‹ OrmondChapitre 11 sur 40 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

il ous avons déjà dit que c'étoit la pre* mière fois que mademoiselle O'Faley ve»

noit aux Iles Noires. Le roi Corny , tant par reconnoissance des bontés qu'elle avoit eues pour sa filîe, que par suite de ses sentimens hospitaliers , avoit formé le projet de la recevoir de la manière qui pût lui être la plus agréable..

« J ai formé une bonne résolution , mort cher Henry, » lui dit-il le lendemain de grand matin, «une résolution capitale.

Vous avez vu ma belle-sœur , miss O'Faley. Elle vient résider avec moi ; elle a vaincu son antipathie pour la solitude et pour les Iles Noires , le tout par attachement, par tendresse pour ma fille. Cette raison fait que je la respecte , malgré son bavardage éternel sur la politesse , les absurdités de sa toilette , et la vanité dont la nature lui a donné une double dose ea

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la faisant femme et Française. — Mais ma femme Tetoit aussi , et cependant je l'aimois passionnément, car un homme peut quelquefois faire une folie. — Ainsi donc, et d'après tout cela , je ne veux ni contredire , ni contrarier cette Mademoiselle. Je veux qu'elle agisse, qu'elle se conduise en tout , comme bon lui semblera. — Ne croyez pourtant pas , Henry , que j'aye son argent en vue. Qu'elle le laisse à sa nièce ou à son chat , si bon lui semble. Je ne calcule pas sur son liéri- | lage. — J'aime la chasse, mais je n'ai ja- ■îiiais été à celle des successions. C'en est une que je méprise, et je voudrois que tous ceux qui s'y livrent, mourussent sans avoir atteint leur gibier. »

La tirade de Corny contre les coureurs de fortune étoit tout-à-fait conforme aux sentimens d'Henry. Il ne savoit pas en quoi consistoit la fortime de miss O'Faley. Il apprit alors qu'un de ses parens , un riche marchand de Dublin , qu'elle avoit méprisé pendant sa vie , parce qu'il n'étoit ni noble , ni vivant noblement , étant mort subitement, sans avoir fait de testament , lui avoil laissé une fortune

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considérable , de manière qu'après avoir passé une grande partie de sa vie , presque dans l'indigence, elle se trouvoit maintenant dans l'opulence, avoit un équipage , des chevaux , des domestiques, pouvoit se livrer à son goût pour la parure , et faire une figure brillante partout où elle vouloit se montrer.

Los Iles Noires étoient le lieu du monde le moins favorable à ce dessein , et le premier coup d'œil qu'elle jeta sur le château de Cornélius en y entrant , ne la prévint pas favorablement pour sa nouvelle résidence.

Aussitôt après le déjeûner , elle pria son beau -frère de lui faire voir le château.

« Avec le plusgrand plaisir, » lui dit-il, « je vous conduirai de la caveau grenier. Je vous ferai voir toutes les additions et toutes les amëhorations que j'y ai faites , et je vous rendrai compte de celles que j'ai encore le projet d'y faire , si Dieu me prête vie, car rien n'est encore fini. »

« Ni ne le sera jamais ! » dit Dora , en regardant successivement son père et sa tante avec un sourire ironique.

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« Et qu'a-t-il donc fait pendant toute sa vie ? » demanda Mademoiselle.

« Des commencFTft€ns de projets, » répondit Dora d'un ton railleur. « Je vous en ferai voir une douzaine à mesure que nous avancerons. Il appelle cela des améliorations , et moi je les nomme des coups manques. »

Ormond les suivoit dans cette visite , et quoiqu'il s'amusât quelquefois des remarques piquantes que Dora faisoit à demi voix sur les singularités de son père , il trouva qu elle plaisanloit un peu trop librement , et il auroit voulu la voir un peu plus réservée dans sa critique.

Le roi Corny étoitf^n même temps fier et honteux de son palais : fier, parce qu'on y trouvoit partout des preuves de son goût, de son originalité entreprenante : honteux, parce que rien n'étoit fini , et qu'il n'y existoit pas une seule pièce où il ne manquât quelque chose.

A toutes les objections de Mademoiselle , son esprit fertile lui fournissoit des raisons, des excuses, des moyens de remédier. Il consentoit à exécuter chaque changemeut qu'elle proposoit, et il pro-

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m^ltoit des impossibilités de la meilleure foi du monde.

« Comme un Français le disoit à une reine de France , » disoit Corny , « on le fera si cela est possible ; et si cela ne se peut, il faudra bien encore qu'on le fasse. »

Mademoiselle convint qu'elle avoit pensé qu'elle trouveroit son beau-frère plus rétif, plus sauvage, plus difficile à conduire. Elle fut donc enchantée de sa politesse, et comptant sur sa complaisance, elle fît en une seule semaine tant de chan» gemens , que le roi Corny voyant les travaux de toute sa vie sur le point d'être perdus en un instant , crut devoir mettre un terme tout à coup à cet esprit d'inno» valion.

« Ma soeur , » lui dit-il un jour , « vous êtes ici dans le château de Corny , et vous en faites le château de sans dessus deS' sous. Cela ne se peut pas- Bride en main , s'il vous plaît. Plus d'innovations en architecture, sans mon ordre. Pour les peintures, les papiers , les tapisseries, l'ameublement , tout ce qu'il vous plaira, je vous donne carte blanche. Vous pouvez aller jusque-là, raiss O'Faley, mais

j3as plus loin. Je n'entends plus qu'on

touche à un mur, ni à une cheminée. »

Il fallut que Mademoiselle se contentât de la latitude qu'on vouloit bien lui accorder, et elle fut obligée de borner son imagination brillante, aux détails de décoration intérieure. Ces embellissemens finirent même par impatienter tellement le roi Corny , qu'elle prit le parti de les faire finir en cachette, et d'y faire travailler pendant ses courses du matin.

Elle s'informa des noms et qualités de tous ceux qui demeuroient à une distance qu'il fut possible de franchir pour faire une visite du matin. Elle connut bientôt toutes les maisons voisines, et chaque jour la voyoit se rendre dans une ou plusieurs. La traversée des Iles Noires à l'Irlande n'étant guère que d'une demiheure, le bac royal n'étoit occupé qu'à la passer d'une rive à l'autre. Ou s'empressoit de lui rendre ses visites. Entin tout l'été se passa dans les plaisirs et la gaieté. On disoit partout que miss O'Faley étoit une acquisition précieuse pour le voisinage : elle étoit si gaie, si aimable, si communicative , et par des-

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SOS tout elle connoissoit si bien le monde ! Elle recevoit des lettres , des nouvelles et des patrons de modes, de Dublin, de Londres, de Paris. Chacune de ces villes, et toutes celles qu'elle plaçoit à peu près sur le même niveau, faisoient le sujet de ses conversations, et produisoient ua grand effet sur l'esprit de la demi-noblesse qu'elle voyoit en ce pays. Les choses ne sont grandes que par comparaison. 11 n'étoit donc pas étonnant qu'elle fût un personnage d'importance dans tous les environs des Iles Noires.

Personne n'ignoroit que sa nièce ëtoit promise au fils aîné de M. Connal de Glynn ; mais la tante sembloit désapprouver ce mariage , et elle le témoignoit d'une manière si peu équivoque, que bien des gens commencèrent à penser qu'il n'auroit jamais lieu. Ceux qui connoissoient bien Cornélius O'Shane étoient convaincus que jamais miss O'Faley ne parviendroit à faire manquer le roi Corny à sa parole d'honneur , et que Dora seroit bien certainement mistress Connal. Tous convenoientque c'étoit une promesse inconsidérée j qu'il pouvoit trouver poui* I. i6

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sa ûlle lin parti pins avantageux, et que inîssO'Shane, avec ia fortune de son père et celle de sa tante, sans parler de ses charmes et de son élégance , pouvoit prétendre à tout.

Dora étoit justement tout ce qu'il falloit être pour se trouver la belle et la coquette par excellence des Iles Noires et des environs. Elle avoit excité l'intérêt et la curiosité générale. Chacun cherchoit à lui plaire, et elle traitoit ses admirateurs , tantôt avec dédain , tantôt avec famiharilé : aujourd'hui elle se mettoit en frais pour les attirer: le lendemain elle sembloit , par un nouveau caprice, rejeter leurs hommages avec mépris; et tout cela, suivantl'observation de miss O'Faley, lui réussissoit admirablement bien.

Henry les accompagnoit dans toutes leurs parties; il leur étoit devenu absolument nécessaire. Miss O'Faley n'auroit pas voulu entrer dans une barque, s'il Ti*en eiit été le pilote, et ce n'étoit qu'à lui qu'elle pouvoit confier le soin de conduire le phaéton où elle se trouvoit. Elle îi'allôit à aucun bal qu'il ne lui donnât U main , et elle l'ûtoit surnommé son

attentif. Elle entreprit de le perfectionner clans la langue française , et disoit souvent qu'elle ne concevoit pas lc\, facilité avec laquelle il en saisissoit la .véritable prononciation, et prenoit l'accent parisien. — Elle répéta plus d'une fois à sa nièce, et à d'autres qui ne le cachèrent pas à Ormond, que c'étoit un grand malheur qu'il n'eût pas de fortune , mais que cependant elle le préféreroit pour neveu à tel autre qui auroit des millions. M. Ormond étoit bien né , il avoit une politesse naturelle : un hiver passé à Paris en feroit toute autre chose, le rendroit un jeune homme tout-à-fait charmant.

Elle pouvoit répondre qu'il auroit leplqs grand succès dans certains cercles et dans certains salons qu'elle pourroit noraix^er, si elle ne craignoit de lui donner trop d'amour propre. — Yoilà ce qu'elle di^oit, et elle en pensoit e-ncore .davantage.

IS'étoit-ce pas une pitié qu'une feipipe comnieelie, une jeune fille c£)mm#Dor3, un jeune homme comme Henry, restassent toute leur vie ensevelis dans les Iles ÎS^oires? Le cœur de miss OFaîey se porloit toujours v^rs Paris. C'ejst-là qu'elîe

etoit déterminée à vivre, car ce n'est que là qu'on peut vivre, ce qu'on appelle vivre; partout ailleurs on ne fait que végéter, comme quelqu'un l'a dit. Mais elleaimoit passionnément sa nièce, et l'embarras étoit de pouvoir concilier sa tendresse pour Dora avec son amour pour Paris.

Elle avoit dépuis long-temps formé le projet de~Ia conduire dans cette ville, et de l'y marier à quelque baron ou à queK que marquis. Mais le père de Dora ne voudroit jamais consentir que sa fille quittât l'Irlande, ni qu'elle eût un autre mari que White Connal. Elle décida donc que sa nièce se marieroit sans fë consentement du roi Corny , et qu'elle épouseroit un homme qui seroit disposé à demeurer à Paris, ou du moins à y passer une grande partie de sa vie : projet qu'il falloit cacher soigneusement au père, jusqu'à ce qu'il put être réalisé. Henry lui parut l'instrument le pl'us propre à le faire réussiç. Il se trouvoit jeté dans le monde, sans parens , sans liaison, sans profession, sans fortune ; Dora le connoissoit dès l'enfance, et paroissoit avoir de l'affection pour lui ; la fortune qu'elle

ponvoit assurer à sa nièce , devoit lurcoavenir parfaitement ^ la personne de Dora ne pouvoit manquer de lui plaire , elle ne pouvoit donc douter qu'il ne consentît aisément à quitter les Iles Noires et les Iles britanniques, et par amour, et par inte'rét.

Le me'nage des deux e'poux. ëtoit déjà arrangé dans la tète de Mademoiselle, elle avoit même décidé quelle seroit la parure de noces.

Quant à la promesse faite à White Connal, n'étoit-ce pas rendre service à sa nièce , que de la préserver d'un tel mariage ? Elle l'avoit vu il n'y avoit pas longtemps : il étoit venu lui rendre une visite à Dublin. Personne n'avoit l'air plus commun. Ses cheveux sembloient n'avoir pas été coupés depuis cent ans, et son habit «toit d'une forme dont un homme bien né auroit rougi. Son beau-frère, pour qui elle avoit sai>s doute beaucoup de considération , seroit trop heureux qu'on lui sauvât ainsi, la honte de tenir une promesse ridicule, ou d'y manquer-

Elle forma donc le dessein de marier secrètement sa uiècç à Ormond , avant

l'arrivée de White Connal , qu'on attendoit en octobre. La chose une fois faite, et quand il ne seroit plus possible d'y remédier, elle se persuadoit que Cornélius en seroit enchanté. Ormondn'étoit-il pas son favori? ne l'appeloit-il pas déjà son fils? La grande différence de l'appeler son gendre?

C'est d'après ces argumens irrésistibles , que Mademoiselle , casuiste en jupons, se décida à suivre son projet. A l'esprit français d'intrigue et de galanterie , elle, joignoit toute la finesse irlandoise , une immense variété de ressources; l'art d'endormir le soupçon par une apparence de franchise , de bonliomniie , d'imprudence même : ajoutez-y un fond de confiance en elle-même, qui prépare et assure souvent le succès. Avec tous ces moyens, pouvoit-elle manquer de réussir ? C'est ce que le temps nous apprendra.

Elle railloit son beau-frère si ouvertement, avec tant de franchise, sur le mariage qu'il avoit résolu , qu'il en conclut qu'elle ne vouloit que se donner le plaisir de parler. D'ailleurs, en faisant force objections contre ce mariage, il étoit un

préliminaire pour lequel elle ne montroit aucune répugnance : c'étoit de faire un voyage à Dublin, en septembre, pour y acheter les parures de noces pour Dora. Cela paroissoit au roi Corny une preuve certaine qu'elle n'avoit pas le projet de chercher à apporter des retards ou des obstacles sérieux à ce mariage. Du reste, il étoit enchanté qu'Henry fût devenu son favori. Il méritoit, à son avis , d'être le favori de tout le monde. Les jeunes gens étoient toujours ensemble : tant mieux! pensoit-il : moins ils mettent de mystère dans leur conduite , moins il y a de danger à craindre.

Ormond n'avoit pas besoin de recourir au mystère. Il ne connoissoit pas les plans de miss O'Faley, et il ne sentoit pas encore que la compagnie de Dora pût être dangereuse pour lui. Il ne cherclioit pas à se faire aimer d'elle particulièrement, mais il éprouvoit le désir de plaire à toutes les belles. Dans toutes les foires, il airaoit à montrer son adresse à monter achevai et à danser, et se rendoit agréable par ses soins et sa galanterie. 11 ne songeoit alors qu'à cultiver les moyens exté-

rieurs de plaire , que la nature lui avoit 1 donnés, et il y réussit parfaitement. — Personne ne d'ansoit, ne. faisoit caracoler un cheval avec plus de grâce ; et l'on cite encore à présent , dans les Iles Noires , sa légèreté à la course, et son adresse à la chasse et à la pèche. Tous les yeux étoient •ouverts sur lui : il étoit l'objet de l'envie de tous Tes hommes, de l'admiration de toutes les femmes; non pas seulement de celles de la classe de Peggy Sheridïin , mais de toutes celles d'une condition plus re- 1 levée, qui remplissoient les salles de bal , et qui jetoient le plus d'éclat sur toutes les jDarties de plaisir. C'étoit à elles, plu>*- j tôt qu'^Dora , qu'il consacroit ses attentions. Il la regardoit toujours comme mariée ; l'hanneur et la prudence exigeoient qu'il ne pensât à elle que comme une sœur , et il se croyoit autant de prudence qu'il avoit d'honneur. Son unique but étoit donc d'être généralement admiré, et son cœur couroit alors moins de danger que sa tête : il étoit plus à craindre que l'admiration que lui accor» doient tant déjeunes folles du voisinage, ne lui inspirassent un amour propre ex-

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c^^ssif , que probable qu'il conçût pour 1 une d'elles une passion véritable et exclusive. Enfin , il étoit sur la route qui pouvoit le conduire à être toute sa vie le rebut de la société , — uq fat.

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