PREMIÈRE PARTIE
j*eû signalerai d'autres lorsque je rechercherai les sources des priocipaux développements du roman. En ce moment, il me suffit d* avoir montré où Guillaume de Lorris a pris son cadre.
Modifications [faites par Guillaume de Lorris au cadre du Dieu d'Amours. — Guillaume devait donner à son héroïne un nom. — Au moyen âge on aimait les noms qui flattent l'oreille et l'imagination, en particulier les noms de fleurs. — La comparaison d'une jeune fille à une rose était un lieu commun. — De cette comparaison à l'allégorie de la rose, la transition se voit dans différents poèmes. — La première étape était marquée par le Dit de la Rose. — La deuxième , par le Carmen de Rosa, — L'allégorie était d'ailleurs d'un emploi très fréquent avant le Roman de la Rose. — Ne pas confondre l'allégorie avec la métaphore prolongée, ni avec la personnification. — Usage do l'allégorie avant le treizième siècle.
Au cadre du Dieu d'Amours Guillaume a fait subir une modification importante , qui a eu sur le poème tout entier une influence capitale et lui a donné un caractère très particulier. Au lieu de représenter son amie sous les traits d'une jeune fille, comme dans le fableau, il Ta représentée sous l'allégorie d'une rose. Je vais essayer de déterminer les raisons qui l'ont amené à user de cette fiction.
Si, dans l'héroïne du roman, l'auteur a voulu mettre en scène, ce qui n'est pas invraisemblable, une jeune fille dont il recherchait ou dont il possédait les faveurs, celle pour qui, dit-il, il a entrepris son poème, il ne pouvait pas, sans la compromettre, livrer au public son véritable nom. Pareille indiscrétion n'a jamais été comprise parmi les licences qu'on accorde volontiers aux poètes. C'est sous les pseudonymes de Lesbie, Cynthie, Lycoris, Corinne, que Catulle, Properce, Gallus, Ovide, les devanciers de Guillaume (1), chantaient leurs maîtresses. 11 y a là un sentiment de tact cl de délicatesse qui est de tous les temps. Aussi le secret sur ce point était-il formellement prescrit dans les codes d'amour du moyen âge : « Il est une injonction, » dit Diez, c que les poètes occitaniens ne cessent de répéter aux amants avec un
(1) Roman de la Rose, p. 149, 150.