PREMIÈRE PARTI K
Après plusieurs répliques de part et d'autre (1), la cardinale, suffisamment éclairée, décide que les clercs seuls sont digues d'être aimés. Les nonnes qui ont accordé leurs faveurs à des chevaliers devront faire pénitence, si elles ne veulent pas être exclues du monastère. Elle ajoute à sa sentence quelques préceptes généraux :
Nulla vestrum pluribus se det amatoribus.».
Ne vos detis vilibus nec unquam militibus Tactum vestri corporis, vel colli, vel femoris...
Le poème se termine par un analhème terrible lancé contre les femmes qui persisteront à aimer des chevaliers.
Le même débat fait le sujet d'un autre poème latin, en quatrains syllabiques monorimes, d'un peu postérieur au précédent, intitulé : Altercatio Pfiyllidis et Florae (2). Malgré l'inspiration commune des deux poèmes, il serait imprudent d'affirmer que l'un a été directement inspiré par l'autre. Dans la littérature moderne, si deux ouvrages présentaient autant de points de ressemblance qu'il est facile d'en trouver entre les deux poèmes latins, ou n'hésiterait pas à voir dans l'un une contrefaçon de l'autre. La critique des œuvres du moyen âge doit être plus circonspecte; le plus souvent, elle est arrêtée par l'hypothèse , soit de quelque composition plus ancienne, aujourd'hui perdue, qui aurait été la source commune de celles qui nous sont restées, de sorte que celles-ci, au lieu de descendre l'une de l'autre, n'auraient entre elles qu'un lien de parenté collatérale; soit de compositions intermédiaires, qui en auraient imité de plus anciennes et auraient été elles-mêmes imitées par les auteurs des plus récents. Au moyen âge, la propriété littéraire n'existant pas et l'invention étant, en général, très pauvre, dès qu'un auteur avait mis au jour une pensée nouvelle, une foule de versificateurs, à l'affût d'une idée, la reproduisaient sans aucun scrupule et sans beaucoup de modifications. C'est ainsi que sur la même question , outre les deux poèmes latins dont j'ai déjà parlé, nous possédons quatre débals français, sans compter ceux qu'on pourra retrouver encore dans les biblio-
(1) Parmi les arguments donnés en faveur des clercs, il en est un particulièrement intéressant :
Laudant nos in omnibus rythmis atque versibus,
dit une des jeunes fîUes.
(2) Publié par J. Grimm, dans les Abliandlungen der Berlinei^ Académie, 1843, p. 218-229; et dans les Carmina burana, p. 155-165.
thèques. Il a doue pu exister un origiual commun au Concile de Remiremont et au Débat de Phyllis et de Flora, ou des imitations intermédiaires 9 qui ont reculé le degré de parenté existant entre les deux poèmes.
Si l'inspiration est la même dans les deux poèmes, le cadre du débat est tout différent. Dans le second, la discussion est circonscrite entre deux jeunes filles, et c'est le dieu d'Amour lui-même qui est pris pour juge.
Pour mon étude, ce poème est plus important que le- premier, parce qu'il contient déjà beaucoup de développements que nous retrouverons dans le Roman de la Rose. Quelques-uns étaient ou allaient devenir des lieux communs, et leur présence dans plusieurs ouvrages n'implique pas nécessairement un lien de parenté entre ceux-ci, mais il en est d'autres qui établissent sûrement, entre VAllercatio PhylUdis et Florae et le Roman de la Rose, une relation dont je déterminerai plus loin le degré.
L'action se passe par une belle* matinée de printemps. A leur réveil, les deux jeunes filles, comme Guillaume de Lorris, rêveuses, absorbées par un trouble intérieur, vont se promener dans une verte prairie, au bord du cours d'eau limpide qui l'arrose. Assises près du ruisseau, à l'ombre d'un pin. elles se font de mutuelles confidences. Flora aime un clerc ; Phyllis a donné son cœur à un chevalier. Chacune vante la supériorité, en amour, de la profession de son amant. Une discussion s'élève entre elles à ce sujet. Ne pouvant se mettre d'accord, elles prennent la résolution d'aller soumettre leur différend au tribunal d'Amour.
Le poète fait alors du palais d'Amour une description, dont la plupart des traits se retrouveront dans la description du jardin d'Oiseuse, dans le Roman de la Rose, comme on peut en juger par les quelques extraits qui suivent (1) :
Parvo tractu temporis nemus est inventum.
Ad ingressum nemoris murmurât flucntum ;
(1) C*est, sans doute, à Tibulle que le moyen âge doit l'idée première de ce paradis délicieux, rempli de fleurs et d'oiseaux, où les vrais serviteurs d'Amour reçoivent le prix de leur fidélité :
Sed me, quod facilis tenero sum scmpcr Amori,
Ipsa Venus campos ducct in Elysios; Hic choreao cantusque vigent, passiniquc vagantcs
Dulce sonant tenui gutturc carmen avcs.
Fert casiam non culta seges, totosque per agros
Floret odoratis terra benigna rosis.