LE HAVRE DE GRACE PORT MILITAIRE
Construction des nefs royales. — La Françoise et V Hermine. — Deux navires stationnés au Havre, en i522. — De'tails sur la nef Françoise. — Son lancement. — Sa longueur — Dépenses. — Petit nombre de navires dans les autres ports.
Le duc d'Albanie part d'Honfleur pour l'Ecosse, en i52i. — Rapports du havre de Grâce avec l'Ecosse, au xvi^ siècle. — Le nouveau havre inachevé était plutôt une charge qu'une aide. — Crainte d'une attaque des Anglais. — Emprunts d'artillerie fait à Rouen. — Louis de Rouville est envoyé au Havre pour organiser la défense. — Il réside à Harfleur. — Armement projeté au Havre, en i522. — Ajournement. — Equipement au Havre des navires du duc d'Albanie, pour l'Ecosse. — Départ de Brest. — But de cette expédition. — Concordance avec la campagne d'Italie.
Nombre de navires de guerre stationnés au havre de Grâce. — Enthousiasme de l'ambassadeur Baïf. — Tentative infructueuse pour la sortie de la nef Françoise. — On commence à la démolir.
Arrivée du roi d'Ecosse au Havre. — Son retour par le même port. — Détails sur l'armement de trois galéaces pour un nouveau voyage en Ecosse. — Autres navires de guerre. — Incendie de la Réale.
îN des motifs qui avaient engagé Franxois P' à faire construire et édifier le 'nouveau havre de Grâce, était, comme nous Pavons déjà dit, de procurer un refuge aux navires de la marine militaire qui ne pouvaient
plus accéder dans les havres d^Harfleur et d'Honfleur, ainsi qu'aux grandes nefs qui arrivaient difficilement jusque dans les havres de Bretagne.
Antoine de Conflans signale ce but dans son traité de la marine, dédié au Roi *, ce projet est mentionné également dans la commission décernée à Tamiral Bonnivet, le 7 février -^ ; et le Roi le confirme encore dans sa charte, donnée au port de Grâce, au mois d'août 1620, oia il cite tous les avantages qu'il pouvait tirer de ce nouveau havre qu^il avait sous les yeux (i).
« Nous ayant regard et fervente conside- (c ration à la situation du havre de Grâce, œuvre (f et operacions à l'ouverture du dit havre, jectées (c tours, barres et autres choses encommencez « au dit édifice, le tout à la grant commodité « profit et utilité de nous et de nostre royaume, « comme Fon peut voir et connaître à l'œil par « inspection du dit lieu, flux et reflux de la mer « entrant et sortissant du dit havre par chacune « marée tant pour le hébergement et recueil du <( grant navire de nostre dit royaume qui y « pourra marrer et poser à l'avenir, sans danger « et inconvénient, ainsi qu'il a convenu au temps « passé mener et faire conduire aux havres de (c notre duché de Bretaigne les grans navires de (( nostre dit royaume desquelles souventes fois y « en a eu de perdues et perles et les autres
i( abandonnées par impétuosité de temps et par « défaut de havre et port de mer, pour iceux (( recueillir et héberger, tel que est et sera le dit (( havre de Grâce à Tavenir. »
Afin d'utiliser promptement le nouveau havre de Grâce, le Roi fit simultanément construire dans la fosse de Leure, près d'Harfleur, deux nefs qu'il destinait à sa flotte militaire *, Tune était la grande Françoise et Pautre la nef VHermiyie^ moins considérable que la première. La construction de la nef VHermine avait été confiée au sieur Berquetot, d'Harfleur ; mais il mourut avant de l'avoir achevée. Le Roi prescrivit, au mois d'octobre i5i8, de mettre les travaux en régie, pour la terminer et la faire entrer dans le nouveau havre de Grâce, afin de la mettre à Pabri, car, là où cette nef se trouvait, elle était en danger d'être perdue, ou brûlée par les ennemis (2). M. Guyon Le Roy reçut 100 livres, représentant actuellement environ 2.000 fr., pour le parachèvement de cette nef, à laquelle on travaillait encore au mois de mars 737-g, car elle n'était pas encore entrée dans le nouveau havre. Le 27 mars de cette même année, François I" insistait encore pour l'achèvement de cette nef, car, écrivait-il au receveur général de Normandie, ft ce serait dommage de laisser perdre un tel « navire par faulte d'y pourvoir (3). »
La nef VHermine resta au havre de Grâce,
SOUS le commandement de M. du Plessis, gendre de M. du Chillou -, en 1622, elle n^était montée que par un maître," un gardien et trois compagnons mariniers (4). Charles du Bec, seigneur de Bouris, vice-amiral de France, succéda à M. du Plessis en qualité de capitaine de cette nef pendant les années 1 523 et 1 624 (5).
On remarquait encore au havre de Grâce, à côté de la nef VHermine^ la nef Loyse^ mentionnée par Antoine de Gonflans comme attachée auparavant au port de Rouen. Gette nef, désarmée également, avait Guyon Le Roy du Chillou, pour son capitaine et elle était gardée, en 1622, par un maître, un gardien et 4 compagnons mariniers (6).
En même temps que le Roi François P*" voulait substituer le nouveau havre de Grâce à ses havres de Bretagne, dont Taccès lui paraissait difficile (7), il avait résolu de faire construire un magnifique navire digne de ce nouveau port et destiné sans doute à remplacer la grande nef la Charente qui, après avoir fait Padmiration de tous, sous le règne de Louis XII, s'était perdue depuis peu de temps, ainsi que le rappelle Antoine de Gonflans : « En la coste de Guyenne « s'est fait de grosses nefs comme a été la Cha- « rente qui a esté une des belles et bonnes nefs « qui fust sur la mer ; elle estait montée par 1.200
« hommes de guerre sans les aides et Ton y
« comptait 200 pièces d'artillerie. »
La construction de la nef Françoise fut
commencée presque en même temps que les travaux du havre, comme nous l'apprennent, d'une façon assez vague, il est vrai, Guillaume de Harcelles (8) et Bougueville de Bras (9).
Le premier ne fixe pas de date ; après avoir parlé de la fameuse marée du 1 5 janvier -Jl^ il rapporte : « Viron ce temps et du commence- (f ment de la dite ville, sa majesté aurait fait « commencer à bastir en la fosse de Leure dis- « tante de ce havre (de Grâce) d'une lieue ou « environ une très grande nef appelée de son « nom la grande Françoise dont un surnommé « Lespargne estait capitaine. »
Le second est un peu plus précis, il écrit : « La ville Françoise qui est ce grand havre de « Grâce, qui fut fait bastie et construie par le « grand roi François, viron i5i8 ou 1 5 20 et dès « lors y fit commencer une nef de si admirable « grandeur qu'on ne la peut jamais faire flotter « pour gaigner la pleine mer.
Mais un document beaucoup plus certain faisant partie de la collection de M. Seguin, du Havre, nous prouve que les travaux de cette grande nef étaient déjà très avancés en i52o *, c'est l'original d'une ordonnance de paiement délivrée par François P*" et contresignée de Deneufville,
le 29 février 73^, pour la somme de 2.875 livres tournois, représentant plus de 5o.ooo fr. de monnaie actuelle, (c pour convertir et employer (c au parachèvement de la grande nef appelée la (c Françoise que avons fait faire au lieu de sainct a Nicolas de Leure en Normandie, outre les « autres sommes de deniers que cy devant lui (C avons ordonnées et pourrons ordonner cy « après pour ceste cause (10). »
D'après Guillaume de Harcelles, cette nef avait trois rangs de sabords, deux gros mâts et trois misaines à l'arrière. Le plus gros mât. ayant 5 à 6 brasses de tour, était composé de plusieurs pièces de bois assemblées et il avait 4 hunes. Il y avait au dedans une chapelle dédiée à saint François, un jeu de paume, une forge, un moulin à vent et une maison construite en bois. Ce navire était orné à Pavant de la statue de saint François et à l'arrière d'une figure du Phénix,
Quoique l'expression : ((parachèvement», employée dans l'ordonnance du 29 février i52o, puisse faire supposer tout d'abord l'œuvre achevée, il est certain que la nef Françoise n'était pas encore terminée, puisque l'on se proposait d'y employer d'autres sommes provenant du budget de la marine.
D'un autre côté, en avril ou mai i522, M. du Ghillou avait délivré à deux anglais, propriétaires et commandants du navire le Georges^ un
sauf-conduit pour apporter « au port neuf du « havre de Grâce, du charbon de terre pour « subvenir à la construction du grand navire et (f pour fondre artillerie. Le 1 1 juin, alors qu'il « allait lever l'ancre, un navire de Fécamp, « monté par un grand nombre de gens de guerre « et commandé par Louis Le Parmentier, « Fouque et Leriche, était ancré en rade et guet- «r tait le navire anglais. Les fécampois fondirent « sur les anglais et à un jet de pierre du port <f prirent leur navire malgré le sauf-conduit délite vré par M. du Chillou. :»> Mais, dit M. Gosselin, « par arrêt du Parlement de Rouen, cette prise « fut annullée. y)
Le lancement de la nef Françoise ne put être effectué que trois ans après, c'est-à-dire au mois de mars i524, ainsi que le rapporte le journal d'un bourgeois de Paris (u) qui, en outre, précise la longueur de ce navire et le prix qu'il avait coûté :
«Audit an 1624 après Pasques, fut par- « faite la grande navire du Roy, en Normandie, « au port de Grâce près de Harefleu, et fut faite « flottante sur l'eau en mars. C'estoit la plus « belle que fust jamais vue, on dit qu'elle avoit « bien 5o toises de long et avoit sept hunes avec « le château devant et le château derrière, et avoit « le bois de quoi elle avoist été faite, quatre
« pieds d'épaisseur ; et dict on qu'elle cousta « plus de cent mil escus d'or. »
L'ancienne toise mesurant i m. 949, il en résulte que la longueur de la nef Françoise atteignait près de cent mètres. L'écu d'or, valant alors 36 sols, représentait à peu près 36 fr. de notre monnaie, c'est-à-dire une dépense totale de 3 millions 600.000 fr., valeur actuelle.
Ce chiffre diffère peu de celui qui a été indiqué dans un mémoire « pour informer sur les « abus commis au faict de la marine en Nor- « mandie (12), » commençant par cette affirmation: « Et premièrement, la grande nef Fran- « çoise cousta au Roi plus de cent cinquante « mille francs (valeur de compte équivalant à la (c livre tournois) et se prouvera pour vérité que « l'on y déroba le tiers de Targent. »
En calculant la valeur de la livre tournois à 20 fr. de notre monnaie, on arrive au total de 3.000.000 de francs. Cette somme considérable, dépensée pour un navire qui ne devait jamais naviguer, avait en effet excité des récriminations, peut être justifiées par les nombreuses concussions reprochées aux gens de finances de Tépoque.
Cette époque de Tachèvement de la grande nef est confirmée par une lettre de l'amiral Bonnivet à M. du Chillou, datée du 3i mai i524, et où il annonce au capitaine du havre de Grâce
ET TOPOGRAPHIQUE DU HAVRE 8l
(f que le roi a été très aise que les ancres de sa c( grant nef soient arrivées par delà en seureté. >> Ces ancres étaient inutiles tant que le navire ne flottait pas.
Mais la mise à Teau, dans la fosse de Leure, n'avait pas résolu le problème de navigabilité de ce gigantesque navire -, il fallait encore le faire passer de cette fosse dans le havre de Grâce et ensuite lui faire gagner la pleine mer. Or, trois ans après, c'est-à-dire en 1527, la nef se trouvait encore à Leure, non armée, près de son chantier de construction (i3) ; elle s'y trouvait encore en i532 sans que Ton eût tenté de lui faire franchir la passe de la grande barre et du havre, comme on le verra dans la suite de cette étude.
Le port du Havre était encore trop imparfait et la ville trop peu bâtie ou peuplée, pour prendre part aux expéditions maritimes que le roi François P'" préparait dans les autres ports normands, notamment Téquipement de l'armée de mer, organisée par M. du Chillou, en 1 5 19, et destinée à aider le roi de Danemark dans sa guerre contre la Suède.
Il en est de même à Tégard du voyage du duc d'Albany en Ecosse, accompli à la fin de l'année i52i, par le port d'Honfleur, sans que le havre de Grâce y eut concouru, malgré Topinion émise récemment, sans preuve à l'appui, par un historien du Havre (14).
L'histoire de notre port pendant le xvi* siècle présente trop de faits se rattachant aux relations de la France avec P Ecosse pour laisser s'accréditer cette opinion hasardée, comme il est intéressant de rappeler ici dans quelles circonstances était née cette alliance franco-écossaise dont notre port a été, à différentes reprises, le trait d'union.
Depuis longtemps, rapporte l'historien de François i®"" (i5), l'Angleterre s'efforçait de réunir l'Ecosse à sa monarchie, mais elle n'avait pu encore y parvenir, les Ecossais ayant toujours trouvé des ressources en France, et par un juste retour, ils n'avaient presque jamais manqué de faire d'utiles diversions en Angleterre quand celle-ci attaquait la France.
Jean Stuart duc d'Albany, avait été, en i5i3, investi de la régence du jeune roi d'Ecosse au préjudice de la reine-mère, sœur du roi Henri VIII d'Angleterre \ mais il avait dû quitter son pays pour se réfugier en France, à la grande satisfaction du Roi anglais, qui cherchait tous les moyens pour le retenir chez nous, tandis que François P*" désirait secrètement le contraire, encouragé d'ailleurs par le conseil de la Régence d'Ecosse.
Dans un mémoire adressé à François l" sur
les affaires d'Ecosse, en 1 52o, avant l'entrevue du camp du Drap-d'Or, le conseil de la Régence
avait demandé qu^il fut stipulé « que le duc « d'Albany pourrait aller et venir en Ecosse, « toutes fois et quantes, sans aucun empeschement « des Anglais (i6).
Diaprés le roi d'Angleterre, François P^ lui aurait promis à ce moment de ne pas favoriser le retour du duc d'Albany ; et en effet, celui-ci resta en France pendant l'année i52o. Mais Tannée suivante, il effectua son voyage, sinon avec Paide du Roi de France, du moins avec son approbation.
Dès le 29 mai i52i, François P*' envoyait en Ecosse, à ses deux ambassadeurs, S.ooo écus pour être employés à ses affaires secrètes (17). Le 19 juillet suivant, le conseil de la Régence d'Ecosse priait le roi de France d'envoyer dans ce pays le duc d'Albany (18).
Il est vrai que par les lettres du roi et de la
duchesse d'Angoulême, on voit la répugnance qu'ils avaient à laisser aller le duc d'Albany, qui voulait partir malgré eux (iq).
Sur ces entrefaites commença, sous la présidence de Wolsey, cardinal d'Yorck, délégué par HenriVIII, choisi commemédiateur, la conférence de Calais pour discuter la paix entre François P"* et Charles-Quint, et au cours de cette conférence, qui dura quatre mois, les ambassadeurs de France apprirent que le duc d'Albany était passé
secrètement en Ecosse, au grand mécontentement du roi d'Angleterre et du cardinal d'Yorck, ainsi que nous Tapprend la relation faite par Pun d^eux, le chancelier du Prat (20) :
(c Le duc d'Albany, qui estoit en France, (( passa la mer assez secrettement et vint en « Ecosse, dont le roi d'Angleterre et le cardinal « d'York demonstrèrent estre fort marris, disant « que le roi (François P'") leur avait promis à la « vue d'Ardres (entrevue du camp du Drap-d'Or) « empescher que le dit duc n'irait en Ecosse.
« Toutefois les ambassadeurs de France « estant à Calais, excusèrent l'allée dudit duc « envers le cardinal d'York pour plusieurs raisons « qu'ils alléguèrent. »
Le chancelier du Prat, qui ignorait les préparatifs de ce voyage, écrivit dans les termes suivants, au roi de France, afin de lui signaler cet événement et les conséquences lâcheuses qui pouvaient en résulter pour la France.
(( Un serviteur du grenetier de Dieppe, « (Jean Ango) a esté ici et a dit à plusieurs de nos « serviteurs que le duc d'Albany secrettement (c estoit allé en Ecosse et estoit monté à Honne- (c fîeu et que son maitre (Ango) avait faist advi- « tailler et equipper son navire. Dès l'heure que « nous l'ayons sceu, l'avons envoyé quérir mais « (il) estoit parti. M. de la Tour a parlé à un
« autre serviteur du dit grenetier qui lui a dit « qu'il n'estait rien plus vray, que l'équipage et « advitailletnent avoit esté fait par ses mains, et « que, s'il n'estoit parti, est d'avis qu'il partira de a brief.
(c Nous ne savons si (ce) sont choses veri- « tables ou controuvées, et, si elles sont véritables, « si c'est du consentement du roy ou à son « desceu. Mais tant y a que s'il est vrai et que « les Anglais le savent, (ils) se déclareront contre « le ro}^ qui peut bien penser quel dommage ce « luy serait, pour la multiplication des ennemis a que par ce moyen aura, etc....
« Ce que avons bien voulu escrire, afin que, (c s'il n'estoit parti, soitempesché et s'il estait parti « soit envoyé ici quelque gentilhomme par devers (( le roy d'Angleterre et cardinal pour excuser le « roy de cette allée.
« Si on se veut ayder d'iceluy d'Albany « sera assez temps quand les autres se seront « déclarés. L'anticipation d'icelle déclaration « peut porter beaucoup de dommage au Roy qui « est la principale cause pourquoy est expédiée « cette poste présente (21). »
D'après Michelet (22), le départ du duc d'Albany eut lieu le 3o octobre i52i, et suivant Walter Scott (23), il débarqua en Ecosse le 3 décembre suivant.
Les craintes exprimées par le chancelier du Prat ne tardèrent pas à se réaliser. Le 1 3 janvier |3~, le roi d'Angleterre protestait contre le retour du duc d'Albany a entendons maintenant à « notre grand regret et déplaisir que le duc est « non seulement arrivé là, entreprenant comme « gouverneur avec argent, ordonnance, artillerie a et autres preparements de guerre, malgré la « promesse faite par François P*" de ne pas le « laisser partir de France. (24) »
Cette connivence plus ou moins déguisée fut un des motifs mis en avant par le roi d'Angleterre pour déclarer la guerre à la France le 27 mai i522, parce que, disait-il, le duc d'Albanie procurait au roi d'Angleterre tout le déshonneur qu'il pouvait... (26).
François P*" chercha à s'excuser en répondant à Henri VIII, qu'aucun traité ne l'obligeait à garder le duc d'Albany ; il ajouta : « Il est bien a vrai que le roi de France a promis de ne point (c envoyer ni procurer qu'il n'y allât et s'il y « allait ce n'estait de son consentement.)) {26)
Ceci est démenti par diverses lettres conservées à la Bibliothèque nationale et notamment une pièce prouvant que Robertet fut l'intermédiaire entre le roi et le duc d'Albany. On y lit cette phrase : « Si les Anglais ont envie de faire (c aucune déclaration ne faudra dire qu'ils la (( fassent ni la puissent faire à cette occasion ))(27).
Le duc d'Albany, de retour en France, reprit du service à la cour de François P"", et nous le reverrons, en i523, dirigeant un nouveau voyage dans son pays, pour seconder la politique du roi de France.
Loin d'être un secours pour le roi de France,^ le havre de Grâce non achevé et sans moyens de défense était encore, en i52i, plutôt un embarras, à cause des quelques navires qu^il renfermait, et on en trouve des exemples aux mois de septembre et octobre de la même année.
Les 7 et 8 septembre, les ambassadeurs de France à la Conférence de Calais écrivirent à François I'^ pour lui faire part du bruit qui avait couru de « quelque artillerie arrivée et mise de a nuit en cette ville (Calais), et qu'on faisait (( quelques montres de gens en Angleterre et « équipage de navires.
« Le cardinal Wolsey prétend que non ; il est « vrai que Ton fait radouber quelques navires en « Angleterre, mais c'est la coutume en ce temps.
« Et combien, sire, que nous croyons que « (il) dise vérité, néanmoins pour être plus assu- « rés nous envoyons en Angleterre (28). »
François P^, alarmé par ces bruits de guerre et craignant pour ses navires, en construction au Havre, écrivit immédiatement, de Troyes, le 1 5 septembre i52i, aux échevins de Rouen (29)
pour leur emprunter quelques munitions et artillerie :
« Nous sommes avertis que nos ennemis ont « fait entreprise de venir en puissance par mer au « havre de Grâce pour bouster ou emmener « notre navire qui y est et faire le plus de mal (c qu^ils pourront, à quoi il faut obvier de bonne « heure.
(c A ceste cause pour ce que au dit havre « n'y a aucune artillerie ni munitions qui est la « chose la plus nécessaire pour le défendre, nous (C vous prions bailler et délivrer de la vostre au a sieur du Chillou vis amiral, deux gros canons « et une couleuvrine avec munitions et équipages « pour les faire mener incontinent au dit havre, « jusqu'à ce que ce que l'affaire soit passée et « après on vous les rendra. ))
Ce petit nombre de canons était sans doute destiné à l'armement de la tour *, c'était d'ailleurs la même quantité que l'on voyait en i532 sur la plate-forme de cette tour.
Il ne suffisait pas , pour défendre le havre et les navires qu'il renfermait, d'y envoyer quelques pièces d'artillerie, il fallait encore des hommes pour les servir et les protéger. Le roi de France envoya en même temps, pour organiser la défense, Louis de Rouville, grand maître enquêteur et réformateur des eaux et forêts de Normandie et de Picardie, qui arriva vers la fin de
septembre i52i ; mais il séjourna à Harfleur, probablement parce qu'il n'avait pas trouvé au havre une résidence convenable.
Après avoir examiné les moyens dont il disposait et le but de sa mission, Louis de Rouville rendit compte de sa visite au roi par une lettre ainsi conçue, datée d'Harfleur du 3 octobre suivant (3o) :
« Sire, je me recommande à vostre bonne « grâce si très humblemeni comme je puis ; dès « aussi tost que ay esté arrivé par deçà, suis allé (c veoir votre havre de Grâce, le navire qui y est (c et votre grant nef qui est la plus triumphante « chose que jamaiz marinier vit.
<f Sire, j'ay parlé et communiqué de votre « affaire avecques le sieur du Chillou et avons, « luy et moy et les gentilshommes qui sont icy, (c advisé au guect de sorte que serons à paine « surpris en cest endroit que ne soyons toujours « advertitz de la venue de vos ennemys.
« Sire, il nous semble estre bon de mectre « sus deux ou troys barques du port de quatre- « vingts à cent tonneaux pour tenir la mer le long « de la coste en seurreté, qui feront guect et « advertiront à toute heure, car le navire qui est « en guerre à ses adventures, va pour son prouf- « fict et non pour le vostre, et n'est pour aporter « soudainement nouvelles.
« Sire, vous verrez par un estât que j^envoye « à Monsieur le grant seneschal de ce qui s^est (f fait par deçà et ce qui est nécessaire à faire où (( il vous plaira pourvoir et mêmes à Partillerie, « car c'est le principal pour la garde de votre « havre, et sans cela, votre cas ne pourroit estre (c pour ceste heure en bonne seureté.
« Sire, je fiz hier la monstre des nobles des (( deux viscontez prochaines de votre havre, et le « reste du bailliage de Caux fait par Monsieur de (c Normanville, et se trouvera bien 5oo chevaux (c et d'hommes assez bien armez et aussi environ (f 4.000 hommes de pie qui sont tous pretz en (C leurs maisons que on pourra faire marcher u soudainement, si affaire ; seurement j'ay lait (C mettre en guernison les ditz nobles à Montivila lier et Fescamp, lieux plus prochains de vostre (f dit havre pour s'en aider au besoing -, et à l'ayde « de Dieu et d'eulx vous serez bien servy. Sire je « prye Dieu vous donner bonne vye et longue.
(C De Harefleu ce IIP jour d'octobre. »
Cette lettre n'est pas signée ; mais la suivante supplée parfaitement à cette lacune.
On voit, d'après le rapport de M. de Rouville, que l'artillerie réclamée aux échevins de Rouen n'était pas encore arrivée au havre ; c'est ce qui résulte d'ailleurs de la copie délivrée
à M. du Chillou de la lettre adressée par François I" à ces échevins, et qui n'a été coUationnée que le 4 octobre i52i par Lelieur, notaire du roy, probablement au moment où Partillerie était partie de Rouen.
Ce n'était pas sans répugnance que les administrateurs de la ville de Rouen avaient consenti à laisser aller au havre de Grâce Partillerie qui leur était demandée. Après avoir reçu la lettre de François P'', ils se réunirent à PHôtelde-Ville, le 27 septembre i52i, pour délibérer sur le parti qu'ils avaient à prendre. Plusieurs des assistants étaient d'avis de faire ce prêt, mais d'autres craignaient que la ville de Rouen n'eût elle même besoin de ces munitions et artilleries pour sa défense contre les mêmes ennemis et que ce qui restait n'était pas suffisant pour protéger la ville.
Quelques jours après, tout était disposé pour recevoir l'ennemi, s'il se présentait, et M. de Rouville s'empressa d'en aviser le roi par une lettre dont nous extrayons ce qui suit (3i) :
(( Sire, je me recommande à votre bonne « grâce si très humblement comme je puis.
<( Sire, j'ay veu toute la coste de Caux, et « mis en ordre pour résister aux inconvénients « qui pourraient venir, et m'en suis retourné en « ceste ville là où je me tiens pour la deffense de « votre havre et de votre nef, car c'est le plus
« grant danger de votre affaire de par deçà, et (( renforcé le guect tous les jours de tous costez « sur la marine, etc.
c( Sire, je prie Dieu vous donner très bonne « vie et longue.
(c De Harefleu ce XXIIP jour d'octobre.
(c Votre très humble et très obéissant service teur et subject (Signé): Loys de Rouville. )i
Malgré le peu d'empressement mis par les administrateurs de la ville de Rouen à prêter Partillerie de cette ville, en i52i, M. de Rouville revint à la charge au mois d^avril i522. Cette demande fut discutée de nouveau à PHôtel-de- Ville de Rouen, le i8 avril i522. Diaprés les termes de la délibération, il fallait délibérer {( touchant les lettres missives envoyées par M. (C de Rouville pour avoir aucunes pièces d^artil- « lerie qui sont en cette ville pour porter au havre « de Grâce, pour les dangers qui se peuvent « advenir au dit havre, n Nicole Caradas, Pun des assistants, qui déjà, en i5i5, avait mis en en avant Tutilité d'un nouveau havre, fut d'avis d'envoyer cette artillerie, à cause surtout de la garde du grand navire (la nef Françoise). Mais aucune résolution ne fut prise à cet objet ; ce fut seulement par une délibération du 22 mai i522, que les administrateurs de la ville de Rouen se
ET TOPOGRAPHIQUE DU HAVRE qS
décidèrent à envoyer au grand sénéchal deux canons montés.
Ce fut surtout en i523 que commencèrent, au havre de Grâce, les armements militaires destinés à seconder le roi François P^ dans sa guerre d'Italie et la rivalité qu'il entretenait avec l'Angleterre en favorisant l'Ecosse.
Il n'est pas inutile de rappeler ici qu'un traité d'alliance offensive et défensive entre la France et l'Ecosse avait été signé, le 26 août i5i7 (32), par le duc d'Albany, comme régent d'Ecosse, et que ce traité avait réglé les relations de la France et de l'Ecosse pendant une grande partie du 1 6® siècle.
Il avait été convenu que si le Roi d'Angleterre faisait la guerre au Roi d'Ecosse, le Roi de France fournirait à ce dernier, pour la première et deuxième fois, cent mille écus soleil, i.5oo lansquenets, 5oo hommes de pied et 200 archers. Et réciproquement, si le Roi d'Angleterre déclarait la guerre au Roi de France, le Roi d'Ecosse ferait la guerre au Roi d'Angleterre pour faire diversion.
Ce traité reçut son exécution en partie par l'appui que le Roi de France avait donné au duc d'Albany en i52i, lors de son retour en Ecosse; mais François P*" avait projeté, en 73^,d^en user sur une vaste échelle, en expédiant en Ecosse une
armée de 20.000 hommes, chiffre considérable pour répoque.
A cet effet, le Roi de France fît réunir au havre de Grâce, chez M. Guyon Le Roy du Ghillou, le 3 avril avant Pâques ^^f^, Guillaume Preudhomme, receveur général des finances de Normandie, et Antoine de Conflans, alors capitaine de la barque la Daiiphine^ premier huissier de salle du Roi et contrôleur de la marine, pour dresser l'état par estimation des vivres nécessaires à 20.000 hommes pendant six semaines, et de la dépense à prévoir pour cet objet (33).
Les vivres se composaient de biscuit, pain frais, farines, cidre, bière, vin, chairs salée et fraîche, moutons, lard, beurre, pois, fèves, chandelles, suif, bois en bûches, vinaigre, verjus, sel, plus 800 pipes à eau (ce dernier article indique qu'il s'agissait bien d'une expédition sur mer et non sur terre), le tout pour une valeur de 60,328 livres, représentant aujourd'hui i.2o6.56o francs.
Soit que cette dépense lui eut paru trop considérable, soit qu'il ait modifié ses projets en tournant ses vues vers l'Italie, où nous le verrons trois mois après diriger la plus grande partie de son armée, François P'" restreignit son projet d'expédition en Ecosse à de plus modestes proportions. Le 29 mai i523, il écrivait à M. de Langeac, son ambassadeur en Ecosse (34) :
(( Si VOUS prions de continuer à parachever « ce que avez bien commencé, en entretenant les « seigneurs d'Ecosse à notre dévotion en attenc< dant leur gouverneur (duc d'Albany) et le « secours que lui avons baillé que feront voile « entre ci à la Saint- Jehan et (de) ja croïons que « 5oo hommes de pied sont passés ; le gouverneur (( fust pieça parti ; ne fust (sans) le danger où il « eust été, s'il n'eust été bien accompagné. Et « quand au secours on a différé l'envoyer jusque « les fruits estant sur terre, seroient en maturité, « ainsi que plus amplement écrivons au Conseil « d'Etat et Parlement du dit pays d'Ecosse. »
En effet, la lettre adressée aux Etats d'Ecosse (35) explique celle adressée à l'ambassadeur de France :
« Espérons que avec l'aide du secours baillé « à votre gouverneur (le duc d'Albany) et ordre « que avons donné d'ailleurs, que l'affaire se <( portera de sorte que reviendra à la gloire, .« proufit et commodité de votre Roy, royaume « et nation et que vous aurez réparation des « injures que par ci devant, vous ont fait vos « anciens ennemis les Anglois.
(c Vous avez du sçavoir par votre gouverneur « l'aide que lui baillons pour la défense de votre (c royaume, qui est trop plus grosse que ce « qu'avions promis par le traité de Rouen.
« La dite aide feust déjà partie n'eust esté « qu'il nous a semblé qu'il falloit attendre à la (( maturité des fruits qui sont sur terre pour « Tadvitaillement de Parmée, toutefois, au plus (( tard, espérons (qu'ils) feront voile dans la feste a de Saint- Jehan, prochainement venant et déjà « croïons que 5oo hommes de pied soient arrivés « par devers vous. »
C'est ici que commence la part prise par le havre de Grâce à cette expédition d'Ecosse, qu'il faut considérer comme la première préparée dans ce port depuis sa fondation.
Pour obtenir une flotte ou expédition maritime, le roi François P'' faisait saisir (arrestare) les navires à sa convenance, dans les ports de sa domination, ou bien il traitait de gré à gré avec les grandes républiques maritimes comme Gênes et Venise (36).
C^était le premier moyen qui seul était réalisable pour conduire Parmée d'Ecosse, puisque le Roi de France allait précisément faire la guerre sur terre en Italie.
Sur Tordre du Roi, M. du Chillou avait arrêté^ dans le port de Grâce, pour le vo3^age du duc d'Albany et de son armée, trois navires bretons qui y étaient stationnés ; puis, il avait demandé à Tamiral Bonnivet des victuailles
pour les équipages ou un congé pour les laisser aller librement.
L^amiral Bonnivet renvoya M. du Chillou vers le duc d'Albany pour retenir ou relâcher ces navires s^ils lui étaient inutiles (37).
M. du Chillou s'adressa immédiatement, c'est-à-dire le 16 juillet i523, à M. de Beaune, surintendant des finances qui, par sa lettre du 22 juillet (38), lui prescrivit «. de faire arrester les « trois navires bretons qui sont par dellà pour (( porter les victuailles que Ton doit envoyer à « Brest ; pourra y avoir en tout de i5 à 1.600 « pipes, tant cidre et biscuits.
« Nous ne nous aiderons point des navires « du Roi et ce que les dits trois navires ne pource ront porter, on les fera porter parles galions de « Monseigneur d'Alban}^ et par les navires de «Dieppe venus d'Ecosse, qui sont par dellà, surce tout il faut faire attendre les dites navires de « Bretaigne jusqu'à ce que les provisions des dites (( navires soient toutes prestes à charger, et Ton « fera la plus grande diligence qu'il sera possible.
« Il y a 5 ou 6 navires d'Ecosse, à Dieppe, « que Monseigneur d'Albany a fait arrester « pour aider à porter les dits vivres, s'il vous « plaît prendrez la peine de regarder à la provi- « sion qui se fera des dits cidres et biscuits. . . « Donnez des ordres pour que le tout soit prêt à
« partir dans la fin de ce mois, car les affaires « requièrent célérité.
M. de Beaune ajoutait : « Je vous avertis (c que le Roy s'en part de Saint-Germain pour « aller bientôt commencer son voyage droit à « Lyon pour suivre son entreprise d'Italie. »
Il faut supposer que le Roi comptait trouver en Normandie un plus grand nombre de navires pour l'expédition d'Ecosse, car, le 16 juillet, il adressait, de Saint-Germain-en-Laye, à M. du Chillou, une lettre assez sévère, présumant que celui-ci avait laissé partir librement les navires de commerce. Voici les expressions dont il s^était servi pour manifester son mécontentement :
« Combien que je vous ai escrit par deux ou « trois fois que vous n'eussiez à bailler aucuns a congés ni permissions aux navires qui sont sur « la couste de Normandie, d'aller sur mer que « premièrement mon cousin le duc d'Albany « n'eust entièrement reconnu ce qu'il lui en faut « pour son voyage qui est de l'importance que « vous savez et tant hasté et pressé qu'il n'est i( possible de plus -, néanmoins, j'ai entendu dire i< que de jour à l'autre les navires de la dite cote « de Normandie s'en vont à leur aventure dont « je ne suis content et pour ce que j'aurai deplai- « sir que mon dit cousin ne fut à son embarquées ment, pourvu et esquipé tant de navires que
« d'autres choses. Je vous prie et ordonne, M. « du Chillou, que aucun navire ne parte de la « dite coste avant que mon cousin n'ait pris et « retenu ce qu'il lui en faut, etc. . . . faisant et « accomplissant au surplus tout ce que mon dit « cousin vous mandera pour le fait et équipage « de son dit voyage. »
Cette lettre ne porte que le quantième du jour et du mois, mais la date de Tannée ne s'y trouve pas. M. S. de Merval et, après lui, M. Borély, avaient supposé qu'il s'agissait de l'année 1 52 1 *, il y a certainement une erreur sur ce point. En effet, François I" n'était pas à Saint- Germain-en-Laye pendant le mois de juillet i52i. Au contraire, sa présence est constatée à Dijon, le 29 mai (40) -, à Argilly (Côte-d'Or), les 6 et 8 juillet, et à Autun,le 1 1 août i52i (41).
D'un autre côté, le Roi résidant à Sainl- Germain-en-Laye, avait daté, de cet endroit, différents édits, les 6, 22 et 26 juillet i523 *, il y était le i3 juillet, date d'une ordonnance donnée par lui (42) ; il se trouvait à Paris les 26 et 26 juillet, puis on le suit à Gien, à Blois, Lyon, etc.
Les ordres pour embarquer les vivres furent exécutés rapidement au havre de Grâce, sous la direction de M. Vidal de la Platade, capitaine général des gallions du duc d'Albany, qui certifiait, le 27 août 1 523, « qu'il avait esté chargé
« en plusieurs navires, au havre de Grâce, 800 (f pipes de cidre et 960 pipes de biscuit pour être (c menés et conduits à Brest pour partie de l'en- « victuaillement que le Roy fournit à Monsei- « gneur d'Albany pour son voyage d'Ecosse (43).»
Cette expédition, contrairement à ce que M. Borely a pensé (44), n'était pas faite dans Tintérêt exclusif du duc d'Albany ou de TEcosse, mais elle se rattachait au plan d'ensemble de la campagne d'Italie, qui allait se terminer par la funeste bataille de Pavie ; les historiens de François T'" sont unanimes à ce sujet.
Voici d'abord l'opinion de M. de Lescure (45): u En même temps qu'il entreprenait la guerre en (( Italie, 11 avait ménagé, pour détourner le Roi (c d'Angleterre d'une invasion en Picardie ou en « Normandie, une double diversion politique et « militaire par l'envoi en Ecosse de Richard de « la Poole appuyé par une flotte et une armée « que commandait le duc d'Albany. Après avoir « pourvu ainsi au présent et àTavenir, François P"" <c se rendit à Lyon, etc. »
Un chroniqueur anonyme contemporain (46), est plus explicite : (f Au dit an i523, en aoust, « monta sur mer le duc d'Albany, équipé de 80 <( navires, avec grant nombre de gens d'armes « que lui bailla le Roi de France, pour aller en « Ecosse secourir les Ecossais et faire la guerre
(( aux Anglais, parce que les dits Anglais descen- « daient à Calais pour faire la guerre en France.
a Et fut le dit duc d'Albany envoyé en a Ecosse par le Roi de France, pour empescher (( le Roi d'Angleterre de non venir en France et f( lui bailla, le Roy, gros nombre de gens et plus (c de cent mille livres.
Le même chroniqueur ajoute : « Environ le « 4 octobre i523, vinrent nouvelles du pays « d'Ecosse à M. de la Trémouille, lieutenant gênerai (( de Picardie, que le duc d'Albany qui estoit en « Ecosse, pour le Roi, lequel avait bien 80 navi- « res, 10.000 hommes et bien 100.000 ecus, qu'il (( estait allé en Angleterre avec grant puissance et « y avoit mené 20.000 ecossois sauvages. »
S ui vant la version de Walter Scott (47), le chiffre est moins considérable : « Dans le printemps « i523, Henri VIII envoya sur les frontières « d'Ecosse, le comte de Surrey et, pendant ce (( temps, d'Albany revient avec une petite armée (( de 4 à 5.000 hommes, des armes et de l'argent.:»
Nous ne suivrons pas le duc d'Albany en Ecosse où il joua un rôle peu glorieux. Il revint en France au printemps 1624, et on le retrouve, en janvier \^^^ à la bataille de Pavie. où, par suite d'une division malheureuse des forces des Français commandés par le duc d'Albany, ceux-ci furent vaincus et le Roi de France fait
prisonnier {48). Pendant la captivité de ce monarque, le duc d'Albany fut institué vice-roi de Normandie. Il ne retourna pas en Ecosse, malgré Tinsistance des Etats d'Ecosse qui, en i524, envoyèrent en France un délégué rappeler à la Cour a que le duc d'Albany, à son dernier (c partement d'Ecosse, avait promis au Conseil du « pays, qu'il y serait de retour sans faute, dedans « la fin du mois d'aoust 1624 et qu'il amènerait « avec lui, secours et aide du Roy de France, ce a qu'il n'a pas fait, au moyen de quoi pour soute tenir la guerre entre l'Ecosse et l'Angleterre, (( ses subjects ont souffert (49). »
Toutefois, à l'époque du retour du duc d'Albany en France, c'est-à-dire au mois de mai 1624, M. du Chillou avait envoyé quelques secours en Ecosse, comme le constate la correspondance avec l'amiral Bonnivet; celui-ci lui répondait le 3i mai 1624: ^c Le Roi a été très « aise du partement des hourques et des cinq i( cents hommes qui vont en Ecosse, vous priant, <c M. du Chillou, que aussitost que aurez entendu « (ce) qu'ils auront fait, vous m'en veuilliez incon- « tinent avertir (5o).»
Nous n'osons affirmer que ces hourques étaient parties du havre de Grâce ou des ports voisins -, mais il est certain qu'à cette date, il y avait encore quelques navires de guerre en répa-
ET TOPOGRAPHIQUE DU HAVRE Io3
ration dans ce havre. L'amiral Bonnivet mentionnait dans sa réponse : « Et quant au radoub des « navires à quoy faites besongner, j'espère dedans « deux jours, me trouver avec messieurs des (( Finances, et là, y sera ordonné le plus que « je pourray. »
Indépendamment de la grande nef, le havre de Grâce abritait encore, à cette époque, neuf autres navires de la marine militaire, décrits par Marino Giustiniano, ambassadeur vénitien à la cour de France et qui, pendant les années i 532 à i535, avait accompagné le Roi François P^ dans ses tournées en Normandie. Voici un passage de la relation donnée, en i535, par cet ambassadeur (5i) :
(( Rouen, en Normandie, est la deuxième (f ville du royaume, elle est marchande et bien c( riche. C'est peut-être à cause de son importance « qu'elle a quatre foires par an et quoique à « 60 milles de la mer, cependant la marée mon- « tante s'y fait sentir avec violence. J'ai vu dans « ce port jusqu'à 200 voiles, mais ce sont de v petits bâtiments.
« Des trente galères que la France a en mer, « vingt-six seulement sont en assez bon état -, les (( quatre autres pourraient être réparées aisément. (( Elles sont servies par des forçats, mais on ne « croit pas que ce soit une flotte bien puissante.
« Chaque galère coûte à sa majesté 400 écus par ({ mois -, le roy donne les forçats ; les particuliers « fournissent les bâtiments et pourvoient aux « dépenses.
« Dans le port du havre de Grâce, en Nor- « mandie (in porto de Grassa), on voit un grand (c vaisseau (grand nave) de 60 pièces d^artillerie, (c dont 3o sont des doubles canons ou des couleu- « vrines ; puis il y a cinq grosses galères (galeazze) « vieilles ou neuves, d'une forme plus ramassée « que les nôtres, mais en revanche, plus hautes « et plus larges, de deux ponts, dont chacun a son (( rang de rames. Les ponts de dessous ont 24 ce pieds de longueur, les ponts de dessus, 36 ; (c mais les rames ne sont pas en grand nombre ; (c il y en a juste autant qu'il en faut pour virer (f de bord, pour doubler un cap et autres ma- « nœuvres semblables. Ces navires portent beauce coup de pièces d'artillerie.
(( Il faut compter, en outre, quatre grands « gahons(galeoni).
On ne sait si le grand vaisseau dont parle Guistiniano était la nef Françoise qu'il avait vue dans ses tournées ou le grand carracon, navire de 1.200 tonneaux (52) construit au havre de Grâce par ordre de l'amiral Chabot, pour son compte, mais incendié en 1544.
Uambasseur de France à Venise, Lazare
ET TOPOGRAPHIQUE DU HAVRE Io5
Baïf, conseiller du Roi, mort en 1547, cite avec éloges la flotte française construite dans les ports de Bretagne et de Normandie (53). Dans Tépître dédicatoire adressée à François P'", en tête de son traité de /^e navali^ en i536, Baïf lui rappelle que la marine n'a pas non plus été négligée : « Témoin cette magnifique Françoise^ au port « de Grâce, construite par une multitude d'ou- (c vriers marins rassemblés dans ce but exprès. »
« Nec rei navalis cura omissa. Testis est prœclama illa Franciscis ad Gratiarum portum tuo jiissu (contracta ad effectum ejus operis multitiidine fabroriim navalium œdi- Jicata. »
Date Lutetia Parisiorum vni cal septemb MDxxxvi (i536).
Le même écrivain signalait la construction des galères qui furent armées au havre de Grâce, en i536 et i538. Dans son style déclamatoire, il loue le Roi de son amour pour la marine. Il prend à témoin « ces barques (que Ton appelle a généralement galéasses) que le Roi avait pris « soin de faire construire sur de nouveaux « modèles dans les ports maritimes de Bretagne ; w non seulement elles peuvent naviguer dans une « mer intérieure., mais aussi dans le vaste Océan « ouvert de toutes parts, et braver les tempêtes.
« Elles sont tellement appropriées à P usage au- « quel elles sont destinées, pour parler comme « CatuUus, qu'elles peuvent avancer, soit à la « rame, soit à la voile quand il en est besoin. »
Testes sunt et phaseli illi (vulgus galeonas vocat) qiios nova ratîone in ora inaritima Britanniœ minorais œdificandos ciirasti^ qui non solum in concluso rnari navigare possint sed in vastissimo atque apertissimo Oceano tempestatibus imperent usque adeo aptisunt (ut catulli dictum usurpem) sive palmulis opus sit volare sive linteo. »
Parmi les galéaces mentionnées par les ambassadeurs vénitiens, se trouvaient sans doute la galère VArbaletrière^ armée au Havre, sous la direction de Robert de Mahiel, seigneur de Bonnebault, pendant les mois d'octobre 1 536 à juin i537 *, le gallion le Dauphin^ stationné le long du quai du Havre en i538 et que Ton dût déplacer pour y amarrer la galéace Saint-Pierre (54).
Les espérances que Ton fondait sur la nef Françoise UQ tardèrent pas à s'évanouir, au grand désappointement de ceux qui Pavaient construite à si grands frais. Guillaume de Marcelles, contemporain de la perte de ce navire, a laissé un récit détaillé sur les circonstances de cette catastrophe dont il faut reporter la date à Tannée i537, car,
d'une part, le navire était encore intact et debout, suivant Lazare Baïf, et d'autre part, on démolissait ce navire en i538, lors de Parmenient des trois galéaces destinées à la Reine d'Ecosse.
« Pour la faire sortir hors de ce port et havre « de Grâce, en avoit donné la charge au sieur (c de Villiers, chevalier de Malte, neveu (comme « Ton disoit) du grand maistre des chevaliers de « Rhodes lequel et ceux qu'il avoit amenez quand « et luy ne Pavoient peu faire aller de haute mer (( en deux marées plus oultre que jusques à la i( jettée du bout joignant à la grosse tour, telle- « ment qu'à cette occasion l'ayant laissée, les « mariniers de ce pays auroient esté contraints la « ramener de dans ce dit havre, ce qu'ils auroient « fait en une seule marée et à sa mesme place « dont elle estoit partie qui estoit près le sault de la « grande Barre du dict Heu, où elle auroit esté « jusques au mois de novembre en suivant, qu'en « la nuict du jour Saint-Clément d'une fort grande « tourmente et impétuosité de vents, elle estoit « tournée et acantée sur un de ses costés, et telle- « ment emplie d'eau de mer qu'il n'avoit pas été « possible de l'avoir peu relever, et partant, l'on « l'auroit faict despescer, et du bois d'icelle la « plupart des maisons des Barres auroient esté « faites et basties.
« Cet inconvénient estoit procédé parce que « les cables dont elle estoit amarrée auroient
(c lasché, qui esioient viron de la grosseur de « la jambe de la personne, et, parce qu'ils ne <c pouvoient pas estre plies et noez, on y appli- (f quait de plus menu cordage, pour les faire « serrer et tenir.
« Et quand la dite nef estoit passée près de <c la dite grosse tour, les premiers sabords d'icelle (c estoient à la hauteur d'icelle tour par lesquels « aucuns de dedans la dicte nef estoient entrez « dans la dicte tour. »
D'après un autre chroniqueur contemporain, Bougueville de Bras : « Les plus experts pilotes « et expérimentés matelots y firent tous leurs « efforts de industrie, tant d'y faire attacher « grand nombre de tonneaux vides et autres « vaisseaux. »
Ainsi finit le géant de Part naval, qui avait émerveillé tous ceux qui avaient pu Tadmirer. Quelques mètres cubes de sable et de galet avaient suffi pour constituer une barrière insurmontable entre ce magnifique navire et l'élément sur lequel il devait voguer à pleines voiles.
Une certaine animation ne cessa de régner au havre de Grâce pendant les années i536, 1 537 et i538. A cause des relations amicales que la France entretenait avec PEcosse, Jacques V, roi de ce pays, arriva au secours du Roi de France,
sans que celui-ci Tait sollicité, comme le mentionne Martin du Billay(56) :
« Le Roy de France, estant à Lyon, vint (c trouver le Roy d'Ecosse, lequel ayant eu nou- (( velles de la descente de l'Empereur es pays du « Roy, avait fait faire en ses pays discrétion de « 16.000 hommes pour venir au secours du dict (( seigneur Ro^^et ce,sansrequcste ni sceu d'icelui.
« Et ja s'estoit le dict Roy d'Escosse, embar- (( que par deux fois, mais avoit esté repoussé par (( vent contraire, finalement et sans difficultés, « arriva jusqu'en Normandie avec aucuns de ses « navires et prins terre au havre de Dieppe. Là, « il ouït nouvelles que l'Empereur et le Roy « estoient sur le point de se donner bataille *, pour « n'y point faillir, il print la poste, mais, en route, « il apprit la nouvelle de la retraite de l'Empei< reur. »
D'après la version de Martin de Bellay, le Roi d'Ecosse aurait débarqué au havre de Dieppe • mais il doit y avoir erreur, c'est probablement au havre et à Dieppe qu'il faut lire *, car ni le havre de Dieppe, ni celui de Grâce n'auraient été en mesure de contenir seuls une flotte et une armée aussi considérable.
En effet, Guillaume de Marcelles rapporte dans ses mémoires (57) : « En l'an 1 558 (i 536), le « Roy d'Ecosse, Jacques Stuard, estoit descendu
« en ce havre et ville de Grâce avec quatre navirej <( gallions dont le plus grand et le mieux esquippâ c( estoit appelé le Lion d'Ecosse^ avec un boa] « nombre de Seigneurs et gens de guerre de son (f pays pour venir secourir le Roy contre rEmpe-j i( reur Charles cinquième estant descendu enl « Provence où il lui faisoit la guerre, ce qui avoit! (c esté au grand contentement du Roy. »
II est bien évident que les 4 gallions arrivés \ au havre de Grâce ne pouvaient seuls porter i toute Parmée du Roi d^Ecosse, et que la flotte s^était divisée entre les ports de Dieppe et du havre de Grâce.
En retour de l'empressement que le Roi d'Ecosse avait mis à venir au secours de François P*", celui-ci lui donna sa fille Madeleine, en! mariage. Ils retournèrent en Ecosse après les" fêtes de Pâques, en passant par le havre de Grâce au mois d'avril lôSy, accompagnés d'un certain nombre d'artisans français qui allaient stimuler les Ecossais encore fort arriérés.
Guillaume de Harcelles rapporte à ce sujet : f< queledict pays d'Ecosse estoit encore assez mal (c dressé, le Roy avoit accommodé et subvenu le (c Roy d'Ecosse de deux hommes de chacun « métier qui furent levés en France et envoyés a au dict pays d'Ecosse chacun revêtu d'accoutre- « mcnts de plusieurs et diverses couleurs qui
« firent leurs montres (se montrèrent) ainsi rêves- « tus portant chacun les outils de son métier, en « la dite ville de Grâce, au havre de laquelle « s'embarquèrent pour faire leur voyage au dict « pays d'Ecosse avec leurs femmes, famille et « serviteurs, dans des navires de ce pays et a toutes sortes d'instruments servant à labourer (( et à autrement accommoder le dict pays d'E- « cosse que le Roy leur fit bailler (58). »
Cette union fut bien vite rompue par la mort de la Reine d'Ecosse, arrivée le dix juillet i537 ; mais l'année suivante, Jacques V revint en France prendre une autre femme, et ce fut encore au havre de Grâce que la future Reine vint s'embarquer.
Ces deux voyages avaient été dirigés par le même capitaine, Jacques de Fontaines, comme le prouve cet extrait des comptes d'armement, dressés après le deuxième voyage.
« Dons faits par le Roi : A Jacques de (( Fontaines, seigneur de Mormoulins, gentil- « homme de l'hostel du Roy, capitaine de navires, « la somme de 200 livres tournois, dont le Roy, « notre sire, lui a faict don par ses lettres patentes « signées de sa main, à Chantilly, le 3o^ jour de « décembre i538, en faveur des bons et agréables « services que le dict sieur de Mormoulins lui a « faicts et espère qu'il lui fera au faict de la
l I 2 DESCRIPTION HISTORIQUE
« marine et pour luy aider à supporter la dépense « par lui faicte en deux voyages qu^ils a faicts,par (( mer, en Ecosse, à la conduite de feue la Ro3me « d^Ecosse, fille du dict sire et de la duchesse (( douairière de Longueville, oultre et pardessus « ses gaiges et estats, taxations et autres dons (( bienfaits qu'il avoit eus du dict sire, ainsi qu'il « est plus à plein déclaré es dictes lettres pa- « tentes (ôg). )>
Les détails du deuxième armement sont contenus dans un manuscrit de la Bibliothèque nationale, analysé avec beaucoup de talent par M. Jal,dans les Annales maritimes et coloniales, année 1842, et auquel nous empruntons les explications qui suivent.
Ce manuscrit est intitulé: « Payement de la a galère nommée « VArbalestriere », etc..
(f Et de la despense faite pour le radoub et (( equipaige de trois galeaces, pour la duchesse « douairière de Longueville qui, en Tannée i538, (( passa par mer en Escosse, pour le mariage « d'elle avec le Roy du dict pays. »
Au dessous de ces lignes on lit : « Double », et plus bas : « Maistre Palamy des Gontier, coie, (commissaire) ».
Qu'était-ce que M'' Palamy des Gontier ? Ce manuscrit nous Rapprend à sa première page. On y lit, en effet, dans une copie du préambule
des lettres patentes, données par François I" à Grenoble, le i8 octobre i537, que le « Roy a « commis et député Maistre Palamy des Gontier, « son notaire et secrétaire, à l'exercice de Testât et « office de trésorier de la marine de Ponant « (occident), par la suspension qu'il en a faicte de « Jehan de Vymont, trésorier. >y
Celui-ci n'avait pas rendu compte de sa gestion et, comme disent les lettres patentes, il était resté en arrière envers le Roi « de grosses « sommes de deniers w. M*" Guillaume Preudhomme, conseiller général des Finances et trésorier de l'épargne, avait demandé au Roi la suspension de ce comptable négligent et avait proposé de le remplacer par un notaire, secrétaire de sa Majesté, nommé Claude Guiot, que l'on a vu déjà au havre de Grâce, pendant les travaux. Celui-ci s'était excusé de ne pouvoir remplir cette commission, parce que « les autres offices « èsquels il était continuellement occupé pour le « service du Roy », ne lui laissaient pas le temps d'y vaquer. Alors Palamy avait été nommé à sa place.
M^ Palamy des Gontier était donc chargé de toutes les dépenses pour l'entretien, l'armement et l'équipement des vaisseaux que le Roi avait au havre de Grâce et dans les ports de l'Océan.
Dès le i5 avril i538, Martin Chambon,
commissaire de Partillerie de la marine à Honfleur, vint au havre de Grâce pour surveiller les travaux de radoub des trois galéaces qui devaient transporter la duchesse de Longueville en Ecosse. Il était chargé, en outre, de délivrer les munitions, appareils et cordages qu'il avait en sa garde à Honfleur pour les employer aux galéaces et mettre celles-ci en état de naviguer.
Ensuite, des lettres patentes données à la côte Saint-André, le i^'' mai i538, signées par François P% chargèrent Charles de Mouy, seigneur de la Mailleraye, vice-amiral, capitaine d'Honfieur et du havre de Grâce, et Claude de Montmorency, seigneur de Fosseulx, maître d'hôtel ordinaire du Roi, de « regarder, adviser (c et ordonner par eux et chacun d'eux, l'un en « l'absence de l'autre, de tous les frais, mises et « dépenses qu'il est requis faire pour le radoub, « equipaiges, armement, advitaillement et nau- « leage de trois ses (du Roi) galéaces et autres <c vaisseaux nécessaires pour le passaige de « Madame la duchesse douairière de Longuei( ville. »
François P^ ayant nommé pour commander en chef les bâtiments, Jacques de Fontaines, seigneur de Mormoulins, celui-ci était allé en Provence, dès le mois d'avril i538, trouver le Roi, afin de s'entendre avec lui, sur tout ce qui pouvait se rapporter à la nouvelle mission dont il
était chargé, comme le prouve Pextrait suivant :
« Dons faits par le Roi,.. — Au sieur « Jacques de Fontaines, seigneur de Mormou- « lins, lieutenant gênerai, la somme de 5o livres <r tournois, pour le recompenser en partie des « frais et mises par lui faictes, en un voyage par « lui faict, au mois d'avril, devers le Roi, au (f pays de Provence, pour le faict du dit radoub, « convoy et passaige, auquel voyage il a vaqué « tant à aller séjourner que retourner au dict port « et havre de Grâce, Pespace de vingt-huit jours « entiers, w
Le radoub des galéaces marcha vite. Cet armement ne devait être fait que pour un mois ; le voyage de la duchesse de Longueville et le retour des navires au Havre, ne dépassa pas, en effet, ce terme. Le 12 juin, les galéaces étaient prêtes.
Jacques de Fontaines était à Nogent-le-Roy, quand la future épouse de Jacques V arriva à Rouen ; et, du Havre, on lui dépêcha un nommé Jacques Mathieu, pour Pavertir de l'arrivée de la duchesse et lui dire de « soy diligenter et s'en « retourner au dit port et havre de Grâce, pour <( la monstre et revue des mariniers et gens de « guerre, loués pour Pequipage des galéaces. »
On trouva sans doute que trois galéaces suffiraient pour que la duchesse de Longueville
Il6 DESCRIPTION HISTORIQUE
fut conduite « seurcment et en honneste estât et « compagnie jusqu'au pays d'Ecosse «, car, dans le compte de Palamy des Gontier, il n'est point question d'autres bâtiments armés pour ce voyage.
Les galéaces, mises à la disposition de la Reine, étaient, outre la Réale^ nécessairement choisie, le Saint-Jehan et le Sai?it-Pïerre. La Réale porta l'auguste passagère et quelques personnes de sa suite *, le reste du <.< train » de la princesse fut réparti à bord des deux navires inférieurs. Jacques de Mormoulins monta la Réale^ qui était commandée par Jehan de Glamorgant. Le Saint-Jehan avait pour capitaine Jean d'Orgemont, parent de Claude de Montmorency, et le Saint-Pierre^ Baptiste Auxillia.
Il résulte des rôles d'équipages que les galéaces étaient inégales de force et de grandeur. Ainsi, la Réale avait 190 hommes, le Saint-Jean i63, et le Saiiit-Pierre seulement 140. Il y avait sous les ordres du capitaine, dans chaque galéace, un maître, un contre-maître et quatre canonniers. La Réale avait deux pilotes, les autres n'en avaient qu'un ; toutes les trois avaient deux maîtres valets, deux maîtres charpentierscalfats, un maître canonnier, un maître bouteiller et un tambourin. La Réale avait deux trompettes et le Saint-Jehan n'en avait qu'un. Il y avait encore onze canonniers sur la Réale^ sept sur le Saint-Jehan et six sur le Saint-Pierre.
La solde de chaque homme embarqué nous est donnée par le compte de Palamy des Gontier, comme sa fonction à bord. Nous voyons que Jacques Malon ou Malo, maître de la galéace la Réale^ Nicolas Cousin, maître valet de la même galéace, Jehan Le Cocq, maître du Saint- Jehan ^ Martin Savalle, maître du Saint-Pierre^ et Baptiste Auxillia, capitaine de cette dernière galéace, levèrent au Havre et à Dieppe, le premier loo bons mariniers-, le second, yS (du Havre); le troisième, i6o*, le quatrième, 120; et le dernier, 20, au prix de dix sols tournois pour un mois.
Jacques de Fontaines reçut la somme de 100 livres tournois, pour son traitement ; Jean de Glamorgant, capitaine, toucha soixante livres-, Jehan d'Orgemont, du Saint-Jean^ soixante livres, aussi bien que Baptiste Auxillia.
La paye des maîtres était de vingt livres -, celle des contre-maîtres, dix livres -, celle des pilotes, six -, celle des maîtres charpentiers, de trois livres -, celle des canonniers, de cent sols tournois, etc.
M. Jal, après avoir examiné avec soin les comptes des travaux, pense que les galéaces dont il est question ici, n^eurent point de rameurs pour leur traversée de i538 et n'en avaient pas eu pendant la campagne qu'elles avaient faite antérieurement. Il croit que ces navires ressemblaient
aux grosses galères génoises du commencement du XIII' siècle.
Il faut supposer que les dépenses de cet armement avaient été plus élevées que celles qui avaient été prévues tout d'abord, car le treize mai i538, MM. de la Mailleraye et de Fosseulx envoyèrent un exprès vers le Roi pour lui indiquer la nature et l'importance de ces travaux. L'article du compte qui mentionne ce voyage est trop curieux pour l'omettre ici :
« Au capitaine Michel Chappuis (du Havre), « la somme de 36o livres lo sols tournois à lui « ordonnée par les dicts sieurs de la Mailleraye et « de Fosseulx, c'est à savoir 278 livres 10 sols « pour un voyage par lui faict en poste, le 1 3 mai « i538, partant du port et havre de Grâce, allant <c à Villeneuve-de-Tende (en Piémont) et Nice, (( devers le Roy et Monseigneur le connétable a (Anne de Montmorency), pour les advertir du (( radoub et ordre des dictes galeaces et de la « despense qu'il estoit nécessaire faire pour les « naviguer, advitailler, armer et équiper pour le V dict convoy et passage, ci-dessus déclaré, au- (c quel voyage il a faict, tant aller que retourner « i32 postes, savoir :
« 4 du dict lieu de Grâce à Rouen à 35 sols par poste « 4 du dict Rouen à Paris à 45 sols —
« 27 postes de Paris jusqu'à Lyon à 35 sols — «14 — de Lyon à Avignon à 45 sols — «17 — d'Avignon à Nice à 5o sols —
« 20 livres pour le remboursement des frais u et dépenses par lui faictes à ce dict voyage et luy a estant en court (et pour son séjour auprès du a Roi) et 65 livres pour ses peines et salaires, « etc. »
Comme le fait remarquer M. Jal, les postes étaient de quatre lieues, sauf entre Paris et Rouen où les relais étaient placés à six lieues de distance, et en déduisant les heures de repos, on arrive à ce résultat que les voitures devaient parcourir deux lieues et demie par heure, c'est-à-dire la distance parcourue par la poste de ces dernières années.
On voit aussi que Jean de Clamorgant, capitaine de la Réale^ avait reçu 3o Hvres tournois pour sa solde pendant Tarmement de sa galéace, et pour « estre venu de sa maison, dis- « tant du dit port du havre de Grâce, de quinze « lieues ». On voit encore que les trompettes recurent cent sols tournois à titre de frais de route, pour avoir été à Dieppe chercher « leurs « habillements, instruments et autres choses « nécessaires à leur estât. » Jacques Malon, maître de la galéace la Réale^ reçut, pour être allé lever les cent mariniers à Dieppe, la somme de 4 livres lo .sols tournois à titre d'indemnité de séjour et frais de route.
Les comptes des trois galéaces fournissent
enfin quelques renseignements sur le triste sort de la grande yïqï Françoise qui, à cette date, était en démolition dans la grande barre. Divers objets furent employés dans les galéaces •, nous citerons notamment « le redressement de 3oo carterons « de clous à crevelle et barrot, des chevilles, cables « et cordages tirés de la dicte nef la Françoise. » La Réale^ le Saint-Jehan et le Saint-Pierre étaient destinés à aller à Marseille en revenant d'Ecosse -, un passage de notre document le dit formellement :
« Fustailles... pour servir à mettre les vivres (( et victuailles qui seroient ordonnez pour le « passage des dictes galéaces après leur retour du a dit pays d'Ecosse et delà le destroit de Gilbas- « tard jusqu'au port de Marseille, en Provence, « le tout ainsi que le Roi leur avoit escript, lequel K voyage n'auroit esté exécuté au moyen de la « paix depuis advenue. »
Il s'agit ici, suivant M. Jal, de la trêve signée le i8 juin i538, à Nice, entre François I" et Charles-Quint, par suite de la médiation du pape Paul III.
Les trois galéaces revinrent au port de Grâce où deux d'entre elles, la Réale et le Saint-Pierre^ se trouvaient encore au mois de décembre 1541, prêtes à partir pour une nouvelle expédition, lorsqu'une catastrophe inexpliquée amena la
perte de la première, ainsi que le rapporte Guillaume de Marcelles (60) :
i< En Pan i54i, viron le mois de décembre, « estaient en ce port et havre deux grandes « galeaces, dont la plus grande s'appelloit la « Réale^ appartenant au Roy ; le feu fut mis de « nuit en icelle, estantes en ce havre près la pointe « Cavellier, sans que Ton eust sceu comment ni (c par qui et sy ne le sceut oncques avérer depuis, (( de telle sorte que néanmoins que la mer fut a haute dedans le dict havre, il ne fut possible de « Pexteindre que cette galeace ne fust consumée « du tout sans y avoir peu donner ordre pour « le grand danger qui y estoit, à cause que « Tartillerie de fonte dont il avoit dedans grand « nombre, estoit chargée, d'autant que la dicte « galeace estoit preste d'aller hors avec l'autre « galeace appelée Saint-Pierre^ autrement dicte « la galeace de la Mailleraye pour là avoir esté « bastie,qui fut très grand dommage et préjudice « au Roy d'autant que le cours de leurs voyages « fut rompu. »
Nous ignorons exactement quel était le but des voyages dont parle Guillaume de Marcelles; il s'agissait, sans doute, de la tentative de colonisation du Canada et des autres îles voisines, confiée, en 1640, par François P% à Jean-Francois de la Roque, sieur de Roberval, qui donna
un grand élan à la pêche à Terre-Neuve ; car, dès les mois de janvier et février y^, plus de soixante navires mettaient à la voile, non pour aider à coloniser la nouvelle France, mais pour aller pêcher des morues aux Terres-Neuves (6i).
En 1643, 1644 et 1545, cette ardeur se soutint et Ton vit partir du Havre, de Rouen, de Dieppe et d'Honfleur, pendant les mois de janvier et février, environ deux navires par jour. Mais, à partir de i545, le gouvernement français ayant échoué dans sa tentative et nos marchands ne trouvant plus la sécurité nécessaire à leur trafic, le mouvement cessa presqu'entièrement pour ne reprendre qu'en 1 560(62).
Ce n'est pas sans regret que nous terminons ce chapitre sur la marine militaire havraise, car on retrouve dans les années qui suivirent, bien des faits intéressants à noter *, mais le cadre de cette étude ne permet pas d'entrer dans de plus grands développements sur ce sujet.
Ajoutons cependant que c'était un beau spectacle que celui de voir la grande armée de la mer composée de 1 5o vaisseaux ronds, 65 flovins et 26 galères réunis au havre de Grâce, dans la fosse de Leure, à Harfleur, à Honfleur, etc. (63).
L'équipement de cette flotte considérable, commencé au mois de janvier j^^, fut achevé six mois après, en juillet i545. Les grands navires, tels que le Philippe y la Grande-Maîtresse^
étaient destinés à transporter les chefs, seigneurs et gens de guerre, tandis que les petits navires étaient affectés à rembarquement des bagages et vivres (64).
Mais, cette fois encore, la ville Françoise n^était pas en état de fournir les victuailles pour Tentretien de Parmée, les étoffes pour les étendards, etc., pour lesquels il fallut recourir aux armateurs de Dieppe "et aux marchands de Rouen. Le fameux Jean Ango, capitaine de la ville de Dieppe, fut institué par François P^, le 1 1 janvier i 644, « commissaire pour le faict de (f ravitaillement des navires de son armée. »
En etïet, les 1 5 janvier et 24 mars 7^3^ Robert Michel, marchand de Rouen et capitaine de navire, s'obligeait à livrer, au plus tard le i^^ avril suivant, à noble homme Jehan Ango, capitaine de la ville de Dieppe, trois mille barils de chair de bœuf. Le seize du même mois, tous les boulangers de Rouen s^obligeaient, envers le même Ango, à lui Uvrer^ pour le 3i mars^ 60,000 pains-biscuit. Et le 24 mars 1544, Jehan Ango avait commandé^ à deux tonneliers de Rouen, 2 5o futailles pour loger partie de la bière achetée à Dieppedalle et au Croisset, pour ravitaillement des armées du Roi (65).
Tous les étendards et drapeaux avaient été commandés à Rouen par M. de la Mailleraye. Le P'' mai i 546, Isabeau Bailhache, frangière à
Rouen, s^engageait à fournir, dans un délai de trois semaines, 2.000 aunes de franges pour les marmotures et étendards des navires du Roy. Le 5 du même mois, Charles Barate, peintre à Rouen, s'engageait à peindre 78 enseignes de taffetas aux couleurs du Roi, du Dauphin d'Orléans et de M. de la Mailleraye. Un marchand de drap de la même ville avait fourni le 6 juin i545, 64 aunes de drap bleu et 12 aunes de drap jaune pour le même objet, de même que Guillaume Courtelle, maître brodeur de Rouen, avait parsemé de fleurs de lys cent aunes de drap bleu {66).
Le roi François P^, Pamiral d'Annebault, Jean Ango et les officiers de la ville de Dieppe étaient venus au havre de Grâce assister aux préparatifs et on leur offrit le vin d'honneur, ainsi que le constate ces articles du compte du receveur municipal pour Tannée 1 644 : « Fourniture « de huit gallons de vin à M. le Vicomte de « Montivilliers, le Vicomte de Dieppe, les officiers « de cette ville et autres lorsque le Roy fut der- « nierement en cette ville (du Havre); même four- « niture de vin en plusieurs fois et divers jours « présenté à M. de Milly, lorsqu'il fut en cette « ville pour les affaires de Monseigneur Tamiral <( et à M. le Capitaine de Dieppe estant en cette « ville avec le dit sieur de Milly (67). »
Ce grand armement, qui ne produisit que peu
d'effet, dit Guillaume de Harcelles, avait débuté par un mauvais présage, car le principal navire, monté par l'amiral, prit feu soudainement en rade et fut consumé jusqu'à la quille sans que l'on ait su comment l'accident était arrivé.
En même temps que le Roi faisait armer et équiper tous ces navires recrutés parmi les bâtiments de la marine marchande, il fit construire au havre de Grâce deux galères, dont l'entreprise avait été confiée à Baptiste Auxillia, par Pierre de Vaulx, capitaine général des galères du Roi ; ces navires n'étaient pas achevés au mois de juillet 1 545 ; ils ne prirent par conséquent aucune part à la grande armée de mer (68).
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