‹ Origines et sources du Roman de la RoseChapitre 23 sur 53 · PREMIERS PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERS PARTIE

était, comme je l'ai dit plus lianl, d'un usage trop fréquent pour qu'on puisse tirer aucune conclusion de cette coïncidence. C'est aussi dans une vision, qui ressemblt; fort à uu songe, que le dieu d'Amour dicte ses préceptes dans te livre d'André le Chapelain .

Guillaume de Lorris et l'auteur de la Clef, prévoyant l'incrédnlilé du lecteur, font précéder leur récit d'un témoignage en faveur de la confiance qu'on peut accorder aux songes. L'uo invoque l'autorilé de Macrobe (1); l'autre cite l'opinion des théologiens (2) :

En divinité,

Treuvent lî théologien Que souvent en temps ancien Pluaeurs divines visions Venoient par avisions {p, 6).

B II y a apparemment corrélation entre ces deux témoignages;

^^^1 l'un a dû suggérer l'idée de l'autre. Guillaume de Lorris est le ^^^r plus précis; il cite formeUement un ouvrage qu'il connaît, tandis I que l'autre poêle reste dans les généralités; Guillaume ne trou-

vait pas son renseignement dans la Clof d'Amours, mais le Roman de la Rose pouvait inspirer à l'auteur de la Clef l'idée d'invoquer, en termes vagues, l'opinion des théologiens qui ont cru à la véracité des songes, Guillaume semble donc avoir le mérite de la priorité.

IOu peut admettre, toutefois, que l'allusioa de la Clef d'Amours est moins vague qu'elle ne parait l'être, et que l'auteur a réellement pensé à quelque ouvrage qu'il avait lu, par exemple au Polycraiicus, de Jean de Salisbury, auquel les paroles du poème conviennent parfaitement.

(1) Voir ci-deB8us, p. 69.

(3) L'auteur fournît une autre prouve : il a entendu un frôlement d'ailes.

Quer onc toi e m bruissement

Ne fut sans aurua mouvement.

Si que par coste demonstrance

Vinc je a vraie cognoissanca

Que c'iert Amoura, le filz Venus,

Qui iort a moi ici venus (p. 6).

Inutile de foire remarquer la puérilité (le cette preuve, qui démontre, non pas que le songe doive se réaliser, maïs seulement qaa l^auteur a râvé du diau d'Amour, ce qui est hors de la question.

80 ORiaiNBS KT SOOKCBS du roman de la ROSS.

Dans un cas comme dans l'autre, il n'est pas moins probable que l'un des deux trouvères a empi'uaté à l'autre l'idée d'affirmer que les songes peuvent être un présage de l'avenir, el d'appuyer son affirmation du témoignage de quelque auteur. Pour dissimuler son emprunt, le second a cliangë de témoin. Voici quelques autres traits communs aux deux poèmes. Guillaume de Lorris espère que son roman plaira à celle qu'il aime :

Or doint Oîeus qu'en gré la reçoeve

Celé por qui ge l'ai empris.

C'est ccli.' qui tant a de pris

Et taat est digne d'estre amee

Qu'el doit estre Rose clamée (v. 40-44).

L'auteur de la Clef d'Amours, lui aussi, espère que son poème lui vaudra les faveurs de sa dame :

Et quant issi aras descritea Les règles que j'ai devant dîtes, Sachez que bien le te rendrai , Quer en l'oure mon arc tendrai El /errai d'un dars amourous Celle au douz Gn cuer savouroua.

Ou tant a de tioneur et de pris, Pour qui tu es ai entrepris (p. 4, 5).

Cette idée se trouve aussi dans le poème de Jacques d'Amiens :

Amours, faites que il agrée

A ma très douce dame cierc ,

Bj souvent me fait pale ciere (p. 1).

La bêle blonde désire

Les qualités que l'auteur de la Clef d'Amours attribue à sa dame el celles qu'il recommande dans le chois d'une maîtresse sont à peu près celles qui constituent l'idéal en amour de Guillaume de Lorris. C'est l'idéal tel qu'on le concevait vers le milieu du treizième siècle.

Les règles de l'art d'amour sont données à l'auteur du Romaa de la Rose par le dieu lui-même :

Li dieus d'Amors lors m'encharja.

Tout ainsioc corn voua orrës Ja,

prekiAre partie.

Mot a mot ses coramandemens.

Bien lea devise cis romaiiB (v. ?Ofi7-20ÎO).

Dans la Clef d'Amours, l'auteur de les exposer :

'est aussi le dieu qui commande à

Si vueil que tu prengea le fez , Et que mettez toute ta cure  CD ra prendre en bricve eacripture Mou art, qui les gelous alume (p. 4).

Il (

e même dans le livre d'André le Chapelaia. Une première fois le dieu dicte leâ « principalia Amoris precepta > au chevalier qui a assisté à la fantastique chevauchée des morts; ensuite il écrit les • régule Amoris » sur un parchemin, qu'un Breton va chercher dans le palais d'Arthur.

C'est dans les mêmes circonstances que le dieu annonce à l'auleur du Roman de la Rose et à celui de la Clef d' Amours qu'il va leur enseigner Les obligations du parfail amant :

Ton servise prendrai en gi'é, Et te métrai en baut degré, Se mavestié ne le te toit.

Car ge sai bien par quel poison

Tu seras tret a gariaoa,

8e tu te tiens en leauté ,

Ge te donrai tel dcautë

Qui tea plaies te gai-ira (R. R., ?034-2047).

Bieaua amis, j'a; bien entendu

Que piecba t'es a moy rendu.

Et voi bien que c'est ton désir

De faire quanque je desir

Sachez que bien te le i-endrai... (Cl. d'A., p. 3, 4) (I).

Chacune de ces ressemblances, prise à part, n'a peut-être pas ' grande valeur, parce qu'elles portent sur des points qu'on peut I considérer comme des lieux communs de la littérature erotique de l'époque, mais leur ensemble est plus important.

Il y a bien d'autres idées communes aux deux poèmes, mais ce rsont des idées que la littérature amoureuse de l'époque avait

(1) Voir ta s

mises en circulation et qui étaient tombées dans le domaine public; ou bien elles sont empruntées à Ovide, que les deux auteurs avaient sous les yeux.

Mais, même dans les passages qui sont certainement traduits du poème latin, Tun des deux trouvères parait s*étre aidé parfois de la traduction de l'autre. Ovide dit que l'amant doit être pâle et maigre :

Palleat omnis amans, hic est color aptus amanti, Hic decet ; hoc vultu noa valuisse paient.

Arguai et macies animum... {À. A., 1, 729-733).

Les deux poètes français ont reproduit cette observation , en employant des expressions dont l'identité n'est pas suffisamment expliquée par l'original :

Car bien sache qu*Âraoi*s ne lesse

Sor fins amans color ne gresse (R. R., 2561-2562).

Amour gresse et couleur avale (Ci. d'A., p. 13) (i).

La manière surtout dont les deux trouvères ont interprété le vers

Nec vagua in laxa pes tibi pelle natet (A. A,, 1, 516),

me parait significative. J'ai donné plus haut (2) la traduction de Guillaume ; voici celle de la Clef :

Chauche toi si esiroitement Que qui te verra se dément Gomme tes pies soit si petis , 81 netelés et si fetis (p. 89).

La Clef d'Amours a été faite directement sur l'Art d'aimer d'Ovide. L'auteur, après avoir raconté le songe pendant lequel

(1) Palier, singultus, macies, ^ Buspiria, jejunium,

Haec est Amoris acies In castris militantium.

(Poésies populaires latines du moyen âge, p. p. Ëdelestand du Méril, p. 224).

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