ou formaient deux bâtiments conligus , de sorte que les moines et les religieuses pouvaient s'assister mutuellement par leur travail ; mais Juslinien ordonna de séparer ces monastères.