CHAPITRE XII
S !•' — Les édifices consacrés au culte chrétien.
Les églises primitives n'ont été d*abord que des "*^aisons ordinaires, spécialement affectées au culte ^lirétien, ou plutôt à l'ensemble des services de la Communauté chrétienne. Les maisons antiques se l>rô talent fort bien à cet usage. Elles comprenaient généralement une entrée sur la voie publique, une Oour entourée de portiques {atrium) \ en arrière, une a^utre cour ou une grande salle fermée , une salle de bains , des pièces d'habitation , des caves , des celliers, des dépendances de tout genre, disposées autour des cours intérieures. C'était ce qu'il fallait pour installer les diverses catégories de personnes dont se composaient les réunions chrétiennes, catéchumènes, fidèles, pénitents, pour loger Tévôque et les clercs qui l'assistaient dans son administration, pour abriter et conserver les papiers , les livres , les vases sacrés , pour emmagasiner les vêtements , les objets de literie, les provisions à Tusage des pauvres et des étrangers. Une domus ecclesiae, en ces temps reculés, comprenait tout cela (1). C'était quelque chose d'as-
(1) Voy. le procès-verbal de saisie do Téglise de Cirta, en 303, dans les Gesta &pud Zenophilum (Migne, P. L., t. VIII, p. 731).
sez compliqué , à la fois église , évôché , réfectoire , dispensaire, hospice. Cependant la partie spécialement affectée au culte prit de bonne heure un relief spécial ; les autres parties du bâtiment s'en détachèrent peu à peu et ne participèrent point à son caractère sacré. La domus ecclesiae devint la dormis Dei , le lieu où les chrétiens rencontraient le Seigneur , le dominicum (1).
L'idée de donner une solennité particulière à la prise de possession de ces édifices sacrés était trop naturelle pour ne pas rencontrer de bonne heure une expression. Dès le lendemain de la persécution de Dioclétien il est question de dédicaces d'églises , accomplies avec une certaine pompe. Eusèbe décrit celle de l'église de Tyr, qui fut célébrée en 314. D n'y avait encore aucun rite spécial. Les évoques voisins étaient convoqués ; il se produisait un grand con cours, qui rehaussait la première célébration des saints mystères. Des discours d'apparat étaient prononcés : Eusèbe , qui fut chargé de porter la parole à la dédicace de l'église de Tyr, n'a pas négligé d'insérer dans son Histoire le discours qu'il fit à cette occasion.
L'église de Tyr était une église de ville , ou mieux l'église par excellence , la cathédrale de la ville de Tyr. Il est possible qu'il n'y en eût point d'autre au temps où elle fut inaugurée. Dans les très grandes villes 5 à Rome , à Alexandrie , à Carthage, il y eut de fort bonne heure plusieurs églises , une seule étant insuffisante à contenir toute la population chrétienne. Ces églises avaient des prêtres spéciaux; elles n'en étaient pas moins considérées comme appartenant à
(1) Eupiaxév) en grec. De là est venue TâppeUation en usage dans les langues germaniques, KirchCf Kirh, Church, Dans les langues néolatines , c'est de l'ancien terme è%xky\aia que dérivent les désignations actuellement reçues.
l'Bnsemble de la communauté, et Tévéque se transportât souvent de Tune à Tautre. Elles représentaient plutôt un épanouissement de la cathédrale que des PBiroisses. distinctes, au sens que nous attachons à ce lUot.
Outre les églises urbaines il y avait des églises cilUîtériales (1) , situées aux lieux de sépulture et servant aux services funèbres, à la messe des funérailles, de l'anniversaire et autres commémorations, ainsi cpi'aux agapes funéraires, dont Tusage se conserva longtemps. Quelquefois ce n'était qu'une exèdre couverte, suffisante pour abriter le prêtre, l'autel et quelques assistants; si l'assemblée était nombreuse, elle s'installait en plein air , dans l'enceinte du cimetière. Mais il arrivait souvent que l'église cimitériale s'élevftt ^rès ou au-dessus du tombeau d'un martyr. Alors la dévotion populaire y amenait un concours qui -ne se bornait pas à la fête de l'anniversaire. On aimait à tenir des réunions, liturgiques ou autres, aux lieux où dormaient les héros de la foi. La nécessité d'abriter ces réunions et le désir d'honorer le souvenir de ceux qui en étaient l'objet firent construire des édifices parfois considérables et somptueux sur les tombes des martyrs et des apôtres. Quand, pour une raison ou pour une autre , les restes du martyr ne se trouvaient pas déjà dans l'enceinte de l'édifice sacré, leur transfert à cette demeure nouvelle était accompagné d'une pompe solennelle (2). C'était encore un enterrement, une déposition^ mais un enterrement triomphal. En ces occasions, outre le service liturgique ordinaire, c'est-à-dire la prise de possession de l'édifice par le culte chrétien, la fête de dédicace
(1) Sur ceci, voy. De Rossi, Romasott., t. III, p. 454 et suiv.
(2) Je me borne à rappeler les translations de reliques célébrées par saint Ambroise.
388 0BI6INB8 DU CULTR CHRÉTIEN.
comportait la translation des reliques du saint , c'està-dire la prise de possession du monument par le saint qui devait l'habiter désormais.
Il y avait ainsi deux catégories d'églises , les églises ordinaires, qui n'étaient que des lieux d'assemblées liturgiques, et les églises où reposaient les corps des saints. Les églises des villes appartenaient en général à la première catégorie , et , avec elles , beaucoup d'églises de campagne. Quant au second type, il n'eût été représenté que par un petit nombre d'édifices sacrés, si l'on s'était borné à y ranger les églises élevées réellement sur les tombes des martyrs, relativement peu nombreux , dont le souvenir et le ^ culte s'étaient conservés. Mais, par une sorte de fie — tion légale, il fut bientôt admis qu'un même sainte: pouvait avoir un très grand nombre de tombeaux. Une relique quelconque, un linge imbibé de son sang^ une fiole d'huile puisée à la lampe de son sanctuaire^ un fragment d'étoffe coupé dans le voile qui recouvrait son sarcophage , cela suffit pour le représenter au loin. Posséder un objet de ce genre, c'était posséder le corps même du saint ; le transporter , le déposer dans une église, c'était y enterrer le corps du saint (1). On obtenait ainsi des tombeaux représentatifs en aussi grand nombre que l'on voulait. De cette façon, les églises à reliques devinrent bientôt aussi nombreuses que les autres ; elles devinrent môme plus nombreuses, jusqu'au moment où, leur prestige étant tout à fait supérieur, il fut impossible de con-
(1) Je ne puis citer ici un exemple plus ancien que celui de la baailica RomansL do Milan, dédiée par saint Ambroise avec des pignora, de saint Pierre et de saint Paul, apportés de Rome. Cette dédicace est antérieure à Tannée 386 {Ambros., Ep. 22 ; cf. Paulin, Vita Am6r., 33). n faut rappeler aussi la basilique des deux mêmes apôtres, construite par RuÛn dans sa villa du Chéno, auprès de Chalcédoine , et consacrée solennellement, en 394, avec des reliques venues aussi de Rome.
c^^oir une église qui n'eût pas de reliques dans son ^"O^tel. A défaut de souvenirs des saints {pignora, ^Qt-^ic^t^orm) , on en vint à employer des fragments de '* évangile ou même des hosties consacrées (1).
§ 2. — La dédicace suivant le rit romain.
Ni le sacramentaire léonien, ni celui du pape Hadrien ne contiennent de formules pour la dédicace des églises (2). Le sacramentaire gélasien, comme toujours, est plus complet; mais on ne sait pas d'avance s'il correspond ici à Tusage romain ou à Tusage gallican , ou à un mélange des deux. On en peut dire autant des autres livres liturgiques d'origine franque, depuis le huitième siècle; ils sont d'ailleurs si peu d'accord entre eux, que l'on est en droit de se demander jusqu'à quel point le rituel de la dédicace était fixé lorsqu'ils ont été copiés. Il devait y avoir encore une très grande latitude.
Si l'on remonte au delà du huitième siècle, le plus ancien document de l'usage romain est la lettre du pape Vigile à Profuturus de Braga (538). Il en résulte que , vers le milieu du sixième siècle, l'église romaine n'avait encore aucun rituel pour la dédicace des églises. Une église était dédiée par ce fait même que la messe y avait été célébrée solennellement. Cependant, au cas où cette église appartenait à la catégorie des sanctuaires à reliques, les reliques devaient y être déposées avant la première messe. Les aspersions
(1) Concile anglais de Celichyth, tenu en 816, c. 2 : a Eucharistia ... cum aliis reliquiis condatur in capsula ac servetur in eadem basilica. Et si alias reliquias intimare non potest, tamen hoc maxime proficere potest , quia corpus et sanguis est domini nostri lesu Christi. »
(2) n y a, dans le sacramentaire léonien, I, 34 (Muratori, p. 308), une messe do dédicace ; mais il ne faut pas confondre la messe de dédicace avec les rites et formules propres à la dédicace elle-même, qui doit avoir lieu avant la messe.
d'eau bénite , qui ont une si grande importance dans la cérémonie actuelle , sont mentionnées , mais pour être exclues : elles n'étaient pas d'usage à Rome (1).
Une soixantaine d'années plus tard , les lettres de saint Grégoire parlent assez souvent de dédicaces d'églises (2). Dans le diocèse métropolitain du pape, aucune église rurale ne pouvait être consacrée saus son autorisation. C'est ce qui fait qu'il est souvent question de ces cérémonies dans la correspondance pontificale. Le Liber diurnus contient une vingtaine de formules, à cet usage (3). Je ne vois rien dans ces documents qui , tout bien pesé , suppose un autre rituel que celui dont s'inspirait le pape Vigile (4).
Ceci est confirmé par la comparaison des deux plus anciens Ordines de dédicace , suivant l'usage romain. Le premier est inédit (5), le second a été publié par F. Bianchini, dans le tome III de son Anastase, p. XL VIII. La cérémonie qu'ils décrivent est la même= au fond, bien qu'il y ait quelques différences prove-
(1) « De fabrica vero cuiuslibet ecclesiae, si diruta fuerit et si in eo loco consecrationis solemnltsis debeat iterari in quo sanctuaria non fuerint, nihil indicamus officere si per eam minime aqua exorcizata iactctur ; quia consecrationem cuiuslibet ecclesiae in qua sanctuaria non ponuntur celebritatem tantum scimus esse missarum. Et ideo, si qua sanctorum basilica a fundamentis etiam fuerit innovata, sine aliqua dubitatione, cum in ea missarum fuerit celebrata solemnitas» totius sanctificatio consecrationis impletur. Si vero sanctuaria quae habebat ablata sunt, rursus earum déposition^ et missarum solenmitate reverentiam sanctificationis accipiet. »
(2) Greg. M., Ep. I, 56; II, 5 ; III, 19; VI, 22, 45, 49; VIII, 4; IX, 25; cf. Dial., m, 30.
(3) Ed. Garnier, ch. V; Roziére, 10-31.
(4) Il est quelquefois question de dédicaces célébrées absque missis publicis ; il s'agit ici d'oratoires de monastères dans lesquels le public ne devait pas entrer et dans lesquels, par conséquent, on ne pouvait célébrer de missae publicae. Il est tout naturel que, l'édifice ne devant jamais servir aux messes publiques, on n'en célébrât point au moment de la dédicace.
(5) C'est celui du manuscrit de Saint-Amand. On le trouvera à la fin de ce volume.
LA DÉDIGAGB DES ÉaLISES. 391
nant de ce que l'un des deux insère les pièces de chant et néglige les prières prononcées par le célébrant, tandis que l'auti^e fait justement le contraire. En somme , ils se suppléent. Leur titre est significatif ; il ne mentionne pas la dédicace , mais la translation des reliques ; et , en effet , la translation des reliques est à peu près le seul rite dont ils s'occupent. En dehors de ces deux rituels , le sacramentaire gélasien (1) nous a conservé une formule de convocation intitulée Denunciatio cwn reliquiae ponendae sunt ma/rtyrum, qui correspond à la même cérémonie. Je vais la décrire brièvement.
L'évêque se rend avec son clergé au lieu où sont les scmctuaria. Le chœur chante un répons, puis entonne la litanie, après laquelle Tévôque récite une oraison. Puis il dépose les reliques (2) sur une patène recouverte d'un linge , enveloppe le tout d'un voile de soie et la procession se met en route pour TégliBe à consacrer. Les reliques sont portées, soit par l'évoque lui-môme , soit par un prêtre. Pendant le parcours , le chœur chante un psaume ; à rapproche de Téglise , il recommence la litanie.
L'évêque laisse les reliques entre les mains des prêtres, et, accompagné seulement de deux ou trois clercs, il pénètre dans l'église. Là, il procède à l'exorcisme de l'eau ; puis il y mêle quelques gouttes de chrême, et s'en sert aussitôt pour faire le mortier avec lequel il scellera bientôt la pierre de l'autel. Prenant alors une éponge, il la trempe dans l'eau exorcisée et lave l'autel, une fois seulement. Cela fait, il sort et termine la litanie par une deuxième oraison. Avant de rentrer
(1) II, 2, Muratori, t. I, p. 635.
(2) Les reliques étaient généralement déposées dans^une boîte en métal précieux. Voy, de Rossi, Bull. 1872, pi. x-xii ;|de Lauriére, Bulletin monumental, t. LIV (1888), Note sur deux reliquaires^ etc.
392 0RI0INR8 nu QULTR GHRiTlBN.
dans l*nfi[lise , il asporgn lo ptuiplo avoc ce qui rosle (le Toau lustrale (t).
L*(iv(^quo pnnul ensuite les reliques; la porte s'ouvre ; il entre dans TcS^çlise, suivi eette fois de tout le peuph^ , au ehant d'une troisième litanie, qui se termine encore par une oraison. Cela fait, pendant quo le chonir ext'uuite une anti[)hone, il se dc^pouille île sa plancNte et s'avance tout seul vers l'autel, où il dé-pose les sanctuaria. Avant de fermer la cavitô (sA-^ pulere, confession) il y fait des onctions de chrôin^^ aux quatre coins , i\ l'intrtrieur. Puis il place et scell^^ la pierre du tomlx^au , n^cite une oraison et fait eu--^ core des onctions sur la j)ierre, au milieu et aux qua--^ tre coins.
On couvre alors Tautel , TévAque reprend son vote- ment et récite une derniôre oraison. On lui apporte à ^ bénir les linges et les vases sacrés, ainsi que la croix ^ de l'autel. Il se rend ensuite au saorariumy où le ^ mansionnaire se présente, un cierge allumé à la main. L'ôvéque bénit en ce cierge tout le luminaire de -• Téglise qui est aussitôt allumé , et la messe com— mence.
Il est facile de voir que ce rituel est exclusivementfunéraire. On prépare U) tombt^au du saint, on 1'^ transporte, on l'y enf(»rme, on répand un parfum à* l'intérieur et i\ l'extérieur du séj)ulcre. L'idée d'embaumement est exj)rinu^e plus clainunent encore dans le rituel jmstériour, où les fumigations d'encens se joignent aux onctions d'huih^ aromatisée.
UOrdo de Véroiu) uuintionne, h la fin de la cérémonie, l'aspersion do l'églists nuus ce passage peut étro soupçonné d'intcirpolation. Kn tout cas, il n'y a rien de semblable dans l'aulne Ordoy et, ménu^ dans celui de Vérone, le rite de l'aspersion n'est qu'un appen-
(1) Ootto e«u ott appoléo grégovUnne (UnH les rituoli povtôrieurt.
dice de peu de relief, ajouté à la cérémonie de la déposition (1).
Il^n'y aurait, certes, rien d'étonnant à ce que Ton eût pratiqué ces aspersions sur les murs du nouvel édifice. Dès le temps du pape Vigile, les fidèles de Rome avaient l'habitude de répandre de Teau bénite dans leurs maisons. Le Liber pontificalis en fait foi (2). Cependant Tétat des documents ne permet pas , je crois, de conclure que cet usage se soit dès lors, et même de longtemps, étendu aux édifices consacrés au culte.
§ 3. — La dédicace gallicane.
Une fois reconstitué , au moins dans ses lignes principales, le rituel de la dédicace suivant Tancien usage romain, je vais essayer de le reconstituer suivant l'ancien usage gallican (3). C'est une tâche fort délicate, car il ne subsiste aucune description, aucun texte liturgique, si ce n'est dans des livres où les deux rituels, romain et gallican, se trouvent plus ou moins combinés.
Un ancien commentaire du rituel de la dédicace , publié d'abord par Martène, fut attribué par lui à Remy d'Auxerre, chef de l'école épiscopale de Reims
(1) Comme VOrdo de Vérone ne mentionne pas l'aspersion du peuple devant Téglise, avec le reste de Teau exorcisée, il est possible que ce rite soit celui qu'il a ici on vue. On asperge le peuple, non les murs de l'église ; cette aspersion a lieu à Tintérieur , au lieu de se faire à l'extérieur. Dans les autres rituels , on verse simplement au pied do l'autel ce qui reste de l'eau lustrale. U semble que l'on ait tenu à la faire disparaître, probablement pour empêcher qu'elle ne servît à quelque usage superstitieux.
(2) Tome I , p. 127.
(3) Dés le commencement du sixième siècle , on trouve trace d'un rituel gallican pour les dédicaces d'églises. Conc, Aurel, [511], c. 10: a Ecclesias [Gothorum] simili quo nostrae innovari soient placuit ordine consecrari. »
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à la fin du neuvième siècle. Bien que cette attribution ne soit pas absolument sûre, elle est au moins vraisemblable. En tout cas, le texte auquel est rattaché le commentaire était certainement en usage au neuvième siècle, car il se retrouve, à peu près mot à mot , dans un autre Ordo du manuscrit de Vérone dont j'ai parlé ci-dessus. Il précède immédiatement, dans ce manuscrit, le rituel romain que je viens de décrire.
Le sacramentaire d'Angoulême (1), de la fin du huitième siècle ou du commencement du neuvième, contient, à propos de la dédicace, un Ordo semblable pour le fond au rituel de Remy; il n'en diffère que pour un point important que je signalerai bientôt. Les prières et autres formules contenues dans ce sacramentaire et dans celui de Gellone , qui est à peu près du même temps (2) , sont les mêmes que celles dont ce rituel donne la série et les premiers mots.
Enfin les deux anciens manuscrits appelés sacramentaire gélasien et Missale Francorum contiennent la plupart de ces prières et même quelques rubriques qui sont absolument identiques à celles que supposent ou indiquent Remy et VOrdo de Vérone. On peut donc admettre que tout ce rituel était en usage en France au commencement du huitième siècle.
1* Entrée de Tévêque ; prières préparatoires.
Les reliques des saints sont dans un endroit à part. Toute la nuit on a fait vigile auprès d'elles. Quant à Téglise à consacrer , elle est vide ; douze cierges y brûlent le long des murs ; un clerc s'y enferme pour l'ouvrir au moment opportun. L'évêque se présente
(1) Parisinus 816. Voir cet Ordo à Tappendice.
(2) Delisle, Anciens sacramentaires y n" 7 et 15 (Mém. de VAc&d. des Inscr,, t. XXXII, part. 1).
LA'DÉDIGAGB DBS ÉGLISES. 395
3vant la porte ; de son bâton pastoral (cambuta) , il
)uche le linteau , en disant Tantienne Tollite portas,
rincipesvestras, etc. Le chœur chante alors le psaume
.nalogue : Domini est terra. Quand il est fini, la porte
s'ouvre et l'évêque dit en entrant : Fax huic domùi !
Puis il va devant l'autel, le clergé à sa suite, et tous se
prosternent, pendant que, dans l'édifice vide, retentit
pour la première fois le chant de la litanie. L'évêque
se relève et récite la première oraison :
Magnificare , Domine , Deus noster , in sanctis tuis ; et hoc in templo aedifîcationis appare, ut qui omnia in fîliis adoptionis operaris, ipse semper in tua haereditate lauderis.
2" Cérémonie de l'alphabet.
Le pontife se rend alors à l'angle oriental de gauche et, traversant l'église en diagonale, il trace sur le pavé, du bout de son bâton pastoral, les lettres de l'alphabet; puis, remontant à l'angle oriental de droite, il accomplit le même rite sur l'autre diagonale du pavé(l).
3» Préparation de l'eau lustrale.
Il revient ensuite devant l'autel et appelle le secours de Dieu : Deus in adiutorium meum intende ! Puis il procède à la bénédiction de l'eau lustrale. Cette cérémonie commence par l'exorcisme et la bénédiction, séparés, de l'eau d'abord, puis du sel. Le sel est ensuite mêlé de cendre et ce mélange est répandu dans
(1) Actuellement l'usage est de tracer l'alphabet grec sur la première des deux lignes, Talphabot latin sur la seconde. Les rituels du neuvième siècle ne marquent pas cette distinction. On a soin de recouvrir préalablement le pavé avec de la cendre , sur les deux diagonales, afin que les lettres apparaissent.
Teau à trois reprises et en forme de croix. Alors Tévéque y verse du vin et prononce la prière :
Creator et coDservator humani generis , dator gratiae spiritalis, latgitor aeternae salutis, tu permitte Spiritual tuum super vioum cum aqua mixtum ; ut armata virtute caelestis defeosionis ad consecratioDem huius ecclesiae vel altaris proficiat.
4* Lustration de l'autel.
Avec son doigt trerapé dans Teau lustrale, Tévéque trace la croix aux quatre angles de Tautel ; puis il en fait le tour sept fois, en Taspergeant avec un bouquet d'hysope. Le chœur exécute le psaume Miserere.
5* Lustration de Téglise.
Toujours armé de son bouquet d'hysope , Tévéque fait le tour de l'église par trois fois, jetant Feau lustrale sur les murs, pendant que le chœur chante les trois psaumes Miserere^ Eœurgat Deus, Qui habitat in adiutorio Altissimi, Des clercs détachés par lui vont faire Taspersion de Téglise à l'extérieur (1). L'évêque asperge ensuite le pavé, en marchant de l'autel jusqu'à la porte, puis au milieu, sur une ligne perpendiculaire à la longueur de l'édifice.
6" Prières consécratoires.
L'évêque se place au milieu de l'église, face à l'autel, et récite successivement une oraison, puis une prière eucharistique.
Deus qui loca nomini tuo dicata sanctificas, effundc super haDC orationis domum gratiam tuam, ut ab omnibus hic iovocantibus te auxilium misericordiae sentiatur.
(1) Une fois seulement, dit VOrdo de Vérone. Actuellement, cette lustration est répétée trois fois ; c'est l'évêque lui-même qui la fait, avant d'entrer dans l'église.
XDomiDus vobiscum. — Sursum corda. — Gratias agamus, etc.
^ere dignum et iustum est, aequum et salutare, nos tibi semper t ubique gratias agere, Domine sancte, Pater omnipotens, aeterne ^eus , sanctificationum omnipotens dominator, cuius pietas sine ne sentitur ; Deus , qui caelestia simul et terrena complecteris , Brvans misericordiam tuam populo tuo ambulanti ante conspeciim gloriae tuae; exaudi preces servoruoi [tuorum] , ut sint oculi ni aperti super domum istam die ac nocte , hancque basilicam 1 honorem sancti illius sacris mjsteriis institutam clementissilus dcdica, miserator inlustra, proprio splendore clarifica; omemque hominem venientem adorare in hoc loco placatus admitte, »ropitius dignare respicere; et propter nomen tuum magnum et aanum fortem et brachium excelsum in hoc habitaculo supplisantés libens protège , dignanter exaudi , aeterna defensione conserva ; ut semper fe lices semperque tua religione iaetantes cons- ;anter in sanctae Trinitatis fide catholica persévèrent. ,
7"* Onction de l'autel.
Au chant de Tantiphone Introïbo ad altare Dei et du psaume ludica me Deus^ l'évêque s'avance vers Tautel, au pied duquel il verse le reste de Teau lustrale. Il encense alors l'autel et y faittrois séries d'onctions, au milieu et aux quatre coins, les deux premières fois avec rhuile bénite ordinaire, la troisième fois avec le saint chrême. Pendant ce temps le chœur exécute trois antiphones analogues au rite :
Erexit Jacob lapidera in titulûm, fundens oleum de^ super ^etc, — Psaume : Q'f^cini dilecta tabernacula tua.
Sanctificavit Dominus tabernaculum suum^ etc. — Psaume : Deus noster refugium,
Ecce odor filii mei, etc. — Psaume : Fundamenta eius.
Pendant les onctions, un prêtre circule constamment autour de Tautel, balançant Tencensoir, et continuant ainsi la fumigation commencée par Tévêque.
8» Onction de réglise.
L'évêque, ayant terminé les onctions de Tautel, va
en faire d'autres sur les murs, tout autour de l'église, mais une fois seulement, avec le saint chrême.
9* Prières consécratoiret.
L'évoque revient ensuite à l'autel, sur lequel il diî pose de l'encens allumé, en forme de croix. Pendan:»./ que l'encens brûle, il récite une prière consécratoiir^ de type gallican, précédée d'un invitatoire :
Dei Patris omnipotentis misericordiam , dilectissimi Fratres, deprecemur ; ut hoc altarium sacrificiis spiritalibus consecrândam, vocis nostrae exorandus offîcio praesenti benedictione sanctificet; ut in eo semper oblationes famulorum suorum studio suae devotionis impositas benedicere et sanctifîcare dignetur ; et spiritali placatus incenso, precanti familiae suae promptus exauditor adsistat.
Deus omnipotens , in cuius honorem altarium sub invocatione ■ tui consecramus , démens et propitius preces nostrae iiumilitatis exaudi, et praesta ut in hac mcnsasint tibi libamina accepta, sint grata, sint pinguia, et Spiritus sancti tui semper rore perfusa, ut omni tempore in hoc loco supplicantis tibi familiae tuae anxietates relevés, aegritudines cures, preces exaudias, vota suscipias, desiderata confirmes, postulata concédas.
10* Bénédiction des objets du culte.
Les sous-diacres apportent ensuite les linges, les vases sacrés, les objets servant à la décoration de l'église : l'évêque les bénit. Des formules spéciales sont indiquées pour les linges, pour le calice, pour la patène; celle-ci est consacrée par une onction avec le saint chrême.
11* Translation des reliques.
Le clergé, l'évêque en tête, quitte alors l'église et se rend au lieu où le peuple est rassemblé autour des saintes reliques. On les prend et on les transporte
a grande pompe, en chantant des hymnes de triomhe : Ambulatis sancti Dei^ ingredimini in civitatem, etc. je peuple pénètre dans Téglise à la suite du cortège ;acfé, mais quand l'évêque est entré dans le sanctuaire, un voile retombe derrière lui. Il procède seul à la déposition des pignora ; pendant qu'il les enferme dans Tautel, le chœur chante, sur l'antienne Eœulta^ bunt scmcti in gloria^ le psaume Cantate domino can^ ou,m novum. La cérémonie est terminée (1). On illumine l'église, et Tévêque rentre au sacrarium pour se disposer à célébrer la messe.
Ce rituel offre en somme un dessin clair et logique. Il est calqué sur celui de l'initiation chrétienne. De même que le chrétien est dédié par Teau et par rhuile, par le baptême et la confirmation, ainsi. Tautel d'abord, puis l'église, sont consacrés par l'ablution et par Fonction. La consécration faite, on y introduit les saints représentés par leurs pignora, et, à leur suite, l'assemblée des fidèles. Cette dernière partie correspond à la cérémonie romaine de la depositio. Mais il y a dans cette dernière quelques détails qui ressemblent à ceux de la consécration de l'autel par Teau et l'onction. Les liturgistes franks du huitième et du neuvième siècle, qui s'ingérèrent à combiner les deux rituels, n'eurent pas toujours la main assez habile pour éviter les confusions et les répétitions. Il s'est produit ici plus de complications encore que dans le rituel de l'ordination. On ne procéda pas partout de la même manière ; les Ordines que je publie offrent des combinaisons très différentes. Quant au pontifical actuel, il est le résultat d'un travail beaucoup plus complexe. Dans l'ensemble, cependant, on y
(1) Remy mentionne ici l'oraison Deus qui ex omni couptione.
reconnaît fort bien la présence simultanée des deux^^i rituels que j'ai successivement décrits.
Jusqu'ici je ne me suis pas prononcé sur le secon( de ces deux rituels. Le premier est certainement etpurement romain. Peut-on dire que Tautre soit certainement et purement gallican ?
Je crois qu'il y a lieu de distinguer. On trouve début et au milieu de cette cérémonie des prières di type et de style plutôt romain que gallican. Je veux: parler de l'oraison Magnificare et des prières cons6cratoires que Tévéque prononce au milieu de la basilique, l'oraison Deits qui loca et la prière eucharistique Deus sanctificationum. Il est possible que ces formules aient été empruntées à la liturgie romaine (1) pour être substituées à d'autres. Ici je ferai remarquer que l'oraison Magnificare est inconnue au sacramentaire gélasien et au Missale Francorum; que ce dernier ne commence la série des prières propres à l'officiant qu'au Creator et conservator , dont les répétitions sont conformes au style gallican, et qu'il omet absolument les deux prières consécratoires Deus qui loca et Deus sanctificationum, U y a donc lieu de supposer que ces prières étaient étrangères au rit gallican primitif. Cette élimination n'altère nullement le caractère de la cérémonie. La prière principale se trouve , il est vrai, reportée à la fin : Deu>s omnipotens, in cuius honorem ; mais le rite gagne ainsi en unité. Au lieu de deux prières consécratoires, il n'en a plus qu'une.
Quant au reste, nous le trouvons attesté, assez rapidement il est vrai, dans un récit de Grégoire de Tours (2) , où il est question de la dédi-
(1) A quelque messe de dédicace, et non pas à un rituel spécial, puisque, comme on l'a vu plus haut, la dédicace romaine ne comportait pas de prières de ce genre, en dehors de la messe.
(2) Gl. conf,, 20.
-ace d'un oratoire en l'honneur de saint AUyre (lUiiitis). C'est Grégoire lui-même qui préside la céréoaonie, dans sa ville épiscopale. La nuit précédente les reliques ont été « veillées » à la basilique de Saint-Martin. Le matin, Tévéque se rend à l'oratoire, oii il consacre l'autel (1). Il retourne ensuite à la basilique , y prend les reliques et les transporte en proliession à l'oratoire. Les cérémonies se présentent ici :ïans le même ordre que dans notre second rituel ; à Elome , on aurait commencé par aller chercher les reliques à la basilique où elles étaient déposées provisoirement.
Mais où nous trouvons une coïncidence tout à fait remarquable, c'est dans le rituel byzantin, tel que Tapullié Goar (2). Dans ce rituel, la dédicace et la déposition des reliques sont des cérémonies tout à fait distinctes , qui ont même lieu, en règle ordinaire, à des jours différents. L^évêque commence par sceller lui-même la table de l'autel, soit sur des colonnes, soit sur une base pleine. Il y fait le signe de la croix et la lave d'abord avec de l'eau baptismale , puis avec du vin; il y fait ensuite des onctions de chrême (|Aupov) (3), et enfin des fumigations d'encens. L'autel consacré, il fait le tour de l'église en balançant l'encensoir, tandis qu'un prêtre, marchant derrière lui, fait des onctions cruciformes sur les murs, colonnes, etc. La cérémonie se termine par la bénédiction des linges, vases sacrés, lampes et autres objets servant au culte.
La déposition, précédée d'une vigile solennelle, est accompagnée de toute la pompe possible (4). En arri-
(1) « Mane vero, venientes ad cellulam, altare quod erexeramus sanctificavimus. »
(2) Euchol., p. 832 et suiv., en suivant le texte du ms. Barberini.
(3) Denys l'Aréopagite (Eccl. Uier.^ IV, 12) mentionne l'usage du (iupov dans la consécration de l'autel.
(4) A Constantinople , l'empereur assistait à la procession , à pied ,
vant à l'église, on chante le Tollite portas ^ principes, vestras. Avant de fermer le tombeau des reliques, révoque y met du chrême.
Cette description sommaire suffit à faire sentir la parenté qu'il y a entre le rituel grec et notre second rituel latin. Après tout ce que nous avons vu sur les rapports entre la liturgie byzantine et la liturgie gallicane , il ne peut guère y avoir de doute : c'est bien un rituel gallican que nous avons sous les yeux (1).
Une question reste à résoudre : quelle est l'origine du rite de l'alphabet? Il est inconnu en Orient; en Occident il n'a pas , on l'a vu , d'attestation antérieure au neuvième siècle, même dans la liturgie franque. Dès lors il est difficile d'indiquer sa provenance exacte, de dire s'il est romain ou gallican. M. de Rossi (2) a présenté d'intéressants rapprochements entre ce rite singulier et les .monuments chrétiens où l'alphabet parait avoir une signification symbolique. Il a mis hors de doute Tidée génératrice de la cérémonie. Elle correspond à la prise de possession du terrain et à sa délimitation. La croix oblique {cruœ decussata) sur laquelle l'évêque trace les lettres de l'alphabet correspond aux deux lignes transversales que les arpenteurs romains traçaient d'abord sur les terrains qu'ils voulaient mesurer. Les lettres que l'on y écrit sont un souvenir des signes numéraux que l'on combinait avec ces lignes pour dé-
derrière son char de cérémonie, sur lequel était assis le patriarche, tenant les reliques sur ses genoux. Théophane (p. 217", 227, 238, de Boor) décrit ainsi des dédicaces célébrées à Constantinople, sous Justinien, en 537, 550, 562. Il mentionne même le chant 'Apate uOXa;, ol àpyovxe;, 0{jl(J5v.
(1) Mais il est bien entendu que, pour lui restituer sa forme originaire, il faut en défalquer les parties indiquées ci-dessus comme romaines.
(2) Bull, 1881, p. 140.
Inîr les dimensions du périmètre. De plus, la série lu'elles forment , l'alphabet dans son entier développement, n'est qu'une sorte de dilatation du sigle mystérieux ACt) , de même que le decussis , le X grec , est i'initiale du nom du Christ. Ainsi l'alphabet tracé en 3roix sur le pavé de l'église équivaut à l'impression l'un large signum Christi sur le terrain qui doit être consacré au culte chrétien.
Ce symbolisme profond, de môme que l'usage anti- \ie sur lequel il est greffé, doit remonter à un temps <i la barbarie n'était pas encore dominante, bien au- .elà dii huitième siècle, par conséquent. C'est tout e que Ton peut dire. Il y avait des arpenteurs rouaîns ailleurs qu'à Rome et en Italie. Rien ne prouve [ue cette curieuse transformation de leurs pratiques lit été imaginée en Italie plutôt qu'en Gaule ou en Sspagne.