‹ Origines et sources du Roman de la RoseChapitre 44 sur 53 · LÉGENDE DE DAME ABONDE · texte numérisé non relu

LÉGENDE DE DAME ABONDE

Une partie curieuse du Roman de la Rose est celle où l'auteur s'attache à réfuter quelques superstitions populaires de son époque. Les savants, médecins ou psychologues, qui depuis quelques années dirigent leurs études sur certains problèmes très graves de pathologie mentale, trouveraient dans ces vers des observations intéressantes. Je ne parle ni de ces tours de magie blanche que Jean se complaît à énumércr, et qu'on faisait, au treizième siècle comme au dix-neuvième, à l'aide de miroirs habilement disposés (v. 19088-19131, 19141-19181); ni de ce cas extraordinaire d'hallucination qu'il a trouvé dans le livre des Météores d'Arislote (v. 19132-19140); ni enfin des rêves et des extases auxquels sont sujets les esprits très préoccupés, et qui

Font aparoir en leurs pensées Les choses qu'il ont porpensees,

(1) Vers 392 et suiv.

(2) Silve II, IV, 37.

(3) Épig., V, VII, 1. — Cf. F. Piper, Mythologie und Symbolih der christlichen Kunst, I, I, 448 (Weimar, 1847, in-lS).

Et les cuideDt tout proprement

Veoir de/ors apertement (v. 19294-97) (1).

Ce passage me paraît un développement d'une phrase de Macrobe. Mais, ce qui est plus original, Jean de Meuii décrit très eiplicitement ce, qu'on appelle aujourd'liui le dédoublement de la personne humaine, et qu'il explique par deu:E causes : le sommeil du sens commun (v. 19239-61) et la frénésie (v. 19262-77). Je ne crois pas que notre auteur aitemprunlé à aucun ouvrage ce qu'il dit relativement à ces phéaoraijoea et je ne m'eû occuperai pas autrement.

Je n'ai pas trouvé davantage de source immédiate à ce qu'il raconte de la croyance populaire aux pérégrinations nocturnes de dame Abonde (v. 19360-431), bien que certaines expressions de son récit, comme " li tiers enfant de naciou », pour a le tiers du monde », puissent paraître traduites dn latin.

Les vieilles femmes, dit-il, croient que des sorcières errenl la nuit, conduites par dame Abonde, voyageant au gré de la destinée, entraînant à leur suite le tiers des âmes, et pénétrant dans les maisons par toutes les ouvertures, par les chatières, par les crevasses. Au retour de cette course, l'âme qui trouve son corps déplacé ne peut plus rentrer en lui.

Le nom d'Abondé ne se rencontre, en dehors du Roman de la Rose, que dans un Écrit de Guillaume d'Auvergne, qui l'explique ainsi : « Nomiualioni;s ipsorum demonum ex malignitatis operibus eorumdem sumpte sunt.., Striges seu Lamie.a stridora et laniatione, quia parvulos lauiant et lacessere putabantur et adhiic pntantur a vetulis insanissimis; sic et démon qui pretextu mulieris cum aliis de nocle domos et cellaria dîdtur frcquentare, et vocant eam Satiam, a satielate, et dominam Âbuudiam, pro abundantia quam eam prestai'e dicujit domihus quas frequentaverit ; hujusiNodi eliam demones, quas dominas vocant vetule, pênes quas error isle remausit et a quibus solis creditur et si nialur ; dicunl bas dominas edere et bibere de escis et potibus quos in domibus iuveniuiit, uec Lamen consumptiouem aul imminutionem eas facere escarum et potuum, maxime si vasa escarum sint disi'ooperlaet vasa poculoru a nonobslructa eia in nocte relinquanlur. Si vero opcrta vol ciausa inveuiunt seu obstrucla, indu neu comedunt Jiec bibuut, proptur quod inlaustas et iufortuuatas

168 ORIGINES BT 90BBCBS DD ROSFAN DE LA H08E.

relioquunt, nec satielatem nec abundantiam eis preatantes (1). »

ElplUBloia:« De ilUsverosubstantiis que apparent in domibus, quas dominas nocLurDas et principem earum Abiindiam [vocanl], pro 60 quod domibus quasfrequenlaiitabundanliam bonomm temporaliuni preslare putantur, non aliter tibi aeiiliendum est neque aliter qiiam quemadmodiim de illis audiviati. Quapropter eo usque iuvaluit stuUitia homiiium et insaaia vetulanim ut vasa vini et receplacula ciboriim discooperta reliiiquaiit etomnino nec obstruant neque ctatidant eis noctibns qnibus eas ad domos suas credunt adventuras, ea de causa videlicet ut cibos et potus quasi paralos laveniant et eos absque difflcullale apparilionis pro beneplacito sumant. »

Si Guillaume d'Auvergne et Jean de Meun seuls nous ont laissé le nom d'Abondé, d'autres autours ont parlé de la même fée, qu'ils connaissaient sous d'autres noms, surtout sous ceuï de Diane et d'Hérodiade. Dans un capitulaire de l'an 867, on lit : a lUud eliam non est omillendum qnod quaedam sceleratae mulieres, rétro post Satanam conversae, daemonnm illusionibus et phantasmatibus seductae, credunt se et profilentur noclurnis horia cum Diana, paganorum dea, et innumera miiUitudine mulierum equilare super quasdam bestias, et multa terrarum spatia intempeatae noctis sileiilio perlransire, ejusqut; jussiouibns velut dominae obedire, et cerlis uoclibus ad ejiia servitium evocari (2). »

Jean de Salisbury, dans le Polycratiqne, fait allusion à la même croyance : « Quale est quod noctilucam quamdam, vel Herodiadera, vel presidem noctis, dominam concilia et couventus de nocte aaserciit convocare (3). »

Augier, évêque deConseransfvers 1280), dit de même : « Nulla mnlier de nocturnis equilare cum Diana, dea paganorum, vel cum Herodiade seu Bensozia et innumera mulierum muUitudiae proflteatur (4). n

Les ouvrages que jo viens de citer ne disent pas, comme l Homan de la Rose, que le tiers du monde appartient à la fée, mais ce renseignement se trouve dans d'autres. Dans le Volumeii Proloiimorum de Hatbier, qui vivait au dixième siècle, oo lit :

(1) Guillaume d'Auvergne, Secunda par* trjiiuersi, p. 1036 (Guillelmi AlTerni, episcopi Parisiensis... opéra omoia. Paris. 1671. 2 vol. in-f"). (!) Baluie, Capilidarin, II, col, 248, D (éd. de Venise).

(3) Polycralicus, II, ivii.

(4) Ciié par Ducange, au mot Diana. Ou lit de même daas le Pénitentiel do Barlhclemj , éviiquo d'Eioler (1161-1186) : n Et si aliqua est qaae dicat so cum daoraonuni lurha, in similJtuiine mulierum transformalam, certis

SBnONDE PARTIS.

■ Quis eiiîm eorum qui hoiJie la talibus ueque ad perdilionem aaimae in taotum decipiuatur ut eliam eis quas ait Gen. Herodian, illam Baptistae Chriati iiiterrectricem, quaai reginam, immo deam proponant; asserentes teniam totius mundi partem illi traditatn, quasi haec inerces fiierit prophetae occisi, cum potius fiint da^mones, talibus praestigiis iiifelices mulierculas hisque multuoivituperabiliores virosquia perditissimo3decipiente3(l)?i> L'aatear i'Ysengrinus raconte que Hi!:rode ayant fait décoller Jean-Baptistp, parce qu'il étailaimédeHérodiade,qui avait juré de n'avoir jamais d'autre époux que lui , la jeune fllie se fit apporter la tête de son biea-aiiné pour la couvrir de larmes et de baisers :

Oscula captantem caput auTii^t atque resuQlat :

Illa per impluvium turbine flanlis abit.

Ex illo aimium mcmor ira Joliannia candeni

Per vacuum codi flabilis urget iter, Mortuus infestât raiseram nec vivus amarat.

Non lamen hanc penitue fsta périsse sinunt :

I^nil honor liiclum, minuit reverentia poenam,

Pars bomjnum maestae tertia servit lierae, Quercubus et coriljs a noctis parte secunda

Usquc nigri ad galll carmina prima sedct; Niinc ea nomcn liabel Pharaildis, Herodias ante,

Saltria, nec aiibicns nec aubeunda pari {'2).

Ces différents lémoignajîes montrent combien était populaire la croyance à une sorte de divinité qui errait de nuit dans les airs, escortée d'une grande quantité de femmes, et exerçant sa puissance sur le tiers des humains. Comme le nom de la fée, les détails de la légende devaient naturellement varier suivant les pays; si l'on trouve entre le récit de Jean de Meun et celui de Guillaume d'Auvergne certaines analogies qu'on ne rencontre pas ailleurs, par exemple le nom de dame Abonde et la croyance qu'elle pèuétrait dans les habitations, cette coïncidence provient de ce que les deux auteurs vivaient à peu près à la même époque dans une même ville.

noctibas equitara super quasdam bestias et in eoi

tnm esse ; haoc talis omiil maJo, acopis correcta, ex parrochia ejiciatur t

(Wright, Reliquiae anliquae, p. 33G).

(1} Martône et Durand, Ampli$slma colleclio, IX, 798.

(2) Ytengrinus, II, 83-94 (p. p. E. Voigt. Halle, 1884. In-S"). Voir, sur cette eonrusion île plusieurs légendes en uue «cule, J, Grimm, Deutsche Mythologie, I, 2G0-266 et passim (éd. 1844).

Page 1