CHAPITRE VIII
\J:s dit que les Turcs ont un ange gardien fort complaisant. Sans verser une larme pour effacer de son registre les pa« rôles et les actions qu'il auroit voulu n'y pas inscrire , il ferme obligeamment les yeux , et oublie d'enregistrer tout ce c|u'un homme peut dire et faire en trois circons^tances : quand il a trop bu , quand il est en colère , et quand il n'a pas encore atteint 1 âge de discrétion. Nous ne nous rappelons pas en ce moment quel est 1 âge de discrétion pour un turc , mais nous savons que notre héros n'a pas encore vingt ans. — Sans être tout-à-fait aussi accommodans que l'ange des musulmans , nous voudrions pouvoir rayer de nos tablettes quelques mois de l'existence de notre héros. Il sentoit parfois sa dégradation , et il en rougissoit. Mais après avoir perdu et plus que perdu six mois de sa vie , ce néloit assez ni de rougir , ni de
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pleurer cette perte ; il falloit reparer le passé, et c'ëtoit le pins difficile.
Toutes les fois qii'Ormond réflëchissoit sur lui-même ; toutes les fois qu'il songeoit à se corriger , le souvenir de lady Annaly se représenloit à lui. Il pensoit avec honte qu'il n'avoit jamais eu la politesse de répondre à sa lettre. Il avoit plus d'une fois eu l'intention de lui écrire , mais il avoit remis de jour en jour à le faire , et les mois s'étoient succédés sans qu'il exécutât ce projet. Il avoit d'ailleurs irne fort mauvaise écriture , et il étoit honteux de la lui faire voir. Cependant la bonté de son inqx)litesse l'emporta enfin sur l'autre , et il se décida à lui écrire.^
Il chercha sa lettre, et la trouva facilement , car il l'avoit serrée soigneusement , la regardant comme son plus grand trésor. En la relisant, il vit qu'elle lui parloit d'un présent de livres qu'elle lui destinoit. Il en existoit , lui disoit-elle , de doubles exemplaires dans la bibliothèque de son fils , sir Herbert Annaly. Elle avoit envoyé à Annaly la caisse qui les conte- Boit , et avoit chargé le concierge qui y d^meuroit de la faire passer à M. Ormond- 1. i4
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Mais dans le cas où cet envoi éprouveroit quelque délai , elle l'engageoit à y envoyer pour la réclanier. Ce présent de livres étoit entièrement sorti de la' mémoire d'Henry , et il rougit encore du peu d'empressement qu'il avoit misa profiter des bontés de cette dame. Il fit partir sur-lechamp un messager pour Annaly ; la caisse s'y trouvoit , mais elle étoit trop lourde pour qu'il put s'en charger. Il revint dire que deux hommes, quatre hommes même ne pourroient l'apporter. Il y avoit un peu d'exagération dans son rapport , mais enfin on envoya une charrette , et les livres arrivèrent, C'étoit une excellente collection de ce qu'on peut appeler les classiques anglois et français. Les livres français lui éloient à cette époque tout-à-fait inutiles, car il ue savoit pas un mot de cette langue. Lady Annaly , en les lui destinant, avoit eu dessein de l'engager à l'apprendre , sachant qu'elle pouvait lui être utile , s'il entroit dans la car-j rière militaire, comme H paroissoit y ^trej porté. Elle lui diso t que quelque partie (le l'Irlaïuîc qu'il habitât , il trouveroit Geïtaineiueut des secours suffisans dans
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le cure de la paroisse , la plupart; ayant reçu leur éducation à Saint Oiner ou à Louvain.
Le père Joseph avoit été élevé à Saint Omer , et Henry résolut de rattaqueravec une grammaire française , et ûh dictionna re de la même langue. Mais le père Joseph n'avoit appris le français a Saint Ôiiier qiie par le secours de l'oreille , et il ne pouvoit supporter la vue "d^unê graiiimaire française, Henry fut donc obligé de travailler sans maître , et il résolut d'attejulre , pour .écrire^ lady A nnaly, qu'il pût au moins lire iiVie' page' de Gil- Blas, et lui annoncer qu'il avoit suivi ses avis. ]VIais lorsqu'il commença a se trouver eii état de le taire, il apprit du concierge dé la.dy Annaly que cette dame etoît dans lé plus grand chagrin , son fils s'étant ronàpu un vaisseau sanguin dans la poitrine^ jÇe n^étoit pas le moment de la troubler pour une lettre de remercîment. En un mot , il trouva des raisons pour différer, jusqu'à ce qu'il crût enfin qu'il étoit trop lard pour le faire.
Parmi les ouvrages anglois , il en trouva un qui ne captiva pas d'abord son atten-
!■:,■• tion aotant que l'avoit fait Toiri- Jones,
mais qui parviut à la fixer par clegrës , contre sa volonté et contre son goût. Il n'aimoit ni la morale ni les réflexions, et il en trouvoit presque à chaque page. Il enjamboit par - dessus , et conlinuoir sa lecture ; mais le héros et riiéroïne étoient taillés sur un modèle sévère qui ne lui plaisoit point : et cependant il trouvoit dans celivreje nesnis q.uoi , qui, en dépit de toute cette artillerie de beaux sentijnens , ne lui permettoit pas d'en abandonner la lecture. L'héroïne lui paroissoit une égoïste trop rt^mpht" d'elle-même, trop vertueuse \ ses lettres étoient d'u'ie longueur effrayante. Le héros étoit peint sous des couleurs trop brilkutes; c'etoit un de. ces hommes dont on ne peut rencontrer le pareil. En un mol , \\ ne pouvoit d'abord souffrir sir Charles Grandisson. Il ressembloit si peu aux amis qu'il chéiissoit, aux héros quilavoit admirés dans d'autres ouvrages. —C'est ainsi que dans de vieux portraits , lions nous laissons d'abc\rd frapper par le costume; mais si !a touche est d'un grand maître, notre atieution est bientôt fixée par l'exprès-
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sion des traits , et par la vie répandue sur tout l'ensenible.
Les traits du ridicule et de la gaieté ne manquoient jamais de produire leur effet sur Ormorid ; niais, de même que toutes les âmes véritablement nobles , il ëtoit encore plussensil)le à l'élévation des sentimens, à la générosité du caractère. Celui désir Charles Grandisson , en dépit de ses manières un peu formalistes , finit par faire impression sur l'esprit de notre jeune homme, lui inspira une noble émulation , et lui fit concevoir l'ambition de lui ressembler. En un mol , cet ouvrage détruisit complètement l'effet que Tom- Jones avoit produit sur lui. — Tous les sentimens louables qui lui étoient nati*rels à lui-même, et qu'il avoit vus combinés dans l'enfant trouvé , comme par nécessité , avec les habitudes d'un aventurier . d'un dissipateur , d'un débauché, lui paroissoient unis dans sir Charles Grandisson avec les principes de la morale et.de la religion , pour former un homme vertueux , un homme d'honneur, un homme aussi distingué pas ses con- Dojssances que par la science du moude^
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Il voyoit en lui un homme remplissant tous les devoirs du rang qu'il occupoit dans la société , se rendant utije à tout le monde ; bon frère , ami fidèle , admire de son propre sexe, et, ce qui frappoit Orlïiond plus que tout le reste , aimé, passionnément aimé par les femmes , non par des fenmies débauchées et méprisables, mais par les plus estimables , les plus accomplies de leur sexe.
Ormond déclara souvent que de tous les romans qu'il avoit lus en sa vie, sir Charles Grandisson étoit le seul flont il eût retiré quelque fruit. Au fait, il ne le lisoit pas comme un roman. Son imagination étoit si remplie de CJémentine et de toute la famille Poretta , qu'il y pensoit toute la journée , et qu'il en révoit toute la nuit. Il en étoit tellement occupé, qu'à peine pouvoit-il sonj^er au train or dtnaire des affaires de la vie.
Un jour ^ que Cornélius l'avoit appelé pour aller à la chasse, il lui trouva les yeux rouges, et lui en demanda la cause. Henry fut presque honteux de la lu:; dire , craignant de s'exposer à quekpu
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raillerie. Mais le roi Corny ëtoit susceptible du même genre d'enthousiasme, et quoiqu'il n'eût jamais ëtë ce qu'on peut appeler un lecteur^ tout ce qu'il avoit lu, et il n'avoit jamais lu que pour s'amuser, avoit laissé dans sa mémoire des traces ineffaçab es. Quand un roman l'intéressoit , il devenoit pour lui une vérité, et il neparloit des persotniages qui y étoient mis en action, que comme s'ils eussent réellement vécu. Henry vit avec plaisir qu'en ce point , comme en beaucoup d'au* très, leurs sentimens pouvoient svmpathiser.
Mais si Corny étoit disposé à partager les sensations des autres, il n'exigeoit pas moins impérieusement qu'on partageât ses goûts. Plus d'une fois Henry fut obligé de faire une'transition subite des pensées qui l'occupoient , à celles qui remplissoient l'esprit de son bienfaiteur. Ces transitions éloient pénibles et désagréables pour lui , mais elles lui étoient utiles en Ihabituant à vaincre ses penchans , et en lui donnant ce liant qui manque si souvent aux hommes d'une imagination vive , habitués à vivre dans la retraite ,
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el être les maîtres absolus de leur temps
et de leurs occupations.
Saisi, pour la première fois de la vie, d'une espèce de fureur pour lire et pour apprendre , Henry faisoil alors une rude épreuve de patience par les interruptions fréquentes auxquelles il ëtoit exposé. j
« Henry ,» crioit un jour le roi Cornv^ • « descendez î voulez-vous devenir un ver de livres ! Jetez celui que vous tenez en. mains. Venez à l'instant. Je veux vous montrer un blaireau tenu en arrêt , qui se défend comme un lion, contre un demi- | douzaine de chiens. » j
~ « Je viens , monsieur. Je descends à l'instant. Une minute seulement. »
— « Pas une minute. — Voilà huit jours que je le cherche. ïi se tenoit bien caché. Enfin nous avons découvert son terrier, nous l'en avons fait déguerpir. J'ai donné ordre de retenir les chiens. Mais arrivez donc , Henry, arrivez. — Quel est donc ce beau livre qui vous retient? Le dernier volume de Grandisson ? Pouah ! Mon blaireau en vaut cent. » I
Une autre fois, comme il lisoit Cla
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risse , le roi Corny l'appela encore pour une partie de chasse.
« Laissez-là votre Clarisse. Elle mourra i tout aussi-bien un autre jour. — Croyezvous qu'elle vaille une superbe oie saur vage dont j'ai découvert le nid ? »
"•j" Henry fut obligé de descendre et de is'enrôler pour quelques heures au service du roi Corny. — L'une des lies Koires n'est qu'un rocher stérile , désert, et aussi élevé qu'escarpé , servant de retraite aux oiseaux marins et de passage. L'oie sauvage , au lieu de placer ses œufs dans un nid à terre , les avoit pondus tout au plus haut du rocher. Plus il étoit dangereux de les aller chercher, plus Corny avoit envie de s'en emparer. Il s'occupa de cette entreprise pendant plusieurs heures avec Ormond , Moriarty et plusieurs autres. 11 formoit les plans d'escalade, donnoit les ordres, et chacun, s'aidantde cordes, de crocs et de bâtons, cherchoit à gagner le haut du roc», en montant d'une pointe sur une autre ^suspendus sur des précipices d'une profondeur immense , ouverts sous leurs pifds.a;- j ].!.. -i'.»,,-.!.
rjo ORMOND.
Ormond, échauffe par l'ardeur qui lui ëtoit naturelle , ëtoit toujours à la tête des autres. Il ëtoit enfin parvenu au haut du rocher, mettoit la main sur les œufs, et entendoit le roi Corny pousser des cris de triomphe, quand le pied lui manqua.
Il tomba sur-le-champ, et auroit ëtë précipite au fond d'un abyme, où il ne seroit pas arrive en vie, si une bruyère, poussée dans une feule du rocher, ne l'eût retenu par ses habits. La terreur du pauvre Corny fut telle , qu'il ne put ni crier , ni faire un mouvement , jusqu'à ce qu'il entendit Moriarty s'écrier que « M. Ormond en ëtoit quitte pour une entorse. »
Celte chute , cette entorse ne seroient pas dignes de figurer dans ces mémoires, 1 sans les conséquences qu'elles eurent pour Henry , non sur son physique , mais sur son moral. Il fut obligé de garder la chambre pendant plusieurs semaines , et la lecture fut la seule ressource qu'il put trouver pour charmer l'ennui de cette retraite forcée. Il avoit épuisé tous les romans de sa bibliothèque : il fallut recourir à d'autres livres^qui ne l'ariiusèrent pas d'abord, mais encore aimoit-il mieux
les lire que de fabriquer des filets pour la pèche , ou de jouer au trictrac avec le père Joseph , qui ètoit toujours de mauvaise humeur quand il perdoit. Peu à pea ils l'intèressèreut, et il finit par prendre le goût des lectures sérieuses et instructives.
Le bon roi Corny, sachant que c'ètoit à son service qu'Henry s'étoit blessé , auroit volontiers passé avec lui les journées entières,* mais Ormond savoit que la plus rude pénitence pour lui étoit de rester çnfermé , et il l'engageoit à continuer se^ exercices ordinaires. Le soir, il lui parloit des lectures qu'il avoit faites , et écoutoit avec plaisir ses remarques , quelquefois Justes, et souvent bizarres.
« Hé bien , Henry , je vous ai conté tout ce que j'ai fait aujourd'hui ; à présent, mon enfant , dites-moi ce que vous avez fait de bon avec tous vos livres ? ètesvous bien tombé aujourd'hui ? avez-vous passé la journée avec Shakespeare? — Il vaut lui seul tous les autres. On trouve tout en lui. »
Corny, cependant , ne respectoit pas la réputation qu'un livre avoit acquise j un
grand nom ne lui en imposoit point , et n'influoiten rien sur son jugement.
S'agissoit • il d'une pièce de théâtre ? il demandoit si elle faisoit naître la pitië OU l'indignation. — D'une histoire? si la •mérité y ëtoit respecte'e. — D'un poème? si l'on y trouvoit de l'imagination. — D'un ouvrage de philosophie ? si les raisonnemens en ëtoient justes. « Jamais , sjoutoit - il , on ne m'a fait avaler les éloges d'un livre, sans que je susse en quoi il les mëritoit. » Ses jugemens ëtoient tranchans , et quoiqu'ils ne fussent pas toujours très -juste s, ils furent pourtant Utiles à son jeune ami. Ils éveillèrent sa méfiance , et l'empêchèrent de prendre pour comptant les louanges qu'on donne à certains écrivains , avant de s'être assuré s'ils en sont dignes.
On touchoit au printemps , et c'étoit au printemps que Dora devoit revenir.
Ormond regardoit son retour comme devant créer une nouvelle ère dans son existence. Il se trouveroit en nieilleure compagnie que celle dans laquelle il vivoit habituellement , il verroit une femme plus parfaite que celles qu'il avoit vue»
depuis quelque temps ; il devienrlroit lui-même plus parfait. Pendant l'hiver , sa principale occupation , sa plus louable du jnoins , avoit été la chasse , la péçliç et les courses à cheval. Il avoit dresse une superbe jument pour Dora ; ilsavoit que , dés son enfance, elle aimoit beaucoup à montera cheval, et qu'elle accompagnoit souvent son père dans ses courses. Lorsque la tête de Henry étoit remplie de ïora Jones, il se représentoit toujours Sophie Western sous hs traits de Dora, quoiqu'il n'y eût pas un autre trait de resse.'nhlance entre elles au physique ni au moral. Maintenant que sir Charles Grandisson occupoit dans son esprit la place de Tom Jones; que les peintures tracées par Richardson l'avoient rendu rneilleur appréciateur du mérite dtîs femmes, son esprit , avec la mêmefacihté , avoit conçu de Dora l'idée d'une héroïne : non pas son héroïne , car elle étoit promise à WhiteConnal; mais seulement une héroïne dans un sens abstrait. H avoit été averti qu'il devoit la regarder comme une femme mariée. Bien certainement il n'y penseroit jamais autrement. Elle de\oit
être mistress Cormal. Tant mieux! il en seroit plus à l'aise auprès d'elle. Elle Taideroit dans l'étude du français ; elle lui apprendroit à danser, à dessiner. Ilrégleroit ses manières sur les siennes. 11 ne se dissimuloit pas que , depuis son séjour dans les lies Noires , il avoit perdu le peu de poli qu'il avoit acquis au château de î'Hermitage , et pendant un hiver qu'il avoit passé à Dublin : il craignoit même d'avoir perdu l'habitude de s'exprimer en termes choisis et convenables. Mais Dora , formée par une résidence de plus de six mois chez sa tante, et par les soins d'un maître à danser , donneroit à l'éducation qu'il avoit reçue , le fini qui lui manquoit.
En spéculant ainsi sur tous les avantages qu'il devoit retirer de la société de Dora , et sur la rapidité avec laquelle un homme doit faire des progrès quand il a une femme pour maître , l'idée que toutes ces études pourroient bien ne pas être sans quelque danger pour lui , se présentoit quelquefois à son imagination :
mais il l'accusoit d'injustice. « Quel danger pourrois-je craindre ? » répétoit-il sans.
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cesse r « Ne dois-je pas conside'rer Dora comme une femme mariée , comme mistress Connal ? »
La tante de Dora n'étoit pas mariée j jamais elle n'étoit venue dans les Iles Noires, mais elle devoit y accompagner sa nièce à son retour. Ormond ne l'avoit jamais vue , mais il avoit arrangé dans sa tête que celte tante devoit ressembler à la tante Ellenor , qu'il avoit vue dans Grandisson. Ce devoit être une vieille fille, vêtue à l'antique, roide, sérieuse et formaliste. Jamais surprise ne fut plus visible dans les traits d'un homme , que celle qui se peignit sur le visage d'Ormond, quand il la vit pour la première fois. Elle fut telle, qu'elle l'empêcha de faire attention à Dora elle-même.
Il n'y avoit pourtant rien de bien extraordinaire dans la dame qui s'olfroit à ses yeux , mais il trouvoit un contraste complet entre la femme qu'il voyoit , et le portrait qu'il s'en étoit formé. Mademoiselle , car on nommoit ainsi miss O'Faley , parce qu'elle étoit née en France ; que la famille de sa mère étoit française ; qu'elle avoit été élevée dans ce pays , et
qu'elle y avoit passé plus de la moitié de sa vie , dans l'espoir d'y trouver un établissement qui ne s'étoit jamais présenté. Mademoiselle^ disons-nous donc , etoit vêtue suivant la mode française la plus nouvelle. Elle étoit de cet âge indéfinissable que les Français désignent si jheureusement par cette phrase : une femme d'un certain âge : ce que miss O'Faley traduisoit non moins heureusement par celle-ci : une femme qui lia point d'âge particulier. Quoique cela pût être vrai aux yeux de la politesse , elle paroissoit pourtant à ceux du vulgaire, ce que les gens malavisés qui n'en savent pas davantage, appellent une ineille fdie. Elle étoit cependant vive et alerte comme si elle n'eût eu que quinze ans. L'observateur lui déoouvroit quelques rides , mais en général on la trouvoit bien conservée. Il étoit évident qu'elle mettoit beaucoup de rouge , plus évident encore qu'elle prenoit beaucoup de tabac.
Deux grands yeux noirs français jouoient continuellement dans leur orbite , sans motif apparent, dune manière qu'aucune Angloise n'auroit pu imiter , et qui expo-
soit les spectateurs de ce manège à la tentation de la prier de les laisser en repos. Mademoiselle oumissO'Faley ëtoit en effet moitié Française, moitié A ngloise. Elle étoit née en France d'un officier servant dans un régiment irlandois , et qui avoit épousé une demoiselle française d'une bonne famille. Ses gestes, son ton , son langage offroient un mélange frappant , et une succession rapide de français et d'irlandois. Quand elle parloit français , ce qu'elle faisoit aussi bien et sans plus d'accent qu'une Parisienne , sa voix, son air , ses idées , tout étoit français chez elle , etelle paroissoit une femme bien née et bien élevée. Parloit-eile anglois ? On y trouvoit l'accent et le dialecte irlandois dont elle u'avoit jamais pu se défaire , et toutes ses manières étoient celles d'une Irlandoise du commun.
il Que voyez-vous donc de si étonnant dans ma tante O'Faley? » demanda Dora à Ormond , en remarquant la manière dont il la considéroit.
— « Rien, seulement »
Il ne finit pas cette phrase , et Dora n'en fut point fâchée , car elle s'aperçut que
ses idées avoient changé d'objet , et que son attention s'étoit reportée de sa tante sur elle-même , dès l'instant qu'il l'avoit remarquée. Il ne reconnoiss-oit plus en elle l'enfant avec qui il aToit joué, il n'y avoit pas encore très-long'temps. Elleavoit grandi et s'étoit formée pendant sou absence , et elle avoit droit , et sembloit même s'attendre à être désormais regardée et traitée comme une femme. Sa beauté n'étoit pas régulière , mais elle étoit aussi jolie qu'on peut l'èlre : ses yeux étoient vifs et brillans , et tous ses traits, dont l'ensemble étoit charmant , offroient un caractère enfantin qui désarmoit la critique qu'on auroit pu en faire en les détaillant.
Ormond ne put juger ce soir que de son extérieur. Elle étoit fatiguée , et se retira dans son appartement presque à l'instant de son arrivée. Il attendit le lendemain avec impatience , désirant connoître mieux celle dont il faisoit dépendre une partie de son bonheur.
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