PREMIÈRE PARTIE
assailli par un énorme lion. Après ce songe, Tenipereur en a un autre : A Aix-la-Chapelle, il tenait un ourson enchaîné; IrenLe ours, sortis de la forêt d'Ardennes, viennent pour délivrer a leur parent, » mais un grand lévrier s'élance du palais et leur livre bataille. L'empereur se réveille avant la fin du combat.
Des songes allégoriques semblables se rencontrent dans beaucoup de chansons de geste (1).
Des remarques qui précèdent il résulte, d'une part, que dans la poésie antérieure au Roman de la Rose, le songe était d'un usage fréquent, et qu'au surplus Guillaume de Lorris le trouvait employé comme cadre d'un poème qu'il a imité; d'autre part, que l'allégorie était à la même époque un procédé habituel dans la littérature, et constant dans le songe considéré comme une image de la réahté future; enfin que Guillaume devait donner un pseudonyme à sa dame; que les noms les plus employés dans cette circonstance étaient les noms de fleurs; que la jeune fille était très souvent comparée à la rose et qu'elle avait même été représentée dans plusieurs poèmes sous l'allégorie de cette fleur.
Ces différentes constatations ne laissent pa^ une giande part d'invention à Guillaume de Lorris dans .l'emploi du songe et de l'allégorie, qui forment le cadre de son roman.
(1) Voyez le Coronement LooiSf éd. E. Langlois. Paris, 1888, in-8* (Soc. des anc. textes), v. 280 et suiv.; Floovent, éd. H. Michelant et F. Guessard. Paris, 1858 (Anc. poètes de la France), p. xx; Fierabrats, éd. Krocber et Servois, vers 61B6 et suiv. Un des plus anciens exemples, dans la poésie épique, de cette allégorie zoologique, est la vision de Childéric, racontée par Frédégaire, III, 12. Cette vision paraît imitée de celle de Daniel (Dan., c. 7).
L*aIIégorie de la rose nécessitait l'emploi des personnifications. — Celles-ci étaient d'un usage général dans la poésie antérieure au Roman de la Rose.
En figurant par Tallégorio d'une rose qu'il cherche à cueillir la jeune fille dont il poursuit la possession, Guillaume était du même coup obligé d'adapter à cette fiction toute l'économie de son poème. Mais on ne séduit pas une jeune fille comme on cueille une fleur dans le jardin du voisin, et c*est bien un art d'amour que le poète voulait nous enseigner. Il devait donc nous faire connaître les obstacles que Tamoureux rencontre dans l'accomplissement de ses desseins, et les moyens à l'aide desquels il peut les surmonter; c'est-à-dire les sentiments contraires qui s'agitent dans l'âme d'une vierge à l'âge où l'amour s'insinue dans son cœur. Il devait nous montrer ces sentiments, les isoler les uns des autres pour les mieux exposer, les analyser, les mettre en scène, en faire les mobiles de l'action, les ressorts du mouvement dans le drame. Mais ces sentiments ne pouvaient être prêtés à la rose, à laquelle ils ne conviennent pas, ni à la jeune fille, dont il n'est pas question dans le poème ; l'auteur était donc obligé, pour leur donner un rôle, de les détacher de l'individu à qui ils appartenaient, d'en faire des êtres indépendants. Il a décomposé l'âme de la jeune fille; il en a extrait tous les senlimenls, toutes les qualités et manières d'être, générales ou particulières; il leur a donné une existentie propre, indépendante, avec la faculté d'agir individuellement, chacune selon son caractère. Il a ainsi établi autour de la rose tout un monde d'abstractions personnifiées, qui remplissent au service de la fleur les mêmes fonctions que les sentiments dans l'âme de la jeune fille. Bel-Accueil, Pilié plaident les intérêts de l'Amant; Danger, Honte, Peur, Chasteté l'empêchent d'approcher de la rose.
C'est donc rallégorio de la rose qui a amené Guillaume, par
PnaHIÈBE PARTIE.
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voie de conségueiu-e, au système des personnifications. Il ne faudrait pûui'lanl pas exagérer l'importance de celle cause, et conclure qu'elle esL le poiiil de dépari de celte inêtaplLysiquo compliquée, dout Guillaume serait l'iuveuteur.
La poésie antérieure au Roman de la Rose, nolamnieot celle du douziènie et du commencement du treizième siècle, est remplie de personnificalions. Le genre des personnifications est ancien ; il a des atlaches puissantes avei; les littériitures de l'antiquité, profanes ou religieuses; plus direclemenl il émane de certaines œuvres de poètes païens ou chrétiens du guatrième siècle.
» C'est à créer des types allégorîijuea que se dépense la dernière sève d'iiiiagiiialion poétique au quatrième siècle. Sans parler de nouveau de celle grande allégorie de Borne, qui domine toute la littérature du temps, et qui est à peine une allégorie, tant elle était naturelle, combien d'autres exemples frappantsi Aleclo, dans les Invectives contre Rufiu, a tout un cortège d'abstractions : Discordia, Famés, Senecius, Morbus, Audacia... Lee jardins de Vénus à Cypre sont peuplés des mômes habitants : Pallor, Irae, Liceiilia, Perjuria, Voluplas, Lacrimae. Les vertus deStilicon, toutes personnittées, toutes autant de déesses, forment un chœur et s'unisseut dans la poitrine du héros. Mars est accompagné de Formido, Pavor, Melus, et je ne m'arrête pas à quelques allégories plus vastes, plus vivantes et vraiment poétiques, comme celle de la Nature. Quelque soin qu'ait mis Claudien à perpétuer les traditions du passé, il a subi malgré lui l'influence de son siècle, oii, plus que jamais, la mythologie n'élait qu'une conrenliou poétique , où la ihéosophie , esssayant d'un vague déisme ou panthéisme kla façon stoïcienne, ramenant les divinilés de la fable à n'être plus que des attributs, des hypostases, leur enlevait leur vie, leur humanité. Il semble aussi qu'il iiit eu parfois le dessein de substituer à ces anciens dieux, tant raillés des chrétiens, des abstractions moins compromises. L'éloquence du quatrième siècle abuse du môme artifice : Pacatus évoque les vertus de Théodoae comme Claudien celles de Stilicou, D'ailleurs ces écrivains, rlièteurs ou poètes, les poètes surtout, el à leur tête Claudien, suivaient en cela une tendance parfaitement romaine, une tradition religieuse el littéraire à la fois. De tout temps, l'esprit romain, abstrait el prosaïque, avait élé porté à personnifier les qualités morales : de là les abstraclions divinisées, si anciennes el si nombreufjes dans la religion roinaitje ; de là des allégories poétiques du même genre, dès l'époque archaïque le Luxe el la Pauvreté du prologue du Trinummus, puis à l'épo-
que classique et môme chez le pins grand des Latins, dans l'enfer de Virgile, cette troupe d'ombres vaines, déjà quelques-unes bien singulières et bien compliquées, comme les Mala mentis gaudia.
» Quand la décadence avait commencé , cette tendance de l'esprit romain s'était marquée très fortement : ce procédé facile était tout à lait à la portée d'esprits de moins en moins soucieux de l'art; de plus en plus préoccupés, au contraire, des questions religieuses et morales. Au second siècle déjà éclate dans Apulée la pleine faveur dont il jouissait. Pour une gracieuse et belle allégorie, Psyché, combien d'autres apparaissent froides et insignifiantes. S'il faut même en croire Apulée, — il n'y a pas de raison de ne pas prendre comme documents authentiques certaines parties réalistes de son roman , — l'allégorie morale déjà prenait pied au théâtre, chose bien caractéristique; car, du jour où elle entrait même dans ce domaine réservé de la vie, du mouvement, il est bien évident que le goût du public était assez abaissé pour ne plus en sentir aucunement les inconvénients. Dans la très curieuse pantomime qu'Apulée a décrite au livre X des Métamorphoses figurent deux personnages allégoriques, la Terreur et la Crainte , tout à fait dignes d'une moralité du moyeu âge. D'elle-même donc, la littérature profane, sans l'intervention de la littérature chrétienne, allait peut-être produire une poésie allégorique. En somme, on peut dire qu'elle Ta produite. Car Marlianus Capella n'était pas un chr'^tien et ne paraît avoir nullement subi rinfluence du christianisme, quoique, selon toute vraisemblance, il ait écrit seulement au commencement du cinquième siècle, c'est-à-dire peu après Prudence. Et qu'est-ce, sinon une satire ménippée , éiucubration de grammairien en veine de poésie.: ces Noces de la Philologie et de Mercure, où il nous présente la très savante jeune fille. Philologie, avec son cortège dotal, Grammaire, Dialectique, Rhétorique, Arithmétique, Astronomie et Harmonie la musicienne, qui, chantant l'hy menée, conduit l'aimable fiancée jusqu'à la chambre nuptiale (l). »
La personnification avait aussi des germes anciens dans la littérature chrétienne. M. Ebert, dans son Histoire de la littérature latine au moyen âge, et, après lui, M. Puech, dans sa thèse sur Prudence, ont montré sous quelle double influence de la littérature profane et de Terlullien la Psychomachie de Prudence a été composée.'
(1) Puech, Prudence, p. 241-243.
PHBMIÈHE PABTIR.
i qui ont été les plus goùléa au c'est la Psychomaohie qui a élé la
Pi'iidtnce est un des auteurs [uoyeu âgl^ et de ses ouvra plus souvent lue.
MarLiaaus Capetia, lui aussi, a exercé uue iuflueuce considérable sur la culture non sealemeut scientifique, mais mâine esthétique du moyen âge. u Son ouvrage fut lougiemps une des bases principales et sauvent même l'unique base de renseignement secondaire (I). »
Du siècle de ces deux auteurs à celui de Charlemagne, les monuments littéraires sont trop rares pour qu'il soit possible de trouver en eux de nombreux témoignages de cette double influence. Cependant, dès le cinquième siècle, Avitus imita fréquemment la Psychomachie, et c'est ce môme poème qu'il recommande à sa sœur Fuscina (2).
Knnodius se rappelait la Psychomachie et le De Hupliis, en faisant parler Verecimdia, CasUCas, Fîdes, Grammalica et Rhelorica dans son ouvjage intitulé Paroenesis Didascalîca,
Au septième siècle, S. Aldhelme, dans un écrit en prose: De laudiims virginitatis , sive de virginilate xanclorum, et dans un poème : De laudevirginum, qui n'est guère qu'un remaniement en vers de l'ouvrage précédent, raconte un combat entre la virginité et les principaux vices, présentés comme des chefs d'armée. H Dans le développement de ce combat, le poète a dans l'esprit la Psychomachie de Prudence, et plusieurs passages nous le montrent d'une manière évidente (3). »
Dans les Énigmes de S, Boniface, les vices et les vertus sont aussi personniûës. Ce poème ■ ra^ipelle naturellement la Psychomachie, €t, d'ailleurs, il s'y Ironve une imitation textuelle (i). »
On trouve encore dus personniflcations dans d'autres ouvrages de la même période, où il serait difficile d^ï voir l'influence de Prudence ou de Capella. Dans la Consolation, de Boèce, l'ouvrage le plus souvent traduit au moyen dge, la Philosophie est personnifiée. Les Synonymes d'Isidore de Séville sont un dialogue entre un homme et la Kaison.
Lors de la renaissance carolingienne, les poèmes de Prudence, et en particulier la Psychomachie, sont dans les mains de tous les poètes. Le chef même de l'école, Alcuin, dans uu écrit de phi-
(l)Ebert, I. p. 513.
(î) Cf. Puech, p. 25*.
(3) Ebert, I, p. 660.
(4) Puech, p. 254.
64 ORiaiNBS ET SOURCES DU ROMAN DE LA ROSE.
losophie morale, qui a pour titre De Virtutibus et Vitiis^ « se rattache parfois à Prudence (1). » Il subit la même iafluence dans son poème De regibus el sanctis Euboricae (2).
Dans un fragment de Théodulfe, le premier poète de la cour de Charlemagne (liv. V, ch. 2), on trouve un combat entre les sept péchés capitaux : Gula , Moechià ^ Fraus ^ Avaritia^ Invidia^ Tristiiia et Ira y guidés par Superhia^ d'une part, et les Vertus, d'autre part. Dans sa Paroenesis ad Judiccs (liv. I), il prête ua discours à Raison et décrit Superbia.
Dans un poème intitulé De septem liberalibus in quadam pictura depictis (liv. IV, ch. 2), le même auteur personnifie les sept arts libéraux, la morale et les quatre vertus cardinales.
On peut voir, dans ce dernier ouvrage, la double influence de Martianus Capella et de Prudence; dans les deux autres, Théodulfe imite plus exclusivement Prudence, qu'il cite d'ailleurs au premier rang de ses auteurs favoris :
Diversoque potens prudenter promere plura Métro, o Prudenti, noster et ipse paréos (3).
Milon, dans son poème sur la sobriété, personnifie de même les vices ; Invidia, genita de (elle Diabli^ Avaritia^ et sa descendance :
Fraus, Furor, Invidiae, Violentia, Cura, TumuUus, Anxietas, Moeror, Perjuria, Furta, Rapinae, Durities, Commenta, Dolus, Fallacia, Discors, Sollicitudo, Cupido tenax, Usura, Voluptas, Et Dolor amissis et Gaudia vana receptis, Civilis rabies (v. 824-829) (4).
Cette fiction prit une place de plus en plus importante dans la littérature des siècles suivants. A l'époque où Guillaume de Lorris écrivait son roman , elle était en pleine faveur. Alain de Lille (5), Gauthier de Châtillon (6), Guillaume le Clerc (7),
(1) Ebert, II, p. 28.
(2) Cf. Ebort, II, p. 33.
(3) Ebcrt, lï, p. 82.
(4) Desplanques, Étude sur un poème inédit de Milon, moine de Sainf- Amand'd'Elnony au IX* siècle (dans Mémoires de la Société des sciences de Lille, an. 1871, p. 273 et suiv.). ^
(5) Dans le De Planctu Naturae, et VAnticlaudi&nus.
(6) Dans VAlexandreis,
(7) Dans le Besant de Dieu, les Vices et les Vertus, en très grand nombre, 8ont personnifiés.