CHAPITRE XIV
TertuUien (1) relève la félicité du mariage que TEglise concilie, que Toblation confirme, que scelle la bénédiction, que les anges proclament, que le Père céleste ratifie. Beaucoup d'autres anciens auteurs parlent aussi de mariages célébrés devant TEglise et bénis par elle avec plus ou moins de solennité. Cependant aucune loi ecclésiastique n'obligeait les chrétiens à faire bénir leur mariage. La bénédiction était affaire de coutume , de convenances ; elle finit par passer en règle, mais sans devenir jamais une condition de validité. Le mariage est indépendant du rite.
Le rite a beaucoup varié, suivant les temps et les pays (2). Il n'y a rien à tirer ici des Ordines^ ni des anciens livres liturgiques, sauf les prières de la messe et de la bénédiction nuptiales. Il faut descendre jusqu'au temps du pape Nicolas I pour trouver une description un peu étendue des rites du mariage dans l'Eglise latine (3). Il en parle dans sa célèbre consul-
(1) Ad uxor., II, 9.
(2) Le Rituel romain actuellement en usage, après avoir indiqué un minimum de cérémonies et de formules, ajoute que , s'il y a dans tel ou tel pays d'autres usages ou cérémonies louables, le concile de Trente désire qu'on les maintienne.
(3) Responsa ad consulta Bulgarorurrif c. 3 : a Post sporisalia, quae futurarum sunt nuptiarum promiâsa foedera, quaeque consensn
tation aux Bulgares, délivrée en 866. Les actes qu'il mentionne se divisent en deux séries : les uns précèdent, les autres accompagnent les nuptialia foedera : La première série contient :
1* Les épousailles [sponsalia) , expression du consentement des futurs et de leurs parents au mariage projeté ;
2* La subarrhation, ou tradition de Tanneau par le futur à la future ;
3* La tradition de la dot, par document écrit, en présence de témoins.
Tout ceci est préliminaire. La cérémonie matrimoniale elle-même comprend :
1** La célébration de la messe, devant les époux, qui prennent part à l'offrande et à la communion;
2* La bénédiction prononcée pendant que Ton étend un voile sur leurs têtes ;
3** Le couronnement, à la sortie de Téglise (1).
Tous ces rites se retrouvent dans les usages modernes. La cérémonie nuptiale comprend actuelle—
eorum qui haec contrahunt et eorum in quorum potostate sunt celebrantur, et postquam arrhis sponsam sibi sponsus per digitum fidei a se annulo insignitum despondorit, dotem utrique placitam sponsus ei cum scripte pactutn hoc continente coram invitatis ab utraque parte tradiderit, aut mox aut apto tempore... ambo ad nuptialia foedera perducuntur. Et primum quidem in ecclesia Domini cujn oblationibus quas offerre debent Deo per sacerdotis manum statuuntur, sicque demum benedictionem et velamen caeleste suscipiunt.. Verumtamen volamen illud non suscipit qui ad secundas nuptias migrât. Post haec autem do ecclesia cgrossi coronas in capitibus gestant, quae sempcr in ecclesia ipsa sunt solitac resorvari. Et ita festis nuptialibus cclebratis , ad ducendum individuam vitam Domino disponente de caetero diriguntur. » — Le pape continue en disant que rien do tout cela n'est essentiel au mariage, que le consentement suffit, et qu'il est la seule chose indispensable.
(1) Le pape note que ces couronnes sont ordinairement conservées dans Tcglise. On tenait sans doute à empêcher le port de couronnes profanées par quelque usage superstitieux.
ment les rites des fiançailles aussi bien que ceux du mariage proprement dit. Elle commence par la déclaration du consentement, qui, le mariage devant être célébré sur l'heure, a maintenant le caractère d'un engagement depraesenti. Les parties, interrogées par le prêtre, expriment publiquement leur intention de s'unir en mariage (1). Vient ensuite la subarrhation ^ accomplie par l'époux, avec un anneau préalablement bénit; puis, en bien des endroits, la tradition de la dot, représentée par une médaille ou une pièce de monnaie.
Tout ceci est l'ancien rituel des fiançailles , qui se célébraient autrefois en famille et sans l'intervention du prêtre. Quant au rituel du mariage lui-môme, l'usage actuel et celui du neuvième siècle se relient très bien avec celui que supposent les livres liturgiques les plus anciens. La messe nuptiale se rencontre dans tous les sacramentaires romains (2). Les formules de prière y sont naturellement analogues à la circonstance. Il faut remarquer qu'elles supposent l'oblation faite pour l'épouse. Voici celle du Hanc igitur dans le sacramentaire léonien (3) :
Hanc igitur oblationem famulae tuae illius^ quam tibi offérimus pro famula tua illa^ quaesumus, Domine , placatus aspicias; pro qua maiestatem tuam supplices exoramus , ut sicut eam ad aeta-
(1) On a placé là , au moyen âge , la formule Ego coniungo vos in matrimonium, etc., qui est, comme on le voit, une sorte d'interpolation de la cérémonie primitive. Cette formule , dont le sens littéral est excessif, n'a pas peu contribué à fausser les idées sur la nature du mariage religieux, et à faire croire que le lien matrimonial dérive de l'autorité du prêtre. Le concile de Trente (Sess, XXIV, De ref, matr. , c. 1) la mentionne sans l'imposer.
(2) Les livres gallicans n'en ont pas. Je n'y trouve qu'une benedictio thalami super nubenteSy composée d'un invitatoire et d'une oraison, dans le sacramentaire de Bobbio (Murât., II, p. 956).
(3) Cf. les formules du sacramentaire gélasien (Murât., I, p. 722) et dû sacramentaire grégorien (partie ajoutée, ibid.y t. II , p. 245).
tem nuptiis congruentem pervenire tribuisti , sic consortio maritali tuo munere copulatam desiderata sobole gaudere perficias , atque ad optatam seriem cum suo coniuge provehas benignus annorum.
La bénédiction nuptiale a lieu après le Pater, avant la fraction du pain. On étend un voile sur les époux, et TofiBciant récite d'abord une simple oraison, puis une prière eucharistique :
Adesto (1) , Domine , supplicationibus nostris , et institutis tuif quibus propagationem humani genens ordinasti benignus assiste;, ut quod te auctore iungitur te auxiliante servetur.
Vere dignum Pater (2) , mundi conditor, nascentium ge-
nitor, multlplicandae originis institutor; qui Adae comitem tuii manibus addidisti, cuius ex ossibus ossa crescentia pareoa forma admirabili divei*sitate signaient. Hinc ad totius multitudinis incre
mentum coniugalis thori iussa consortia, quo totuQa inter s saeculum colligarent, humani generis foedera nexuerunt. Sic eni tibi placitum necessario ; ut quia longe esset infirmius quo<? homini simile quam quod tibi Deo feceras , additus fortiori sexus infirmior unum efficeret ex duobus, et pari pignore soboles mizta manaret, dum per ordinem flueret digesta posteritas, ac priores Ventura sequerentur, nec uiium sibi finem in tam brevi termino quamvis essent caduca proponerent. Ad haec igitur venturae huius famulae tuae, Pater, rudimenta sanctifica, ut bono et prospero sociata consortio legis aeternae iura custodiat. Meminerltque se, Domine, non tantum ad licentiam coniugalem scd ad observantiam Dei sanctorumque pignorum custodiae delegatam. Fidelis et casta nubat in Christo, imitatrixque sanctàrum permaneat feminarum. Sit amabiiis ut Rachel viro, sapiens ut Rebecca, longaeva et fidelis ut Sarra. Nihil ex hac subcisivus iile auctor praevaricationis usurpet ; nixa fidei mandatisque permaneat; muniat infirmitatem suam robore disciplinae ; uni thoro iuncta contactas vitet illicitos. Sit verecundia gravis, pudore venerabilis, doctrinis caelestibus erudita. Sit fecunda in sobole, sit probata et innoceus, et ad beatorum requiem atque ad caelestia régna perveniat.
Cette cérémonie est le principal rite religieux. C'est
(1) Sacramentaire léonien, Muratori, t. I, p. 446.
(2) Sacramentaire léonien et gélasien. II, ce.
LA BÉNÉDICTION NyPTIALp. 417
par le nom de velatiQ nuptialis que la bénédiction nuptiale est indiquée dans le vieux sacramentaire léonien ; à la fin du quatrième siècle , le pape Sirice (1) parle de la velatio coniugalis. Saint Ambroise (2) dit aussi que le mariage doit être sanctifié velamine sacer^ dotait et benedictione. Il n'y a pas bien longtemps, on avait encore, en France, la coutume de tenir le voile [pallium^ palen/m, poêlé) étendu sur les époux, pendant la bénédiction ; mais cet usage, n'étant pas marqué dans le rituel romain, disparait de plus en plus (3).
Le couronnement des nouveaux mariés , qui tient encore actuellement vme si grande place dans le rite grec, a été aussi abandonné en Occident.
Je disais tout à l'heure que les vieux livres mérovingiens ne contiennent pas le rituel du mariage. Cependant l'usage gallican a laissé, je crois, une trace dans les missels postérieurs, la bénédiction qui est prononcée, après la communion, sur les deux époux (4). Des trois anciens sacramentaires romains, le gélasien, si souvent mêlé de prières gallicanes, est le seul qui contienne une formule de ce genre. On a vu, d'ailleurs, que les bénédictions, au moment de la communion, tiennent une grande place dans le système liturgique gallican. Voici la formule du sacramentaire gélasien :
Domine sancte, Pater omnipotens, aeterne Deus , iteratis precibus te supplices exoramus, pro quibus apud te suppiicator est
(1) Décrétale à Himère, c. 4.
(2) Ep. XIX,7.
(3) C'est un de ces vieux rites romains que Ton avait mieux conservés en France qu'en Italie, et qui ont disparu quand on a adopté, ces temps derniers , l'usage romain moderne.
(4) Actuellement la formule D0U8 AbraJiam,.. est prononcée api^ès Vite missa est , au moment marqué pour la bénédiction du peuple , dans l'usage romain. Dans le sacramentaire gélasien, la bénédiction des époux est marquée aussitôt afrés kt communion, avant l'oraison p/^st e^mrjAunionem,
418 ORiaiNES DU CULTE CHRÉTIEN.
Christus, coniunctiones famuloram tuorum fovere digneris, bene-^ dictiones tuas excipere inei*cantur, et filiorum successibus fecundentur. Nuptias eorum sicuti primi hominis confirmare dignare; avertantur ab eis inimici omoes insidiae, ut sanctitatem Patram etiam in ipso coniugio imitentur, qui providentia tua, Domine coDiuDgi tnci'uerunt.
Il est intéressant de constater que le rituel nuptial décrit par le pape Nicolas n'est autre chose que le rituel des anciens Romains, moins le sacrifice, ou plutôt avec la substitution de la messe au sacrifice idolâtrique. Les Romains distinguaient aussi l'engagement préliminaire , ou fiançailles , et la cérémonie nuptiale proprement dite. On commençait par s'engager l'un à l'autre ; les parties contractaient en présence l'une de l'autre,' par paroles expresses. L'engagement était consacré par la tradition de l'anneau ou subarrhatio ; puis venait la rédaction des conventions matrimoniales , accompagnée de présents offerts par le futur à la future. Tout ceci se passait en présence des amis de la famille; leur réunion donnait lieu à un banquet.
Le matin des noces on interrogeait d'abord les dieux en prenant les auspices ; plus tard l'aruspicine, qui [supposait un sacrifice , fut substituée aux auspices. Dès la veille au soir , la mariée avait quitté ses vêtements de jeune fille et revêtu ceux d'épouse. Sa tête était couverte d'un flammeum , voile de couleur rouge ; sauf la couleur , ce voile était le même que celui de toutes les femmes mariées ; c'est cette obnubilatio capitis qui a donné lieu aux termes nubere, nuptiae, noces. Ses cheveux étaient divisés en six tresses et sa tête couronnée de fleurs qu'elle-même avait cueillies ; l'époux aussi portait une couronne de fleurs.
Les invités étant rassemblés , les aruspices venaient donner le résultat de leur consultation. Alors les
X^oux exprimaient leurjconsentement et Ton signait le ^Ontrat àé&nitiî {tabulae nuptiales); puis^ la. pronuba leur ^^^isait se donner la main. Ici se plaçait le sacrifice non ^snglant de la confarreatio , offrande de fruits et d'un I>ain de froment. Pendant le sacrifice, les époux étaient assis sur deux sièges liés ensemble et cou- "verts de la peau de la brebis qui avait été égorgée pour Taruspicine. Pendant que le prêtre récitait la prière, ils faisaient le tour de Tautel en marchant, ^ers la droite. Venait ensuite un sacrifice sanglant, Lœuf ou cochon, sur Tautel d*un temple. Les invités criaient Féliciter l Le père de la mariée leur donnait un grand festin. La nuit venue , la mariée était conduite en grande pompe chez son mari.
De cette description rapide , il résulte que , sauf ce qui a un caractère nettement religieux, surtout Taruspicine et les sacrifices, tout le rituel nuptial romain a été conservé dans Tusage chrétien. Il n'est pas jusqu'au flammeum et aux couronnes qui n'y aient trouvé place. Cette sélection n'est pas isolée. Essentiellement conservatrice, l'Eglise ne modifiait, en ce genre de choses, que ce qui était incompatible avec ses croyances.