‹ Origines et sources du Roman de la RoseChapitre 25 sur 53 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Guillaume et Huon considèreiil Keu le aénfchal comme le type du médisant, et Gativaiii comme Is repièsentant de la courtoisie. J'ai eu déjà l'occasion de citer les vei'S du Roman de la Bose, où il est question des deiis commensaux de la Tabla Ronde (1). Huon, après avoir dit que

Gauveîos portoit l'escu parti

De proeace et de corteisie (T. d'A., v. 1984-1985);

blasonoe ainsi les armes de Keu :

Misire Quieus, li senesciaus.

Bans fere autre descripdon ,

Ot les armes Delracpion ,

Eadentcea de félonie,

A ramposnes de vilenie,

A .m. tourteaus fez et fourniz

De ramposDes et de mesdiz,

Qui trop bien en l'eacu avindrent (T. d'A., v. 2008-Î015).

Lorsque Courtoisie,

qui la flor du monde , i

Monseignor Gaugein, afeta ,

Et de sa mamele uleta

Cligèa, Yvein et Uncelot (T. d'A., v. S340-2343),

eut tué Médit, elle s'empara de son cheval :

Lors saisi le cheval de pris

Qui fu Mcsdit, par mi la resne,

Et au héraut, qui se desresnc,

A doné armes et cheval

Qui furent Keu le seneschal (T. d'A., v. 2346-2350).

Nous savions déjà que Courtoisie

Le non Gaugain et l'Olivier

Ot fet en mi son hiaume eaci-ife (T. d'A., v. 1840-1841).

La courtoisie de Gauvain et la médisance de Keu n'étaient pas moins traditionnelles que la largesse d'Alexandre. « Ce qui caractérise Gauvuin dans les romans de Chrestien et dans tous les

romans en vers qui les ont imités..., c'est, à côté de ses prouesses et de son incomparable maîtrise d'armes , sa sagesse et sa courtoisie. Il est le modèle accompli de toutes les perfections chevaleresques, et par là même, étant passé à l'état de type, il est un peu dépourvu d'individualité (1). »

Keu, au contraire, est le plus souvent représenté comme railleur et médisant autant que fanfaron. « C'est peut-être à Chrestien, » dit encore M. G. Paris, « qu'il faut faire remonter les premiers linéaments de ce portrait peu flatté du sénéchal d'Arthur , qui a fini par être une véritable caricature. Déjà , dans Erec, Keu se montre railleur, mordant pour les autres, vantard pour lui-même, téméraire d'ailleurs et toujours malheureux; il joue le même rôle dans Ivain, dans la Charrette et dans Perceval. Comme presque toutes les appréciations ou les situations qui se trouvent dans les œuvres de Chrestien, celles-ci sont devenues des lieux communs des poètes subséquents. Dans un grand nombre, comme dans le nôtre, on voit Keu railler insolemment le héros, qui doit en prendre une revanche éclatante, s'empresser de revendiquer pour lui la première aventure qui se présente et n'en rapporter que honte et confusion... Naturellement cet élément de contraste fut insensiblement exagéré; on en vint à faire de Keu, qui, dans Chrestien, est, malgré ses défauts, un brave et loyal compagnon de la Table ronde, un lâche, un traître, et finalement le plus odieux des scélérats (2) . p

Cette opposition entre le caractère du sénéchal et celui de Gauvain a même fourni le sujet d'un ancien poème français, qui est aujourd'hui perdu, mais dont il reste une traduction néerlandaise du treizième siècle (3).

11 est sans intérêt de constater que la conception de l'amour est la même dans le Roman de la Rose et dans le Tournoiement d'Antéchrist. Il ne pouvait guère en être autrement, les auteurs étant contemporains.

L'image , employée par Guillaume et Huon , de la flèche d'Amour, qui entre par l'œil pour aller se loger dans le cœur, est un lieu commun. Elle est, d'ailleurs, différemment représentée par les deux poètes. De plus, Huon nous dit qui lui en a fourni le modèle, c'est Chrestien de Troyes, que Guillaume de Lorris connaissait sans doute aussi bien que lui :

(1) G. Paris, Histoire liUéraire, XXX, p. 33.

(2) IbicL, XXX. 54 et 55.

(3) IbicL, XXX, 84.

PHEMIÈBB PARTIE. 87

Mais qui le voir dire cq vodroit,

Chi'eatiens de Troies dist mieus

Du cuei- navré, du dai't, des ieus.

Que je ne vous porroie dire (T. d'Ant., v. 2600-2603).

L'auteur du Tournoiement fait allusion aux vers G93-859 de Cligës. Or, précisécneut, M, Foersler, l'éditeur de ce roman, con- Bidère, ei avec vraisemblance, que Guillaume de Lorria s'est inspiré de ce passage pour les vers 1689-1S90 de son poème.

Les vers 1956-64 du romau rappellent aussi deux passages du Tournoiement d'Antectirist :

Qu'Amors porte le goofanon

De Cortoiaie et la baulei-e (R. R., v. 1956(957).

Des ploie r a D'Amours, De largesce

qu'Aliaoce a partie et de eortoiaie (T.

d'Ant

Et si est de te!c manière, Si doua, 31 frans et si gentia, Que quiconqucs est, entcntia A H servir et honorer,

Dedans lui ne puct demorer

Yilonie ne mesprison.

Ne nule mauvese aprison (R. R. , -v. 1958-19641-

Car Amoura a si cortois non

Que, se viieins de lui s'acointe.

Amours le fet courtois et cointe,

Et le félon fet franc et douz,

Et l'orgueilleus met a genouz,

Et donte les outredoutez (T. d'Ant.. v. 1768-1773),

Ce sont là encore des Images de Ghrestien de Troyes. Enfin, pour être complet, je ferai une dernière comparaison, qui porte sur l'expression plus que sur la pensée :

Quaot il scet , faire le guet,

Qu'il doit par

Il monte le se

Et atrempe ses cbalemeaus,

Et ses buisinea et ses cors.

Dne bore dit lés et descors,

Et sonnez dous de controvaille,

As estives de Coraouaille (R, 1

La nuit ala et le jor vint,

Pour enluminer tôt le mont,

Qu^en la tour du chastel a mont,

£n estives de Cornouaille

Corna la guele... (T. d*Ant., v. 3492-3496.)

Les estives de Cornouaille étaient bien connues; on les trouve souvent mentionnées dans les poèmes du douzième et du treizième siècle (1).

Ces ressemblances entre les deux poèmes sont assurément curieuses et méritaient d'être signalées, mais comme elles s'expliquent toutes par une influence commune des romans de la Table ronde, je ne crois pas qu'elles puissent autoriser l'importante conclusion que M. G. Paris en a tirée, et servir à déterminer l'âge du Roman de la Rose (2).

Guillaume de Lorris avait certainement lu les romans de Chrestien deXroyes; à son époque, tout le monde les connaissait. Son poème tout entier révèle l'influence du grand maître en courtoisie, bien que, comme l'a finement remarqué M. G. Paris, son idéal en amour difière déjà en plus d'un point de celui que représentent les romans plus anciens de la Table ronde (3). Il ne nomme cependant pas une seule fois Chrestien, et les allusions qu'il fait à ses œuvres sont très rares, et trop vagues pour qu'on puisse les rapporter à aucun poème en particulier.

Une première fois il dit que dans le jardin d'Oiseuse, Largesse avait pour ami un chevalier du lignage

Au bon roi Artus de Bretaigne.

Ce fu cil qui porta l'enseigne

De Valor et le gonfanon.

Ëncor est il de tel renon

Que l'en conte de li les contes

Et devant rois et devant contes (v. 1183-1188).

(1) Pienté d'estrumens y avoit :

Violes et salterions, Harpes et rotes et canons

Et estives de Cornouaille {Cléomadès, v. 2878-81).

{Li Romm&ns de Cléomadès, par Adenès li Rois, p. p. A. van Hasselt. Bruxelles, 1865-1866, 2 vol. in-8».)

(2) D'ailleurs, s*il était nécessaire d'admettre que l'un des deux poètes eût imité l'autre, rien n'empêcherait de considérer le Roman de la Rose comme le modèle, et Huon de Méri comme l'imitateur.

(3; La littérature française au moyen àge^ 8 111.

PREMIÈBB PABTTE. 89

Ce chevalier revenait d'un tournoi où il avait remporté d'éclalaalea victoires pour l'amour de son amie (v, 1189-96).

Plus loin, Guillaume rappelle le caractère moqueur et mèdisaot de Keu le sénéchal et la courtoisie de Gauvain [v, 2100-8) (t).

Peut-être faut-il voir aussi une allusion à quelque romau perdu du même cycle dans le passage où notre auteur menlioaue le roi d'Angleterri', soua le titre de seigneur de Windsor :

Uns bachelers joncs s'estoit

Pris a Franchise lez a lez.

Ne soi comment ert apelez ,

Mes bcHUs cstoLt se il fust orca

Pilz ou seignor de Gundesores {v. 12311-1531).

Eu dehors de ces allusions, j'ai dëjà indiqué plus haut 200 vers de notre roman dan» lesquels ou reconnall une ijnitalion du Gligéa (2). Ce n'est pas le seul passage inspiré par ce poème. Les vers 2309 et suivants, sur la séparation du corps et du cœur d'un amant, lorsque celui-ci est éloigné de celle qu'il aime, sont certainement imités des vers 5180 et suivants du Cligés. Dans la Cligës encore se trouve déjà le nom de Maie- Bouche (v. 5226-30).

C'est, au contraire, le Chevalier au lion qui a fourni à Guillaume ridée de la clef avec laquelle Amour ferme le cœur de l'amant (3).

L'intervention de dame Raison, ses efforts pour détourner le jeune homme du service d'Amour , rappellent ce passage du Homan de la Charrette ;

Mêa Raison, qui d'Amora se part,

Li dit que de monter ae gart.

Si le cbastic, si t'enseigne,

Que riena ne face ne n'empreigne

Dont il ait honte ne reproche.

N'est pas el cuer méa en la boche

Reson, qui ce dire li ose.

Méa Amors est el cuer enclose ,

Qui li comande et le semont

Que tost sor la charete mont.

Amoi's le veit, et il i saut... (p. 14, éd. Tarbé).

(1) Voyez ci-dessus, p. 85-86.

(2) Page 87.

(3) Dame, vos aa portez la clef, Et la serre et l'esci-in avez

ËQ général, les mômes idées sur Tamour sont répétées dans les nombreux romans de Ghrestien de Troyes et de. ses disciples, de sorte qu'il est le plus souvent impossible , lorsqu'on se trouve en présence d^imitations aussi discrètes que celles de Guillaume de Lorris, de préciser à quel poème en particulier elles se rapportent. Je m'abstiendrai par conséquent d'autres rapprochements entre notre roman et ceux du cycle d'Arthur.

Les poèmes que nous venons de passer en revue ne sont pas les seuls que Guillaume de Lorris a eus à sa disposition. En parlant de la fontaine autour de laquelle « Cupido, le fils Vénus, » a fait tendre ses lacs, pour prendre damoiselles et damoiseaux, il dit que plusieurs auteurs en ont parlé en français et en latin :

Por la graine qui fu semée,

Fu celé fontaine clamée

La Fontaine d*Amors par droit,

Dont plusors ont en maint endroit

Parié en romans et en livre (v. 1603-1607).

Malheureusement il semble que les poèmes auxquels Guillaume doit la connaissance de la merveilleuse fontaine sont aujourd'hui perdus. Du moins je n'ai rien trouvé qui répondit à cette allusion.

Page 1