‹ OrmondChapitre 9 sur 40 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Après le départ de sir Ulick, le roi Cor- Tij- resta quelques instans les mains placées sur sa béquille, et le menton appuyé sur ses mains. Enfin, levant les yeux sur Henry : « Tous êtes bien dupe ! » s'écrial-il, « mais je ne vous en aime que mieux. »

— « Quelle qu'en soit la raison , je suis charmé que vous m'aimiez davantage ; mais je ne vois pas en quoi je puis être dupe. »

■ — « Non, — Si vous le voyiez , vous ne le seriez pas. — Vous ne sentez pas que c'étoit et que c'est sir Ulick, et non lady O'Shane , qui vouloit, et qui veut encore se débarrasser de vous. »

Non -seulement Henry ne le sentoit pas ; il ne voulûl pas même le croire : il prit chaudement la défense de son tuteur : il étoit bien sûr de toute son affection ; il étoit certain qu'il étoit incapable d'avoir agi avec cette duplicité.

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Le roi Corny lui répéloit à chaque phrase : • Vous êtes une dupe ! niais je ne TOUS en aime que mieux. Vous ne voyez donc pas, aveugle que vous êtes,» ajouta-t-il , a la raison pour laquelle vous avez été banni du château de rHermitage? Non. Vous n'avez pas assez d'amour propre pour le voir , et je vous en aime encore mieux. — Quoi ! vous ne voyez pas qu'il craint que vous ne soyez le rival de Marcus , de son benêt de fils? »

— « Rival de Marcus ! Et en quoi ? et comment ? »

— a Ce n'est ni en quoi , ni comment qu'il faut me demander. C'est près de qui?

et alors je vous répondrai Comment

diable î vous ne devinez pas encore ? — Miss Annaly. »

« Miss Annaly ! » re'pëta Henry avec une véritable surprise , et humilie du sentiment profond de sou infériorité. « Ah! monsieur , vous ne pouvez vouloir me mortifier par une semblable plaisanterie. Vous connoissez mon ignorance , ma pauvreté , mon défaut d'éducation. Quelle différence avec celle que Marcus a reçue ? »

— « Tant pis pour son père. C'est une

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lionle pour lui. Puisqu'il s'eîoit chargé de vous , il de voit vous élever de la même inauière. »

— « Mais songez à la fortune de Marcus , monsieur , à sa situation dans le monde. Il peut choisir pour épouse telle femme qui lui plaiia. »

— « Oui , pourvu qu'il lui plaise lui-même , » dit Cornélius entre ses d^nts. — • ce lié bien , pour peu que cela vous convienne, je vous engage , moi , à être sou rival. »

— « Jamais une pareille idée ne s'est présentée à mon esprit. — Le rival de mon ami ? »

— « Fort bien ! mais est-il le vôtre ? »

— «Je l'ignore. — Je l'ai toujours cru. — Je l'aime sincèrement. — 11 est parti sans me voir. Jamais je ne me plaindrai. JamaLs je ne l'accuserai directement , ni imdirecteraent. — mais je ne veux pas qu'on m'accuse ou qu'on me soupçonne injustement; — Je n'ai jamais eu un seul instant la présomption , la folie, d'éiever mes pensées jusqu'à miss Annaly. »

— « Et je suppose que vous jureriez de «nême qu'elle u'a jamais pensé à vous ?■>

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— « Qu'elle ait pensé à moi? Oui sans «Toute. Songez-vous à ce que je suis , à ce qu'elle est? »

— « Je ne regrette donc pas qu'elle soit partie pour l'Angleterre. »

— «Et moi j'en suis désole'. J'ai perdu nne excellente amie en lady Annaly. — Au moins , je pouvois espérer qu'elle m'accorderoitson amitié, si je m'en montrois digne. » • .

' — « Yous pou^'iez espérer, — elle vous aurait accordé. — Ce sont là des amis en l'air qu'on peut ne jamais rencontrer sur la terre. — Si vous vous en montriez digne. — Morbleu ! qui sait ce que veulent dire tous ces si? Je n'aime pas toutes ces particules conditionnelles". Donnez -moi quelque chose de positif , d'absolu , que je puisse comprendre. Soyez mon ami lout-à-fait ou point du tout. Voilà ma méthode. Loin de moi vos amis à si , ils ont toujours une excuse toute prête , et quand vous les irez trouver dans le besoin , ils vous diront : Oh ! mais , je vous ai ditf/. ... et ils vous laissent là comme un chien. Voilà ma foi de beaux amis ! — Si lady Annaly est de cette espèce , il

ne faut pas la regretter. Je lui fais mes coniplimens , et je lui souhaite un boavoyage en Angleterre. Je félicite l'Irlande d'en être débarrassée , et vous aussi, mon enfant. »

— vt Priais , mon cher monsieur , pourquoi vous emporter ainsi contre lady Annaly sans sujet? »

— « Ce n'est pas sans sujet. — J'ai de bonnes raisons .pour ne pas aimer cette femme. — De quoi se méle-t-elle , parce qu'elle est vieille et que vous êtes jeune , de vous prêcher sur vos défauts ■^ — Je déteste les prêcheurs , surtout du genre féminin. »

— a Mais elle ne m'a point prêché , je vous assure. »

— « (Comment osez vous me dire cela ? Sa l**ttre n'étoit-elle pas édifiante P Sir Uhck ne l'a t-il pas dit ? »

— « Non , monsieur , elle n'étoit qu'amicale. Lisez-la. »

« Non , monsieur, je n'en ferai rien.

— Je n'ai de ma vie lu une lettre édifiante, et tant que mes yeux seront ouverts , ce ne sera pas pour en lire. — C'est bien assez de savoir quelle vous ait en-

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voyé cette impertinente liste de vos défauts. 3>

— « Mais c'est moi qui ai fait cette liste , et je l'avois perdue. » .

— « Hé bien , jetez -la dans le feu. — Mais, dites-moi donc, quels sont vos défauts, Henry? Je serois curieux de les connoître. »

— « Il me sembloit, mon cher monsieur, que vous m'aviez dit que vous les Saviez par cœur. »

— « J'oublie toujours ce que j'apprends par cœur. Mais si vous aidez ma mémoire , je m'en souviendrai peut-être. »

— « Hé bien ,je vous dirai d'abord que je suis emporté , violent. »

— « Violent ! cela est vrai. Vous pensez à Moriarty. Je conviens que cela a manqué de faire une mauvaise affaire. Vous auriez été malheureux toute votre vie.

— Ah ! je vous ai plaint de tout mon cœur , comme s'il se fût agi de moi-même. Je sais ce que c'est quand la colère est passée , et qu'on ouvre les yeux sur le mal qu'on a fait. Je me suis moi-même repenti souvent; mais on a brau être péuiteat, repentant, ce^a ne raccommode

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pas les os cassés. — Il faut dire aussi que vous aviez trop bu ce soir-là , et le serment que j'ai prêté vous met à l'abri de toute rechute. Et puis Moriarty se trouve aujourd'hui plus heureux qu'il ne l'avoit jamais été. »

-c- « Grâce à voire bonté, monsieur. »

— « Oh ! je nepensois pas à ma bonté. N'en parlons point. Mais pour mettre votre conscience bien en repos , le plus grand bojiheur qui lui est arrivé dans toute sa vie , c'est votre coup de pistolet ; et il le dit lui-même. Ainsi, ne pensez jamais à cela pour vous faire des reproches, »

— « Au moins j'y penserai toujours pour me corriger. — Ce qui me console , c'est que depuis ce temps , je ne me suis pas mis une seule fois en colère. »

— « Mais cependant , une colère raisonnable est permise. — Je ne donnerois pas un obole d'un homme qui ne sauroit pas se mettre en colère à props. — Je suis moi-même emporté , raisonnablement emporté , et je ne m'en estime que davantage. »

— « Je croyois vous avoir entendu dire

tout à l'heure que vous vous étiez souvent repenti? »

— « Ne pensez jamais à ce que je viens de dire, songez à ce que je dis. ~ K'ai- Tnez vous pas mieux un feu bien ronge qui vous échauffe, qu'une flamme blanche qui vous aveugle? J'aimerois mieux qu'un homme m'assommât tout d'un coup, que de le voir me sourire, comme le faisoit tout à l'heure le cousin Ulick , quand je sais qu'il voudrcit in'assommer.

— Ali î pour lui, il ne s'emporte point. Il sait se commander à lui-même. Tous ses traits sont soumis au régime hypocrite du courtisan. — Henry Ormond , ne cherchez pas à vous guérir de vos passions naturelles. C'est pur méthodisme! »

— « Méthodisme , njonsieur ! »

— « Oui , monsieur, méthodisme! — Ne me contrariez pas, et ne répétez pas imes paroles. — Oui , c'est une femme qui veut vous jeter dans le méthodisme, et c'est moi qui vei:x vous en préserver.

— Je ne croyois pas que lady Annaly lût une telle méthodiste I^Elle veut vous corri^^er de vos défauts ! Jamais méthodiste ne passera par ma porte. Mais en voua

bien assez , en voilà trop sur ce sujet. — Henry, prince Henry, tirez sur-le-champ dix ou douze fois le cordon de la sonnette , jusqu'à ce qu'on ait sellé mon vieux cheval. »

Avant qu'il fût possible que j>ersonne fût monté, l'impatient monarque, dirigeant sa béquille vers la porte, s'écria : « Mon cher prince Henry , courez au bord de l'escalier, et criez qu'on ne perde pas de temps. Faites préparer aussi votre cheval , car il faut que vous sortiez avec moi. »

— « Mais, monsieur, est il possible que vous vouliez Etes-vousen état... ?»

— ff Possible ou non , en état ou non , » s'écria le roi Cornv , en s'élevanl appuyé sur ses béquilles , « je le veux. INe me j)arlez pas d impossibilités, quand il s'agit de servir un ami qui m'est aussi cher que vous. Hé bien ! êtes -vous sur l'escalier? Faut il que j'y aille moi-même au risque de me casser le cou ? »

Pour prévenir celle catastrophe , Henry se hâta de d. scendre. Oa prépara les chevaux en dihgence, et des qu'ils furent prêts , le roi ('orny monta sur le sien , ou , pour mieux dire, on l'y plaça, llcondui-

sit Henry dans une des plus jolies fermes des Iles Noires. Chemin Faisant , il parut enchanté d'entendre son jeune compagnon admirer la beauté de la situation , et il pouvoit le faire avec toute vérité.

— « Et la terre ? vous n'êtes pas encore en état d'en juger : mais avec le temps vous verrez qu'elle est aussi bonne que la situation est belle, et j'en suis charmé pour vous, car je ne veux pas que vous soyez comme cet ancien prince ou roi , qu'on a surnommé Sans-terre. Non, non : je vous ai nommé prince — prince des lies Noires , et voici votre principauté. Appelez mon premier ministre PatMoore.

Mais le voici , et Moriarty avec lui. Le coquin ! il a voulu être le prçmieràvous rendre foi et hommage. — Allons, Pat, mettez le prince en possession , en lui présentant la motte de terre et la branche d'arbre , et donnez - lui le briuborion de parchemin que j'iii fait préparer. — Remettez-moi la clef maintenant. — Bien!

— Prince Henry , recevez-la de ma main.

— Allons , ne me refusez pas, monsieur.

— J'ai le droit de vousfaire ce présent. Je ne fais pas de lorl à ma fille, si c'est là ce qui

vous arrête. Cette ferme est mon ouvrage. C'est un défrichement de ma façon. D'ailleurs , White Connal a des terres de reste , et , en l'épousant, il la rendra riche comme une juive. — Et puis n'est-elle pas elleinême généreuse comme une reine ? — Qu'avez -vous donc ? êtes- vous humilié de m'avoir quelque obligation ^ Hé bien , vous ne m'en aurez aucune , si vous le voulez, vous me payerez un tribut. Nous réglerons cela entre nous. Prenez toujours possession , c'est tout ce que je vous demande ; mais j'espère qu'avant un an , lorsque vous aurez atteint l'âge de discrétion , vous me connoîtrez assez , vous m'aimerez assez , pour n'être pas si fier relativement à des bagatelles , qui ne sont rien d'ami à ami. »

Le don de celte ferme , ou de celte principauté, comme l'appeloit le roi Corny, fut presque funeste au jeune prince. Il fut fait avec tant de générosité , avec une déhcatpsse , qu'on devoil si peu attendre de ce soi-disant monarque à demibarbare, et qui auroit été digue d'un roi véritable, que le cœur sensible d'Henry enfui vivement touché. Cornélius devint

pour hii Tobjet d'un culte presque religieux; et quoique le roi Corny eût parfois des opinions très-extraordinaires , eli qu'il se laissât souvent gouverner par ses préjuges et par ses passions , Ormond se pprsuadoit qu'il étoit impossible qu'un homme si bienfaisant pensât, dît ou fît quelque chose qui ne fût pas juste , sage et convenable. C'étoit le moyen de se laisser entraîner lui-même dans })ien des erreurs : mais on fera attention quOrmond , à cette époque, étoit encore guidé par le sentiment plutôt que par la raison.

Le roi Corny voulut quil cëléb."ât son investiture par une fêle. Ormond donna donc aux habitans de Tîle un grand dîner qui fut suivi par des danses. Chacun'dit qu'on reconnoissoit l)ien en lui l'esprit d'un prince : au surplus le roi Corny — que le ciel le bérnsse ! — ne pouvoit se tromper dans le choix de son favori : sans doute on auroit ])lus souvcmU que jamais de belles parties de chasse : c'éloit un jour heureux pour les des, que celui où Henry Ormond y avoit mis le pied pour la première fois : des son enfance on pou-

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voit voir ce qu'il deviendroit parla suite. Vive le roi Corny et le prince Henry !

Henry ne fut pas insensible au plaisir de s'entendre louer, et il fut en grand danger d'oublier tout à-fait deux de ses bonnes résolutions, l'une, de ne pas se laisser aveugler par la flatterie; l'autre, de ne voir que bonne compagnie. H s'excusoit à ses yeux en pensant qu'il falloit bien qu'il vît quelqu'un , et que dans la situation où il se trouvoit , il ne pouvoit être très-difficile sur le choix. Il chassoit presque toujours accompagné de Moriarty Carol , et il étnit avec lui j^lus libre et plus familier qu'il ne l'auroit été avec toute autre personne de la même condition. Ce brave homme lui étoit tout dévoué ; il lui répétoit avec délices les louanges qu'il lui entendoit donner dans toutes les îles ; et c'est ainsi que la soif de la popularité s'empara d'Henry. — La soif de la popularité parmi les habitans pauvres , misérables et ignorés des Hes Noires ! pouvoit-elle exister chez un homme de bon sens, qui avoit.vécu dans la société civilisée , qui avoit tant soit peu vu le monde ? — Raisonnez comme vous le voudrez, le I. i3

fait n'en est pas moins vrai, et ceux qui ne l'ëcoutent qu'avec un sourire dédaigneux, n'ont qu'à voir si à Londres, à Paris ou dans les lies Noires, la populace n'est pas la niême,Nau moins dans les points les plus essentiels.

Vers cette époque , Betty Duglin , cherchant dans le panier à ouvrage de sa jeune maîtresse , un ruban qu'elle savoit qu'elle pouvoit prendre, et dont elle vouloit orner un chapeau qui devoit être le prix de la danse , dans une fête qu'Henry alloit donner à la vallée d'Ormond , nom que Carny avoit donné à sa principaulé, en fit tomber un livre dont Henry, qui lui donnoit alors quelques instructions relatives à celte fête , s'empara sur-lechamp. C'étoit le premier volume d'un ouvrage dont il avoit souvent entendu parler, qu'il avoit toujours eu dessein de lire , et qu'il n'avoit pas encore lu. Il étoit fort pressé en ce moment , car il avoit formé une partie de chasse avec Moriarty , et celui-ci étoit déjà parti avec les chiens. La curiosité l'emporta , pourtant ; mais quand il eut commencé la lecture de ce livre , il ne lui fut plus possible de le quit-

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ter. Il loiivroit à differens endroits, ïisoit un passage à la fin, un autre au milieu , revenoit au commencement, trouvoit partout de l'esprit et de la gaieté : et quel est l'Irlandois qui n'aime pas la gaieté, que l'esprit n'enchante pas? Le héros du roman l'intéressa vivement, et il resta debout un quart d'heure, entièrement oc« cupé de sa lecture , sans entendre ce que lui disoit Betty du chapeau, de la fête et du souper. Enfin il emporta le volume dans sa chambre pour le lire plus à son aise , et il ne s'arrêta que lorsqu'il fut à la fin. Mais l'histoire ne finissoit pas avec le volume , elle étoit interrompue à l'endroit qui lui paroissoit le plus intéressant ; son impatience d'en connoître la suite ne connut plus de bornes, il courut retrouver Betty , et lui demanda vivement où étoit le second volume.

« Eh , mon Dieu ! M. Henry , » dit Betty , « comment voulez-vous que je le sache ? est-ce que je m'amuse à lire des livres? Il ëtoit dans le panier de miss Dora, voilà tout ce que j'en sais, et vous me questionneriez toute ma vie , que je ne pourrois vous en dire davantage. »

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Henry ne se contenta pns de cette réponse , ii lui dit qu'il falloit qu'elle cherchât la suite de cet ouvrage, et qu'il ne lui laisseroit de repos que lorsqu'elle l'auroit trouve. A force de réfléchir, Bettv se souvint qu'elle avoit vu dans le fruitier quelques tablettes sur lesquelles etoient placés de vieux livres. Ormond en prit sur-le-champ la clef , y courut , bouleversa tous les livres qui s'y trouvoient , découvrit enfin ceux qu'il cherchoit, s'en empara, les dévora avec avidité, et n'en oublia pas le contenu dès qu'il eut fini de les lire. La peinture des caractères étoit ce qui Tavoit principalement frappé, et elle resta gravée dans son imagination.

Il prit ce roman pour une histoire véritable, tant il y régnoit de naturel, et tant les développemens en etoient conduits avec art. Le caractère du héros l'intéressa surtout , parce qu'il crut lui trouver quelque ressemblance avec le sien.

Il yremarquoitbien aussi quelques points de différences, et il se disoit quelquefois : « Je naurois pas agi ainsi : je n'aurois pas fait cela. » Mais les jeunes gens sont assez portés à s'identifier avec un caractère

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qui leur paroît offrir les principaux traits du leur, et dont les sentimens correspondent à ceux qu'ils éprouvent eux-mêmes.

Au total, il fift enchante de la peinturé d'un jeune homme vif, étourdi, sensi-' ble, généreux, n'ayant reçu qu'une éducation imparfaite , étranger à h- littérature, consultant son cœur plus qce sa tête, ne raisonnant jamais , se conc?ui-' saut bien par un heureux instinct, se' faisant pardonner ses défauts , ses plus grandes erreurs par ses lecteurs comnle par sa maîtresse , et couvert enfin de toutes les faveurs de l'amour et de la fbr-î' tune.

En finissant sa lecture , Henry résolut de devenir ce cju'il admiroit , et de briller, s'ilétoit possible, comme le Tom Jones de l'Irlande. Pour cela il n'étô'it pas du tout obligé d'avoir toutes les vertus, toutes les qualités du cœur et de fesprit, au moins en commençant sa carrière , et il lui suffiroit de les acquérir à iihe e'poque plus avancée de sa vie. Il pouvoil se contenter d'être d'abord un aimable vaurien. — Vaurien est ûri'mot un'peii dtir; mais de quel autre terme nous servir?

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malheureusement les objets qu'il est le plus facile d'imiter ne sont pas toujours les plus dignes d'imitatioa : quand on voit donner une certaine latitude aux principes de conscience , justifier par l'exemple di^s autres , les défauts auxquels on se livre, ce sont là les points qui se fixent dans la mémoire, et qui dirigent ensuite la conduite de la plupart des hommes. Au contraire, la trace que laissent les vertus est bientôt effacée, ou du moins est rarement assez profonde pour qu'elle puisse guider nos pas.

Le lundi soir à six heures , le chapeau , le chapeau qui devoit servir de prix , suspendu, par des rubans rouges, flottoit au haut d'un mât, et charmoit les yeux de toutes les villageoises assemblées tout autour de la prairie. La danse commença , et notre héros , jouissant de la popularité qu'il désiroit, étoit l'objet des vœux de toutes les nymphes qui désiroient l'honneur de danser avec lui, et de l'envie de tous les jeunes garçons. La danse commença, et notre héros choisit pour partenaire une jeune fille, la pUis jolie, la plus svelte , la plus avenante qui eût ja-

mais paru dans les lies Noires. Elle avoit un vernis de civilisation et de politesse au-dessus de ses compagnes insulaires, car elle venoit du continent d'Irlande.-^ Elle avoit eu l'avantage d'aller quelque* fois au château de l'Hermitage. Elle se nonimoit Peggy Sheridnn. Son j)ère etoit jardinier. Aussi lui voyoit-on toujours un houquet, tel qu'aucune autre fille de son village n'auroit pu s'en procurer ; mais sa jolie figure la faisoit remarquer plus encore que son bouquet, et ses grâces naturelles ëtoient encore plus attrayantes que ses charmes. Elle dansa une gigue irlandoise de manière à se faire admirer, et elle n'ëtoit pas fâchée d'être admirée. Des prudes l'auroient peut-être nommée une coquette de village. Mais qu'on se garde bien de concevoir pour cela une pensée contraire à la pureté de son cœur. C'étoit une jeune fille laborieuse, pleine d'innocence , et de la meilleure conduite.^ Elle étoit bonne fille, bonne sœur, et tous les jeunes gens de son voisinage la regardoient comme devant être une excellente femme : aussi avoit- elle des admirateurs et des amans en abondance.

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Ormond ne pouvoit songer à en faire son épouse, mais il ëtoit évidemment,— plus évidemment ce jour-là que jamais , — du nombre des adorateurs de Peggy. Sou cœur et son imagination étoient trèssusceptibles de se laisser enflammer par les charmes de la beauté , et il ne connoissoit pas la sauve-garde de la prudence. Sa tète, pleine de Tom-Jones, le mettoit en ce moment en danger de se perdre, et de causer la ruine d'une innocente créature. Il n'étoit pas sans espérance de plaire. Quel est le jeune homme qui n'en conçoive pas à vingt ans? Il n'étoit pas sans quelque chance de réussir^ comme on le dit, auprès de Peggy : quelle est la jeune fille pour qui l'on n'ait rien à craindre , quand elle se hasarde à encourager un jeune amant par le sourire de la coquetterie? Le sourire de Peggy ëtoit innocent, sans doute; elle ne vouloit lui donner aucune expression blâmable , mais on pouvoit l'interpréter comme signifiant bien des choses.

Dans les dispositions où se trouvoit notre héros, rival de Tom-Jones, il en auroit fallu beaucoup moins pour le readre

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entreprenant. Depuis cette époque , ou disoit qu'on le voyoit souvent couvert d'une grosse redingote et d'un grand chapeau, rôder du côté de la cabane du ji\rdinier Shéridan ; qu'il aarrêtoit sous ses fenêtres pour cueillir un bouquet sur le jasmin qui en couvroit les murs :

d'autres affirmoient, mais ils n'auroient pas voulu en faire serment, quoiqu'ils en fussent aussi certains qu'ils pouvoient l'être, d'après le témoignage de leurs yeux, qu'ils l'avoient vu une fois traverser le lac, pendant la nuit, au clair de la lune. Sans croire plus de la moitié de tout ce qu'on disoit, nous devons pourtant convenir qu'il y avoit quelque chose de vrai dans tous ces bruits. Il étoit à la poursuite de la jeunesse et de la beauté, et nous craignons bien qu'il ne se fût arrêté dans sa course, qu'après en avoir fait sa proie , s'il n'avoit rencontré un obstacle moral qui le rappela au sentiment de l'honneur, qui le fit pâlir sur les suites que pouvoit avoir sa passion , et qui lui donna la force de la vaincre.

Dans les premiers moraens d'effervescence , il ne voyoit, n'écoutoit, ne com-

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prenoit rien, si ce n'est que Pfggy étoit gentille, et qu'il en étoit amoureux. Un soir, tenant à la main une rose à demifanée, qu'il avoit arrachée le matin d'un bouquet qu'elle portoit , il prit le chemin de la cabane de Moriarty. Celui-ci l'aperçut de loin , et vint à grands pas à sa rencontre ; mais quand il vit cette rose si précieusement conservée , quoique flétrie , il ralentit sa marche , et se mit sur un des côtés du chemin, comme pour laisser passer Ormond.

« Hé bien , Moriarty , comment vous trouvez-vous maintenant?» lui dit Henry.

Mais en le regardant il vit cju'il étoit pâle comme la mort.

— « Qu'avez-vous donc, Moriarty? »

« C'est un mal qui vient de méprendre du coté du cœLir, » répondit-il en y appuyant ses deux mains.

« Mon pauvre ami , reposez - vous un instant. Cela va se passer, je l'espère,» dit Ormond en appuyant la main sur l'épaule de Moriarty.

te Je crains bien que je n'en guérisse jamais , » répondit celui-ci en se retirant ;

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et ayant jeté un regard de dépit sur la rose , il tourna la tète d'un autre côté.

« Mais qu'éprouvez -vous donc?« dit Henry en le retenant.

— « Laissez -moi aller, M. Ormond.

C'est à vous , moins qu'à personne , que je puis le dire. »

Ormond commença à soupçonner la véxilé , niais il résolut de s'assurer si c'étoit bien la vérité.

— « Je ne vous quitterai pas que vous ne m'ayez tout dit , Moriarty. »

— « Personne ne le saura pourtant avant que je meure. Pour savoir ce qui est dans l'intérieur d'un homme , il faut l'ouvrir. »

— « Ma s quand le mal est dans l& cœur, Moriarty, sans mourir on peut l'ouvrir à un ami. »

— « A un ami? Sans doute. Quand on en a. — Mais, M. Ormond, laissez- moi aller à mon ouvrage, il faut que je travaille à présent ; j'ai retrouvé mes forces.

— « Puisque cela est ainsi-, vous allez me passer de l'autre côté de l'eau. »

— « Oh ! je n'en suis pas en état , M. Ormond. »

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— « Vous ne me refuserez pas du moins de porter un billet pour moi ? » Et en parlant ainsi , il lui montra une lettre adresse'e à Pf'ggy Shéridan.

« ïirez-nioi plutôt encore un coup de pistolet ! » s'écria Moriarty d'un ton de désespoir.

« Plutôt me le tirer à moi-même ! w dit Ormond en déchirant le billet en mille pièces. « Ecoutez - moi , Moriarty : sur mon honneur, j'ignorois jusqu'à ce moment, que vous aimiez celte fille; mais, à compter de ce jour, je ne la verrai plus, je n'y penserai plus; je ne veux plus en entendre parler, avant qu'elle soit votre femme. ». '

a Ma femme ! » répéta Moriarty. Son visage rayonna un instant de plaisir; mais un air sombre en prit bientôt la place. « Et comment cela se pourra-t-il à présent ? « ajouta-t-il.

— « Cela se peut. — » Aussi honorablement à yj/e^ew^ que jamais, et il faut que cela soit. Croyez -vous donc, Moriarty, que je sois assez vil , assez bas pour en avoir parlé comme de votre femme, si.... 3Son, non! la passion pouvoit me faire fi

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commettre une étourderie , mais je suis iuc.lpnble cVuue bassesse. Je vous le jure sur mon honneur. »

Monarty soupira.

«Vous voyt-z celte rose,» continua Orniond, uc'est tout cequej'aijamaisobienu d elle , encore ne me l'a-t-elle pas donnée ; je la lui ai ravie. Périsse avec elle le souvenir de ma folie et de mon inconséquence. »

« Amen ! » dit Moriarty, regardant avec satisfaction les feuilles de la rose qu'Ormond déchiroit, et qui étoient emportées par le vent.

« Hé bien , » dit Ormond en souriant, et en jetant la tige qu'il avoit brisée en morceaux , x<. le mal dont vous souffriez du côté du cœur, commence-t-il à se dis- .siper ? »

« Non ! «répondit Moriarty, « non monsieur Henry! mais il est tout différent. — Je me sens mieux , et je souffre davantage. — C'est une chose étrange; je ne sais ce que je vous dis: le plaisir est plus difficile à supporter que la peine. »

— « 3îon brave ami ! quel auroit été

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mon regret , si je n*eusse découvert votre secret ? »

— a Ah ! conime j'ai eu tort ! pourrezvous me le pardonner ? Je vous en demande pardon à genoux. »

— « Tort ! Que voulez- vous dire ? Vous ne m'avez pas offensé. «

— «Oh! si vraiment. J'ai prononce' un fnot que je ne me pardonnerai jamais.

Ne vous ai -je pas dit, « tirez moi encore lui coup de pistolet? » Ce mot encore aije bien pu le prononcer ? »

— «N'y pensez plus. Je l'ai, me'rile'.

Adieu , Moriarty ; au lieu de me passer de l'autre côté de l'eau , a^lez y vous même. »

« Que je suis heureux , » pensa notre jeune héros en retournant chez Corny, «d'avoir ainsi échappé à un malheur dont je n'aurois pu me consoler ! »

Heureux , sans doute ! mais quand ce bonheur est dû au hasard , et non à la prudence ; à de bons sentiraens , et non à des principes solides , où est la garantie pour l'avenir?

Ormond tint rigoureusement les prolïiesses qu'il avoit faites à Moriarty. Nous

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(levons même lui rendre la justice de dire qu'il fit plus qu'il ne lui avcit promis. Il ])rodigua l'argent et multiplia ses démarches pour déterminer les parens de Peggy à consentir à son mariage avec Tinspectenr-gënéral des chasses du roi Corny, et il ne fnt satisfait , que lorsqu'il le vit accompli.

On doit permettre au biographe d'Ormond d'appuyer un peu sur ce trait de générosité , car c'est la seule chose louable que nous ayons à rapporter de sa conduite pendant plusieurs mois. Soit qu'il eût encore la tète trop pleine de Tom- Jones ; soit qu'il pensât trop peu à lady Annaly; soit que l'exemple et les préceptes du roi Corny ne fussent pas toujours très - édifians , soit enfin que le malheur d'une éducation négligée l'eut disposé à donner dans des erreurs , ou que les fautes qu'il commit vinssent de l'oisiveté' dans laquelle il vivoit dans les Iles Noires, il est certain qu'il oublia souvent ses sages résolutions , et qu'il donna dansdifférens travers dans lesquels nous croyons pouvoir nous dispenser de le suivre.

■So OBMOND.

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