‹ Origines et sources du Roman de la RoseChapitre 22 sur 53 · II, V · texte numérisé non relu

II, V

Guillaume, qui s'adressait à des lecteurs connaissant beaucoup mieux les romans bretons que la mythologie grecque, et qui ne saisissait peut-être pas bien lui-même l'allusion du poète latin, 3 remplacé l'exemple du roi Phrygien par celui de Keu , te sénéchal d'Arthur :

AprËa te garde de retraire Chose des gens qui face a taire :

N'est pas proesce de mesdjre.

En K''U le SLiiesclial te mire,

Qui jadis par son mokeîs

Fu mal renomés et haïs.

Tant com Gauvaios ii bien apris

Par sa cortoisie ot le pris ,

Autretant ot de blasnie Keus,

Por ce quMl fu fel et crueus,

Ramponieres et malpariiers

Dessus tous autres chevaliers (v. 2097-2108).

Il est probable que Guillaume était aussi familier avec les autres poèmes d'Ovide qu'avec les Métamorphoses et l'Art d'aimer, du moins cette peusée :

Cortoisie est que l'en sequeure

Celi dont Ten est au desseure (v. 3293-3294),

parait être une réminiscence d'un vers des Poutiques :

Regia, crede mihi, res est subcurrere lapsis (II, ix, 11).

Et celle-ci :

Grans biens ne vient pas en poi d'ore ,

Il i convient poine et demore (v. 2039-2040),

se trouve dans les Ëpltres :

Longa mora est nobis omnis quae gaudia differt (XVUl, 3).

Le rôle d'Oiseuse dans le paradis d'Amour a dû être inspiré par les vers 136 et suivants des Remédia Amoris,

Macrobe et Ovide sont les seuls auteurs de l'antiquité dont la lecture a laissé des traces dans la première partie du Homaîi de la Rose. Naturellement il ne s'ensuit pas que Guillaume de Lorris n'en ait pas connu d'autres; il n'avait pas à étaler son érudition; son sujet ne le comportait pas. Mais nous avons vu, à propos du litre de roi qu'il donne à Scipion, que sa connaissance de l'antiquité devait être assez restreinte.

Il connaissait mieux la littérature contemporaine, au moins la littérature profane. Il n'a mentionné, il est vrai, ni le titre d'aucun ouvrage, ni le nom d'aucun auteur de son époque, mais à chaque page on rencontre dans ses vers l'imitation de quelque œuvre antérieure; on la constaterait sans doute bien plus souvent

PREUIËRE PARTIE.

si lu temps avait moius maUraité la poésie du douzième et du treizième siècle.

Nous avous vu déjà que Guillaume de Lorris a emprunté le cadre de sou roman au Tableau du Dieu d'Amours ; il lui doit aussi plusieurs des détails dout il a rempli ce cadre. Les vers 912-988 et 1689-1890 ne sont que le développement des quatre strophes suivantes du fableau :

Icele cambre eatoit le dieu d'Amors, La ert ses lis, lu csiuit ses retors ; La vie .11, kcuvjTS. Ici pcnduient a flors.

Et par (ieseure penJoit 11 ara d'Amora.

Eu l'un des keuvres, qui pendoit plus a val, Avoit saietes : li fler sont de inetal.

De plonc cstoient; quin est navrés par mal Ja n'nmera en ceat siècle mortal.

Ëa t'auti-e keavre, qui pendoit par engin , Avoit saietes : li fier en sont d'or Sn.

De plonc estoient; au soir et au matin Chius fait Amors a sa manière aclin.

Li die\ d' Amors qant se va déporter.

De ces saietes cui il en veit navrer. Contre ses dars ne se puet nus tenaer.

L'un fait haïr et l'autre fait amer (p. 30, 31).

Guillaume aussi prête à l'Amour deux carquois, dout l'un \ contient des Qëches d'or tiès élégantes, et l'autre des flèches de Ter ' très grossières. Par les blessures que font les premières, c'esl-à- I dire Beauté, Simplesse, Franciiise, Compagnie et Reau-Sem- ' blant, l'amour pénètre jusqu'au cœur; les autres, Oi'gueil, Vilenie, ' Honte, Désespérance, Nouveau-Fenser (1), inspirent un sentiment

(I) Il 7 a une contradiction dans lo second des deux passages oii Guillaume de Lorris parle des flùchos. Dans le promior il a donne le nom des I einq bonnes flèches ; Beauté, Simplesse, Franchise, Compagnie, Beau~ \ Semblant. Dan» le second passage, Amour lance la première flèche : Qui Blautéa caLoit appelée (v. 1724);

contraire. Amour décoche successivement chacune des cinq flèches d'or à Tamant, et celui-ci^ vaincu, fait hommage au dieu.

Les parties du Roman de la Rose imitées du Dieu d'Amours sont beaucoup plus étendues que les passages correspondants de Toriginal. Guillaume se plaît à développer les idées que souvent l'auteur du fableau s'est contenté d'exprimer en deux ou trois mots. Quelques exemples montreront bien comment il a tiré parti de son modèle.

L'auteur du Dieu d'Amours, annonçant qu'il allait raconter un ^songe, avait fait cette simple réflexion :

Ne sai a dire se chou est voirs u doq (p. 13).

Guillaume de Lorris, en viugt vers, essaye de prouver que les songes peuvent être véridiques.

A propos de ce vers :

Je me ievoie par un matin en may (p. 13);

Guillaume s'amuse dans une longue peinture du mois de mai, nous fait assister à son propre lever, nous met au courant des détails de sa toilette.

L'auteur du fableau ayant dit que le verger où il est allé se promener est peuplé d'arbres rares et précieux , l'auteur du roman énumère toutes les espèces d'arbres de ce verger, il fait un véritable catalogue de pépiniériste, ne contenant pas moins de quarante essences différentes.

C^est là une manière d'écrire qui n'exige pas grand effort d'invention. Mais à côté de ces développements faciles, il y a des pages qui révèlent chez l'auteur une réelle originalité. Telle est,

une troisième :

Qui Cortoisie iert apelee (v. 1775).

La quarte fu, s'ot nom Franchise (v. 179Î);

puis une autre, Compagnie (v. 1835), et enfin une dernière, Beau-Semblant (v. 1852). En tout six ; ce qui n^empcchc pas le poète de terminer son énumération en disant :

S'en i ot cinc bien enserrées (v. 1877).

Faut-il rendre le poète responsable de cette contradiction, ou n'appartientelle pas plutôt à des copistes ? J'espère que le classement des deux cents manuscrits du Roman de la Rose autorisera à la faire disparaître.

PRBUrfeHE PARTIE,

■ par exetnpli!, la description des statues et des peiutures qui décoreul le mur du verger. Dana le fableau, il est dit simplemeni que les moelloDs sont de porphyre et d'ivoire, et le ciuieiil d'or foudu. Dans le roman, ce mur esl

Portrait defors et entaillé,

A maintes riches esoritures (v. 132-133).

Et le poète consacre environ 3?5 vers à décrire les portraits de Haiue, Félonie, Vilenie, Convoitise, Avarice, Envie, Tristesse, Vieillesse, Papelardie ol Pauvreté, c'est-à-dire des ennemis d'Amour (v. 139-466).

Dans le Tableau, la porte du séjour d'Amour esl gardée par le phénix; les personnages qui se divertissent à l'intérieur ue sont pas uomaiés ; l'auteur dit seulement :

Laie D s trovai tante gentil d

De iJamoysiaus, oascuns avoit sa mie,

Csacuna Juoil illucc de legerie,

D'esquiés , de table eatoit li bahatie (p. 28).

Dans le Homan de la Rose, l'amant est introduit par Oiseuse,

une noble pucele, Qui moult estoit et génie et bêle (v. 525-526),

et qui le présente aux damoiseaux et damoiselles réunis autour du dieu, à Déduit, Liesse, Courtoisie, Beauté, Douï-Regard, Richesse, Largesse, Franchise, Courtoisie, Jeunesse. Les portraits d'Amour et des personnages de sa cour occupent au moins 800 vers.

Le principe de tous ces développements. On le voit, est le désir d'analyser l'amour, de faire coanaltre les sentiments qui le favorisent ou le coatrarient.

Le fableau du Dieu d'Amours ayant fourni la principale matière du Roman de la Rose, ce n'est guère que dans la mise en œuvre que Guillaume de Lorris a pu utiliser d'autres compositions. Mais ses imitations ou ses réminiscences soat si vagues qu'il est difQcile de les préciser d'une façon certaine,

J'ai signalé plus haut des passages du Pamphilus qu'il semble 3T0ir imités ; je n'y reviendrai pas (1).

(1) Voir pages 27-31.

Dans sa description du jardin de Déduit, inspirée, comme nous l'avons vu, d'une description analogue, mais plus abrégée, qu'il a trouvée dans le fableau, quelques traits paraissent empruntés au débat latin de Phyllis et Flora, Qu'on en juge :

Nus arbres qui soit qui fruit charge,

Se n*cst aucuQS arbres bideus,

Dont il n'i ait ou. un ou deus (v. 1334-1336).

Arbor ibi quaelibet suo gaudet pomo (1).

Plus loin :

Trop par estoit la terre cointe,

Qu*ele ère piolee et pointe

De flors de diverses colors (v. 1415-1417).

Picto terrae gremio varie colore.

Mais il convient de ne pas accorder à de tels rapprochements plus d'importance qu'ils n'eu ont. Les descriptions de prairies, de vergers, des lieux chers aux amoureux, étaient assez communes; des ressemblances de détail entre plusieurs d'entre elles peuvent s'expliquer, soit par la banalité des idées que les auteurs expriment, soit par une coïncidence purement fortuite.

Plus nombreux sont les rapprochements qu'on peut établir entre la première partie du Roman de la Rose et la Clef d'Amours. Ils permettent de supposer que l'un des deux poèmes doit quelque chose à l'autre, sans indiquer pourtant auquel revient le mérite de l'originalité.

L'auteur de la Clef d'Amours a caché Tannée où il écrivait, ainsi que son nom et celui de son amie, dans une énigme dont je n'ai pas pu pénétrer le sens. Un autre, j'espère, sera plus heureux que moi, et selon la date qu'il aura découverte, on considérera la Clef d'Amours comme une des sources de Guillaume de Lorris ou réciproquement, si je puis établir que l'un des deux auteurs s'est inspiré de l'autre. Personnellement, jusqu'à preuve du contraire, je suis convaincu que la Clef d'Amours est moins ancienne que le Roman de la Rose.

C'est dans un songe que les auteurs des deux poèmes, comme celui du Dieu d'Amours, entrent en relations avec le dieu, qui leur ordonne d'enseigner ses commandements. Mais le songe

(1) Voir ci- dessus, p. 11.

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