‹ Origines et sources du Roman de la RoseChapitre 45 sur 53 · CONCLUSION DB LA SECONDE PARTIE · texte numérisé non relu

CONCLUSION DB LA SECONDE PARTIE

Jean de Moun ne savait pas le grec. — Il était très familier avec la langue et la littérature latines. — Il comprenait la poésie latine mieux que ses contemporains. — Il imite à s'y méprendre le style d'Ovide. — Il fait parade de sa connaissance de l'antiquité. — Tout en cherchant à citer les auteurs anciens, il emprunte aux modernes sans les nommer. — Ses procédés à l'égard des auteurs qu'il met à contribution; exemples tirés des ouvrages dont il s'est le plus servi. — Il se borne rarement au rôle de simple traducteur. — Il imite, abrège ou paraphrase plus souvent. — Enfin, il a des parties originales.

Tels sont les résultats de l'enquête minutieuse à laquelle je me suis livré sur le travail de Jean de Meun. Quelles conclusions est-il permis d'en tirer?

La première, c'est que Jean ne connaissait pas le grec. Ce n'est pas là une révélation inattendue; on sait qu'en France, au treizième siècle , cette langue n'était connue que de nom, et que, à part peut-être quelques exceptions très rares, personne alors n'aurait pu traduire une page de Platon. Mais il n'était pas

inutile de montrer que Jean de Meun n'a aucun droit à être rangé parmi ces honorables exceptions. Il ai&rme, en effet, que dans sa jeunesse il a étudié Homère; il cite l'Iliade, Pythagore, Platon, Aristote, Théophraste, Ptolémée, et laisserait volontiers croire qu'il était en relations directes avec ces auteurs. En réalité, il avait lu, dans une traduction latine, une partie du Timée, le livre des Météores d'Arislote, peut-être TAlmageste; quant à Homère, à Pythagore, à Théophraste, j'ai dit comment il a connu les vers qu'il cite d'eux.

Jean de Meun était, au contraire, très familier avec la littérature latine; il avait lu tout ce qu'on pouvait en lire de son temps, c'est-à-dire, à peu de choses près, ce qui nous en est parvenu. Ses nombreuses citations ne sont pas faites de seconde main, ni

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puisées à des Flores, comme il arrive souvent à celtu époque, mais directement tirées des origiuaus.

Dire de Jean qu'il comprenait parfaitement la langue latine et qu'il n'a pas commis d'erreur eu traduisant, i;e n'est pas lui faire un compliment; il vivait à une époque et dans un monde où cette langue était d'un usage aussi fréquent que la langue maternelle. Mais ce qui est vraiment à son honneur, d'aulaut plus que c'était alors uno chose très rare, c'est son intelligence de la liltérature antique. Au moyen âge, en général, on ne comprenait pas, ou, pour m'exprimer plus prudemment, on comprenait autrement que nous les chefs-d'œuvre de la littérature latine; on ne lus appréciait pas avec ce que nous appelons aujourd'hui le sens littéraire. Ou y goûtait les faits hisloriques, les . sentences morales, celles surtout qui avaient la forme d'un proverbe; on y cherchait des arguments, des idées pour soutenir une thèse; on leur demandait d'instruire, plutôt que de plaire; on expliquait Virgile dans les classes pour apprendre de lui les règles de la prosodie et de la grammaire, mais on ne sentait pas la finesse d'ohservalion , la connaissance du cœur féminin, la délicatesse des sentiments, la pureté, l'élégance du style, et mille beautés de toutes natures qui font le mérite de ses œuvres. Il y avait naturellement des exceptions, i! y avait des natures d'élite que les charmes de la vraie poésie ne laissaient pas insensibles. Jean de Meun était du nombre. Ses appréciations sur les auteurs anciens sont rares, mais lorsqu'il eu émet une, si courte qu'elle soit, elle est juste. Platon est l'homme qui a le mieux parlé des dieux ; Virgile est le poète qui a connu le cœur féminin ; Ovidei celui qui a le raieus counu l'art de le tromper; c'est la finesse qui caractérise Horace.

C'est moins eucoi'c dans ses jugements que dans ses imitations que Jean se montre un connaisseur plein de goût de la littérature classique. Lorsqu'il traduit, par exemple, un passage d'Ovide, il n'écarte pas, a priori, comme les autres imitateurs de son époque, les ornements poétiques, tels que métaphores, comparaisons, allusions mythologiques, et autres agréments du slyle, qui font de l'Art d'aimer un poème et non un traité didactique.

Jean de Meun s'était à ce point pénétré de la poésie latine, qu'eu lisant certaines pages de sou poème, dont on chercherait vainement l'original, ou les croirait volontiers traduites de quelque poète ancien. Qu'on en juge par l'épisode suivant. Amour, ne pouvant s'emparer de la tour 0(1 Bel-Accueil est enfermé, envoie demander du secours à sa mère. Les messagers viennent à Cythère.

OitcroD est une montaigne

Dedens un bois, en une plaigne,

8i haute que nule arbaleste,

Tant soit fort ne de traire preste,

N'i trairoit ne bojon ne vire.

Venus, qui les dames espire,

Fist la son principal manoir (v. 16599^05).

Vénus ayant entendu la requête de son fils, s'apprête à venir à son secours.

Lors fist sa mesnie a peler,

Son char comande a ateler,

Qu'el ne voit pas marchier les boes.

Beau s fu li chars a quatre roes,

D'or et de perles estelés.

En leu de chevaus, atelés

Ot es limons huit colombeaus

Pris en son colombier, moult beaus.

Toute lor chose ont aprestce.

Adonc est en son char montée

Venus, qui Chasteé guerroie.

Nus des colons ne se desroie,

Lor eles bâtent et s'en partent,

L'air devant eus rompent et partent,

Vienent en l'ost. Venus venue,

Tost est de son char descendue.

Contre 11 saillent a grant feste,

Son filz premier, qui par sa heste

Avoit ja les trives cassées... (v. 16714-32).

Je n'ose pas citer,- à cause de son étendue, un autre passage bien plus caractéristique. C'est la description d'un orage et du retour du beau temps (v. 18845-18958). Malgré quelques longueurs et un peu de mièvrerie, on pourrait croire à la traduction fidèle d'une page des Métamorphoses. Il y a bien des réminiscences d'Ovide, il y en a de Virgile, d'Horace, mais pas plus que dans les descriptions de ces trois poètes on n'en trouve de leurs prédécesseurs.

Jean de Meun est très fier de connaître les auteurs de l'antiquité; il fait parade de cette érudition, et cherche même, par une petite supercherie, dont j'ai cité plusieurs exemples, à la faire paraître plus grande qu'elle n'est, en laissant entendre qu'il connaît aussi la littérature grecque. Toutes les fois qu'il peut placer un vers, une phrase d'un ancien, il s'empresse de le faire; sou-

SECONDS PABTIB. 173

veat même il te fait sans eu avoir trouvé l'occasion. Telles de ses citations sont à ce point hors de propos qu'elles seraient ridicules, s'il c'était permis de supposer qu'il a voulu faire une parodie. Ainsi, dans son chapitresur les verres grossissants, il moulre comment Mars et Vénus auraient pu, à l'aide d'une lentille, éviter certaine aventure fort désagréable, qu'il a précédemment racontée. C'est, je croîs, avec la même intention plaisante qu'il rappelle l'accident de Palinure aux femmes qui dorment à table ; et que, dans une situation trop scabreuse pour que je la précise, it compare ses eflnrts à ceux d'Hercule, essayant de pénétrer dans l'antre de Cacus.

L'empressement excessif do Jean de Meun à citer les noms des auteurs anciens toutes les fois que directement ou indireclemanl il leur fait le moindre emprunt, contraste avec le soiu qu'il prend de dissimuler des dettes bien plus importantes contractées envers des auteurs modernes. La seconde de ces deux fautes, qui s'expliquent par un même sentiment de vanité, est plus grave que la première. Je ne ctiercherai pas à l'excuser, tout au plus plaiderai-je les circonstances atténuantes, en faisant remarquer, d'une part, que la pjopriété littéraire n'existait pas au moyen dge comme aujourd'hui, et, d'autre part, qu'aujourd'hui même ces petites supercheries sont beaucoup plus fréquentes qu'on na semble le croire. Pour n'en citer qu'un exemple, curieux et typique entre tous, je choisirai celui de Victor Hugo, copiant son Aymerillot dans un roman obscur de 1843 (I), et laissant croire qu'il en a puisé l'inspiration dans nos vieilles chansons de a (2).

Mes recherches ne pouvaient gnèi'e me renseigner sur la personne même de Jean de Meun ; j'ai pu cependant montrer, en indiquant la source de deux passages du roman, combien étaient mal fondées les suppositions de ceux qui, sur la foi du ces deux passages, ont prétendu, les uns que Jean avait étudié le droit, les autres qu'il s'était adonné à l'alchimie (3).

Faut-il conclure aussi de ces recherches que Jean était un traducteur, ou tout au moins un compilateur, plutôt qu'un poète original '

Les passages de quelque étendue, littéralement traduits, sont

(1) Le château da Dannem&iHe, de Jubinsl {Musée det familles, t. X).

(2) Cf. L. DemaiBon, Aymeri de Harbonne, t, I , p. cccxztz {Soc. d Ane, textes).

^3) Voyez p. t39, et p. 145.

174 ORIGINES ET SOURCES DU ROtfAN DE LA ROSE.

rares dans le Roman de la Rose. Je n'en ai trouvé que trois. C'est d'abord une longue et puérile série de contrastes sur Tamour :

Amors ce est pais haineuse,

A mors est haine amoreuse,

C'est loiautés la desloiaus,

C'est la desloiautés loiaus... (v. 4910 et suiv.).

Ces antithèses, destinées à peindre les désordres de Tâme sous rinfluence de la passion, plaisaient aux troubadours et aux trouvères. M. Paul Meyer en a cité des exemples parmi les preuves des rapports qu'il a signalés entre la littérature lyrique du Midi et celle du Nord (1). La litanie de Jean de Meuu a dû paraître à beaucoup le fin du fin, et si ces admirateurs l'avaient sue traduite d'Alain de Lille, notre auteur aurait sans doute perdu à leurs yeux beaucoup de son originalité. Cette perte nous sera d'autant plus insensible que nous partageons moins l'admiration des Bernard de Ventadour, des Guiraut de Borneil, des Charles d'Orléans pour ces subtilités.

Je regrette davantage, pour Jean de Meun, de n'avoir pas pu lui laisser la poétique description, souvent et justement admirée, du palais de Fortune (2). Mais ici encore il s'est borné au rôle de traducteur fidèle : l'auteur est Alain de Lille.

Jean de Meun s'est approprié, sans scrupule, ces deux morceaux, il les a donnés comme siens, et rien dans les vers qui les précèdent ou les suivent ne trahit son larcin.

Il a été plus loyal à l'égard deThéophraste, bien qu'il ait essayé de s'attribuer un mérite qu'il n'avait pas, en feignant d'avoir lu - un livre du philosophe grec dont il connaissait seulement, par l'intermédiaire de Jean de Salisbury, le fragment qu'il a traduit (3).

Ces trois morceaux , pour lesquels Jean ne peut revendiquer aucune part d'originalité, ne comprennent pas, réunis, plus de 400 vers. C'est peu dans son œuvre immense. Les autres passages qu'il a traduits ne dépassent pas les limites de simples citations. Je considère, en effet, comme des imitations, plutôt que comme des traductions, les parties de son poème où, tout en reproduisant des chapitres d'ouvrages antérieurs, il les modifie

(1) Rom&nia, XIX, p. 7 et suiv.

(2) Voyez p. 96.

(3) Voyez p. 110.

SECONDE PAIÏTIB.

par des additions, des snppressioiis, des développements, par une façon nouvelle d'exprimer la mêaie idée ou par tout autre procédé. Dans ces imitations, la distance de la copie au modèle est très variable et l'originalité de l'imitateur est généralement eo rapport inverse avec sa fidélité. A tel des auteurs qu'il met à contribution, Jean se contente d'emprunter seulement une idée, pour la développer lui-même; d'un autre, au contraire, il traduit littéralement, comme nous venons de le voir, dus pages entières, sans y rien changer ; plus souvent il démarque son modèle, soit en modifiant l'ordre des arguments, soit en y intercalant des pensées prises ailleurs. Il y a si peu d'uniformité dans cette manière de travailler que certains épisodes paraissent avoir été écrits à pnrt et réunis plus lard au roman. 11 est donc difficile de caractériser dans son ensemble le procédé d'imitation de l'auteur; on peut dire cependant qu'en général il manque de discrétion et de personnalité. Son œuvre, vue à travers les idées modernes sur la propriété littéraire, apparaîtrait souvent comme un long plagiat. Lui-même, d'ailleurs, reconnaît qu'il n'a guère fait que « réciter n ce que d'autres avaient écrit avant lui, se bornant à Y ajouter quelques idées personnelles :

D'autre part, daraea bonoraljles, B'il vous 3(^mble que je di fables, Poi" menteor ne m'en tenfisi Mes as adora vous en prenës, Qui ea lor livres ont escrites Les paroles que g'ea ai dites, Et ceus avec que g'en dirai.

Se H prodome ne niealirenl.

Qui les anciens livres firent.

Ge D'i fais riens tors reciter,

8e par mon gicu, qui poi vous couste,

Quelque parole n'i ajouste.

Si corn font entre eus li poète,

Quant cliascuns la matire traite

Dont il li pleet a enlremetre,

Car, si coui teamoigne la letre,

Profit et délectation,

C'est toute lor ententiou (v. 16153-80).

Celte appréciation des parties du roman dirigées contre 1 femmes peul s'appliquer au poème entier.

176 ORIGINES ET SOURCES DU KOtfAN DE LA ROSE.

Les auteurs à qui Jean doit le plus sont Ovide, Boèce, Alain de Lille et Guillaume de Saint-Âmour.

Il a fait passer presqu'en entier dans son roman le De arte amandi, ne laissant guère que des allusions mythologiques, qui n'auraient pas été comprises de ses lecteurs ; des situations trop spéciales à la civilisation antique pour être applicables à la société chrétienne du treizième siècle ; et ce que Guillaume de Lorris avait déjà pris. Jean de Meun, au lieu de garder au traité d'Ovide sa forme didactique, Ta décomposé, chargeant un ami de faire connaître au jeune homme les recommandations qui s'adressent à lui, et confiant à une duègne le soin d'enseigner les autres à la jeune fille. Ni l'ami, ni la duègne ne se croient obligés de répéter à la lettre les leçons d'Ovide. Sans rien perdre de ce qu'ils ont appris à son école, ils reproduisent ses préceptes à mesure que l'occasion s*en présente dans leurs discours, en développant les uns, abrégeant les autres, rajeunissant celui-ci, traduisant celui-là, en ajoutant de nouveaux, enfin appropriant le tout aux circonstances présentes. Ovide, par exemple, recommande à la courtisane, à celle surtout qui a la peau très blanche, de laisser à découvert l'extrémité de l'épaule et la partie supérieure du bras gauche. La robe à manches du moyen âge ne se prêtant pas à cet artifice, Jean de Meun en conseille un autre, comme nous l'avons vu plus haut (1).

Jean, comme sou maître, donne à la coquette des recommandations sur la manière dont elle devra se comporter à table. Ovide avait dit :

Sera veni, positaque decens incede lucerna :

Grata mora est Yeneri ; maxima lena mora est. Etsi turpis eris, formosa videbere potis,

Et latebras vitiis nox dabit ipsa tuis.

Carpe cibos digitis : est quiddam gestus edcndi;

Ora nec immunda tota perunge manu, Neve demi praesume dapcs; sed dcsiae citra

Quam cupias paulo, quam potes esse minus.

Priamides Helenen avide si spectet edentem,

Oderit et dicat : a Stulta rapina mea est. » (À. Am,^ III, 751-760.)

Le trouvère dit à son tour :

81 rafiert bien qu*el soit a table De contenance convenable :

(1) Page 162.

Mes ains qu*el s*i voise seoir, Face soi par Postel veoir Et a chascun entendre doingne Qu'ele fait moût bien la besoingne.

Aille et viengne avant et arrière, Et s'asiee la derreniere, Et se face un petit atendre, Âins qu'el puisse a seoir entendre.

Et quant ele iert a table asise, Face, s*el puet, a tous servise :

Devant les autres doit taillier, Et du pain entor soi baillier ; Et doit, por grâce deservir, Devant le compaignon servir, Qui doit mengier en s'escuele ; Devant li mete cuisse ou ele, Ou buef ou porc devant li taille, Selonc ce qu'il auront vitaille, Soit de poisson ou soit de char.

N'ait ja cuer de servir eschar, S'il est qui soffrir le li voille ;

Et boive petit a petit.

Combien qu'ele ait grant apetit ;

Ne boive pas a une alaine

Ne henap plain, ne cope plaine,

Ains boive petit et sovent,

Qu'el n'aut les autres esmovant

A dire que trop en engorge.

Ne que trop boive a gloutc gorge;

Mes delieement le coule.

Le bort du henap trop n'engoule,

8i comme font maintes norrices,

Qui sont si gloutes et si nices

Qu'el versent vin en gorge cruese

Tout ainsinc corn en une huese.

Et tant a grans gors en entonent,

Qu'el s'en confondent et estonent (v. 14325-89).

La comparaison de ces deux passages marque la différence des situations faites à la femme par la société païenne et par la société chrétienne. Il en est de même du rapprochement des deux passages qui suivent.

Ovide insiste sur le chapitre des repas et met son élève

(1) La plupart des vers que j'omets ici sont cités plus haut, p. 164.

178 ORIGINES ET SOURCES DU RÔBlAN DE LA ROSE.

en garde contre le danger de s'enivrer ou de s'endormir à table :

Aptias est deceatque magis potare puellas :

Cam Veneris puero non malc, Bacche, facis.

Hoc quoque qua patiens caput est ; animusqae pedesque

Constcnt ; nec quac sint singula, bina vide.

Tarpe jacens mulier muito madefacta Lyaeo;

Digna est concubitus quoslibet illa pati.

Nec somnis posita tutum succumbere mensa :

Per somuos fieri mutta pudenda soient.

{À. Am., lU, 761-768.)

Ces dangers sont moins graves dans les repas du treizième siècle que dans les orgies du temps de l'empire romain :

Et bien se gart que ne s'enivre ,

Car en home ne en famé ivre

Ne puet avoir chose secree ;

Car puis que famé est enivrée.

Il n'a point en li de défense,

Ains jangle tout quanqu'ele pense^

Et- est a tous abanJonee

Quant a tel meschief s'est donee.

Et se gart de dormir a table,

Trop en seroit mains agréable.

Trop de Icdes choses avienent

A ceus qui tel dormir maintienent.

Ce n'est pas sens de someiilier

Es leus establis a' veillier ;

Maint en ont esté deceû,

Et maintes fois en sont cheû,

Devant ou derriers ou de coste ;

Brisent ou bras ou teste ou coste.

Gart que tels dormirs ne la ticngne.

De Palinurus li soviengne,

Qui governoit la nef Enee.

Veillant l'avoit bien governee.

Mes quant dormirs l'ot envaî,

Du governail en mer chaï,

Et des compaignons noia près,

Qui moût le plorercnt après (v. 14390-14415).

Je nlnsisterai pas sur ces comparaisons ; le lecteur pourra, s'il lui plaît, les continuer, à Taido de la table de concordances que j*ai donnée plus haut (1).

(1) Page 119-129.

Eecohdb pabtie. 179

C'est eucore à Ovide, dans utie de ses élégies, et surtout dans son Art d'aimer, que Jean do Meun a pris une partie des traits de son entremetteuse: mais ces traits, il les a rajeunis, il leur a donné une vie nouvelle , il les a faits siens; puis, les combinant avec ceux qu'il trouvait dans d'autres ouvrages ou dans ses observations personnelles , il a peint ce fin portrait, qui laisse loin en arrière celui de la lena à peine ébauché par Ovide, et a mérité d*étre considéré comme le prototype d'un personnage de notre littérature classique.

J'ai parlé déjà de ce portrait ; je ne répéterai pas ce que j'en ai dit ; mais pour montrer combien Jean de Meun sait être original, même dans ses imitations, je citerai une page qui ne doit rien à Ovide, et que Régnier n'a pas reproduite. C'est la peinture énergique de la passion que l'entreraelleuse a éprouvée dans sa jeunesse, alors qu'elle exerçait le métier de courtisane, pour un personnage aujourd'hui trop connu , mais qu'on ne s'attendait peut-être pas à trouver sous le règne de saint Louis. J'ai rapproché déjà de celte peinture quelques vers de Guillaume le Clerc, mais sans prétendre qu'elle ait été inspirée par le trouvère normand, ce qui ne lui enlèverait, d'ailleurs, rien de son mérite.

La citation pourra paraître un peu longue, mais elle est curieuse, et, prise dans un poème de 23,000 vers, elle n'a rien d'exagéré.

Les grans dooa qae cil me donoient Qui tuit a moi s'abandoaoîent, Au miens amé abaDdonoie.

L'en me doQoît, et ge donoie.

Si que n'en ai rieas retenu.

Dooer m'a mis au pain mcnn.

Ne me sovenoit de viellesce.

Qai or m'a mis en tel'destresce.

De povreté ne me tenoit; Le tens ainsinc com il venoit Lesaoie aler, sans prendre cure De despens faire par mesure.

Se je fuisse sage, par m'ame, Trop eusse esté riclic dame.

Car de trop grans gens fui acointe, Quant g'iere Ja migoole et ceinte.

Et bien en tenoie aucuns prïs.

Mes qauQl j'avoie des uns pris ; Foi que doi Dieu et saint Tibaul, Trestout donoie a un ribaut,

1Ô0 ORIGINES ET dÛDHGES DU ROBtAN DE LA RÔdE.

Qui trop de honte me faisoit; Mes c*iert cis qui plus me plaisoit.

Les autres tous amis ctamoie, Mes lui tant solement amoie ; Mes sacbiés qu'il ne me prisoit Un pois, et bien me le disoit.

Mauves icrt, onqucs ne vi pire, One ne me cessa de despire :

Putain commune me clamoit Li ribaus, qui poirft ne m'amoit. Famé a trop pauvre jugement, £t je fui famé droitemcnt.

One n'amai bome qui m'amast, Mes se cis ribaus m*entamast L*espaule, ou ma teste eûst quasse, Sacbiés que ge L'en merciasse.

11 ne me scûst ja tant batre Que sor moi nel feîsse embatre ; Qu'il savoit trop bien sa pés faire, Ja tant ne m'cûst fait contraire; Ne ja tant m'eûst mal menée, Ne batue ne traînée, Ne mon vis blecié ne nerci, Qu'ainçois ne me criast merci, Que de la place se mcûst, Ja tant dit honte ne m'eûst ; Que de pés ne m'amoncstast, Et que lors ne me rafaitast ; Si ravions et pés et concorde.

Ainsinc m'avoit pris a sa corde, Car trop estoit fiers rafaitieres, Li faus, li traîtres, li lierres.

Sans ccii ne pousse vivre, Celi vosisse tous j ors sivrc ; S'il folst, bien Falasse querre Jusqu'à Londres en Engleterre.

Tant me plut et tant m'aboli Qu'a honte me mist, et je li.

Car il raenoit les grans avcaus Des dons qu'il ot de moi tant beaus ; Ne n'en metoit nus en espernes, Tout jooit as dés en tavernes ; N'onques n'aprist auti*e mestier, N'il ne l'en iert lors nul mestier , Car tant 11 livroie a despendre.

Et ge l'avoie bien ou prendre.

SECONDE PAUTIE. 181

Toua li mondes iert mes rentiers,

Et il despendoit volontiers.

Et tous jors iert on rîbaudie,

Trestout frioit de lecherie.

Tant par avoit la bouche tendre

C'onc ne volt a nul bien entendre;

N'onc vivre ne li abelit.

Fora en oiseuse et en délit.

En la fin l'on vi iii»l bailli,

Quant li don me furent failli.

Povres devint et pain qucrant,

Et je n'oi vaillant un seran,

N'onquea n'oi seignor eapouaé;

Lors m'en vin, si com dit voua é,

Par ces buissons gratant mes temples (v 15404-15485).

Jean de Meun doit encore à son poète favori plusieurs épisodes, lires surtout des Mélainorphoses, qu'il a encadrés dans sou roman. Eu parlant de ces imitations , Paulin Paria a dit : ■ On est tenté de croire que le jeune poète s'était déjà exercé sur la plupart de ces fragments avant de penser à les intercaler dans la continuation de l'œuvre de Guillaume ; ils y forment autant d'épisodes assez mal amenés, que l'on pourrait déplacer sans le moindre inconvénient, et qui sont comme auUut de repos ou d'intermèdes (!). " De simples allusions , au lieu de ces épisodes , n'auraient pas été hors du sujet ; mais le public auquel le roman était destiné ne les aurait pas comprises. Pour les mettre k sa portée, Jean de Meun a dû les expliquer, en résumant des épisodes d'Ovide , pour la mort d'Adonis , pour le déluge de Deucalion et de Pyrrha, pour l'abandon d'tEnoé par Paris , de Médée par Jason ; ou des récits de Virgile , de Tite-Live, de 8uélone , pour la mort de Didon, de Lucrèce, de Virginie, de Néron. Une fois seulement il s'est amusé à développer un de ces récits, la légende de Pygmalion , et celle fois véritablement il semble avoir perdu de vue le Boraan de la Rose. Il a fait un hors-d'œuvre ; on sent qu'il n'a pas su résister au plaisir de conter cette gracieuse allégorie; il le reconnaît lui-môme, car, au moment où, entraîné par son sujet, il va raconter l'histoire des enfants de Pygmaliou , il s'arrête en disant :

Mais c'est trop ioing de ma matirc,

Por c'est bien drois qu'arriéra m'en lire (v. "22207-208).

{l) Histoire Uttéraii-e, XXIV, p. 46.

L*uDité du roman si souvent violée n'avait plus rien à perdre à cette nouvelle infraction. Au lieu donc de la regretter, nous nous féliciterons qu'elle nous ait conservé un charmant petit poème, qui aurait eu beaucoup de chances de se perdre avec tant d'autres, si l'auteur l'avait publié à part.

Ici, Jean suit le récit d'Ovide, mais en l'étendant considérablement. Cinquante vers avaient suffî au poète latin , le trouvère en emploie quatre cents. Toutefois , il faut tenir compte de la dimension de ces vers. Jean ajoute des détails charmants à ceux d'Ovide. En voici un, par exemple, qui est tout entier de lui. Pygmalion compare son malheur à celui des amants dont les vœux ne sont pas exaucés; eux, du moins, ont Tespoir d'un baiser « et d'autre chose »; lui n'a même pas le droit d'espérer. S'il veut donner un baiser à son amie ; elle lui glace les lèvres... Tout à coup il s'arrête, il craint d'avoir offensé, par ce reproche, celle qui le fait tant souffrir :

« Ha ! trop ai parlé rudement ;

Merci, douce amie, en demant,

£t pri que Tamende en pi*egniés ;

Car de tant com vous me daingniés

Doucement regarder et rire.

Ce me doit bien, ce croi, soffîre. » (v. 21896-901).

Le délire du pauvre artiste est aussi peint très heureusement :

Amors li toit sens et savoir,

8i que trestout s'en desconforte;

Ne set s*ele est ou vive ou morte.

Soef a ses mains la detaste.

Et croit, ausinc com se fust paste,

Que ce soit sa char qui lui fuie.

Mes c'est sa main qu'il i apuie (v. '21913-19).

Pygmalion a revêtu sa statue de riches étoffes ; il Ta couverte de pierreries ; il lui a ceint la tête d'une couronne de fleurs; il est en extase devant elle : soudain, dans un transport d'ivresse, il lui passe un anneau d'or au doigt,

£t dit, com fins loiaus espous :

« Bêle douce, ci vous espous, £t deviens vostres, et vous moie.

Ymeneûs et Juno m'oie ;

G* r'i onifT" pi us th- cierr nt urestre, 3^e àt iirelaz miî'-e* n* cto!»-£ :

Car ci. «om L^^^^a: di«c ô^e diitîs* »

liUPE chaîiit L mtoie vos «?-it, Tdiiî uiiuiiEjK r-Tun rervoisent, £e i2*c dt mssas- ctuiDi'Daetss De joi» «ecrét d amareif* :

Ëi iA ses msimmenE «Dner.

iihi'eii D'i dis: Tiss Dien loiter; QaH ec & de irox de maiiieres, £: pins eL a kc m&iDs jiienieres CoDgi» Ui'fK Amphions de Thffbe^

Et espriorue « «MnelE'ctfbale.

Et Sert du pîé par^mj i& s&te ;

£it ik preot par la maixx, e: diLDoe .

Mes mont a an coer graijl pesaDoe

Qn'ei De met cbaDter De respoodre.

Ne por prier Be por semondre.

Putt la remhraœ d si la coodie^

Et pus la baise et sî Facole;

Mes œ D'est pas de bone escsole

QD2iDt deas persoDDes s^eotrebaisent

£t li baisîer as dens De plaiseat.

AinsÎDc s'ocist, aiDsioc s*afole,

Sorprios de sa peosee foie,

Prmalions li deoeûs,

Por sa sorde jmage meus (t. ?âOOUÎ2056K

La stupeur de Pvgmalion, à la Tue de sou marbre qui s^asaou-^ plit, s*échanffe et prend vie, n^est pas moins gracieusement racon« tée. Ici encore Jean de Meun soutient la comparaison avec ^n modèle. Pygmalion revient du temple, où il est allé invoquer Vénus :

Ut rediit, simalacra saae petit ille paellae, Incumbensque toro dédit oscula. Visa, tepero est, Admovet os iterum, manibus quoque poctor%*i tentnt : Tentatutn moUescit ebur, positoque rigore 8ubsidit digitis, ceditque, ut Hymottia solo Cera remollescit, tractataquc poilico multas > Flectitur in faciès, ipsoque fit utilis usu.

Dum stupet et dubie gaudct falliquo vorctur, Rursus aaians rursusque manu sua vota ratraclat. Corpus erat : saliunt tentatae pollioe vanaa.

Tum vero Papbius plenissima concipit héros

Verba quibus Veneri grates agat ; oraque tandem

Ore suo non falsa premit, dataque oscula virgo

8ensit et erubuit, timidumque ad lumiDa lumea

AttoUens pariter cum coelo vidit amantem (Métam,^ X, 280-294).

N'est plus au temple sej ornés, A son ymage est retornés Pymalions a moût grant beste, Puis qu'il ot faite sa requeste, Car plus ne se pooit tarder De li tenir et regarder.

A li s'en cort les sans menus, Tant qu'il est jusque la venus.

Du miracle riens ne savoit, Mes es dieus grant fiance avoit ; Et quant de plus près la regarde, Plus art son cuer et frit et larde.

Lors voit qu'ele ert vive et cbarnue, 8i li debaille la cbar nue.

Et voit ses beaus crins bloudoians Comme ondes ensemble ondoians ; Et sent les os, et sent les veines, Qui de sanc ierent toutes pleines, Et le pous debatre et mouvoir.

Ne set se c'est mençonge ou voir; Arrier se trait, ne set que faire, Ne s'ose mes près de li traire, Qu'il a paor d'estre encbantés.

« Qu'est-ce, dit il, sui ge tentés ?

Veillé ge pas? Nennil, ains songe.

Mes onc ne vi si apert songe.

Songe 1 par foi non fais, ains veille , Dont vient donques celé merveille ?

Est co fantosme ou anemis Qui s'est en mon ymage mis ?»

Lors li respondi la pucele.

Qui tant iert avenant et bêle, Et tant avoit blonde la cosme :

« Ce n'est anemis ne fantosme, Dous amis, ains sui vostre amie, Preste de vostre compaignie Recevoir, et m'amor vous offre, S'il vous plaist recevoir tel offre. »

Cil ot que la chose est accrtes, Et voit les miracles apertes ;

8i se trait près et s'asseûre.

Por ce que c'est chose seûre,

A li s'otroie volentiers,

Com cil qui ert siens tous entiers.

A ces paroles s'entralient,

De lor amors s'entremercient,

N'est joie qu'il ne s'entrefacent ;

Par grant amor lors s'entrembracent,

Com deus colombeaus s'entrebaisent ;

Moat s'entraimeoty moût s'eotreplaisent.

As dieus ambdui grâces rendirent,

Qui tel cortoisie lor firent,

Especiaument a Venus,

Qui Lor ot aidié plus que nus (v. 22117-22170).

C'est à Ovide que Jean de Meun a fait les plus nombreux emprunts ; c'est lui qu*il imite en général de plus près. On vient de voir que, même alors, il ne se borne pas au rôle de traducteur.

Boèce a aussi contribué largement au Roman de la Rose ; outre des citations semées çà et là, il a fourni en partie les matériaux d*un sermon sur la Fortune et d'une dissertation sur Taccord du libre arbitre et de la prescience divine. Nous allons voir quel parti notre auteur a tiré de ces matériaux.

Raison parle au jeune homme de Tamour et de Tamitié ; elle cherche à le mettre en garde contre les faux amis, qui s'attachent aux pas de Thomme riche et Tabandonnent dans la mauvaise fortune. Cette idée lui sert de transition pour passer à son discours sur la Fortune :

Et puis qu'a Fortune venons.

Et de s'amor sermon tenons,

Dire t'en voil fiere merveille ,

N'onc, ce croi, n'oïs sa pareille;

Ne sai se tu le porras croire ,

Toutesvoies est chose voire,

Et si la trueve Ten escrite (v. 5558-64).

Cette merveille, c'est

Que mieus vaut assés et profite

Fortune perverse et contraire

Que la mole et la débonnaire,

Et se ce te semble doutablc ,

C'est bien par argument prouvable (v. 5565-69).

Le livre où elle est écrite , c'est la Consolation philosophique de Boëce. C'est aussi là que Jean trouvera les arguments à l'aide desquels il soutiendra son paradoxe, et les idées fondamentales du sermon qu'il vient d'annoncer et qui ne durera pas moins de deux mille vers. Ces propor lions, rapprochées des deux ou trois pages de Boèce que Jean de Meun a mises à profit, donnent la mesure des développements qu'il a tirés soit d'autres ouvrages, soit de son observation personnelle, soit des événements contemporains.

Il doit à Alain de Lille la longue description du palais de Fortune, mais il ne doit à personne les vers énergiques dans lesquels, développant cette idée du « maître », que ^

Nus n'est chetis s'il n'el cuide estre (v. 5766),

il oppose la tranquillité, la joie de vivre du portefaix aux soucis continuels du banquier, qui ne se croit jamais assez riche, du marchand, qui « bée a boivre toute Saine », de l'avocat et du médecin, qui « por deniers sciences vendent » :

Tant ont le gaaing do us et sade

Que cil vodroit, poi* un malade

Qu'il a, qu'il en eûst quarante,

Et cil por une cause trente,

Voire deus cens, voire deus mile,

Tant les art convoitise et guile (v. 5816-21) ;

du théologien, qui prêche pour acquérir

Honors ou grâces ou richesses (v. 5824) ;

du riche, des « entasseors »,

Qui sont tuit serf a lor deniers,

Qu'il tienent clos en lor greniers (v. 5882-83).

Que l'existence du ribaud, avec son insouciance du lendemain, est préférable à celle de ces gens !

Maint ribaut ont les cuers si baus, Portans sas de charbon en Grieve, Que la poine riens ne lor grieve ; Qu'il en pacience travaillent, Et baient et tripent et saillent,

SBGONDB PARTIE. 187

£t vont a Baiat Marcel as tripes,

Ne ne prisent trésor deus pipes;

i^ins despendent en la taverne

Tout lor gaaing et lor esperne,

Puis revont porter les fardeaus,

Par lecsce, non pas par deaus,

Et loiaument lor pain gaaignent.

Quant embler ne tolir nel daignent;

Puis revont au tonel et boivent,

Et vivent si com vivre doivent.

Tuit cil sont riche en abondance,

8*il cuident avoir soffisance (v. 5769-5785).

Ce loqueteux, qui peut

Seûr et seul par tout aler,

Et devant les larrons baler,

Sans douter eus et lor affaire (v. 6002-6004),

est cent fois plus heureux

Que li rois o sa robe vaire (v. 6005) ,

qui û*ose sortir sans être gardé par ses hommes ,

Car sa force ne vaut deus pomes Contre la force d'un ribaut Qui s'en iroit a cuer si baut.

Par ses homes ! par foi ge ment, Ou ge ne dis pas proprement.

Yraiemcnt sien ne sont il mie, Tout ait il sor eus seignorie.

Seignorie ! non, mais servise, Qu'il les doit tenir a franchise.

Ains est lor, car quant il vodront, Lor aïdes au roi todront, Et ti rois tous sens demorra Si tost com li pue pies verra, Car lor bontés ne lor proesces, Lor cor, lor forces, lor sagesces Ne sont pas sien, ne riens n'i a :

Nature bien les li nia (v. 6019-6035).

A ces développements , que lui a fournis Tobservation des mœurs contemporaines, Jean de Ueuxi en ajoute d*autres tirés des

événements politiques de son époque. Raison vient de rappeler , avec Boèce, pour montrer combien la Fortune est capricieuse, les malheurs de Néron et de Grésus , subitement précipités du faito des grandeurs ; elle ajoute :

Et se ces prueves riens ne prises,

D'anciennes istoires prises,

Tu les as de ton tens noveles

De batailles frescbes et beles,

De tel beauté, ce dois savoir,

Comme il puet en bataille avoir (v. 7367-72).

Elle cite Texemple de Manfred, roi de Sicile, vaincu et tué par Charles d*Ânjou ; de Corradin , exécuté malgré sou jeune âge et

Maugré les princes d'Alemaigne (v. 7395) ;

de Henri, frère du roi d'Espaigne, que Jean de Meun, comme ses contemporains, croit mort, tandis qu'il est seulement prisonnier des Angevins; enfin de Torgueilleuse Marseille, qui, s'étant révoltée contre le comte de Provence, fut soumise par lui, et vit monter à Téchafaud ses premiers citoyens.

Jean de Meun, bon Français, prend parti dans tous ces événements pour Charles d'Anjou,

Cui nuis et joura et mains et soirs

L*ame, le cors et tous ses boirs

Gart Dieus et desfonde et conseille (v. 7465-67).

G*est grâce à ces allusions qu'on a pu dater le Roman de la Rose.

Un autre emprunt important fait à Boèce est le chapitre où Jean essaye de démontrer que le libre arbitre et la prescience divine ne s'excluent pas. Cette question , si souvent débattue par les philosophes de l'école platonicienne et par les Pères de TÉglise, n était plus susceptible d*argunient$ nouveaux. Jean trouvait dans la Consolation philosophique tous ceux que le christianisme admet; il ne pouvait dono mieux faire que de les reproduire; il a su les inlerprtMer avec une netteté qu'on est tout surpris de trouver dans une langue peu habituée aux discussions métaphysiques.

Jean» comme nous lavons vu (1). a traduit littéralement

/.; Page 96 et p. 174,

SECONDH FABTIÏ.

deux fragments d'Alain de Lille, l'un tiré de l'Anlictaudianus, l'autre du De Pianctu Xalurae. Mais il doit autre chose k cette dernière composilioo. C'est à elle qu'il a pria l'idée bizarre d'exposer ses connaissances sclenlifiqiics, philosophiques et autres, par la bouche de Nature qui sâ confesse à son chapelain, ou de Genius qui seroione sa pénitente. J'ai donc considéré le De PlanCtu Saturas comme la source des cinq mille vers pendant lesquels ces deux personnages occupent la sc^ène. Je n'entends pas dire par là que toutes les idées exposées dans cet immense épisode soient d'Alain, tant s'en faut. Les unes sont de lui, les autres ont été inspirées par lui, beaucoup lui sont absolument étrangères, mais le cadre tout entier lui appartient.

J'ai dit déjà comment Jean de Meun s'est comporté à l'égard d'Alain ; je n'insisterai pas davantage sur ce point.

J'ai signalé commo ayant leur source dans un écrit de Guillaume de Saiut-Amour un millier de vers environ de Jean de Meun. C'est un des passages les plus Justement admirés du Roman de la Hose, celui où Faux-Sein blaiit occupe la scène. Beaucoup des traits dont se compose la physionomie de ce personnage se trouvent, sous forme d'accusations, dans le réquisitoire lancé par le chancelier de l'Université, directement contre les hypocrites, indirectement contre les ordres mendiants; c'est là que Jean les a trouvés. D'autre part, l'idée même de personniSer l'hypocrisie lui était imposée par le cadre de Guillaume de Lorris. Mais quel admirable parti il a su tirer de ces données premières! Quelle diOérence entre le sralastique mémoire de Guillaume de Saint-Amonr et les porlnùls pleins da vie , de chaleur et d'originalité de Faiii-Semblant et de b,'1 compagne Abstiuence-Contrainle! o Je perdrais du papier », dit un critique, qui n'a pas toujours été si heureux dans ses appréciations sur notre poème, « je perdrais du papier à faire remarquer la vigueur de toute cette peinture. Tartufe, au cinquième acte, n'est pas pins dur que Faux-Semblant, et sa magnifique lauguo n'est pas plus forte ni plus précise que l'énergique bégayemenl de son aïeul (1). xLe mot bégayemeu test le seul que je n'approuve pas dans ce jugement. Ni Guillaume de Lorris, ni Guillaume do Saiut-Amour n'ont rien à réclamer dans le prix de co tableau, et la gloire de Jean de Meun n'est en rieu diminuée par les emprunts qu'il leur a faits; pas plus que le mérite d'un .irchitecta n'est amoindri par la mise en œuvre, dans ses constructions, de

(1) D. Nisard, Hfs

a liltéralure française, I, IÎ8 (l- tdil.),

190 ORiaiNES M SOURCES DU ROMAN DR LA ROSS.

matériaux ayant déjà servi. Oa dit que le palais Farnèse, le plus beau de Rome, a été construit avec des pierres du Colysée; est-ce que, de ce fait, l'architecte Michel-Ange doit quelque chose de sa gloire à l'architecte du Colysée?

De cet examen des procédés dMmitation de Jean de Meun, tan« tôt fidèle jusqu'à la copie, tantôt libre jusqu'à Toriginalité, il ressort que si j*ai pu lui faire tort en révélant ses emprunts, ce préjudice n*est pourtant pas aussi grand qu'on pourrait le croire d'après le nombre des vers dont j'ai indiqué la source. En fût-il autrement et ne verrait-on dans l'imitateur qu'un homme instruit, un esprit curieux et souple, les parties de son poème absolument personnelles sont encore assez importantes pour nous montrer en lui un penseur et un poète.

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