CONCLDSION DE LA PREMIÈRE PARTIE
Des recherches dont je viens d'esposer les résuUals, il l'èBulte que si, analysant le Bomaa de la Rose, on examine à part chacun des élëinenls dont il est composé : l'esprit dans lei^ucl il a été conçu, sa méthode, son cadre, ses ornements pocliques, ses idées, on reconnaît qu'aucun d'eux n'esl original, qu'on les trouve tous èpars dans les œuvres antérieures. Mais l'auteur, avec beaucoup d'esprit et de goùl, a fait un choix judicieux des matériauï employés par ses devanciers; il les a retravaillés, leur a donné uu aspect nouveau, les a fait siens. D'antres ont déJH parlé de la fontaine d'Amour, dit-il, mais je ferai autrement et mieux qu'eux,
... ja mes n'on-éa mieus descrîvre La veritË de la matere " Corn je la vous voJcai retrere (v. 1608-1610}.
Disposant ces matériaux avec beaucoup d'habileté, il a su en faire un édifice réellement original dans son ensemble. C'est à ce titre qu'il a pu dire de son roman que
La matire e
GrÂce à la mesure et au tact dont Guillaume ne s'e.<;t jamais départi dans ses emprunts, j'espère que l'examen minutieux auquel j'ai soumis son œuvre ne lui enlèvera rien de son mérite. En serait-il autrement, qu'il resterait toujours à noire poète la finesse et l'exactitude dont il a fait preuve dans l'analyse d'une passion très complexe, la vie et le mouvement qu'il a su donner à ses personnifications, un style clair, souple, élégant et pleiu de fraîcheur, une chasteté irréprochable dans la pensée et
dans Texpression ,2, toutes qualités personnelles qui devraient recommander à la lecture des esprits délicats « un des plus agréables ouvrages du moyen âge, » écrit peut-être par un clerc gentilhomme, destiné sûrement aux cercles briUants et mondains d*une des époques les plus élégantes de notre histoire.
La seconde partie du Roman de la Rose est moins un Art d'amour qu'un recueil de dissertations sor différents sujets. — Jean de Meun abandonne le plan do Guillaume. — Comment lui est venue l'idée de modifier l'esprit et l'économie du poème. — Comment ses nombreuses digressions ae succèdent. — Quelle société représente l'esprit nouveau du roman. — A quelles tendances répond son caractère encyclopédique, — La conception nouvelle du sujet oblige Jean de Meuo à puiser à dos sources nombreuses. — DifBcultès de retrouver ces sources.
La seconde parlie du Boman de la Rasa est moina tia Art d'amour qu'ua recueil de dissertatioas ptiilosophiques, théologiques, scieiiLitiques, de satires coiilre las femmes, contre les ordres religieux, coiJtre tes roia et les grands, d'anecdotes tirées des auteurs anciens ou contemporains, le tout tiien ou mal, plutôt mal que bien, groupé autour de l'idée principale : la conquête de la rose. Si étrange que soit cette composition, l'idée de l'avoir rattachée au poème gracieux et mystique de Guillaume de Lorria est encore moins rationnelle. Pour la comprendre, il faut observer, d'une part, que Jean de Meun, lorsqu'il prit la plume, ne se rendait pas compte de l'éleudue qu'il donnerait à son œuvre, et, d'autre part, que le cadre du Roman de la Rose était semblable à celui de deux ouvrages pour lesquels Jean de Meun avait une grande esiime et qu'il a eus constamment souâ la main p<!ndant qu'il écrivait; je veux parler du De Consoialione Philosophiae de Boèce et du De Planclu Nalurae d'Alain de Lille.
Que Jean de Meun se soit tnis à l'œuvre sans aucun plan et sans savoir dans quelle voie il s'engageait, il suffît, pour s'en
ORiaiHBS BT BÛORCBB DD nOk».N OK I^ BOBB.
convaincre, de lire ()uelques pages de sou poème. Rien de plus décousu. C'esl le discours de ces causeurs bavards et pleins de souvenirs qui comuienceal un rédl sans pouvoir le terminer, détournés à chaque instant de leur sujet par des réminiscences soudaines, qu'ils communiquent aussitôt à leurs auditeurs, greffant auecdotBS sur anei^doies, puis revenant à leurs moulons , pour les abandonner de nouveau, dés que l'occasion s'en présentera. Pour ctitte raison, l'on (I) ajustement comparé la seconde partie du Roman de la Rose aux Essais de Montaigne, dout les chapitres parlent de tout, excepté de ce que promettait le titre, dont les digressions s'embarrassent l'une dans l'autre, avec de longues parenthèses, qui donnent le temps d'oublier l'idée principale, et des exemples qui viennent à la suite des raisonnements et ne s'y rapportent pas.
Guillaume de Lorris s'est arrêté au milieu d'un monologue où l'amant exhale ses plaintes sur la captivité de Bel-Accueil, que Jalousie vient d'enfermer dans une tour {v. 4I>69). Précédemment déjà le jeune homme avait été éloigné de la rose, parce qu'il avait essayé de la cueillir; il s'était mis k pleurer et une dame était venue vers lui et lui avait offert ses consolations; c'était Raison (v. 2983 et suiv.).
L'amant ayant été de nouveau chassé loin de la rose et réduit au désespoir, le continuateur de Guillaume de Lorris recommença ce que celui-ci avait fait dans la même situation, et Raison descendit une seconde fois au secours du jeune homme (v. 4832 et suiv,). Cette intervention rappelait à Jean de Meun celle de la Philosophie venant visiter Boèce dans sa prison , pour le consoler des injustices du roi, et celle de la Nature apparaissant à Alain de Lille, un jour qu'il gémissait sur la perversité de sou siècle. Il relut le De Consolalione et le De Planclu, cherchant k s'aider, pour le discours de Raison, de ceux de Philosophie et de Nature; il y nota des pensées qui pouvaient assez naturellement rentrer dans son sujet, puis d'autres qui s'y appropriaient moins facilement, mais qu'il trouvait bon de mettre & la portée des laïques, incapables de les lire dans le latin (2), et peu à peu lit passer dans sou poème la plus grande partie du livre de Boèce et de celui d'Alain,
Raison commence par montrer au jeune homme, comme c'est sou devoir, quels sont les inconvénients de l'amour; elle distingue plusieurs sortes d'amour; elle en vient à parler des faux
(1) HMoire
(2) Voyoi ï
BKCONDE PARTIE.
amis qui s'attachent à la richesse et abaiidonnent les malheiiirs que Jean de Meun se souvient des considérations de Boèce sur la Fortune. 11 ouvre son manuscril de la Consolation, etRaisou prêche sur la Fortune pendant plus de deux raille vers {v. 55ô8-764,i(), Ce sermon n'est pas entièrement traduit ou paraphrasé de Boèce; Raison cite Gicèroii, Tite-Live, Lucain, Soliu, Claudien, Suétone, l'auteur du Polycralique, il fait des emprunts, sans le dire, à Âlaio de Lille ; mais l'idée de ces digressions , de même que celle des allusions à l'histoire contemporaiae, lui est suggérée par quelque pensée ou quelque mot de Boèce. On peut donc considérer ces 2100 vers comme imités directement ou iudirectement de la Gousotalion philosophique.
Si le Roman de la Rose rappelait au souvenir de Jean de Menu le traité de Boèce , il devait lui rappeler plus naturellement encore le De Pianctu Naturae, dont le cadre est identique, jusque dans l'esëcution des détails , à celui de la Consolation , et dont le sujet a de grandes afflcilés avec celui du poème de Guillaume de Lorria, puisque les plaintes de la Nature ont pour objet le mépris dans lequel sont tombées les lois naturelles de l'amour, et que Alain met en scène, en les personnifiant, les vices qui lavorisent la luxure et les vertus qui la combatlenl. C'est le traité d'Alain qui a fourni le plus de matière k Jean de Meun; plus de 5000 vers du roman sont traduits, imités ou inspirés du De Planclu Naturae,
Eu lisant le Roman de la Rose avec un peu d'attention, on voit facilement par quelles associations d'idées , souvent même de mots, les nombreuses digressions du poème se sont présentées à l'esprit de l'auteur. Boèce avait dit : « Haec dura tacitus mecum ipse reputarem quaerimoniamque lacrymahilem styli officiodesignarem, astitisse mihi supra verticem visa est raulier reverendi admodum vultus... {Cons,, 1, prose 1"). » Et Alaiu ; ■ Guni banc lamentabili modulalione crebrius recenserem, mulier ab lis mundi penitiori dilapsa palatio, ad me maturare videbalur accessum (De Pianctu, col. 21Î). n C'est dans les mêmes termes que Jean de Menu introduit la Raison :
Tant coin ainaiDC me dementoie
Des gi'ans dolors que je sentoie... (v. 48^2 et suiv.).
I Boèce et Alain font un portrait très minutieux de leurs nobles visiteuses. Jean de Meun ne pouvait pas ici les imiter, puisque Raison avait été présentée au lecteur par Guillaume de Lorris.
Tu t'es engagé, dit Raison à l'amaiu, sous les loiâ d'au maître que tu ne connais pas, je vais te moutrer qui il est :
Or te demoDBtrerai sans fable
Chose qui D'est point demoostrable {v. 4896-97).
■ Rem immonstrabilem deoionsLrabo, ioeitricabilem eztricabo. » (De Planctu, col. 455.)
Et Raison récite à l'amanl les bizarres litanies sur l'amour débitées par Nature à Alain.
Encbanté de sa tirade, Alain reconnaît cependant qu'elle n'est pas suffisante pour éclairer son interlocuteur sur les vraies ans de l'amour, et juge à propos de lui en donner une explication moins succulente mais plus claire : « Praevia igitur thealralis oratio, joculatoriis evagata lasciviis, tuae puerilitati pro ferculo propinatur, nunc stylua pauluhiin maturior ad praelinitae narratiouis propositum reverlatur » (col, 456).
De même, quand Raison a bni de parler, l'amant est obligé de lui avouer qu'il n'a rien compris à son discours:
Dame, Sa gc,de ce me vant,
Ge n'en sai pas plus que devant (v. 4978-79).
Raison lui donne alors une autre définition de l'amour, celle d'Audré le Cbapelain (v. 4993 et suiv.). Elle distingue différentes sortes d'amour : la charité, à propos de laquelle elle cite saint Paul; l'amour de Dieu, l'amour qui sert à la continuation de l'espèce, car c'est ce mobile, et non le plaisir, qui est la vraie fin do l'amour. Parlant du plaisir, prince de tous lus vices, Jean do Meun cite le traité de la Vieillesse, de Cicéron; de là, nouvelle digression et parallèle entre la vieillesse et la jeunesse, toujours d'après Cicéron (v. 5149 et suiv.). I! y a encore un autre genre d'amour, c'est l'amitié : suit une dissertation tirée du De Amicitia (v. 5406 et suiv.). A propos des faus amis , qui s'attachent à l'homme licbe et l'abandonnent quand vient la pauvreté, il parle de la déesse Fortune, et montre les inconvénients de la richesse, en traduisant un cbapitre de Buëce (v. 555S-5681). Il lait, comme pendant, un tableau de la Pauvreté; puis revient à la Fortune, dont il décrit la demeure, en copiant 90 vers de ï'Anliclaudianus d'Alain de Lille.
Rien ue serait plus facile que de suivre ainsi pas à pas la
pensée de Jeati de Meuu, dans loue ses va et vient, jusqu'à la lin du poème.
Sous ces nombreuses digressions, le continuateur perd de vue ■ le sujet primitif du roman; pour lui, la conquête de la rose n'est plus qu'un prétexte, une transition plus ou moins ingénieuse pour relier entre eux des discours sur diOéreots sujets.
No[i seulement le sujet, mais aussi l'esprit du poème change sous la plume de Jean de Meun : « Guillaume ne loue et ne peint que l'amour vrai, et réprouve les '< faux amants; » Jean, faisant parler Raison, trouve qu'ils sont seuls avisés, et que les autres sont des niais; Amour défend, dans Guillaume, d'employer des paroles grossières; Jean les justifie et met cyniquement sa théorie en pratique ; Amour recommande avant tout, dans le premier poème, de respecter les femmes; elles reçoivent, dans le second, les pius sanglantes insultes qui leur aient jamais été adressées; l'allégorie même de la rose, délicate et gracieuse chez Guillaume, devient platement grossière chez Jean (I). i
Ces différences s'expliquent-elles par la diversité des temps où vécurent les deuï poètes? Quarante ans seulement séparent ceux-ci, et bien que le mouvement des esprits ait été très rapide au treizième siècle, la transformation de la société ne correspond pas à celle du poème. La vérité, c'est que les deux sociétés à qui s'adressent les deux parties du Roman de la Rose ne ae sont pas succédé, mais à partir d'une certaine époque ont coexisté simultanément. Celle pour qui Guillaume de Lorris avait écrit existait encore lorsque Jean de Meun prit la plume; on la retrouve deux siècles plus tard à la cour de Charles d'Orléans, à celle des ducs de Bourgogne ; on la retrouve, au dix-septième siècle, représentée par l'hôtel do Rambouillet et les Précieuses. Le poème de Guillaume aurait donc pu être conçu et composé, tel qu'il est, à la an du treizième siècle ; à plus forte raison Jean de Meun pouvait-il le continuer sans en modifier ni l'esprit ni l'économie. Mais h l'époque de Jcau, et depuis plusieurs générations déjà, au-dessous de la société aristocratique, on en voit grandir une autre, jeune, pleine de vilalité, favorisée dans sa croissance par les rois, dont elle sera le plus puissant soutien contre la féodalité laïque ou cléricale. Dans quelques années elle aura sa place aux Ëtats généraux. Le parti nouveau, dont il est aisé de suivre le développement depuis ses luttes pour l'affranchissement des communes, enrichi par le commerce el l'industrie.
(1) G. P;ir
e fronçai
08 OniQINBS KT SOUnCSS DO ROUAN DE LA ROSK.
enhardi par la faveur dii pouvoir central, Tort surtout de sa culturâ intellectuelle, devint bientôt agressiT, non seulement dans les conseils des rois , mais aussi dans sa littérature. Avec ses fabteaux, ses satires, ses parodies de toutes sortes, il se plaisait à tourner en ridicule tout ce que l'aristocratie avait de plus cher : « Quand Adam bêchait, quand Eve Olait , où était le gentilhomme (1)? » demandait*il déjà au douzième siècle. Ces protestatioos contre le privilège de la naissance deviennent assez fréquentes au treizième siècle, et les vers dans le genre des suivants ne sont pas rares à cette époque :
Nua qui bien face c'est vilains.
Mes de vilonie est toz plains Hbuk hom qui laide vie maioe.
Nui n'est vilains s'il ne vilaine (2|.
S'il fallait quelque hardiesse pour écrire de pareils vers, il y avait une autre idole de l'aristocratie qu'il était moins dangereux d'attaquer. La femme est surtout le point de mire des railleries de la littérature bourgeoise. D'ailleurs, le culte dont elle était l'objet dans les classes élevées était tout extérieur ; c'était une forme de la courtoisie, une étiquette du beau monde; et André le Chapelain lui-même, le jurisconsulte des dileltanti en amour, n'a pas craint de terminer sou code de galanterie par une série B chapitres où il affirme que la femme, de sa nature, a tous lea vices et qu'elle est, en somme, l'être le moins digne d'être aimé.
Le bourgeois frondeur n'aimait aucun privilège, sous quelque forme qu'il se prèseutât, même sous l'habit religieux, aussi n'éparguait-il pas plus que les femmes lea moines, surtout les mendiants, qui prêtaient si souvent le flanc à la satire.
Tel est l'esprit d'une partie de la littérature an treizième siècle, comprenant les fableaux, le roman de Renart, une foule de poèmes de tous genres, qu'on pourrait grouper sous la dénomination commune de littérature satirique bourgeoise.
A ce groupe appartient la seconda partie du Roman de la Rose, tandis que la première doit éire rangée dans la littérature aristocratique. Guillaume de Lorris appartenait, sinon par la naissance, du moins par le caractère, au monda élégant des chfLteaui; Jeao
(1) Waco, Roman de Rou, v. 6027.
(2) Cf. Hist. lili., XXIV, p, !36.
SECONDE PARTI li.
Clopinel était du i< moyen e^tal ». Ainsi s'explique la ditlérence d'esprit des deux poèmes {1).
QuaDt au caraclëre encyclopédique du second, il est biaa , conforme au caractère de l'époque où vivait Jean. C'est surtout ' dans la seconde moitié du treizième siècle que s'accentue en i Fraace le mouvement intellectuel, qu'on a souvent considéré i comme une renaissance des lettres et des sciences. Alors i « l'envie de savoir quelque chose s'empare de l'esprit de l'homme (2) b, et ce besoin d'apprendre se constate dans toutes les classes. D'un côté, les grauda se font composer en roman ou traduire du latin une quantité de livres d'enseig[iement; Jean de Meun lui-même, lorsqu'il aura terminé son poème, Iraduira le De re mililari de Végèce, pour Jean de Brienne, comte d'Eu; les Épitres d'Abailart et d'Héloïse; le livre de Giraud de Barri sur les Merveillei d'Irlande ; celui d'AeIred sur VAmiiié spiritudlf, et, pour le roi Philippe le Bel, la Gonaolaliou de Philo- Bophie, de Boèce. D'autre part, les fils de l'artisan fréquenteut les écoles et puisent dans l'instruction une puissance nouvelle ; c'est pour eux qu'on va fonder les collèges du cardinal le Moine (1302), de Navarre (1305), de Bayeus (1308), de Presles, de la Montaigne (1314), de Narboone (1317), et une foule d'autres. En même temps, la science cherche à secouer le joug; de l'Ëglise et à s'émanciper. Ce que dit à ce propos, pour l'époque dout il s'occupe, l'auleur du Tableau de la Littérature française au quatorzième siècle s'applique également à la seconde moitié du siècle précédent : « D'un côté, l'ancien enseignement qui émane dn sanctuaire et qui voudrait encore ne parler que latin ; de l'autre
(1) Ooitlsume de Lorris f^t dire à Amour : Vilonnie fait li vilains, Por ce n'est pas drois que je l'aii
s 2223-22Î5. Jean
a Heun dit, au
s brunetes (v. 4950-51).
eimes que Jean da Maun :
La Fontaine a dit, dans les □
Sous les cotllloas des grisettes
Peut loger autant de beauté
Que sous les jupos des coquettes (Jocondn).
{i) Histoire litléraire, XXIV. p. 336.
côté, renseignement beaucoup plus nouveau , plus familiarisé avec la langue vulgaire, plus humain, plus accessible, dont les progrès ne remontent guère qu'à deux cents ans, et qui, tout contrarié qu'il est dans sa marche, courbé sous le poids des entraves de l'école, n'en est pas moins destiné à conduire les nations modernes à une puissance et à une grandeur qu'elles ne connaissaient pas (1). »
C'est sous l'impulsion de cette renaissance et de ces tendances régénératrices qu'ont été écrits en langue vulgaire, non seulement des ouvrages spéciaux, comme les traductions de Jean de Meun que j'ai citées plus haut, mais un grand nombre d'encyclopédies, telles que le Livre de Sidrac; ï Image du Monde (1245), de Gautier de Metz; la Mappemonde^ d'après Soliu, par Pierre; la Lumière des laïques^ par Pierre de Peckham; la Petite Philoso^ phie\ le traité de la Sphère, par Simon de Compiègne; différents traités sur les Propriétés des choses ; le Secret des Secrets, traduit par Joffroy de Watreford et Servais Copale ; le Trésor de Brunetto Latino (v. 1265). Les auteurs de ces ouvrages ont voulu communiquer aux laïques une partie de la science des clercs; c'est aussi le but que Jean de Meun s'est proposé; il a fait passer le plus possible, pour l'instruction du grand public, des livres latins dans son roman ,
les sentences qui la gisent , Dont grans biens as genz lais fcroit Qui bien le lor translateroit (v. 5759-61).
Étant donné cette conception nouvelle du sujet, il est facile de prévoir que les sources où Guillaume de Lorris a puisé ne suffiront plus à Jean de Meun. Guillaume ne voulait parler que d'amour, il n'avait pas à chercher son inspiration dans les œuvres où cette passion n'est pas étudiée. Mais ce sujet parut trop peu sérieux à son continuateur, qui se faisait de la mission du poète une plus haute idée. Pour Jean , celui qui écrit ne doit pas se contenter d amuser ses lecteurs , il doit aussi leur être utile :
Profit et délectation,
C'est toute son intention (v. 16179-80).
Plus son livre enseignera de choses, plus il sera profitable ; voilà pourquoi Jean parle à peu près de tout, pourquoi il est obligé de recourir aux auteurs les plus divers.
(1) Histoire littéraire, XXIV, p. 336.
Jean de Metai dit rarement quels sont les livres dont il s'est servi, et quand il les nomme, il i!st loin de confesser tout ce qu'il leur doit. Par un sentiment de vanité, bien commun encore aujourd'hui, il accumule les citations d'auteurs pour faire parade de son érudition, et, d'autre part, il emprunte h certaina ouvrages des chapitres entiers qu'il donne comme étant de lui.
Pour plusieurs raisons il ne m'a pas toujours Été possible de restituer aux auteurs, du moins à ceuï du moyen âge, tout ce que Jean de Meun leur a pris. L'étude de la littérature latine, à cette époque, n'est pas assez avancée, trop de textes sont encore inédits pour que des ouvrages qu'il a pu avoir entre les mains ne m'aient pas échappé. D'autre part, il est bien probable que certains de ces ouvrages n'existent plus. Pour l'une de ces deux raisons, il est quelques passages du Roman de la Bose qui portent gn eux tous les caractères de l'imitation et dont je n'ai pas retrouvé l'original.
Un certain nombre de questions sont traitées de la même façon dans plusieurs des ouvrages connus par Jean de Meun; dans ce cas, si notre auteur ne traduit pas littéralement l'un de ces ouvrages, il n'est pas toujours possible de décider, ce qui d'ailleurs serait d'un intérêt très limité, duquel il s'est servi plus particulièrement. C'est ainsi que, pour citer un exemple, des idées exprimées à la fois dans le Timèe, dans le Commentaire de Chalcidius, dans le Songe dé Scipion de Macrobe, dans les œuvres d'Alain de Lille, sont reproduites dans le Roman de la Rose, sans qu'on puisse dire que Jean les a prises dans un de ces traités plutôt que dans les autres.
Il en est de même d'une partie des traits que notre auteur s'est plu à décocher contre les femmes. Ce sont des lieux communs qu'on rencontre k chaque instant dans la littérature du moyeu âge. « A peu près tous les rhéteui's, i dit M. Hauréau, « et tous les versificateurs du moyen âge, — nous parlons de ceux dont le latin était la langue professionnelle, — ont cru devoir laire quelques déclamations sur les femmes en généi'al. Cela ne les empêchait pas d'ôtre ordinairement convenables à l'éga femmes en particulier (1). » Le thème de ces déclamations variait peu. Il ne faut donc pas chercher dans tel ouvrage en particulier la source de certains griefs de Jean de Meun contre les femmes; elle est dans la littérature entière.
Enfin, nu auteur peut avoir des connaissances qui ne lui sont
(i) .VoliCes e( Exira
, XXIV, 1, 3Gi.
pas personnelles et qu'il ne doit à aucun ouvrage en particulier, de ces connaissances que Ton a acquises soit aux leçons des mai« très, soit dans les conversations journalières, et dont celui qui les possède serait souvent fort embarrassé d'indiquer la provenance. Malgré ces différents obstacles que j*ai rencontrés dans mes recherches^ j*ai pu remonter à la source d'environ 12000 vers sur 17500 dont se compose la partie du roman écrite par Jean. Si Ton tient compte des vers à Taide desquels Tauteur a reliés entre eux les différents morceaux du poème ; de ceux où il s'est contenté de développer des idées déjà exprimées dans la première partie ; enân^ des passages où il expose ses idées personnelles, on reconnaîtra que bien peu des sources où il a puisé restent encore h trouver.
Sources de la seconde partie du Roman de la Roae : Écriture asiate. — Homère. — Pytbagore. — Platon et Chalcidius. — Arialote. — ThéophrastB. — Ptoléraée. — Cicéron. — Balluate. — Virgile. — Horace, — Tite-Livo- — Ovide. — Lucain. — Buétone. — Juvéaal. — Solin. — Caton. — S. Augustin. — Claudien. — Mythographes. — Macrobe. — Boêca.
— JuBtinien. — Valérius. — Gebor et Roger Bacon, — AboU'Maschar, — Albaïen. — Abailart et Héloiso. — Jean de Salisbury. — Alain de Lille.
— Guillaume le Clerc. — Raoul de Houdan, — Huon do Mari. — André la Chapelain, — Guillaume da Saint-Amour. — Clef d'Amours. — Trouvères. -- Légende du Phénix, — Légende de dame Abonde.
Voici, rangés dans l'ordre chronologique, la liste des auteurs ou des ouvrages anonymes qui ont fourni quelque chose à Jean de Meun :
ËCHITUHB SAINTE.
Sous le nom d'Écrilitre ce n'est peut-être pas toujours la Bible que Jean do Meuu invoque, comme on serait porté à le croire, du moins, je n'ai pas trouvé dans les livres sacrés les citations annoncées sous ce titra aux vers 17281 (1), 17641 ; et l'Écriture, aux vers 7029, 7035, semble désigner la Consolation de Boèce (2).
[1] Si redist aillors l'Escripturo ,
Que de tout le féminin vice Li fondamens est avarice (v, 17281-84).
Cas vers fonl-ils allusion a cette parole de S. Paul, oli il n'est pas question de la fotnme : <i Radis omnium malorum cupidifaa? a ^t Tim,, VI, 10). (2) Et qui serott bien cler veans,
11 verroit que maua eat neana.
Car ainsinc le dit l'Escripturo (v. 7033-35), On trouve dans Amos (VI, 14) : ii Qui laetamini in nîhilo... u S, Augustin, expliquant les paroles de S, Jean (I. 3) ; « Sine ipso factum est nihil n, dit : I PaccBlum aihil est... « Mais il faut remarquer que les vers qui précédent et coux qui suivent les trois que jo viens de citer sont tirés d'une page de la Consolation, dans laquoUo Boéce dit : n Ualuui est nihil. >t
Les nombreuses citations des Proverbes, de saint Mathieu, de saint Paul, de saint Augustin, faites du vers 12200 au vers 12657, sont empruntées à Guillaume de Saint-Amour. Les autres, qui ont pu être tirées directement de la Bible^ sont :
Vers 5059-76 S. Paul, Col., m, 14 et 1 Ck)r., xiii, 3.
— 8920-28,8931-36. Ecclésiastique, XL, 29.
— 8929-30 Proverbes, XIX, 7.
— 10668-71 Ecclésiastique, VII, 29.
— 17267-73 id., XXV. 22, 23, 26.
— 17582-85 id., XXV, 30.
— 19084-87 id., XXVI, 1.
— 17628-33 Michée, VII, 5.