PREMIÈRE PARTIE
la question de savoir qui vaut mieux, en amour, d'un clerc ou d'un chevalier, disculée , en assemblée générale , par les nonnes réunies dans la salle capitulaire de Tabbaye de Remiremont.
Il semble que, dans le règlement de cette question, il n'y ait matière qu'à un chapitre du code d'amour. En réalité, la question est plus large : la discussion des titres des clercs et des chevaliers, Texamen de leurs aptitudes et de leurs empêchements dans le service d'Amour nécessitent l'exposition, au moins implicite, des ordonnances de ce dieu. D'ailleurs, l'arbitre du débat ne craint pas, à l'occasion, de sortir de la question pour donner des préceptes généraux de l'art d'aimer.
Le Concile de Remiremont est peu connu. Il a pourtant servi de point de départ à toute une série de poèmes, à travers lesquels son influence a pu s'exercer jusque sur le Roman de la Rose. Je crois donc à propos d'en donner ici une courte analyse.
Gomme dans tous les poèmes consacrés à l'amour , l'action se passe au printemps :
Veris in temporibus, sub aprilis idibus, Habuit conciliutn, Romaricimontium , Puellaris concio, niontis in coenobio.
L'objet de ce concile est très singulier :
In CD concilie de solo negotio
Âmoris tractactum est, quod in nuUunn factum est«
Les hommes sont exclus de l'assemblée ; toutefois, il est permis d'y assister, mais comme simples spectateurs, aux clercs du diocèse de Toul,
Quorunti ad solatium factum est conciUum Puellis amantibus ; illis solis omnibus Janua dat aditum céleris prohibitum.
Les portes sont également fermées aux femmes que Tâge a rendues insensibles aux douceurs de l'amour.
Pour une assemblée aussi folâtre, Tévangile du Christ serait trop sérieux ; on le remplace par celui d'Ovide, le docteur excellent.
Intromissis omnibus virginum agminibus, Lecta suât in médium, quasi evangelium,
Prncccpta Ovidii, doctoris cgrcgii.
Loctrix lam propitii fuit ovangclii Eva de Danubrio, potens in officio Artis araatoriac, ut affirmant aliae.
L'invocation du Saint-Esprit se fait par de tendres couplets, que chantent Fllisabeth des Granges et Elisabeth du Faucon , toutes deux également instruites dans l'art d'amour.
Enfin, la séance est ouverte par une dame, très richement vêtue. C'est une cardinale, cardinalis domina y envoyée par le dieu d'Amour pour visiter le monastère, avec tous les pouvoirs attachés à pareille délégation. Elle interroge donc les nonnes sur leur genre de vie :
Vos, quarum est gloria amor et lascivia Atque delectatio aprilis eu m ma[d]io, Notum vobis facimus ad vos quare venimus :
Amor, deus omnium quotquot sunt amantium, Me misit vos visere et vitam inquirere...
Nulla vestrura sileat quae vos vita teneat.
Elisabeth des Granges répond qu'elle et ses compagnes mettent tous leurs soins à servir Amour :
Sic, servando regulam, nullam viri copulara Habendam eligimus, sed nequc cognovimus, Nisi talis hominis qui sit nostri ordinis.
Elisabeth du Faucon, à son tour, donne les raisons de cette préférence pour les clercs :
Inest curialitas clericis et probitas :
Non noverunt fallere nequc maledicere, AmanJi peritiam habent et industriam , Pulchra donant munera, bene serv.ant foedera, Si quid amant dulciter, non relinquunt leviter...
Plusieurs nonnes approuvent cette déclaration ; mais d'autres avouent qu'elles préfèrent l'amour des chevaliers :
Horum et militia placet et lascivia,
Horum ad obsequium nostrum datur studium ;
Audaces ad prelia sunt pro nostri gratia ,
Ut sibi nos habeant et ut nobis placeant
Nulla liment aspera, nec mortem, nec vulnera...