‹ OrmondChapitre 13 sur 40 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

INoTRE jeune héros, en véritable îiëros, prit le parti de faire une promenade solitaire, pour s'abandonner à ses réflexions qui se portèrent naturellement sur Dora. « Voiiii donc mes espérances encore une fois renversées ! » pensa - 1 - il : « je croyois que Dora me fourniroit un modèle de perfection ; que je pourrois me modeler sur elle ; qu'elle poliroit mes manières : comment cela se pourroit-il?

Les siennes sont rudes et désagréables.

— Comme elle est changée ! elleétoil cent ibis plus aimable quand elle étoit enfant.

— Elle est perdue pour moi. Ce n'est plus la compagne de mes jeux ; elle ne sera jamais mon amie. Son bon père espéroit que je trouverois en elle une sœur, le serois bien fâché d'en avoir une semblable. — Il n)'a dit que je devois la regarder comme une femme mariée. Jolie femme , yxaiment 1 Je suis sûr qu'elle ne

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se soucie pas plus que moi , de celui qu'ellevn épouser. Elle se marie pour être mariée , pour être sa maîtresse. — Elle est si enfant. Peut-être pour avoir uu établissement ; — quelle bassesse ! ou pour s'assurer cVun mari riche ; — quel manque de délicatesse ! — Comment, des femmes, et déjeunes femmes surtout, peuventelles se déterminer à faire du mariage une affaire de calcul? — PesiîV Shéridau en vaut cent de cette espèce. Moriarty peut se regarder comme un heureux coquin. — Et pourquoi, Peggv? .Suzanne, Jenny, toutes les filles du village valent Dora. Un peu plus de toilette, des manières un peu plus élégantes, voilà toute la différence. Je doute qu'elles consentissent à accepter à la première offre , et sans un peu d'inclination , un While Connal de leui- condition , qui se présenteroit pour les acheter avec une vache ou quelques moutons. »

Tel fut le sujet des réflexions qui occupèrent l'imagination d'Ormond, pendant une promenade de deux heures.

Comme il passoit près d'une haie. d'aubépine, il en cueillit qiielques fleurs , et en

âvaiît casse par accident une grosse bran^ che, il vit à quelque distance derrière la haie, la vieille Shelah, assise le dos appuyé contre un arbre, et Dora debout devant elle , la tête baissée , et se couvrant les yeux avec les mains. Aucune d'elles ne l'ayant aperçu , il continua son chemin ; mais ce chemin conduisoit près de l'endroit où elles ëtoient , et iL entendit bientôt la voix aigre de Sliélah , qui s'ëcrioit : Oh! l'enfant chéri de mon cœur! faut-il qu'elle soit sacrifiée si jeune! — Mais que ne parlez -vous à votre tante? je suis sûre qu'elle: protège celui que vous préférez.

Ormond éprouva une vive curiosité; mais il avoit trop d'honneur pour écouter leur conversation, ou pour transiger avec sa conscience ; et voulant les avertir que quelqu'un pouvoit les^ entendre , il se mit à siffler assez haut.

Shélah et Dora tressaillirent. La vieille se leva,. et regardant à travers la haie : ce Grand Dieu ! » s'écria - 1 - elle , « c'est Henry Ormond ! Croyez - vous qu'il nous ait écoutées ?»

a Non ! » répondit Ormond, en sautant

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par-dessus la haie, et se présentant subitement à elles. cc^Je n'ai rien écoulé , et je n'ai entendu que vos derniers mots , She- ^ lah, parce que vous parliez si haut, qu'il 1 n'étoit pas possible de ue pas les enten- ^ dre; mais soyez bien sûres que je ne les répéterai jamais. Cependant , si vous avez des secrets à dire , une autre fois ne parlez pas si haut. Quoi qu'il en soit, ne me soupçonnez jamais de vous écouter ; je suis incapable de cette bassesse, comme de toute autre. »

Il se préparoi t à les quitter en sautant une seconde fois par - dessus la haie , quand il entendit Dora lui dire d'une voix douce :

«Jamais, Henry, je ne vous ai soupçonné de cette bassesse , ni d'aucune autre. »

« Je vous remercie, Dora, » lui dit-il avec émotion , en se touinant vers elle. « Je vous remercie de ce mot d'amitié. C'est k premier que vous m'ayez adressé depuis votre retour chez votre père. »

Il j^ta les yeux sur elle en s'en approchant; il vit des traces de [)Ieurs dans sefi jeux , un air d'abaUement daus ses tr^aits ,

et un seiiliment de tendresse et de compassion succéda à ceux qu'il avoit éprouvés pendant sa promenade solitaire. Oubliant que Dora ne oonnoissoit pas les réflexions auxquelles il s'étoit livré : (( Pardonnez - moi , » lui dit-il dir ton le plus doux , « mes reproches sont déplacés; j'ai eu tort; je ne devois pas vous blâmer, comme je l'ai fait. »

— « Me blâmer , monsieur 1 — et comment ? — et pourquoi ? — ^ et par quel motif me trouvez-vous blâmable ? »

Un instant suffit pour lui faire recoanoître l'impossibilité de donner à Dora une explication qui pût la satisfaire, et l'inconvenance de ce qu'il venoit de dire, et les idées suivantes se succédèrent rapidement dans son esprit. « Dora mérite-telle donc d'être blâmée parce qu'elle obéit à son père ? parce qu'elle est prête à épouser celui dont il a fait choix , à qui il a promis sa main ? Est-ce Henry Ormond, enfant adoptif de ce bon père , qui doit inspirer à sa fille l'idée de se révolter contre l'autorité paternelle , de mettre en «question la sagesse de ses projets?»

La vive imagination d'Ormond l'en- I» 19

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traîna bientôt dans la parti de Dora, et il fut convaincu qu'elle se sacrifioit à l'amour filial , qu'elle ëtoit une martyre, un miracle de perfection.

« Vous blâmer, Dora,» s'écria - 1- il, « vous blâmer! non! je vous admire, je vous estime , je vous respecte. — Ai-je dit que je vous avois blâmée? Je ne sais en vérité ce que j'ai dit, ni ce que j'ai voulu dire. »

— « Et êtes - vous bien sûr que vous savez maintenant ce que vous dites , et ce que vous voulez dire ? »

Le ton d'aigreur et l'air de doute avec lequel cette question fut faite, ébranlèrent Uii peu la conviction d'Henry. Il répondit, après avoir hésité un instant : « mais sans doute , je le suis. »

« Sans doute ! » répéta Shélali à demivoix.

« Je ne vous demande pas votre opinion , Shélah , » dit Dora ; « je suis en état de jui^er par moi - même. — Vos yeux et vos discours ne tiennent pas le même langage , monsipur, » dit -elle en se tournant vers Ormond. « Lesquels dois - je croire , s'il vous plaît ? »

. « Croyez ce qu'il vous a dit , » s'écria Shélah : « son silence parle pour lui. »

« Je Tinterprète tout différemment, »

répondit Dora.

« Voulez-vous m'écouter , Dora ? » s'écria Henry.

— i«. A„quoi bon écouter un homme qui , d'après son propre aveu , ne sait ce qu'il a dit, ni ce qu'il a voulu dire; qui ne peut conserver deux minutes la même façon de penser? Autant vaudroit écouter un fou ou un insensé. »

— « Cela e|t ;tj:Qp^^ur , Dora ^ trop sévère !» . ; . . r 1

.^ifr- « Vous voulez dire trop vrai, trop sincère ? »

— (c Puisqu'il m'est permis, Dora, de vous parler comme un frère t. >?

— « El qui vous a donné cette permission, monsieur?» ,

— « Votre père., Dora. »

— « Mon père!' il n'en a ni le droit, ni la possibilité. La nature seule peut me donner un frère, et moi seule je puis donner à un homme la permission de prendre ce titre près de moi. »

— « Je vous demande pardon de ma

présomption, miss O'Shane ; je ne voulois que vous donner un mot d'avis. »

— « Un avis, monsieur ! je n'en ai pas besoin; je n'en ai pas à recevoir de vous. » — « Hé bien, madame, Henry Ormond ne se permettra plus de vous en offrir, a

— «Tort bien, monsieur. — Allons, ShéLh , retirons-nous. »

a Un instant , ma chère enfant, » dit Shélah qui s'éioit rassise. « Je suis bien vieille; je deviens lourde ; les passions violentes ne me conviennent plus, v

a Les passions ! » s'écria Dora , rougissant et pâlissant successivement. « Les passions ! — Qu'entendez-vous par cette expression ? »

— « J'entends.... je veux dire que. .^ où est donc mon bâton ? — Ah ! merci , M. Henry. — Je veux dire seulement que je ne puis pas être aussi vive que vous. »

« Allons, allons, appuyez -vous sur moi, » dit Dora d'un ton dTimpatience.

« Un instant, ma j)auvre Shélah,» s'écria Ormond qui etoit resté quelques instans comme pétrifié. « Il n'est pas nécessaire de vous presser atnsi. C'est à moi à m éloigner. Et je m'en irai, Dora, aussi

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vite et aussi loin que vous le dë^irerea , et pour toujours. »

— « Pour toujours ? que voulez -vOiis dire ? »

— « Qu'il quittera les Iles Noires , » dit Shëlah : « cela s'entend de reste. »

« Pourquoi non ? jj dit Henry : « n'ai-je pas quitté le château de l'Hermitage à l'instant même qu'on m'a donné congé ! »

« Congé ! » s'écria Dora. « Quelle expression ! — Prenez-lui le bras, Siiélah , il vous a effrayée , il peut bien vous soutenir : sûrement cela vaudra bien votre bâton. — Congé ! où avez -vous trouvé ce joli terme ? congé ! êtes -vous un laquais? je vous croyois un gentilhomme par la naissance et par les sentimens. — Mais puisque vous parlez de partir d'un moment à l'autre sur un congé, il faut donc que je me décide à croire qu'Henry Ormond ne se regarde que corhme une sorte de domestique. »

« Elle m'appelle Henry Ormond , » pensa notre héros, « et il y a un instant elle

ne vouloit pas que je — MissO'Shane,

je ne veux plus m'oublier. Vous pouvez avoir des caprices et vous amuser autant

qu'il vous plaira , mai^ce ne doit pas être à mes dépens. Quelque opinion que vous puissiez avoir àe moi , je ne dois pas être votre jouet, et je vous prie de médire très - sérieusement si vous désirez que je parte ou que je reste. »

— « Que vous restiez, bien certainement ! — IS'est - ce pas le désir de mon père? voulez -Vous m'exposer à son ressentiment? vous savez qu'il ne peut souffrir la contradiction, et qu'il seroit très* contrarié si vous vous éloigniez de lui. »

— «Mais sans vous exposer à aucun désagrément , je puis imaginer des moyens pour.... »

— « IS'imaginez rien. — Laissez-moi le soin d'imaginer ce qui me conviendra.

— Vous ai-jeditde vous éloigner de moi? vous interprétez mal ce qu'on vous dit- Vous êtes trop vif, ]\ï, Ormond. »

— « Si vous voulez que je vous comprenne , Dora , dites-moi donc comment vous désirez que je me conduise avec vous? »

— (c Mon Dieu ! le grand embarras î ne diroit-on pas que c'est une chose bien

difficile ? ne pouvez- vous vous conduire avec moi comme avec tout le monde? — IMais j'aperçois ma tante qui se promène seule, et je vais la rejoindre. Je vous laisse Shélah , ayez- en soin. Je me souviens que vous aviez un bon cœur quand nous étions enfans. »

Elle partit comme un éclair, et Ormond ne sut que conclure de tout ce qu'il venoit de voir et d'entendre. Éloit-ce enfantillage , affectation , coquetterie ? Non. Les larmes qu'il avoit vues , l'expression de ses regards, ses discours même, repoussoient ce soupçon. La vanité auroit pu lui suggérer un autre motif de sa conduite , mais la vanité eloit un sentiment étranger au cœur d Henry. Cependant quelques idées assez flatteuses conunençoient à se présenter à son esprit , quand Shélah , s'appuyaiit foi lemeiit sur son bras, en montant une petite éminence , lui rappela qu'il n'etoit pas seul.

« Ma pauvre Shélah, » lui dit-il , « je crains que vous ne soyez bien fatiguée, »

— « INon , M. Henry, grâce à votre bras. — Ce n'est pas la première fois qu'il me rend ce service, — Oh ! non , je u'ai plus

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de fatigue , à présent que je vois la paix rétablie entre vous et ma jeune maîtresse. Comme j'ai été heureuse, en voyant retenir cette bonne intell gence ! Ah ! s'il dépendoil de moi. ... 1 Mais je ne puis rien. Je ne puis que faire pour vous le souhait que j'ai fait il y a bien long-temps. — Puissiez- vous vivre assez pour êtresurpris de votre bonne fortune ! »

Ormond paroissoit avoir envie de lui faire quelque question intéressante ; mais il tira sa montre, et fut surpris qu'il fût si tard.Shélah fut surprise qu'on songeât ;i l'heure qu'il étoit , tandis qu'elle parloi t de miss Dora. Il s'ensuivit un silence qui dura jusqu'à ce qu'ils arrivassent près de la porte de la basse -cour où Shélah devoit le quitter.

S'appuyant alors plus que jamais sur son bras : « Ce mariage dont j'entends parler tous les jours dans la cuisine , » dit-elle , « et qui fait le bruit de tout le pays , — le' mariage de miss Dora avec White Connal, est retardé pour quelque temps. Elle a demandé qu'il fût différé jusqu'à ce qu'elle eût dix sept ans. — Cette demande étoit raisonnable. — Elle ne les

atteindra qu'à la fin d'octobre. — Dieu sait si nous serons tous de ce monde à celte époque ; si tout le monde sera encore dans les mêmes dispositions. Moi , je ne sais rien de tout cela, mais je pourrois bien vous dire.... adieu, M. Henry, je vous remercie de votre complaisance.

Personne ne peut vous souhaiter plus de bonheur que moi. — A propos, avezvous jamais vu ce White Connal qui doit épouser miss Dora?»

— « Jamais ! »

— « Jamais ? »

Henry n'avoit pas été fâché d'apprendre ce qu'elle-même avoit grande envi© de lui dire; mais il jugea que la prudence et l'honneur lui défendoient de la laisser se livrer à l'envie qu'elle paroissoit avoir de babiller. Les considérations de la prudence auroient pu être vaincues par la curiosité; mais l'honneur qui lui disoit qu'il ne devoit ni encourager l'indiscrétion , ni chercher à s'instruire par des voies détournées , fit pencher la balance. 11 la fit donc asseoir sur un banc de pierres qui étoit à la porte de la basse-cour, et la quitta , au grand regret de la vieille ,

avant qu'elle eût pu lui dire tout ce qu'elle savoit, et peut-être ce qu'elle ne savoit pas.

Les idées flatteuses qui s'ëtoient introduites dans la tête de notre jeune liëios , sembloient vouloir s'y fixer et s'y enraciner. Il savoit qu'il falloit les en bannir, et il êtoit bien résolu à ne jamais les laisser pénétrer jusqu'à son cœur. Il suivroit toujours la lettre et l'esprit des ordres de son bienfaiteur ; toujours il regarderoit Dora comme une femme mariée. Mais l'idée d'une tentation, d'un combat intérieur à soutenir, ne lui étoit pas désagréable. — Ilauroit quelque chose à faire, quelque chose à sentir, quelque chose dont il seroit forcé de s'occuper.

Ce qui servit beaucoup à l'affermir dans ses bonnes résolutions , c'est que Dora n'étoit pas du tout la femme que son imafifi nation lui peignoit comme revêtue de tous les moyens de plaire. Elle ne ressembloit nullement aux héroïnes qu il avoit trouvées dans ses romans. Elle n'offroit pas le modèle dé ce qu'on peut appeler le beau idéal. Elle étoit cependant charmante. A trente milles à la ronde ,

il n'existoit pas une jeune fille aussi jolie et aussi accomplie. Il habitoit la même maison. Ce voisinage n'ëloit pas sans danger.

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