PREMIERS PARTIE
[.le reclus de Mâlliens (t), Hugues do Saini-Viclor (2), Ctirestieii [ de Troyes (3), Raoul de Houdau (4), Huon de Méri (5) et beau- I coup d'autres poètes de la France l'out admise dans leurs œuvres. On la trouve aussi dans celles des troubadours , par exemple " dans un poème de Peire Guillem, composé avant 1253 (6).
La persODuilication, empruntée à la Bible (7), de Miséricorde, Vérité, Justice et Pais, qui devait tenir une si grande place dans les mystères, était déjà très répandue au douzième siècle.
Mon sujet n'est pas d'énumérer toutes les œuvres où ce procédé littéraire se rencontre, encore moins de faire sou histoire, mais de montrer d'où dérive son emploi dans le Roman de la Rose. Guillaume de Lorris ne l'a emprunté directement ni à Prudence, ni à Capella, ni à Claudien, ni à aucun autre auteur en particulier. Amené par son sujet, comme nous l'avons vu, à personaifier tes Bentimentede son amie, il n'a pas hésité à le faire.
{1] Dans le Homan de Carité, la Charité sat persoimifiés ; dans 1<3 Miserere, rautear met en scène le Goût , la Peur , la Douleur , la Joie , l'Espérance , l'Orgueil, l'Envie , fille du Diable (dans te poème de Milon, De Sobrjelafe, l'Envie est dite genila de felle Diabli), qui, a'étant accouplée avec son père, a donné naissance à la Médisance et à la Convoitise.
(2) Dans t'Arcbe morale, l'âme discute avec Raison (iiv. IV).
(3) Dans Erec et Enide, par exemple, quatre fées brodent sur la robe d'Erec > les portraits de Géométrie, d'Arithmétique, de Musique. et d'Astronomie.
(4) Dans le Songe d'Enfer, la Voie de Paradis, le Roman des Éles.
(5) Dans le Tournoiement d'Antéchrist. « Le poème de Prudence est évidemment le modèlo, d'ailleurs fort librement suivi, du Toumoienienf d'AnlichfisI , composé par te chevalier Huon de Méri, en 1335.,., qui est
I inspiré, pour l'emploi des personnifications, d'autres oeuvres antérieures, GOEQme le BesanI de Dieu de Guillaume le Clerc u (G. Paris, Littir. franc., I I ISS).
Peire W., ses contrastar, Sapcliati qu'ieu soi lo dio d'Amor, E la dona vcstida ab flor Es Herces, scnes tota falha, E la donzela, ses barralba.
Es Vergonis, so sBpcU3.tz, £ l'escudier es Lcutatz, Gel que porta l'arc del alborn, E tenguatz lo bcn per adorn,
Que nos peca cant vol ferir (Raynouard, Lex. iiom., 1, *I2). l II du psaume 84 : a La Miséricorde et , la Justice et la Paix se sont entrebai
s de Hugues de Saint- Victor : n Veritas a maia et digne i, Misericordia vero non desistebat homine postulsns. v (Ct Petit de JuUeville,
60 OniOINBS KT SDUKCBS DU ROIIAH DR LA ROSK.
parce qu'il y était autorisé par la grande faveur dont jouissait alors celle flrlion (I),
• En adoptant le système des personnifications, • dit M. G, Paris, ■ Guillaume de Lorris !"a modiflô notablement : dans toutes les œuvres antérieures, comme dans la Psychomachit , elles sont les Beuts personnages, et l'action qu'on suppose se passer une Fois entre elles u'est que U f^ymbole de leurs rapports constants. Ici, au contraire, elles ne servent qu'à amener tes péripéties d'un drame tout humain, tout individuel : elles favorisent ou elles combattent les elTorts de l'Amant pour cueillir la rose, qui sont le vrai sujet du poème. En outre, certaines des personntllcations de Guillaume sont toutes nouvelles : jusqu'à lui on D'avait- personnifié que des qualités générales et durables. Danger et Bel- Accueil sont tout autre chose : le premier représente le refus, la tendance innée chez la femme à ne pas céder, saus résistance, à celui qui la prie, l'autre, la bonne grâce que la même femme montre à d'autres moments; ce sont des manières d'être passagères, des aspects de la personnalité, et, au fond, de simples procédés d'analyse psychologique (2). •
Cette remarque n'est pas tout à fait juste. D'abord, dans bien des œuvres antérieures au Itoman de la Hose, les abstractions no sout pas les seule personnages agissants. Boèce, dans la Consolation, discute avec Philosophie. Les Synonymes d'Isidore de Séville sont un dialogue entre l'homme Bt la Kaison. Dans la Voie de Paradis, de Haoul de Houdan, le poète se met en scène avec une foule d'abstractions personnifiées. Conduit par Grâce chez Amour, il y reçoit la visite do Discipline, Obédience, Gémir, Pénitence et Soupir, qui lui conseillent de se rendre d'abord chez Contrition, puis cbez Confession. En route, il est attaqué par Tentation, Espérance vient à son secours. Plus loin, il rencontre Foi. Après s'être reposé chez Contrition, il se remet en
(1) On ne personniflait pas tenlenient los vices, facultés de l'ànie, mais aussi les saisons, les plantcE, los ai les montagnes, les éléments, les aliments, etc. Déjà, danii un Bedulius Scotus (neuvième siècle), intitula Rofae Liliiqui poète donne la parole à. la roso, au lis, puis au printemps; dans uns élégie d'Ermoldus Nigellus, le Rhin et les Vosges sont personniSés. C'est surtout dans les débits que ces personnifications sont employées : dans le Conflictui tjeHfi el liyemis, d'un élève d'Alcuin, dans 1e Confliciuê Ouis el Lini, dans les débats c!u Corp» el de l'Ame, de ['Église el de la Synagogue, du Denier el de la Brebis, de Carême et de Charnagt, du Vin et de l'Eau, des Vint blancs, etc.
(2) G. Paris, La littérature française au moyen âge, 8 Ml-
PHEMIËHE PAHTIB.
marche pour aller chez Couression , qui lui fait hou ai:ciieil. Il trouve chez elle Satisfactioa et Persévérance. Persévérance lui offre de le conduire chez Pénilence; il accepte, mais en traversant la vallée du monde, il perd son guide. Il est alors attaqué par une bande de larrons : Vaine-Gloire, Orgueil, Envie, Haine, Avarice, Ire, Fornication, Désespoir, sous la conduite de Tentation; mais il est heureusement secouru par Ëspérarce, à la télé d'Humilité, Obédience, Charité, Tempérance et Chasteté. Échappé à ce danger, il arrive enflu chez Pénitence, qui lui montre l'échelle par où il monte au paradis. Cette échelle a huit échelons : Foi en Dieu, Vertu eu œuvre, Science en vertu, Sens en abstinence, Piété en abstinence. Patience en piété, Amour de frère. Vraie charité. Il peut enfin visiter le ciel, après quoi il sei-éveille et fait le récit de sa vision.
Dans le Songe d'Enfer, du même auteur, dans le Tournoiement d'Antéchrist, de Huou de Méri, le système des personnifications est la même que dans la Voie de Paradis.
En second lieu, il semble qu'il y a contradiction entre l'attribution à Guillaume de Lorrls de nouvelles personniQcalions et la définition que donne M, G. Paria de ces personnifications mômes. Si Danger l'epréseiite < la tendance innée chez la femme à ne pas céder, sans résistance, à celui qui la prie, » c'est une qualité générale et durable , au môme titre que Chasteté , Pudeur , Orgueil, ou que tout autre vice ou vertu personuifiés par Prudence et ses imitateurs.
Au surplus, soit que Guillaume de Lorria ait voulu faire une peinture de l'amour en général, soit qu'il ait eu l'intention d'analyser un cas individuel, comme il s'est arrêté aux traits les plus généraux, on peut dire de ses abstractions, comme de celtes de Prudence, que l'action qui se passe entre elles n'est que la représentation de leurs rapports constauts.
Il est bien certain pourtant que son système de personnifications est moins abstrait, moins métaphysique que celui de Prudence; mais ou peut en dire autant de celui de Haoul de Houdan et deHuonde Méri. En somme, le procédé employé par Guillaume pour montrer comment il a pu cueillir la rose ne diUère pas sensiblement de celui dont Raoul de Houdan s'est servi pour moatrer comment il est arrivé au paradis.
Pour résumer en quelques lignes les observations qui précèdent, je rappelle qu'à l'époque où Guillaume de Lorris écrivait, les trouvères avaient coutume de donner aux dames, réelles ou imaginaires, dont ils chantaient la beauté, des noms de fleurs,
établissant, sinon .dans leurs vers^ du moins dans leur esprit et dans celui des auteurs, une comparaison entre la dame et Tobjet qui portaient le même nom ; que dans la poésie^ la comparaison formellement, quoique brièvement exprimée^ d'une jeune âUe et d*une rose , était extrêmement fréquente , que dans plusieurs poèmes, que Guillaume a pu connaître, les auteurs ne s'en sont pas tenus à ce simple rapprochement, mais ont représenté leurs dames sous l'image d*une rose ; d'autre part 9 que l'allégorie était un procédé habituel des auteurs du moyeu âge.
Guillaume de Lorris trouvait donc un terrain parfaitement préparéy où la rose devait, pour ainsi dire, éclore d'elle-même, où même elle était déjà cultivée.
Enfin, il était également autorisé, par les habitudes littéraires de Tépoque, à prendre, pour cadre de son poème, le songjS, qu'il trouvait d'ailleurs dans un fableau qu'il imitait, et pour mode d'analyse psychologique, le système des personnifications, auquel il était invité par la représentation de sa dame sous la figure d'une fieur.
Ouvrages dont Guillauraa de Lorris s'est aidé pour remplir son csdre. — Hacrobe. — Ovida. — Lo fableau du Dieu d'Amours. — Le Pamphilu». — L.'AUei'catio Pliylttdis et Florae. — La Clef d'Amours. — Huon de Méfi. — Chrestien de Troyes. — Poèmes perdus.
Après avoir montré par quelles influences on doit expliquer l'idée primordiale du Roman de la Rose, l'esprit et le cadre de la première partie, je vais maiatenant recberclier quelles ressources Guillaume de Lorris a eues k sa disposition pour remplir ce cadre.
Uu seul auteur est meutiouuâ dans la première partie du roman, c'est Macrobe, encore Guillaume ne Lui a-t-il rien emprunté. Mais ayant affirmé que les songes ne sont pas toujours trompeurs, il en prend à témoin ;
Ud acteur qui ot Dom Macrobes,
Qui ne tint pas songes a lobes, ^
Ainçois escriat la vision
Qui &vint au roi Cipioi) (v. 7-10).
Cette citation est d'ailleurs assez malheureuse, car elle atteste la profonde ignorance en tiistoire de Guillaume, qui prenait Scipion pour un roi.
Il est un autre auteur de t'anliquité dont on doit s'atleudre à trouver l'inspiration dans l'œuvre de Guillaume, bien que son nom n'y figure pas; cVst Ovide, l'un des poètes les plus goûtés au moyen âge, le mailre des poètes erotiques, de ceux surtout qui ont écrit sur l'art d'amour. Eii effet , on Irouve uue imitation d'Ovide dès les premières pages du loman.
Le portrait d'Envie, peint sur le mur du jardin d'Oiseuse (v. 235-290), est une copie de celui qu'Ovide a tracé dans le second livre des Métamorphoses (v. 770 et suiv.). Celte copie est très libre, et aussi très inférieure à l'original , auquel Guillaume s'est contenté d'emprunter quelques traits, délayant en cinquante-
cinq vers la matière qu'Ovide avait renfermée en cinq ou six hexamètres. Néanmoins certaines expressions, assez fidèlement traduites 9 ne permettent pas de douter que l'imitation ait été directe. Les voici :
Risus abest, nisi quem visi movere dolores (v. 778).
Qui ne rist onques en sa vie ,
N'onques de riens ne s'esjoï,
S'ele ne vit, ou s'el n'oï
Aucun grant domage retrere (v. 236-239).
Nusquam recta acics... (v. 776).
Ele ne regardast noient
Fors de travers, en borgnoiant (v. 281-282).
8ed videt ingratos intabescitque videndo Successus hominum, carpitqueet carpitur una, Suppliciumque suum est... (v. 780-782).
Mais bien sachiés qu'ele compère
Sa malice trop ledement,
Car ele est en si grant torment,
Et a tel duel quant gens bien font
Par un petit qu'ele ne font.
Ses félons cuers Tart et detrenche,
Qui dé li Dieu et la gent venche (v. 260-266).
D autres traits ont, au contraire, été très longuement développés. L'hémistiche
lingua est sufifusa veneno
a fourni l'idée de douze vers :
Envie ne fine nule bore
D'aucun blasme as gens mètre sore ;
Je cuit que s*ele cognoissoit
Tôt le plus prodome qui soit
Ne deçà mer, ne delà mer,
Si le vorroit ele blasmcr ;
Et s'il iere si bien apris
Qu'el ne peûst de tôt son pris
Rien abatre ne desprisior,
Si vorroit ele apclisier
Sa proece au moins, et s'onor
Par parole faire menor (v. 267-278).