PREMIÈRE PARTIE
A clox de girofle atachiees ,
Molt mignotes et bien plolees.
De sicamor sont li chevron ,
Et li mur qui sont environ
D*arcs sont dont li diex d'Amors trait.
Si vos di bien tôt entresait
Que ja postiz n'i sera clos :
Ja ne sera vilain si os
Qu'il past le postis de la porte
8e le seel d'Amors n'i porte... (v. 193-200).
Le débat d'Hueliiie et d'Eglantine est incomplet dans l'unique manuscrit qui nous Ta conservé ; dans le débat de Florence et de Blanchefleur, le dieu convoque sa cour pour juger le procès; mais cette cour, composée des oiseaux les plus babillards, n'est pas mieux d'accord que les deux jeunes filles sur la question soumise à sou examen :
Prime parla li esperviers :
V Sire, fist il, ge vous dirai
Que tote la verte en sai ;
6e sai d^Amors totes les lois :
Si di qu'assez sont plus cortois
Li chevalier que clerc ne sont. »
La kalandre si li respont :
a Vos i mentez, sire esperviers,
Ja tant ne sara chevaliers
De déduit ne de cortoisie
Comme fait clerc qui a amie. »
Li faucons s'est en piez levez :
a Par mon chief, dit il, vous mentez ,
Dame kalandre, ne puet estre
Que tant saiche ne clerc ne prestre
Com chevaliers ne autre gent.
— Vos mentez trop apertement.
Fait l'aloe, sire faucons.
Ge di devant toz les barons G'une haute amor seignorie Seroit en clerc mielz emploie Qu'en chevalier, n'en duc, n'en roi.
— Vos mentez, a la moie foi, Dame aloe, li gais respont.
Desor totes les genz qui sont Sont chevalier li plus cortois ;
D'amer se vent totes les lois... (v. 240-260).
Le rossignol prend parti pour les clercs et défie quiconque osera le contredire. Le perroquet relève le gant, mais il est battu et la belle Florence en meurt de chagrin :
La assanblent li oisel tuit ,
Si renfuient a grant déduit.
En un riche serqueu Tont mise,
Par desus une pierre bise.
Et sor lui des flore tes mistœnt.
Et ces dui vers sor lui escristrent :
« Ici est Florance enfoïe,
Qui au chevalier fu amie » (v. 341-348).
Les deux autres versions ont été écrites en Angleterre, et c'est là que M. Paul Meyer les a retrouvées, Tune à Cambridge, l'autre àCheltenham. Elles sont inédites. Dans Tune, les jeunes allés s'appellent Melior et Idoine ; dans l'autre , Florence et Blancheflor. Le plan n'est plus exactement le même que celui de VAUcT' catio. Les deux conteurs se mettent en scène, comme témoins du débat.
Par un beau matin de mai, l'auteur de Melior et Idoine chevauchait dans la direction de Lincoln. Rendu rêveur par le chant des oiseaux, il quitte la grande route et, suivant un étroit sentier, il arrive dans un verger magnifique. 11 entend des femmes qui discutent sur le mérite en amour des clercs et des chevaliers. Deux jeunes filles, Melior et Idoine, prennent parti, l'une pour les hommes d'église, l'autre pour les hommes d'armes. Ne pouvant pas se mettre d'accord sur celte question, elles s'en rapportent à l'arbitrage des oiseaux. La tourterelle, chargée de rendre le jugement, se prononce en faveur des clercs, mais Idoine récuse cette décision ; son avoué, le mauvis, provoque l'avoué de Melior, le rossignol. Un duel terrible s'engage. Le mauvis, transpercé d'un coup de lance, reconnaît que les clercs « doivent d'amour avoir le prix. » Idoine s'évanouit, ses compagnes l'emportent, et le trouvère, sans s'occuper d'elle davantage, s'éloigne en répétant :
Mieuz est 11 clers a anier Qe ii orgoillouse chivaler.
Il n'est pas question, dans ce récit, du dieu d'Amour, ni de son palais, ni de la sépulture de la jeune fille vaincue. Je ne connais du quatrième débat que les quarante-deux pre-
I miers vers et les soixante-six deraiers (I). L'auteur raconte qu'il s'en allait, songeant à ses amours , le long des prés fleuris et parfumés de fraîches senteurs. I! entre dans un jardin où il eiilend un merveilleui concert; au milieu du jardin jaillit une fontaine, dont les eaux s'épandent en quatre ruisseaux sur un lit de pierres précieuses.
Ici s'arrête la copie que j'ai eue à ma disposition ; elle recommence au moment où l'alouette, qui a pris parti pour les clercs, jette un défi à qui osera soutenir la supériorité eu amour des chevaliers. Le perroquet relève le « gant, » et, en présence du « roi, » un duel s'engage à coups do pattes et de becs. Cette fois, c'est le champion des chevaliers qui l'emporte; l'alouette crie merci, Blancheflor, l'amie des clercs, en meurt de douleur,
E Florence a taunt s'en parte;
Droitut'ele est la sue parte.
Si come est e serra
HoQours d'amura of chevaliers
Qe sievent d'amurs lea chemina pleoers.
Là dernière strophe nous apprend que le poème a été écrit en anglais {évidemment d'après un texte français), par Waaastre, puis traduit en français par Brykholle.
D'autres questions relatives à la théorie de l'amour étaient traitées, sous des formes diflérentes, dans une quantité de poèmes du douzième et du treizième siècle, dont quelques-uns seulement nous sont parvenus, comme le fableau du Dieu d'Amours (2), celui de Vénus, la déesse d'Amours (3).
Le fableau du Dieu d'Amours est le récit, en cent quarante-deux quatrains dêcasyllabiques monorimes, d'une vision que le poète dit avoir eue un jour qu'il songeait d'amour. Par une belle matinée de printemps, il se promenait dans une verte prairie tout émaillèe de fleurs ; il suit les bords d'une rivière aux ondes limpides, et arrive dans un jardin merveilleux : c'est le jardin du dieu d'Amour. L'entrée en est interdite aux vilains ; mais pour les gens courtois la porte est toujours ouverte. Le poète entre et
(!) Li Fablel dou Dieu d'Aï (3) De Vénus la âéeete d'A
rï, p. p. A. Juliinal. Paris, 1831. ii ', p. p. W- Poerater, Bonn, 1S30, ii
assiste au concert des milliers d'oiseaux qui volent de branche en branche. Le thème de leurs chants est l'amour. Le rossignol, qui préside, se plaint « c'amors est empires ». C'est la faute aux vilains, dit Tépervier, aux gens sans courtoisie :
Ne se deùssent entremetre d'amer
Se clerc ne fussent, qui bien sevent parler,
A leur amies acointier et juer,
(j chevaliers ki por li va jouster (p. 18).
Le mauvis est d'un avis tout différent. Le geai, à son tour, prétend
Que, s'uns hom aime et il est bien amés, Preus est et sages, comme clers escolés ; Et chevaliers d'Amors est adoubés (p. 18).
Le rossignol pense comme le geai, émet la même opinion, puis clôt la discussion, de peur qu'elle ne s'aigrisse, et congédie l'assemblée.
Après ce songe, le dormeur, au lieu de s'éveiller, en a un autre. Toujours dans le même verger, assis au pied d'un arbre, il voit venir a une pucele génie. » Bientôt il reconnaît son amie. Pendant qu'il échange avec elle de tendres aveux, entremêlés de chastes baisers, un immense dragon s'élance sur la jeune fille, la saisit et l'emporte dans les airs. Impuissant contre un tel ennemi, Tamant se livre au désespoir et reproche au dieu d'Amour d'abandonner ses plus fidèles serviteurs. Le dieu apparaît, console le jeune homme, lui promet de secourir son amie, et l'emmène au Champ fleuri, son palais, où il le laissera pendant que lui-même poursuivra le dragon.
Dans le palais, Tamant trouve une nombreuse réunion de damoiseaux et de damoiselles qui mènent joyeuse vie :
Chascuns dansiaus a sa mie juoit, D'esquiés, de tables; ki son par sormontoit, Autre loier n'autre argent n'en avoit, Fors seulement .j. baisier em prendoit (p. 28).
Dès qu'il entre, tous quittent leurs jeux pour lui faire le plus gracieux accueil. Il paye sa bienvenue d'une chanson d'amour.
Quand il a cessé de chanter, une jeune fille le prend par la main et lui fait visiter les appartements du dieu. Dans le jardin,
PRBUrëFtB PARTIE. 17
I elle lui inonire, soiis un arbre, la tombe d'un fils de mi, moil eu I combattant pour elle. Amour l'a bonorô de cette sépuUnre ;
Ojsiaus i ot ; por l'ame del signor Qui la gisait, caDtent de vrai amor.
Qaot it nnt Tain, cascuns baise une ftor :
Ja puis n'aront ne Tain ne soif le jae (p. 31).
Mais ce spectacle ravive de cruels souvenirs dans le cœur de la demoiselle ; elle verse d'abondantes larmes et rentre précipitamment dans le palais.
En même temps, le dieu arrive, ramenant la jeune fille qu'il a délivrée des griffes du dragon, et qu'il rend h son ami. Le poète, à la vue de celle qu'il aime, éprouve une si grande joie qu'il se réveille : son bonheur s'évanouit, car le songe mentait.
En rapprocbant cette courte analyse de celle que j'ai donnée plus haut du débat de Florence et de Bianchefleur, publié par Barbazan et Méon, on constate entre les deux poèmes une dépendance très étroite.
Je laisse de côté, dans cette comparaison, la description delà belle matinée de printemps ; celles de la verte prairie éinaillée de fleurs, du ruisseau limpide qui l'arrose, et sur les bords duquel se promènent les amoureux ; on pourrait considérer cette mise en scène comme un lien commun de la poésie galante. Mais il y a entre les deux poèmes d'autres ressemblances, auxquelles il n'est pas possible d'attribuer le même caractère, par exemple, la description allégorique du palais d'Amour. J'ai donné (1) un échan- , tilloD de celle du débat : dans le [ableau, elle commence ainsi :
De rotruengea cstoit tos Tais 11 pona, Toutes les plankes de dis et de cancbons, De sons de harpes les estaces del fons, El les salijes de dous lais de Bretons... (p. 24).
Dans le débat, it faut, pour être admis dans le palais, présenter Me sceau d'Amour; dans le fahleau, il faut résoudre une énigme, proposée par le sphinx qui garde l'entrée.
Non moins cuileuse est l'idée commune aux deux poèmes de placer dans le jardin du palais la sépulture d'une victime de l'amour, sur la tombe de qui les oiseaux chantent nuit et jour.
Mais ce qui est plus décisif, c'est la singulière querelle des oiseaux, qui , certainement, ne peut être considérée ui comme une invention personnelle de deux auteurs indépendants Tun de l'autre, ni comme un lieu commun.
Il est donc bien certain que Tun des deux poèmes a été imité par Tauteur de rautro. Le cas ne devient embarrassant que lorsqu'il s'agit de déterminer à qui appartient le mérite de l'originalité. Aucun indice positif ne permet de donner une date précise à ces poèmes. Les idées, la langue, indiquent pour tous deux la fin du douzième siècle ou le commencement du treizième. La versification n'offre rien qui soit en contradiction avec cette date, qu'il est impossible de préciser davantage. Mais il a sûrement existé une version du débat, latine ou française, autre que VAltercatio Phyllidis et FloraCy et plus ancienne que les versions françaises que nous possédons. Les développements communs à plusieurs de celles-ci remontent nécessairement à un original commun, qui contenait déjà, par conséquent, la description du séjour d'Amour, et racontait le singulier combat des oiseaux , la mort de la jeune fille vaincue, et, selon toute probabilité, son ensevelissement dans le thamp fleuri. D'ailleurs , les développements dont l'identité dans le fableau et dans le débat nous prouve leur dépendance sont naturels dans celui-ci ; on en trouve déjà le germe dans VAltercatio Phyllidis et Florae, où sont décrits et le séjour d'Amour et le concert des oiseaux. La strophe Amor habet judices.., (1) suffisait pour suggérer au trouvère l'idée de convertir ce concert en une discussion juridique.
L'ensevelissement, dans le jardin du dieu, de la jeune fille morte dans le palais même, en entendant la sentence des juges qui condamnaient ses amours, est encore très naturel et n'est que le développement du jugement rendu dans le poème latin.
Au contraire, dans le fableau, tous ces épisodes sont mal rattachés les uns aux autres. Le poème est divisé en deux parties dont la liaison est toute factice. La discussion des oiseaux fait l'objet de la première partie ; la description du palais d*Amour celui de la seconde, et Tunité de celle-ci est encore détruite par l'épisode dans lequel est racontée la mort du chevalier enseveli dans le jardin du palais.
Il n'est donc pas douteux que l'auteur du fableau ait imité le débat. Je montrerai plus loin que Guillaume de Lorris, à son tour , a imité le Dieu d'Amours, et que, par conséquent, certains déve-
(1) Voyez page 11,
prbuièhe partie.
loppemenls du Roman de la Rose oui leur source dans l'original des débats, soit VAlUrcatio Phytlid/s et Floras, aoit un poème plus
[ciea.
Le Dieu d'Amours a été remanié par un auteur du treizième sièîcle, qui s'en est servi comme d'un cadre pour exposer ses idées sur l'amour. En faisant intervenir Vénus à côté de son fils, il a pu changer le titre du poème, qui est appelé, dans le seul manuscrit qui nous l'a conservé, De Vénus, la déesse d'Amours.
Le nouveau poème est encore en quatraius monorimes, mais le 'nombre des vers a plus que doublé et ils ont dix, douze, quatorze, même seize syllabes. Une centaine de vers de l'original ont été conservés dans le remaniement.
L'auteur du Dieu d'Amours, après le récit de la première vision, que le poète du treizième siècle n'a guère modifié, avait dit de lui-même à peu près ce que La Fontaine dira plus tard du lièvre
:i songeait en sou gite (1) -.
Ki seus se s:
s celo ente ; mente (p. 19).
Mais, en homme de goUt, il se garde bien de se démenter & haute voix. L'auteur de Vénus, moins discret, remplit plus de quatre-vingts strophes des plaintes de l'amant.
Personne ne peut se figurer quels tourments endure celui qui aime sans être aimé. Bien plus poignante encore est la douleur de celui qui voit l'amour s'éloigner .de lui. Dans les douleurs de l'enfantement, la femme est soutenue par l'espoir d'une prompte délivrance, et bientôt !a vue de son enfant et la joie d'être mère lui font oublier tout ce qu'elle a souffert,
Mais qaant anme travaille d'amor qu'ele a portée (str. 68],
a rien pour la consoler, pas môme l'espoir d'être un jour délivrée; car deus cteurs qui ont été fortement unis ne peuvent se séparer sans de profondes meurtrissures. D'ailleurs, l'amant vraiment digne de ce nom ne voudrait pour rien être guéri du mal d'amour. Et puis Amour est si puissant, il t sait tant de douces trahisons, • qu'il dompte les plus forts. Le seul espoir qui reste à l'amant d'être délivré de ses maux, c'est de mourir ; et, en mourant, de bénir encore la main qui le tue. Pendant que le jeune homme est plongé dans ces tristes peu-
(1) Fables, II, ïiv, 1-5.
sées, quatre dames, d'uiio beauté ravissante, s'approchent de lui, montées sur des m»;le3 richemeul caparaçonnées. C'est Vénus avec ses suivantes. La déesse l'interroge sur les causes de sa tristesse, et, pour éprouver la force de son amour, lui conseille d'y renoncer. Mais il s'y refuse , dût son âme en être damnée pour Téternité, car celle qu'il aime n'a pas son égale en beauté; et les charmes de son esprit surpassent encore ceux de sou corps :
Ele est gentil et hamie et de tos sens garnis.
Et sage et debooaire et moût très bien apris (str. 188).
Puisqu'elle est gentille et humble, lui répond Vénus, elle aura pitié de toi :
Humilté, gentiliece, pitié âont compaigooD (str. 183).
Après lui avoir expliqué quels sont les cai-actères de Tamour vrai et de l'amour faux, elle l'emmène à la cour du dieu d'Amour, pour le présenter à son fils.
Ici le poète revient à son modèle pour la description du palais et du jardin, montrés à l'amant par une jeune ûlle, qui lui fait voir ensuite le tombeau de celui qui est mort en combattant pour elle.
Enfin, le dieu donne une charte, scellée de son propre sceau, à Tamant, qui la porte à sa dame; celle-ci la lit et lui promet de l'aimer loyalement.
La connaissance psychologique de l'amour, des angoisses qu'il fait endurer, des jouissances qu'il peut procurer, des qualités qu'il exige de la part de ceux qui veulent servir sous sa bannière, peut paraître utile aux amoureux, njais elle ne leur suffit pas. A quoi sert d'aimer selon les règles, si l'on n'est pas aimé? L'auteur de Vénus la déesse d'Amours dit bien à l'amant que si la dame qu'il aime a le cœur gentil, elle aura pitié de lui. Mais encore est-il nécessaire que cette pitié soit éveillée et sache à qui accorder ses faveurs. Pour faire agréer ses hommages , il faut savoir les offrir. Et puis, la dame qu'on aime peut n'avoir pas le a cuer rempli de gentiliece ». Il faut donc, avec l'art d'aimer, connaître celui d'être aimé. C'est là ce qui faisait la force des clercs, qui n'avaient pas seulement l'avantage sur les chevaliers d'être beaux parleurs, mais à qui leur poète favori enseignait, dans uiio langu'î qu'eux seuls comprenaient, le moyen de conquérir les