PREMIÈRE PARTIE
mable « qui onques de mère fiist née », lui cherchait un nom digne d'elle, un nom qui flattât l'oreille par la douceur de sa prononciation et l'imagination par Tidée qu'il évoquait d'un objet ou d'une qualité aimables. Certains noms de fleurs et celui de la déesse même des fleurs réunissaient cette double qualité; aussi les noms de Flore (1), Fleur, Fleurie, Fleurette, Florence, Blanchefleur, Viole, Violette, etc., sont-ils très répandus dans la littérature. Pour en donner des exemples, il suffit de rappeler les poèmes dont j'ai parlé plus haut : VAUercalio Phyllidis et Florae et ses imitations françaises : les débats de Florence et de Blanchefleur, d'Hueline et d'Églantine. Dans Vénus, la déesse d'Amours,
(1) Le témoignage le plus curieux et le plus ancien de la popularité de ce nom dans le monde galant, au moyen âge, se trouve dans une lettre d'Yves de Chartres, dénonçant au légat du pape l'élection scandaleuse d*un jeune et bel adolescent , nommé Jean , au siège épiscopal d'Orléans. « Archiepiscopus Turonensis .... a rege obtinuit ut Johannes , qui per Johannem, defunctum episcopum, multis submurmurantibus et maie scnticntibus, factus est archidiaconus, eidem ccclesiae praeûceretur episcopus. De hoc enim rex Franconim, non secreto sed publiée, mihi testatus est quod praedicti Johannis succubus fuerit. Et hoc ita fama per Aurcliancnsem episcopatum et vicinas urbes publicavit ut a concanonicis suis famosae cujusdam concubinae Flora agnomen accepcrit... Et ne me ista aliqua occasionc confînxisse credatis , unam cantilenam de multis , motrice et musice de eo compositam ex persona concuborum suorum, vobis misi, quam per urbes nostras in compitis et plateis similes illi adolescentes cantitant, quam et ipse cum eisdem concubis suis saepe cantitavit et ab illis cantitari audivit. » (Lettre 66', à Hugues, évêque de Lyon, légat du pape. — Migne, Patr. iaf., CLXII, col. 83, 84.)
L*évéque de Chartres confirme cette accusation dans une autre lettre , adressée au pape lui-même : a Si Turonensis archiepiscopus vel aliquis Aurelianensis clericns pro electione pueri sui ad vos venerit, non ci aurem praebeatis. Cujus dotes ut vobis breviter aniplcctar, persona est ignominiosa et de inhonesta familiaritate Turonensis archiepiscopi et fratris ejus defuncti multorumque aliorum inhonestc viventium . per urbes Franciae turpissimc diffamata. Quidam enim concubi sui , appellantes eum Floram , multas ryihmicas cantilenas de eo composuerunt , quae a foedis adolcsccntibus, sicut nostis miseriam terrae illius, per urbes Franciae, in plateis et compitis, cantitantur, quas et ipse aliquando cantitare et coram se cantitari non crnbuil. Hamm unam domno Lugduncnsi in tcstimonium misi , quam coidam eam cantitanti violenter abstuli. » (Lettre 61*, au pape Urbain. — Migne, Patr, laL, CLXII, col. 86, 87.)
Cette fameuse concubine, qui a prêté son nom au trop élégant évéque d'Orléans, vivait-elle à la même époque que lui? Je croirais plus volontiers que son nom est un souvenir classique, et rappelle, soit la courtisane dont parie Lactancc , connue pour avc»ir légué son immense fortune au peuple romain {Lact.^ I, 20) , soit celle dont Plutarque a raconté l'attachement à Pompée (Vie de Pompée^ | ii).
l'amaute s'appelle Florie; dans les autres poèmes, ou bien les noms témoignent de la même préoccupation chez Tauteur (Le débat de Mélior et Idoine , du latin Melior et Idonea)^ ou bien les dames ne sont pas nommées, par exemple dans le fableau du Dieu d*Amours. L'auteur de la Clef d'Amours a caché le nom de son amie dans une énigme que je n*ai pas su déchiffrer, mais il assure que ce nom est digne de celle qui le porte :
Et ausi comme elle est très bêle , Â très bieau non la damoisele.
Mainte foiz en suy confortez , Onques si propre non portez Ne fut par angres ne par gent, Quer il deflferme a clef d'argent (p. 2).
Guillaume de Lorris attache la même importance et la même signification au nom de sa dame ; il l'appelle Rose, comme d'autres avaient appelé les leurs Fleurette, Blanchefleur, Églantine.
C'est celé qui tant a de pris, ^
Et tant est digne d'estre amee
Qu'el doit estre Rose clamée (v. 42-44).
La comparaison d'une jeune fille à une rose était, d'ailleurs, un lieu commun dans la littérature de cette époque; c'est par centaines qu'on pourrait en donner des exemples (1). De cette com-
(1) Mais ensino com la clerc jame
Reluit desor le bis chaillo, Et la rose sor le pavo,
Aussi est Enide plus belo v
Que nule dame no pucele Qui fust trovee en tôt lo monde {Erec et Enide^ v. 2400-2405).
La rose semble, en mai, la matinée (Ah'scans, éd. Jonckbloet,
[v. 3098; éd. Guessard, v. 2852).
Elle est plus gracieuse que n'est la rose en mai {Berthey LVII).
Elle est plus blanche que la noif qui resplent ,
Et plus vermeille que la rose flerant {Prise d'Orange^ v. 666. — Giiil- [laume d'Orange^ p. p. A. Jonckbloet. La Haye, 1854, 2 vol. in-8<*).
Plus vermeille que rose de bouton {Andrieu Contredis, Dinaux,