‹ Origines et sources du Roman de la RoseChapitre 14 sur 53 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

zèle infatigable et qui semble le refrain obligé d'une bonne chanson d'amour; c'est d'abriter les tendres liaisons à l'ombre du mystère (I). »

Les poètes de France ne sont pas moins discrets que les troubadours. « Tout amant, » dit André le Chapelain, « peut avoir un confident sûr, à qui il confiera le secret de ses amours; mais, hormis ce secretarius ^ que personne ne les connaisse. » 11 revient fréquemment sur cette recommandation : a Divulgatus enim amator existimationem non servat amantis, sed ejus famam sinistris solet contrariare rumoribus et penitentem prorsus reddit amantem (2). »

Ce secret fait encore Tobjet de deux des douze commandements enseignés par le dieu d'Amour à un chevalier qui a vu défiler la chevauchée des morts :

IV» Amantium noli propalator existere.

V« Amoris tui secretarios noli plures habere (3).

La même préoccupation est exprimée dans la plupart des poèmes d'amour ; je n'en citerai que deux exemples, qui me paraissent plus curieux que les autres, parce qu'ils se trouvent dans deux poèmes dont les auteurs, avant Guillaume de Lorris, avaient déjà représenté leur bien-aimée sous l'allégorie d'une rose.

L'un de ces poèmes est latin ; je le crois du douzième siècle ; il n'a pas de titre dans l'unique manuscrit, du treizième siècle, qui nous l'a conservé : je l'appellerai Carmen de Rosa (4). En voici le second quatrain :

Pange, lingua, igitur causas et causatum ; NomeD tamen domine serva palliatum, Ut non sit in populo illud divulgatum, Quod secretum gentibus extat et ceiatum.

Dans l'autre poème, le Dit de la Rose (5), qui est de la même époque, le passage relatif à la nécessité de taire le nom de la

(1) Les cours d'Amours, trad. de Roisin, p. 35.

(2) Fol. 5. — Cf. le chapitre : Qualiter amoris status debeat conservavi,

(3) Cbap. ; Principalia amoris precepla.

(4) Il est imprimé dans les Carmina burana, p. 141-145.

(5) Imprimé par K. Bartsch dans La langue et la littérature françaises , col. 603-610.

personne qu*on aime est trop long pour que je puisse le citer ici ; y^n extrairai seulement la charmante comparaison qui suit :

[Amours] veut toz jors estre celee,

Ausi com la busche alumce,

Qui est couverte souz la cendre;

Por ce n'est pas la cbalor mendre

Desouz la cendre que desus,

Tout soit en la cendre repus

Le feu , ainz a greignor chalor ;

Ausi est il de bone amor :

Tant plus est reposte et celee,

Tant est ele plus esfrenee,

Et s'il avient qu*el soit scûe

Et par le païs espandue,

Li malpariier tant en parolent

Que Tamor aus fins amanz tolent (p. 607-608).

Dans le Roman de la Rose aussi, le dieu recommande à Tamant le mystère :

Et por ce que l'en ne te voie

Devant la maison n'en la voie ,

Gart que tu soies repairiés

Anciez que jors soit esclairiés (v. 2551-54).

Son ami le plus loyal doit être seul dans le secret :

Or te lo et vueil que tu quieres Un compaignon sage et celant, A qui tu dies ton talent (v. 2698-2700).

Guillaume de Lorris, rédigeant un code d*amour, était tenu, plus que tout autre, d'en observer scrupuleusement les lois. Il fallait, pourtant, que Théroïne d'un roman , dans lequel figurent tant de personnages , eût un nom. fj'auteur devait donc , si elle était un être purement imaginaire, ce qui est vraisemblable, lui en donner un, et, si elle existait réellement, dissimuler son identité derrière un pseudonyme.

Un nom ne se donne guère au hasard : au moyen âge surtout, dans la société raffinée pour qui Guillaume écrivait, on n'aurait pas compris qu'une belle femme eût un nom disgracieux. Le trouvère, qui, avec une certaine naïveté, prétendait toujours que celle dont il célébrait les mérites fût la plus belle et la plus ai-

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