PREMIÈRE PARTIE
cœurs les plus inaccessibles. Cet avantage, ils ne veulent pas en abuser, et, de bonne heure, ils abdiquent charitablement leur privilège.
Dans un manuscrit français, conservé à la bibliothèque de Dresde (sous la cote 0, 64), une miniature, placée en tête d'un poème que l'éditeur a intitulé VArt d'Amors (1), représente un moine assis sur un escabeau, expliquant un livre à un jeune damoiseau et à une demoiselle, qui Técoutent avec beaucoup d'attention.
Ce livre, c'est VArt d'aimer d'Ovide.
Chrestien de Troyes, le poète fav,ori de Marie de Champagne et des grandes dames qui se réunissaient autour d'elle à la cour du comte Thibaut, est le premier, semble-t-il, qui ait mis en français, vers 1160, le De arle amandi. Sa traduction étant perdue, il est impossible de dire ce qu'elle était exactement et si lé poète champenois avait suivi fidèlement le texte latin, ou s'il ne l'avait pas plutôt fait plier aux exigences de la vie du moyen âge.
Elle fut bientôt suivie de plusieurs autres. Il ne nous en reste pas moins de trois du treizième siècle : celle d'Élie, celle de Jacques d'Amiens et la Clef d'Amours, A dire vrai, ce sont des imitations plutôt que des traductions. En général, leurs auteurs ont traduit en abrégeant, en supprimant la plupart des épisodes, des allusions, des agréments de style, tout ce qui leur paraissait inutile à l'enseignement proprement dit. Gà et là, au contraire, ils ont insisté sur certains détails; ils ont fait des changements, ils ont amplifié, ajouté de leur cru, « et ce sont les passages de ce genre qui offrent surtout' de l'intérêt^ » comme l'a très bien montré M. G. Paris , dans son mémoire sur Chrétien Legouais et autres traducteurs ou imitateurs d'Ovide au moyen âge (2).
On peut aussi considérer comme un imitateur d'Ovide, bien qu'il ait donné à son poème une autre forme que celle de l'Art d'aimer, en tous cas comme son disciple fidèle, l'auteur anonyme d'un poème latin du douzième siècle, connu sous le titre de Pamphilm^ de Amore (3).
Le Pamphilus est un dialogue, une sorte de drame dont les personnages mettent en pratique les conseils donnés par Ovide dans
(1) L'Art d'Amars und Li Remèdes d'Amors, von Jacques d'Amiens, p. p. Gustave Kôrting. Leipzig, 1868, in-8°.
(?) Histoire littéraire, XXIX, p. 455 et suiv.
(3) Je ferai mes citations d'après l'édition de M. Baudoin, toute mauvaise qu'elle est, parce que c'est celle qu'il est le plus facile de se procurer {Pamphile, ou l'Art d'être aimé, comédie latine du X* siècle, p. p. A. Baudoin. Paris, 1874, in-12.
ses poèmes sur l'amour, notamment dans TArt d'aimer. L'action se passe entre quatre personnages : une jeune fille, Galatée ; un jeune homme, Pamphile ; Vénus et une vieille proxénète. Pamphile a reçu une flèche dans le cœur, et son invisible blessure devient de jour en jour plus douloureuse. Celle qui Ta frappé , et dont il doit taire le nom , peut seule le guérir ; mais il n*ose pas lui demander cette grâce, car elle est plus riche que lui. Que faire, alors? Il va prier Vénus de venir à son secours (v. 1-70). Celle-ci, résumant le premier livre du De arle amandi^ lui indique par quels moyens il pourra séduire sa belle voisine (v. 71-142).
En quittant la déesse, Pamphile rencontre Galatée. A la vue de celle qu'il aime, il est saisi d'émotion ; son cœur palpite, ses forces l'abandonnent, ses jambes chancellent, la voix lui manque; pour un peu, il s'évanouirait. Cependant, il fait un violent effort sur lui-môme; il aborde la jeune fille, et, grâce aux préceptes d'Ovide, est assez habile pour obtenir d'elle un baiser et la permission de la revoir (v. 143-244).
Galatée partie, Pamphile se livre d'abord à la joie que lui cause son premier succès; mais il lui reste encore beaucoup à faire pour arriver à ses fins. Il se rappelle quelques-unes des instructions de Vénus, et va trouver, pour lui demander son aide, une vieille très experte dans les choses de l'amour (v. 245-284).
Avec la vieille, comme avec Galatée, Pamphile se conforme aux conseils d'Ovide; il obtient d'elle, à force de promesses, qu'elle favorisera son entreprise (v. 285-338).
La vieille voit Galatée et s'insinue avec tant d'adresse dans son esprit, qu'elle lui fait avouer son inclination pour Pamphile (v, 339-440). Elle revient alors vers celui-ci, et, afin de stimuler son courage pour l'acte de violence qu'elle va lui conseiller, et d'exciter sa reconnaissance pour le service qu'elle va lui rendre, elle le réduit au désespoir, en lui faisant croire que Galatée va être mariée. Pourtant, ajoute-t-elle, tout n'est pas perdu ; je vais lui demander qu'elle veuille bien t'accorder un rendez- vous; si elle y consent, à toi d'empêcher le mariage :
Si vos nosli'a simul sollercia collocet ambos,
Cum locus affucrit, te precor esse virum (1). (v. 441-548.)
(t) Quod si vos aliquis conducot casus in unum,
Mcnlc niemor Iota quac damus arma tene, Nunc opus est armis, mine, o fortissimo, pugna.
{OvicUi Remédia Amoris, v. 673-675.)
LaTÎeille retourne à Galalée et, sous prétexte de lui donner des fruits de son jardin, l'emmène chez elle (v. 549-650). Pampliila y vient aussi, comme par hasard. Alors l'infâme proxénète, feignant d'entendre une voisine qui l'appelle, laisse soûls les deux jeunes gens, et Pamphile ae rappelle qu'il est homme. Lorsque la vieille rentre, Galatée, tout en pleurs, l'accable de reproches j mais elle, sans beaucoup s'en émouvoir, lui conseille de se calmer : les larmes ne lui rendront pas ce qu'elle a perdu. Il y a, d'ailleurs, un moyen de réparer le mal :
Hec tua ait conjus ! vir ait et iate tuua i
Per IDG votoL'ura jam compos uterque auonim ,
Per me felices, este mei memores (v. 7S0).
Ainsi finit la comédie.
Ghrestien de Troyes ne s'était pas contenté de traduire le poème d'Ovide ; il s'était jeté tout entier dans le mouvement qui transformait à la fois la vie de la classe élevée et sa littérature, et nul ne lui donna une plus puissante impulsion. C'est lui qui iati'o- duisit les idées nouvelles dans les romans bretons, qui jouirent en France d'une si grande faveur, lorsqu'il les eut mis en vers, d'après des contes anglo-normands ; c'est lui qui leur imprima ce caractère de galanterie raffinée , qu' v ou retrouve dans beaucoup de ceux qui suivirent les siens (I), ■ et qui se perpétua jusque dans les romans d'Urlé et des Scudéry. Il fut le courtier qui s'entremit à la diffusion, dans les classes élevées, des théories admises par les cours d'Amour. Il écrivait sous l'inspiration du cercle élégant où i! était reçu, et les salons prenaient, près des personnages de ses romans, des leçons de bon ton. Il nous apprend lui-même que c'est à Marie de Champagne, fllle du roi Louis VU et d' Aliéner de Poitiers, femme du comte Thiébaul, qu'il doit non seulement le fond, mais encore l'esprit du roman de Lancelot, celui où il a fait la peinture la plus complète de l'amour courtois. Rt de nombreux témoignages nous montrent les gentilshommes de l'époque cherchant à ressembler aux Lancelot, aujt Pereeval, aux Gauvain, tels que Chreslieu s'est plu à les représenter.
Toutes les questions relatives à la gahmterie chevaleresque, les opinions , les doctrines émises , non seulement dans les ouvrages dont j'ai parlé plus haut, mais aussi dans la poésie lyrique, et, en général, dans la littérature amoureuse du temps, les théories
(1) G. Paris, La Litlér
e française, ! 5T.
répandues dans les hautes classes de la société féodale, ont été rassemblées et syslémaliquement exposées dans le livre latin d'André le Chapelain , De arte honeste amandiy qui a dû paraître quelques années avant la première partie du Roman de la Rose , et qui est, dit M. G. Paris, « le code le plus complet de l'amour courtois tel qu'on le voit en action dans les Romans de la Table Ronde (1). » Cet ouvrage, est aujourd'hui bien connu ; l'article de Fauriel dans VHisloire littéraire , XXI ; ceux surtout de M. G. Paris dans le Journal des Savajits, 1888, p. 664-675 et 727-736, me dispensent d'en donner une longue analyse.
Le traité d'André est divisé en deux livres et chaque livre en chapitres (2). L'auteur définit d'abord l'amour, montre quels sont ses effets, ses degrés, à quelles personnes il convient; puis il enseigne comment on doit présenter une requête d'amour et y répondre ; à cet effet, il fait dialoguer successivement un roturier avec une roturière, avec une noble, avec une grande dame; puis, un noble, et, enfin , un grand seigneur avec les mêmes femmes. Dans ces entretiens sont exposés les sentiments, les opinions, les pratiques de l'époque en ce qui touche la galaAterie ; l'un des interlocuteurs enseigne même didactiquement ce que doit observer celui qui veut servir dans la milice du dieu d'Amour : Quid debeat observari ab eo qui vult in Amoris militia militarei un autre décrit le palais du dieu , les récompenses et les châtiments réservés, dans l'autre vie, à ceux qui auront bien ou mal observé sur cette terre ses commandements; enfin, ces commandements sont énumérés, au nombre de quinze, tels que le dieu lui-même les a dictés à un de ses ûdèles.
A la suite de ces dialogues, des chapitres spéciaux sont consacrés à l'amour des clercs, à celui des nonnes, à l'amour qui se vend, à Tamour des paysannes, à celui dos courtisanes.
Mais il ne suffit pas de savoir se faire aimer ; il faut savoir aussi conserver l'amour conquis; cette science fait l'objet des chapitres suivants, intitulés : Qualiter amoris status debeat conservari\ Qualiter perfectus amor augmentetur\ Quibus modis amor minuatur\ Qualiter amor finiatur ; Qualiter notitia mutui amoris habeatur ; De multis et variis judiciis Amoris.
C'est dans ce dernier chapitre que sont rapportés les célèbres jugements, soi-disant prononcés par Marie de Champagne, par sa mère Aliéner, par Ermengart de Narbonne, par la comtesse
(1) Lu m le rature française^ § 104.
i'I) ErolU'ii seu Amatoria Andreae^ capellani regii.... Dortmiind, 1610, iii-(S".
PBKUI&RB PAATIK.
de Flandres, par la reine de France et par d'autres grandes dames, et sur lesquels on a échafaudé la fameuse thôorie desi i^oura d'Amour.
Ils sont suivis d'une nouvolle description du palais d'Amour et d'une exposition des regulae Amorîs, an nombre de trente.
André termine son traité ou condamnant l'amour et en dévoî < lant les nombreux vices des femmes.
L'amour courloîs, érigé en science, avec des préceptes et des manuels, d<^s maîtres el des disciplûs , était la gr;iiide mode qui régnait, eu souveraine absolue, sur le monde des chÂteau:! el des palais, qui en dirigeait tons les entreliens, toutes les actions, An tournoi, avant du donner à son destrier le dernier élaji, le chevalier jette encore à la Iribune des dames nu regard , silr d'y rencontrer deux beaux yeux , dont l'expression tendre cl iii(|uièto ust p lui le SDpréme encouragement, A la guerre, an milien de lu mêlée, il se rappelle que chaque coup de sa lauci; ou de son épëo est un hommage à celle qui en a brodé, de ses blanches mains, lo fanon ou le baudrier. En Face d'un ennemi dix fois, vingt fois supérieur en nombre, il ne s'arrête pas, parce que sa dame pourrait croire qu'il a peur , et la perte de son estime lui serait bien pins cruelle que la mort (1 }. Dans la chanson de geste de la fin du onzième siècle, Roland, avec une poignée de braves, entoni'i^ de cont mille païens, refuse de sonner du cor pour appeler Oliarleuiagnc à son aide, parce qu' « en dolce France il en perdreit son los, » Un siècle plus lard, ce ne serait pas uniquement à la douce France que penserait le fier paladin, ce serait, avant tout, à la belle Aude.
Mais, au retour du combat, quelles récompenses l'amour réservait à ses Qdèles et courageux champions t Doux baisers et autres > délits ■ plus savoureux encore, on ne refusait rien. C'est alors qu'on discutait et qu'on mellait eu action les théories sur l'uinour exposées dans les poèmes dont j'ai parlé plus banl ; c'est alors que, dans les cercles brillants dont la légende a fait des cours d'Amour, on établissait les préceptes de ce sentiment devenu un art, pré- ' ceptes qu'André le Chapelain a codifiés en latin dans son traité et que Guillaume de Lorris s'est proposé d'enseigner en français, soua une forme moins didactique, dans le Boman de la Hose.
(I) DiminaLîoacm qaoquc patilur atnor li perpeD'UI niulior i\aot\ amaior limidus eiUtat in b«l)o, (Andrc le Cbapelatn, cb. Qaibug modlt amor mfnualur.)
Influences particulières qui ont agi sur le Roman de la Rose. — Sa méthode est celle du Pamphilus. — Son cadre est celui du Dieu d'Amours.
Maintenant que nous savons quelle a été l'inspiration première de ce poème, sous quelle influence générale il a été conçu, je vais montrer sous quelles influences plus spéciales il a été exécuté, quels travaux antérieurs le pocte a mis à contribution.
La plupart des Arts d'amour antérieurs à celui de Guillaume de Lorris sont de véritables traités ; ceux de maître Elle et de Jacques d* Amiens et la Clef d'Amours suivent pas à pas celui d'Ovide, laissant même de côté les anecdotes, les allusions mythologiques, tous les ornements de style qui en dissimulent le caractère didactique. Le livre d*André la Chapelain a une forme plus scolastique encore. L'auteur commence par définir le mot amour, puis il explique chacun des termes de sa définition. Il distingue ensuite plusieurs genres d^amours et détermine le caractère de chacun d'eux. Il divise les personnes accessibles à ce sentiment en catégories, pour chacune desquelles il donne des formulaires spéciaux. II envisage tous les cas qui peuvent se présenter dans les relations entre personnes de différents sexes; il prévoit et réfute par avance toutes les objections qu'on pourrait faire à ses théories. Il appuie ses préceptes d'exemples et de syllogismes. C'est un professeur faisant un cours à des élèves.
La méthode de Guillaume de Lorris est moins doctrinale, mais elle a le double avantage d'exposer les idées dans un cadre poétique plus agréable, et de les rendre plus saisissantes, en les présentant sous une forme dramatique, en les montrant dans leur application. Mettant en présence un jeune homme et une jeune fille dans l'âge où le cœur n'attend que l'occasion de s'ouvrir à l'amour, le poète nous fait assister à l'éclosion de ce sentiment, qui va les attirer l'un vers l'autre; nous voyons sous quelles influences
PREMIÈRB P&BTIS.
et par quelles causes il est engendré ; il grandit,, devient impérieux, et, sous sOD impulsion, les deux amants apprennent et metleut en action les préceplea de l'art d'amour tel qu'on l'entendait au commencement du treizième siècle.
Cette mëthode ue se rencontre pas pour la première fois dans le Roman de la Hose, elle appartient à l'auteur du Pamp/iUus, qui parait avoir indiqué la voie à Guillaume de Lorria.
Le Pamphilus , comme en témoignent les nombreuses copies qui nous en ont été conservées et les allusions répandues dans les ouvrages de l'époque, eut un grand succès au treizième siècle, et ce serait là une laison sui&sanle, à défaut d'autres, pour supposer que Guillaume de Lorris le connaissait et qu'il s'en est inspiré dans la composition de sou roman. U est vrai que cette hypothèse n'est confirmée par aucune preuve matérielle bien décisive; que Guillaume du Lorris ne mentionne pas le poème latin et n'y fait même aucune allusion; qu'en aucun passage de son roman on ue peut affirmer formellement qu'il l'a imité. Et cependaut, il est impossible, eu comparant les deux poèmes, de ne pas sentir daus l'uQ l'inQuiMice de l'autre.
D'abord, ils ont le même sujet : montrer l'applii^alion des théories exposées dans les Arts d'amour, en mettant en scène des personnages qui agissent conformément aux règles enseignées dans ces traités. On admettra diiEcilement qn'uo sujet si spécial ait pu ae présenter à l'esprit de deux auteurs indépendants l'un de l'autre.
Mais il y a d'autres indices d'une communauté d'origine entre les deux poèmes; en considérant avec attention les personnages qui agissent de part et d'autre, on reconnaît en eus des airs de ressemblance qu'une proche parenté peut seule expliquer. Dans le roman comme dans le Pampliilus, les deux principaux acteurs sont un jeune homme et une jeune fille; c'était nécessaire. Dans l'un, le jeune homme, blessé au cœur, s'adresse à Véims et lui demande comment il pourra faire partager son amour à celle qui peut seule le guérir, et la déesse lui enseigne les moyens de séduire la jeune fille; dans l'autre, c'est le dieu d'Amour qui dicte ses préceptes au jeune homme, également frap^-é au cœur, iUt il pourra trouver un remède à sa pour arrivfr plus sûrement à ses fins, i femme qui a la confiance des parents de Galalée et qui en abuse pour servir les amours des deux jeunes gens. Lorsque Guillaume de Lorris interrompit son roman, il venait d'y introduire ce personnage de la vieille, à qui Jalousie,
et qui lui apprend { blessure. Pamphile , s'adresse à une vieill
c'est-à-dire les parents , avait confié la garde de Bel-Accueil. Or, il est évident que la duègne devait jouer dans le roman un rôle analogue à celui qu'elle remplit dans le poème latin; Tamant avait besoin de sa complicité pour cueillir la rose, et Fauteur a soin de nous laisser deviner qu'elle doit être très accommodante sur les principes de morale, car personne plus qu'elle n'a counu les faiblesses du cœur. «
Nus ne la peûst engignier Ne de signier ou de guignier, Qu'il n'est barat qu'el ne congnoisse ; Qu'ele ot des biens et de Tangoisse.
Qu'Amors a ses sergens départ.
En jonesce ot moult bien sa part.
Qu'el scet toute la vielle dance (v. 4534-45).
Ces vers paraissent n'être que la traduction de ceux-ci, du PamphiltÀS :
His prope degit anus subtilis et ingeniosa
Artibus et Veneris apta ministra satis (v. 281-282).
Nam Veneris mores cognoscimus ejus et artes (v. 425).
Pamphile, Galatée, la Vieille et la déesse d'Amour sont les seuls acteurs du poème latin; Guillaume de Lorris en a ajouté d'autres , obligé qu'il y était par son système d'allégories et d'abstractions, mais ces nouveaux rôles de Jalousie, Male-Boucho, Danger, Honte, Peur, et même celui d'Ami, sont déjfi indiqués dans le Pamphilus.
Jalousie représente les parents de la jeune fille, de qui Galatée dit:
8ed modo de templo venient utriquc parentes,
Et michi, ne causer, convenit ire donium (v. 241-242).
Male-Bouche, sous le nom de Fama^ est un des grands sujets de crainte de Pamphile et de Galatée :
8i studiosus eam verbisque jocisque frequentem, Auferet assuetas garrula Fama vias (v. 255-256} .
crescit, sed non cito Fama quiescît; s menlitur, crescit eundo taraea (v. Î9
Voici même trois vers sur Fama, que Guillaume de Lorris paraît avoir traduits pour les appliquer à Male-Bouche :
Omnia ni Quod petia a
cusal Fama puellag, t carpere Livor edaï.
Car Male-Bouche est coiiat limiers
De raconter faiises novelea
De valez et de damoiseles (R. R., v. 1183-5).
Danger, Hou te et Peur ne sout pas moins clairement annoncés dans les vers qui suivent :
Non levé pondus babent vioienta Cupidinia arma,
His maie aeduci queque puella timet... (v. 4\5-416].
Me premit igniferia Venus improlia sepius armis, Et michi vim faciena semper amarc jubcl.
Me jubet e contra Pudor et Mclus esse pudicam, HIa coactâ meum néscîÔ cônsiliuïn (v. 573-976).
Guillaume de Lorris fait de Danger un vilain, un paysan :
A tant saut Dangicrs li vilaina
De la ou il ealoit muciéa.
Grana fu et noirs et hericiés... (v. Î932-34).
Et li vilains croie la teste... (v. 3960).
Puis si aont a Daogier venues,
Si ont Irové le païsant
Deaoua un aube eapin gisant (v. 4279-81) (1).
Or, dans le PamphUus, la Vieille dit à Galatée :
Die michi, ne dubites, stultnm depooe timorem; Hic veoit a sola rusticitate pudor (v. 379-80).
Galatée répond :
NoD michi ruaticitaa , stultua micbi n {!) Voir ousai ï. 2956 et Buiv.; 4307 et suiv.
: pudor obatat (v. 381).
Et plus loin la duègue répète à la jeune fille :
Narraret nullus quantum Veueris valet usus ;
Huic nisi parueris, rustica semper eris (v. 411-412).
Ce sentiment mal défîni, que le poète latin appelle simultanément Timor et Pudor, et qu'il traite de rusticus ^ est celui que Guillaume de Lorris appelle Danger.
L'idée que Danger est une vertu ou plutôt un défaut rustique, revient souvent dans les œuvres d'Ovide, et c'est là que l'auteur du Pamphilus Ta prise :
Et décor et vultus siue rusticitate pudentes (ffer.^ XX, 59).
casta est quam nemo rogavit,
Aut, si rusticitas non vetat, ipsa rogat {Amor.f VIH, 43).
. . . . rusticitas, non pudor ille fuit {A, Am., I, 672).
CoUoquio jam tempus adest, fuge rustice longe Hlnc Pudor ; audentes Forsque Venusque juvant.
M. Am., I, 607-8).
Est-ce Ovide ou l'auteur du Pamphilus que Guillaume de Lorris imite en représentant Danger sous les traits d'un vilain? Il est difficile de répondre catégoriquement à cette question ; je pencherais cependant volontiers vers la seconde alternative.
Le rôle d'Ami se rattache moins directement au Pamphilus; il doit son origine à un article du code d'amour, plusieurs fois expliqué dans le livre d'André le Chapelain, lorsque celui-ci recommande à l'amant d'avoir un « secretarius » ou confident. Dans le Pamphilus y pourtant, Vénus dit à Galatée :
Et placeat vobis interpres inter utrumque,
Qui caute référât hoc quod uterque fcrat (v. 135-136).
Mais il s'agit ici plutôt d'un messager que d'un confident.
Il serait facile de multiplier entre les deux poèmes des rapprochements qui attestent l'influence de l'un sur l'autre. Le poète latin décrit ainsi l'angoisse du jeune homme qui va parler pour la première fois à celle qu'il aime :
Nec mea vox mecum, nec mea verba mancnt, Nec michi sunt vires, trepidantque manusque pedesque ;
Attonito nullus congruus est habitus.
Mentis in affectu sibi dicere piura notavi ,
8ed timoi- excusait diccre que volui.
Non sum quod fueram, vix me cognoscere pasaiim.
Non beae vox sequitur... sed Earaen ipae loquar(T. 156-162).
La même siluation est décrite dans les mêmes termei par Guillaume de Lorris :
S'il avient que (a aperfoivea Tamie en leu que tu la doives Araisonner ne aaluer.
Lors t'eslovra color muer, Bi te fi'cmira tous li sans ; Parole te faudra et sens , Quant tu Guideras commencier ; Et se tant te pues a
Quant tu devi-aa dire imia cbosea
Tu n'en diras mie les deua,
Tant seras vers Ij vergondeua.
Il a'iert ja nus si apensés
Qui en ce point u'oblit assés (v. 2403-16) (1).
La comparaison des passages suivants n'est pas moins iastructive et no permet guère de douter que Guillaume de Lorris se soit inspiré du Pamphilus :
Rom. de la Rose,
. 1723*30 1732-34 1843-45 2185-88 2275 et suiv.
Pamphilus, v. 42-43
^^M Rom
^^^^1 (I) Comme j'ai en l'occasion déjà de le rappeler, il existait nn Tonds ^^^^f d'idées communes, banales, que les diCCérenta auteurs traitant un mime l sujet ne se faisaient aucun scrupule de répéter. André le Chapelain décrit,
lui aussi, l'embarras d'un amant à la vue de son amie : n 3unt quidam qui in dominarum aspectu adco loqucndi vigorem amittunt quod bone conccpta rccenaque in mente composita pcrdunt nec possunt aliquid or<Jine recto proponere, quorum satis videtur arguonda fatuitas n (f, fi, 3j. Et plus loin, lo même auteur donne, parmi les « regulae Amoris, x les deux suivantes : a Omnis consuevït amans in coamantis aspectu pallere n; 16' ■ In repenlina coamantis visione cor contremescit amantis. o Lo rapprochement
Guillaume de Lorris a'était pas un imilateur servile ; il voulait d*ailleurs présenter à ses lecteurs une c matière neuve; » il ne pouvait donc suivre pas à pas l'auteur du Pamphilus.^ 11 s'est contenté de prendre sa méthode pour l'adopter à un autre cadre. Mais ce cadre lui-même est encore un objet d'emprunt. Il avait déjà servi, non seulement dans ses grandes lignes, mais aussi avec la plupart de ses ornements accessoires, au fableau du Dieu d'Amours. C'est à ce poème que Guillaume l'a pris. En voici la preuve :
L'auteur du roman, comme celui du fableau, se met en scène lui-même dans le rôle de l'amant; comme lui, il encadre son récit dans un songe. Tous deux s'étant endormis dans des pensées d'amour, ont un rêve qui leur remplit le cœur de joie :
SoDgai un songe dont tos li cuei*8 me n3i(Fab., p. 1).
Si yi un songe en mon dormant ,
Qui moût fu beaus et moût me plot {Rom.^ v. 26-27).
L'auteur du fableau avoue qu'il ne garantit pas la véracité de ce songe :
Conter vous voel le mole avision ;
Ne sai a dire se chou est voirs u non {Fab,^ p* i)*
Guillaume de Lorris, sans prétendre que son rêve s'est réalisé, invoque néanmoins le témoignage de Macrobe pour prouver que souvent les songes sont des présages de l'avenir. Il est possible que celte réflexion lui ait été suggérée par les deux vers du fableau que je viens de citer.
Ils songent donc qu'un beau matin du mois de mai ils se lèvent, et, pour entendre le chant des oiseaux, vont se promener dans une prairie émaillée de fleurs. Cette prairie est traversée par une rivière, dont l'eau, d'une limpidité parfaite, laisse voir son lit de brillant gravier. Ils suivent un instant les bords de cette rivière et arrivent à un verger magnifique, entouré de hautes murailles et peuplé d'arbres exotiques. Dans le feuillage, des milliers d'oiseaux font entendre leurs chants d'amour. On se
que je viens de faire entre le roman et le Pamphilus, de même que ceux qui suivent, considérés chacun en particulier, n'ont donc pas grande valeur; mais leur ensemble constitue, au contraire, un argument très fort en faveur de rimitation, par Guillaume , du poème latin.