L OFFICE DIVIN
On a VU , au chapitre VIII , comment l'ancienne église avait organisé la sanctification de la semaine et ^e Tannée. Les réunions de culte du dimanche, du :ïnercredi, du vendredi, des fêtes, avec leurs services nocturnes ou diurnes, n'épuisaient pas toutes les ressources de la piété des fidèles, ni même toutes leurs obligations. L'idéal de la vie chrétienne était une perpétuelle communion avec Dieu, entretenue par une prière aussi fréquente que possible. Un chrétien qui n'aurait pas prié tous les jours, et même à diverses reprises , n'eût pas été un chrétien. Sans doute la prière commune, collective, faite au même endroit par toute l'église locale , n'avait lieu qu'aux jours et heures des synaxes. Mais on pouvait prier en particulier, en dehors des synaxes, soit isolément, soit en famille, soit avec des voisins, des amis. L'usage s'établit de bonne heure de consacrer à la prière privée les derniers instants de la nuit, le temps qui s'écoule entre le chant du' coq et le lever du jour, puis , à la fin de la journée , l'heure mélancolique où le soleil disparait , où l'ombre se fait , où il faut allumer les lampes de la maison. C'étaient là les prières fondamentales, universellement en usage, la prière du matin et celle du soir, matines et vêpres. Dans la
journée, certains moments étaient' indiqués, soit par la Bible, soit [)ar la tradition juive, soit même pari'usaf^'<'. de la vie ordinaire et civile. Il était nature^# de prolittT du moment où la famille se réunissai' ^ pour le re|)as, au milieu du jour, et, un peu plus tard.^ du moment où elle se sé[)arait de nouveau pour va.^^ <{uer au travail quotidien. On obtenait ainsi deux priG^^ res régulières, deux heures y observées d'une faço ^, privée, mais habituelle. D'autres, se rap[)Plant qi^r:^ Danicil |»riait trois fois le jour, en concluaient qu' // était conv(niable d'en faire autant. Les trois heures étaient indi(pié(5S par les Actes des apôtres, où Von voit les disciples réunis pour la prière à Theure de tierce, lorsque le Baint-Esprit drjsceud sur eux, le jour de la Pentecôte; saint Pierre monter à l'étage supérieur de sa maison pour y prier, k l'heure de sexte, avant de prendre son repas; eniin les apôtres Pierre et Jean entrer au temple pour y faire la prière, à l'heure de none. Ces heures, du reste, étaient les principales divisions du jour; on les observait pour les alfaires, elle sonnaient aux horloges publiques.
C'est Tertullien qui nous renseigne (1) ain.si sur l'usage des trois « heures » de jour et sur leur origine. (Uément d'Alexandrie connaît aussi (2) cette division de la journée chrétienne. Dans son Cathimerinon y Prudence parait s'inspirer d'un usage un peu différent, celui que j'ai décrit en premier lieu, mais avec dédoublement des deux heures de matines et de vêpres. Il a une hymne pour l'heure où le coq chante. Aies diei nuntius, une autre pour l'aurore, Nox et tenebrae ei nubila \ d'autres pour avant et après le repas, 0 crucifer bone^ lucis sator^ Pastis visceribus oiboque sumpto; d'autres enfin pour le soir, Inv^rUor
(1) De ieiun., 10.
(2) Btrom., VII, 40.
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rutili^ du-œ bone luminis (1), et pour le moment où Ton va s'abandonner au sommeil, Ades Pater suprême.
Encore une fois, ces prières, distribuées de façons un peu différentes dans le cours de la journée, sont essentiellement des prières privées. L'évéque, le clergé, les observent sans doute en particulier; mais on ne voit pas qu'elles se soient transportées , avant le quatrième siècle , dans les édifices où se tenaient les réunions publiques du dimanche et des jours de station. Ce ne sont pas des exercices de communauté, j'entends de toute la communauté chrétienne d'une localité déterminée. Au quatrième siècle , une circonstance spéciale les mit en relief, c'est qu'elles furent adoptées par les congrégations d'ascètes, par les monastères. Il n'est pas de monastère qui n'ait ses heures de prière commune. Comme pour bien d'autres choses, il y eut d'abord de grandes différences entre monastères et monastères, entre pays et pays (2). Au cinquième siècle, les moines d'Egypte n'avaient encore que les deux heures primitives du matin et du soir , le Gallicinium et le Lucernaire. Les moines de Syrie et de Mésopotamie se réunissaient en outre aux trois heures do jour, tierce, sexte et none. On ajouta même, à Bethléem, et cet usage se répandit, une réunion à la première heure de jour, pour empêcher les moines de se recoucher après l'office de nuit et de dormir une partie de la matinée. Cela faisait six heures consacrées. Un texte du psaume cxviii où le psalmiste dit à Dieu qu'il le prie sept fois par jour, fournit une sorte de type que l'on s'efforça de réaliser, en distinguant deux parties dans l'office de matines, les prières au chant du coq et celles de l'aurore (Lau-
(1) C'est bien à tort que l'on a vu , dans cette prière quotidienne, une pièce composée en Thonneur du cierge pascal.
(2) Sur tout ceci, voyez le livre III des Institutions de Gassien.
des). Beaucoup plus tard, le même résultat fut attein par l'office de compiles (1) , entre le repas du soir e le coucher. C'est le système de Prudence combin» avec celui de TertuUien.
L'étude de ces diversités rentre dans l'histoire spé ciale de la discipline monastique. Un point d'un in térêt plus général, c'est l'introduction des prier quotidiennes dans l'usage ecclésiastique propreme dit. L'auteur des Constitutions apostoliques insis déjà pour que Tévêque réclame des fidèles l'assistan aux offices du matin et du soir, même à ceux d trois heures du jour (2). Il suppose que ces offices se célèbrent dans l'église et que l'évêque y prend par^ avec son clergé. La Pérégrination de Silvie fournit ici, en ce qui regarde l'usage spécial de l'église de Jérusalem, des renseignements très précis. Sauf en carême, où l'heure de tierce est célébrée en public, il se tient quatre réunions par jour dans l'église du Saint-Sépulcre, au chant du coq, à sexte, à none et à vêpres (lucernaire). L'édifice sacré, qui n'est pas, ceci est à noter, l'église-mère ou cathédrale de Jérusalem, mais seulement un sanctuaire de dimensions relativement restreintes, est ouvert à tout le monde, à toutes les personnes de bonne volonté. En fait, l'assistance est surtout composée d'ascètes des deux sexes {monazontes et parthenae). Ces personnes pieuses exécutent des psaumes, soit suivant le mode ancien du répons, soit à deux chœurs, en antiphones.
(1) Cet office n'a pas d'attestation plus ancienne que la régie de saint Benoît. Une fois Complies admis, on put encore, même en distinguant Matines et Laudes , vérifier le Septies in die laudem dixi tibit car Matines peut être mis en dehors du compte, comme office nocturne.
(2) II, 59; VIII, 34-39; dans le premier de ces textes, il n'est pas encore question des heures diurnes ; l'autre no donne des formules que pour le matin et le soir, tout en recommandant les trois heures de tierce, sexte et none.
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Deux ou trois prêtres et autant de diacres sont de ser- "vice tour à tour auprès d'elles, pour réciter les prières. On admet, en eiBfet, que, dans les assemblées un peu importantes, les prières communes, litanies ou autres, ne peuvenl être dirigées que par le haut clergé ; une pratique différente est considérée comme entraînant quelques dangers au point de vue de l'unité ecclésiastique. Mais ce n'est pas la seule participation du clergé à l'office des ascètes. Quand les psaumes, entrecoupés de prières, tirent à leur fin, î'évêque et le clergé entrent dans l'église. A partir de ce moment, la réunion devient vraiment ecclésiastique. On y fait des prières, d'abord avec les catéchumènes, puis avec les fidèles seuls, les catéchumènes étant renvoyés au bout d'un certain temps, comme dans les synaxes liturgiques. L'assistance ne se sépare pas sans avoir reçu la bénédiction de I'évêque; il est même d'usage que chacun lui baise la main avant de se retirer.
Le dimanche et les jours de fêtes, les synaxes antiques reprennent leurs droits. L'office privé passe après et s'installe comme il peut dans l'intervalle entre la vigile et la messe. Au chant du coq, le clergé tout entier, évêque en tête, préside l'office de nuit, bien autrement fréquenté que les jours ordinaires. Au jour, la messe a lieu, dans la grande basilique (Martyriwm) voisine du Saint-Sépulcre. Elle est fort longue , aussi ne reste-t-il de temps que pour le lucernaire : sexte et noue sont sacrifiées.
Il va de soi qu'une assistance régulière à des offices aussi fréquents ne pouvait être demandée à tout le monde. Saint Chrysostome (1) nous met en présence des objections que faisaient valoir les laïques de son temps : « Est-il possible, fait-il dire à ses audi-
(1) Hom. lY de -Anna; Migne, P. G., t. LIV, p. 667.
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» teurs, qu'un homme du monde, enchaîné aux'affai- » res des tribunaux , se dérange trois fois par jour » pour aller prier à Téglise ? » Il répond à cela que Ton peut prier en son particulier, et n'impoi*te où. En fait cependant^ il résulte de son témoignage comme 'de beaucoup d'autres auteurs contemporains, queM- 'flce était célébré tous les jours dans leségliseSj'auxheures, canoniques, avec la participation du clergé et sôus sa direction. Ce point est capital. Une fois installée dans l'église, la prière privée n'en devait plus sortir. Les ascètes isolés, les vierges vivant dans le monde, disparurent bientôt ou se rattachèrent aux monastères, * pourvus d'oratoires dans lesquels la congrégation célébrait ses offices. Mais le pli était pris. Les fidèles, tout en n'y assistant pas, trouvèrent très convenable que les offices fussent célébrés dans leurs églises par le clergé, et celui-ci dut accepter la continuation d'un service assez onéreux dans sa régularité, auquel il âvfeit été d'abord étranger. L'obligation de l'office , comme celle du célibat, est un legs de l'ascétisme au clergé. On peut même dire que, sur ces deux points, il s'est produit une sorte de concordat tacite. La popularité des parfaits, des continents, des hommes de Dieu, comme on disait, était et se maintint si grande, qu'elle aurait pu mettre en question les titres du clergé à la direction des communautés chrétiennes, si, sur les points principaux, le clergé ne s'était empressé d'adopter le programme des moines, s'il ne s'était pas arrêté, d'une façon nette et apparente, dans la voie du relâchement général.
Ainsi naquit pour le clergé l'obligation de célébrer, 'dans les églises publiques, dans les cathédrales de ville et dans les églises paroissiales des campagnes, l'office canonique de jour et de nuit. Quant à l'organisation précise de ces offices, quant à la distribution des psaumes, antiphones ou répons, des prières, litaniques ou
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ciQllective&, des Jôclftires.même, entrft lep.hwJffts. de l'offij(î€> et les. temps de l'année, on varia, be>^uçpuix d*ut\e^ église à l'autre. Ici, coDfipie dans le secvicç, prioiitifj du dimanche et des stations, Tusage des grandes métropoles s'icpipo^a anxi églisjas. sufifrç^gan^p^. Les, conciles provinciaux s'efforcèrent de régler les. détails eJt* d'obtenir quelque uniformité. D'autre part , l'ordre des offices était une des parties principales des règles monastiques. Les couvents importants suivaient en ceci les règles qu'ils avaient adoptées ; d'autres acceptaient l'usage diocésain ou provincial, défini par les évoques. Jusqu'au neuvième siècle, eu Occident, il n'y eut guère d'uniformité dans ce domaine. Quand on arriva à l'y introduire, ce fut en s'inspirant de la règle bénédictine et surtout (1) de l'usage des monastères de Rome, de ces grands couvents groupés autour des basiliques du Latran, du Vatican, de Sainte-Marie- Majeure, qui, à la longue, sont devenus des chai)itres, réguliers d'abord, puis séculiers, mais qui représentent, en somme, le principlum et fons de tout le développement latin de l'office ecclésiastique et monacal (2).
(1) Je me bornerai à signaler quelques faits qui peuvent avoir leur intérêt pour Tétude des anciens livres d'oflSce. A Rome, jusqu'au neuvième siècle au moins, les hymnes étaient inconnus ; on s'en tenait, pour le chant, aux psaumes et aux autres cantiques bibliques. Les lectures, réservées d'abord aux antiques services de la vigile et de la messe, ne s'introduisirent dans l'office qu'au bout d'un certain temps , vers le septième siècle. L'office se composait donc uniquement de psaumes, antiphones ou répons, et de prières. Cet usage romain primitif concorde exactement avec celui qui était observé à Jérusalem au temps de Silvia. La règle de saint Benoît, au contraire, admet les hymnes et les lectures. Voy. la lettre de Théodemar, abbé du Mont-Cassin, à Charlemagne, dans Jaffé, Monum. Caroitna, p. 360; cf. Liber poiitif,, t. I, p. 231, note 1, où j'ai eu tort de placer les répons de l'office au nombre des parties ajoutées postérieurement.
(2) Ceci est dit, bien entendu, des temps postérieurs au septième siècle pour la Gaule , au dixième ou onzième pour l'Espagne. Dans ces pays , il y a lieu de tenir compte d'un développement indigène,
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On comprend aisément que , devant un sujet si vaste, je m'abstienne d'entrer dans le détail et même d'y toucher, si légèrement que ce soit.
qui a commencé sous l'influence directe des usage orientaux , et qui doit peu à l'imitation des monastères romains.